‹ Madagascar, la reine des îles africainesChapitre 2 sur 7 · MAUAGASGAiR · texte numérisé non relu

MAUAGASGAiR

lice créole, luttèrent avec courage et honneur contre près de vingt mille Anglais, qui s'emparèrent de l'île de France, à laquelle ils rendirent le nom de Maurice qu'elle avait porté autrefois.

On ne peut lire sans émotion et sans intérêt la' défense audacieuse et héroïque de cette poignée d'hommes, qui ne succombèrent que sous le nombre et qui, en frémissant d'indignation, durent se rendre à leurs vainqueurs.

Maîtres de l'île, les Anglais en firent une position formidable, siège de leur puissance sur la côte occidentale d'Afrique, et, pour compléter leur con^ quête, ils allèrent, l'année suivante, se substituer à nous dans nos divers postes de Madagascar ; ils y détruisirent nos forts, et, n'ayant pas de vues sur le pays, ils l'abandonnèrent aux indigènes.

La paix de 1814 nous rendit quelques lambeaux de. notre ancienne puissance coloniale, et le traité de Paris ramena dans la diplomatie anglo-française la question de Madagascar, car l'article 8 du traité nous rendait tontes les possessions , colonies et

comptoirs que nous avions en 1792 en Asie, en Afrique et en Amérique, excepté Tabago, Sainte- Lucie, l'île de France et ses dépendances, notamment les Seychelles et Rodrigues.

Sir Robert Farquliar, gouverneur anglais de Maurice, prétendit que Madagascar était comprise dans ces dépendances et revendiqua l'île entière.

Une négociation eut lieu entre les cours de France et d'Angleterre, et les anciens établissements français de Madagascar nous furent restitués par ordre du cabinet de Saint-James,

Des agents furent envoyés dans l'île ; Cbardenaux, le capital ne Lesage, Hastié, furent accrédités à Tananarive.

Dès lors la politique anglaise fut d'agir par la ruse, pour s'assurer la possession de la reine des côtes africaines.

Au centre de l'île se trouvait la tribu des Hovas, sous l'autorité de Dinampouine ou Adrian-Ampouine. Ce chef, après trente ans de règne, laissa pour successeur son fils Radama, âgé de dix -huit

ans, qu'on peut regarder à juste titre comme fondateur de la puissance des Hovas et comme premier roi de Madagascar, car il finit par constituer un véritable gouvernement et conquérir la souveraineté totale de l'île.

Accroître la puissance de Eadama fut désormais pour sir Robert Farquhar le seul moyen de réaliser ses projets : l'abolition de la traite des noirs, et l'annihilation des droits de la France sur la grande île. Il résolut de se faire de Radama un allié puissant, dont les intérêts tout opposés à ceux de la France seraient des obstacles incessants à notre souveraineté sur Madagascar.

L'ambition et le désir de la renommée étaient les passions dominantes du jeune roi : les agents anglais, en le flattant adroitement, prirent assez d'empire sur lui pour diriger tous ses actes, ils lui donnèrent même officiellement le titre de roi de

(1) Guillain.

Toutefois, l'envahissante activité des Anglais n'était pas sans inquiéter Radama ; il se défiait d'eux et hésitait à leur accorder des droits quelconques, il repoussa même leurs ofires de service pour la création de routes ou de fortifications.

Cependant, après bien des pourparlers, un traité secret fut conclu en 1817 entre le gouverneur de Maurice et Radama P'".

Le roi abolissait la traite des esclaves. L'Angleterre lui faisait, en compensation, une pension annuelle de 2,000 dollars, et s'engageait à lui fournir des armes et des munitions de guerre. Des instructeurs européens furent envoyés à Madagascar pour dresser l'armée indigène au maniement des armes et à la tactique européenne ; de plus, la marine britannique reçut à bord de ses bâtiments un certain nombre d'apprentis marins, et nombre d'autres indigènes furent envoyés en Angleterre pour s'instruire et se façonner à la vie civilisée.

Bientôt Radama étendit son territoire au delà

de la province d'Ankowa, sa frontière primitive, et jeta les bases d'une puissance sérieuse.

Mais sir Eobert Farquhar ayant été remplacé à Port-Louis par le général Hall, celui-ci ne voulut pas ratifier les engagements pris par son prédécesseur.- Irrité de ce manque de foi, le jeune roi reporta sur les Français toutes les bonnes dispositions qu'il avait montrées aux Anglais.

Ce changement dura peu. Sir Robert revint à Maurice et renoua ses relations avec Tananarive. En 1818, 1820, 1821^ des missionnaires anglicans s'établirent dans la capitale avec l'autorisation de Radama.

Les révérends Jones et Griffîths amenèrent avec eux des auxiliaires intelligents, chargés, d'enseigner la plupart des actes et des arts indispensables à la vie sociale. Ils adaptèrent un alphabet et une grammaire à la langue madécasse, et préparèrent des livres élémentaires.

En dix ans de temps, dix à quinze mille indigènes surent lire, et beaucoup d'eux écrire. Plu-

sieurs savaient l'anglais, et les conversions au chris-

Rapides du Maïtampak.

tianisme étaient nombreuses. Mille ou quinze cents jeunes gens avaient appris les métiers de forgeron,

de charpentier, de tourneur, de cordonnier, de tailleur, etc.

Tels furent les premiers résultats de l'alliance du prince hova avec les Ang-lais.

Mais, tandis que l'influence anglaise triomphait à la cour d'Emirne, le gouvernement français ne perdait pas de vue ses anciennes possessions de l'île africaine.

En 1818, M. Sylvain Roux reprenait solennellement possession de Sainte -Marie, de Tamatave, de Fort-Dauphin et de Tintingue.

Ce n'était pas l'affaire de l'Angleterre.

Excité par les conseils de l'agent anglais Hastié, Eadama , à la tête de forces considérables , vint s'emparer de Foulpointe et assiéger dans Tamatave le représentant de la France, qui, se voyant dans l'impossibilité de résister, dut capituler.

En 1825 le drapeau français fut arraché à Fort- Dauphin et remplacé par les couleurs d'Emirne. Jamais notre situation n'avait été pire. Les Anglais, au contraire, furent autorisés à résider dans

l'île et à cultiver les terres ainsi qu'à commercer.

Les choses en étaient là, quand un événement imprévu sembla devoir changer la situation. Radama P'" mourut le 24 juillet 1828, vieilli avant l'âge par les débauches et l'abus des spiritueux. Il n'avait que trente-six ans.

Eadama était violent et accoutumé à la domination, mais juste et éloquent ; sanguinaire parfois et rusé, il sut profiter de tous les moyens que l'Angleterre lui offrit pour agrandir sa puissance. Il chercha à mériter l'estime des Européens, qu'il regardait comme supérieurs à ses sujets, et c'est ce qui explique l'empire "qu'exercèrent sur lui les Anglais jusqu'à ses derniers moments.

La mort de Eadama fut un malheur pour les Malgaches, qu'elle replongea dans la barbarie la •plus profonde.

Deux partis se trouvèrent aux prises pour la succession du roi.

L'un était représenté par Rakoutoubé, neveu de

Radama et le successeur qu'il avait désigné. Rakoutoubé était l'élève des missionnaires anglais, et son parti était celui de la jeunesse à demi civilisée.

L'autre était celui des vieux Hovas , ennemis des innovations de Radama; il avait pour cjief Andrian Mihaza, homme énergique et audacieux. Aidé par les prêtres des idoles et peu soucieux de voir arriver au pouvoir un élève des missionnaires anglais, Andrian Mihaza organisa une révolution de palais au profit de Ranavalo, une des épouses et cousines du roi défunt, femme aux instincts sanguinaires, mais au caractère nul, dont il était en secret l'amant et sur laquelle il avait tout ascendant.

Ranavalo fut proclamée reine au bruit de l'artillerie. Rakoutoubé, son père Rateffs, commandant militaire de Tamatave, sa mère, ses autres parents, les chefs qui s'étaient déclarés pour eux et tous ceux qui, sous le règne précédent, avaient contribué à favoriser l'introduction de la civilisa- '

MADAGASCAU.

tion à Madagascar, furent impitoyablement mis à mort. .

Le prince Ramanatéka, cousin de Radama, ne put sauver sa vie qu'en gagnant Mohilla, l'une des îles Comores, et dès lors il y eut une pleine réaction contre les idées européennes.

Andriau Mihaza, débarrassé de tous ses rivaux, prit les rênes du gouvernement et affermit le pouvoir de Ranavalo, qui égala bientôt celui de Radama.

La position des Européens devint très critique.

D'un autre côté, la France ne pouvait laisser impunies les humiliations infligées par les Ho vas à son drapeau. En 1829 une expédition fut décidée.

Une petite escadre, commandée par le capitaine Gourbeyre, jartit de Bourbon le 15 juin et arriva le 9 juillet devant Tamatave. Le commandant français écrivit à Ranavalo pour notifier les prétentions de son gouvernement aux droits de la France sur la côte orientale de Madagascar, et se rendit

devant Tintingue après avoir fixé un délai de vingt jours pour une réponse. Le 2 août il reprit possession dé cette ville et, le 10 novembre, n'ayant reçu aucune réponse, il retourna à Tamatave qu'il attaqua. Les forts furent détruits, et un détachement de deux cent quarante hommes, mis à terre, poursuivit l'ennemi jusqu'au delà du village d'Yvondrou.

De là l'expédition se rendit à Foulpointe, Les succès ne furent pas les mêmes : la petite colonne fut obligée de battre en retraite et de se rembarquer ; mais à la Pointe à Larrée, les Hovas furent complètement battus.

, Cependant l'expédition était trop faible pour tenter un nouvel effort sur Foulpointe, et M. Gourbeyre retourna à Bourbon, laissant deux gabarres pour protéger Tintingue et Sainte-Marie.

La reine Eanavalo avait offert d'entrer en arrangements avec les Français ; mais , après le départ de M. Gourbeyre, excitée par les missionnaires anglais, elle refusa de signer la convention qu'elle-

même avait proposée. Une nouvelle expédition avec des renforts importants fut décidée ; mais sur ces entrefaites éclata la révolution de juillet 1830, et Ton fut obligé d'ajourner l'expédition projetée. . En 1831 on évacua Tintingue ; on avait même résolu d'abandonner Sainte-Marie; toutefois, on y renonça jusqu'à nouvel ordfe, en se bornant à réduire le personnel d'occupation au plus strict nécessaire, c'est-à-dire à deux cent vingt-trois hommes, dont cinquante-cinq Français.

En 1833, l'amiral de Rigny fit explorer la baie de Diego Suarez par l'état-major de la corvette la, Nièvre. Son intention était de l'occuper, mais ce fut là tout; la question financière l'emporta, et, d'économie en économie, on alla si loin, qu'en 18â6 il n'y avait plus que trente- sept soldats à Sainte-Marie!...

La question madécasse vsemblait endormie.

En 1839 elle se réveilla. Les Sackalaves de l'ouesi demandèrent au contre amiral de Hell, gouverneur de Bourbon, la protection de la France

contre les Hovas, offrant en échange la cession des provinces et des îles leur appartenant. Le gouverneur accepta, et le gouvernement français ratifia ses actes. Mayotte et Nossi-Bé furent occupés le 5 mai 1841 avec les cérémonies d'usage.

Un des premiers actes du règne de Ranavalo avait été la rupture du traité passé par Radama avec les Anglais. Quinze jours à peine s'écoulèrent entre l'avènement de la reine et son opposition flagrante aux entreprises des missionnaires anglicans.

Comme on le sait, les protestants communient sous les espèces du pain et du vin : aussitôt après la célébration de la première communion des convertis, la loi défendant l'usage des boissons enivrantes fut mise en vigueur, et on enjoignit aux chrétiens de remplacer le vin par l'eau. Le gouvernement ne s'en tint pas là ; il interdit le baptême à ses sujets et défendit la communion à tous ceux qui étaient déjà baptisés.

En mai 1832, il fut défendu aux esclaves d'ap-

Chute du Fihérénane.

prendre à lire et à écrire , et, en 1834, l'enseignement de la lecture et de l'écriture fut limité, par un édit royal, aux seules écoles du gouvernement. Le 26 février 1835, Ranavalo communiqua aux missionnaires sa volonté souveraine : qu'ils eussent désormais à s'abstenir de tout enseignement religieux, et, le P'" mars,- fut lancé le fameux ^dit qui supprimait la religion chrétienne dans toute l'étendue des possessions hovas.

Peu de temps après, les missionnaires et les ouvriers chrétiens furent contraints de quitter l'île, et les persécutions commencèrent contre les indigènes convertis. La reine interdit à ses sujets, sous les peines les plus sévères, de sortir du territoire m'adécasse.

Ce fut un échec notable pour la politique an- ' glaise, qui vit ainsi détruire en un jour, sur cette terre disputée à la France, le fruit de ses efforts prolongés et des sommes considérables que ses agents avaient jetées, en pure perte, dans le gouffre toujours ouvert et inassouvi de l'avidité hova.

MAUAGA'SGAH.

Enfin, en 1845 , Eanavalo, décidée à en finir d'un seul coup avec les étrangers, prétendit appliquer les lois du pays aux traitants européens établis à Madagascar, par un décret dont voici le texte : \

« A partir de ce jour, tous les habitants e commerçants seront tenus de se soumettre à la loi malgache, faite en ce jour, concernant les étrai^ gers, c'est-à-dire : de faire toutes les corvées de la reine, d'être assujettis à tous les travaux possibles, même ceux des esclaves, de prendre le tanghin (1) lorsque la loi les y oblige, d'être vendus et faits esclaves s'ils ont des dettes, et d'obéir à tous les officiers et même aux derniers des Hovas ; il leur est défendu de sortir de Tamatave sous aucun prétexte et de faire aucun commerce avec l'intérieur de l'île.

« Si, dans quinze jours , ils n'ont pas accédé au décret présent, leurs clôtures seront brisées, leurs

(1) Sorte de poison végétal qui servait aux épreuves judiciaires.

marchandises pillées, et eux-mêmes seront embarqués sur le premier navire en rade. »

Les 14, 15 et 16 mai, les Hovas firent aux Européens de nouvelles sommations accompagnées de menaces et de violences, et leur détermination de chasser les étrangers était si bien prise, que l'arrivée devant Tamatave des navires français le Berceau et la Zélée et de la corvette anglaise le Conway ne put les en faire changer.

Ils forcèrent les traitants à s'embarquer après avoir dévasté leurs propriétés. Alors les commandants se concertèrent, et les trois navires ouvrirent le feu contre la ville , où l'incendie se déclara. Trois cent vingt hommes débarquèrent et pénétrèrent dans le fort ; mais, les munitions leur manquant, ils revinrent à bord en bon ordre: Les Hovas perdirent près de quatre cents homraes dans ce combat, et nous eûmes à déplorer la perte de quinze Français, dont trois officiers, et de quatre Anglais.

Le lendemain , les têtes des Européens étaient

échelonnées sur le rivage, plantées au bout de zag-aies, en signe de défi...

A la suite de ces faits, toute exportation des produits de l'île cessa, et le commerce des bestiaux, si utile à Maurice et à Bourbon, fut anéanti.

Les persécutions continuèrent avec un acharnement sans ég'al.

Le règne de Ranavalo ne saurait être comparé qu'à celui des plus odieux oppresseurs de l'humanité , Néron et Héliogabale, Elle se laissait dii-iger par des hommes qui la persuadaient que, pour gouverner, il suffit de diviser, d'abrutir, d'exterminer. « Diviser, en maintenant partout la discorde et en excitant les chefs les uns contre les autres, dit le P. H. de Eégnon, dans Madagascar et le o'oi Raàama II ; abrutir par l'excès de servi- ' tude, afin d'étouffer jusqu'au sentiment de la liberté et presque jusqu'à l'instinct de la conservation; exterminer sans pitié tout ce qu'on pouvait soupçonner capable d'énergie, de courage et de révolte. »

MAflAGASCAIi.

Ce que les chrétiens établis à Madagascar eurent à souffrir des fantaisies sanguinaires de Eanavalo est inimaginable. En 1849, année pendant laquelle les persécuteurs montrèrent le plus d'acharnement, des officiers de la reine, portant la lance d'argent appelée « le haïsseur du mensonge, » arrêtaient et interrogeaient quiconque était soupçonné de s'être fait chrétien. Ceux qui se trouvaient dans ce cas étaient réduits en esclavage, ou martyrisés. C'est alors que fut publié le singulier document qui suit :

« Si quelqu'un baptise, c'est-à-dire administre ou reçoit le baptême, je le mettrai à mort, dit Eanavalomanjaka ; car il change les prières des douze rois. Par conséquent, recherchez et surveillez, et si vous trouvez quelqu'un, homme ou femme, commettant ce crime, prenez-le et tuez-le, car moi et vous nous tuerons ceux qui feront pareille chose, leur nombre montât-il à la moitié du peuple. Car quiconque changerait ce que les ancêtres ont ordonné et fait, et prierait les ancêtres des

étrangers, et non Andrianampoïnimérina et Lehi- •dama, et les idoles qui Ont sanctifié les douze roi?, et les douze montagnes qui sont -adorées, quiconque, dis-je, changerait tout cela,je fais savoir atout le peuple que je le tuerai. Ainsi dit Ranavalomanjaka. »

Voilà un spécimen du code, de la procédure et du style malgache. A la moindre dénonciation d'un ennemi, l'accusé était un homme perdu; on l'exécutait sans même l'avertir du motif de sa condamnation.

La moitié du peuple était les exécuteurs ou les dénonciateurs, l'autre servait de victimes, et les supplices les plus affreux furent appliqués.

La reine vivait pourtant avec un calme apparent, mais son âme était bourrelée de remords. Après avoir fait assassiner son amant, Andrian Mihaza, le meurtrier Rainiharo était devenu son favori et s'appuyait sur son collègue Ratsimaniche ; pendant dix-huit ans, Rainiharo fut à la tête des affaires à Madagascar et le maître absolu du pays.

Après lui vint un autre monstre plus cruel encore et plus rapace que ses prédécesseurs, Rainizair (ou Rainijohary, ou Rainizouare).

Ce fut sous ce dernier ministre qu'eut lieu, en 1857, un complot organisé par deux Français dont les noms resteront à jamais écrits à Madagascar : MM. Laborde et Lambert, complot qui avait pour but de s'emparer de Rainizair /et d'amener la reine à abdiquer en faveur de son fils Rakoto, tout dévoué aux idées européennes, et qui fut plus tard Radama IL

Quelques écrivains disent qu'il était fils de' Andrian Miliaza, et tout porterait à le croire, car il était né un an après la mort de Radama.

MM. Lacaille et Riaux ont adopté cette version, sur laquelle se taisent les autres écrivains qui ont parlé de Madagascar.

Le complot avorta malheureusement par la vigilance de Rainizair, et l'avènement de Rakoto fut dilïéré de quelques années.

Ici, il devient nécessaire de dire un mot sur

les deux hommes qui ont joué un si grand rôle à Madagascar : MM. Laborde et Lambert.

M. Laborde était né à Aucli (Gers) en 1806. Il revenait de l'Inde en 1831, lorsqu'il fit naufrage sur la côte est de Madagascar, près de Fort-Dauphin. A cette époque il j avait dans l'île un Français natif de Marseille, M. Arnoux, associé de la maison Rontaunay, une des plus importantes de Bourbon.

M. Arnoux avaitfondé àMabéla, à l' embouchure de la rivière (lieu exclusivement propre au commerce), dans la province d'Antatsimou, une importante plantation de caféiers et de cannes à sucre. A la mort de Radama r''(1828) cet établissement marchait à merveille. Persécuté par Eanavalo comme les autres Européens, M. Arnoux prit le parti d'aller à Tananarive se plaindre directement à la reine.

Il obtint justice, mais il mourut au retour, laissant pour le remplacer M. Napoléon de Lastelle, capitaine de la marine marchande de Saint-Malo^,

qui prit aussitôt la direction de rétablissement, dont l'importance croissait de jour en jour, quand, en 1829, l'expédition Gourbeyre faillit arrêter le cours de sa prospérité.

M. de Lastelle reçut l'ordre d'aller à Tananarive. Ses amis le pressaient de s'évader, il résista à leurs conseils et se rendit auprès de la reine, à laquelle il plut par sa hardiesse, et, au lieu d'être chassé, il obtint le renouvellement de son traité, avec le fermag-e des droits de douane de Fénérife , de Manourou et de Manzanari. Il avait donc une belle situation à Mahéla et même à Madagascar quand M. Laborde y parut, et ce fut lui qui le recueillit. M. de Lastelle sut bien vite apprécier son compatriote ; il écrivit à la reine qu'il avait trouvé un blanc capable de lui monter des fabriques de canons et de fusils, et, la même année, M. Laborde obtint l'autorisation de se rendre à Tananarive.

« Là, dit M. Riaux, avec une énergie et une puissance de volonté incroyables, sans autres res-

sources ni d'autres ouvriers que ceux du pays, cet homme intelligent sut tirer parti de sa situation (1). »

M. de Lastelle, avec une vingtaine d'Européens, avait créé un g*rand mouvement industriel, formé plus de cent cinquante charpentiers malgaches, construit une goélette de quarante tonneaux; il avait (Jes tonneliers, des forgerons; il fabriquait des haches, des pelles et des pioches pour Bourbon et Madagascar.

Bientôt sa plantation était devenue plus belle que celles de Maurice et de la Réunion. Il avait su multiplier le bancoulier et l'arbre à pain, planter plus de 50,000 cocotiers et près de200,000 caféiers, organiser une guildive (2) et une importante sucrerie.

M. Laborde fit plus encore: il installa des fonderies de canons, des verreries, des faïenceries, des magnaneries, des forges, des indigoteries, plu-

(1) Milhet-Fontarabie.

(2) Fabrique «le rhum.

sieurs guildives, etc., etc. Il établit sa résidence à Soatsimananpiovana, à huit lieues de Tananarive, dont il fit un village militaire et manufacturier pour ses ouvriers. Il y eut là des maisons de plaisance pour la reine, les princes et les ministres.

C'est là que M. Laborde, pendant ving't-huit ans, a donné à tous les Européens, mais surtout à ses compatriotes, une hospitalité princière, et s'est servi de son crédit pour en arracher un grand nombre à la misère, à l'esclavage et même à la mort.

M. Laborde acquit une grande influence sur la reine par d'éminents services. Les protestants anglais, méthodistes et autres, essayèrent maintes fois de le gagner à leur cause et lui firent des offres brillantes; mais, loin de se laisser séduire, aimant sa patrie avant tout, M. Laborde se servit de son crédit dans l'intérêt de la France, et ce fut lui qui obtint, avec M. Lambert, l'entrée des missionnaires catholiques à Madagascar, car ceux-ci furent bientôt tolérés à Tananarive.

M. Laborde avait remarqué les heureuses dispositions du prince Rakoto ; il se l'attaclia dès l'enfance, l'instruisit par ses conversations, le mit autant que possible au courant de notre civilisation et l'initia au christianisme. Sous son inspiration, Rakoto conçut le projet de se servir de la France pour relever le peuple de Madagascar.

De concert avec MM. Laborde et de Lastelle, il s'efforça d'arrêter les progrès de l'influence anglaise, qui ne tendait qu'à flatter les penchants tyranniques de Ranavalo, car il y avait à la cour d'Emirne un véritable parti anglais, formé de quelques Hovas des meilleures familles du pays, qui avaient été élevés en Angleterre.

Dès 1847 Rakoto avait fait connaître son désir au contre-amiral Cécile, et l'amiral lui répondait de Sainte-Marie pour l'encourager dans cette voie. En 1852, le prince, persistant dans ses intentions, en informait M. Hubert Delisle, gouverneur de la Réunion. Enfin, en 1854, il écrivait à l'empereur Napoléon III pour solliciter son concours

effectif, offrant d'accepter le protectorat de la France, et il s'adressait à l'un des missionnaires catholiques de Madagascar pour le prier de faire parvenir sa lettre.

L'année suivante arrivait à Madagascar, appelé par ses intérêts commerciaux, un autre Français qui depuis lors n'a pas cessé d'y jouer un grand rôle : M. Lambert.

Né à Redon (Ille-et-Vilaine) en 1824, M. Lambert, qui avait passé sa jeunesse à Nantes, se maria à Maurice, où il fonda rapidement une puissante maison de commerce.

Son âme élevée et généreuse comprit tout de suite les intentions de M. Laborde ; comme lui, il s'attacha au prince Rakoto, qui le paya de retour par une vive afifection.il se fit même « frère de sang î avec lui , cérémonie par laquelle deux personnes s'unissent d'une amitié telle, que la mort peut seule rompre ce lien qui les rend frères à jamais.

M. Lambert fut tout de suite initié aux projets

de E,akoto= Une garnison hova était assiégée dans Fort-Dauphin par des tribus ennemies, et le gouvernement d'Emirne était complètement dépourvu des moyens de la secourir. M. Lambert offrit à la reine un de ses navires, qui porta des vivres et des hommes à Fort-Dauphin et assura le succès des Hovas. A l'occasion de ce service, le négociant français fut invité par Eanavalo à se rendre à Tananarive, faveur dont il sut profiter.

Pendant six semaines de séjour dans la capitale, M. Lambert vécut dans l'intimité du prince et de ses amis, se dévouant corps et âme à leurs projets. D'un autre côté, la reine, pour lui témoigner son bon vouloir, consentit, sur sa demande, à ce qu'un missionnaire français résidât à Tananarive, et grâce à lui, le 8 août 1855, le E. P. Finaz célébra pour la première fois le saint sacrifice de la messe dans la capitale, en présence du prince Rakoto. L'habitation de M. Laborde devint la demeure du pieux missionnaire.

Quand M. Lambert quitta Tananarive, Rakoto

Passes de Fort-Dauphin.

le chargea de se rendre à Paris pour y renouveler en son nom, près du gouvernement français, sa demande de protectorat.

La lettre que le prince écrivait à l'empereur énumérait les malheurs du peuple malgache et implorait le secours de la France. Elle était accompagnée d'une supplique d'un des principaux chefs de l'île.

Mais n'anticipons pas sur les événements, et laissons ici la parole au R. P. Jouen, qui était alors supérieur de la mission à Madagascar, et que nous consulterons plus d'une fois, vu sa connaissance approfondie du pays et de la vie privée de Radama II.

Le 14 juin 1855, le navire français l'Augustine étant venu dans les parages de Fort-Dauphin pour son commerce, le capitaine envoya à terre un officier avec un délégué, un interprète et deux matelots, pour traiter avec les chefs du village ; mais ils tombèrent dans une embuscade, furent faits prisonniers et dirigés sur Tananarive.

On les accusait d'être venus pour soutenir les ennemis et recruter des travailleurs pour Bourbon. Il y avait peine de mort contre eux d'après la loi du pays.

Ces Français étaient : MM. Périer d'Hauterive, Paré, Sévère, Mallet et Lepape.

Ranavalo voulait à tout prix faire un exemple

et frapper un grand coup, afin de montrer que son peuple ne craignait plus les blancs.

Rakoto prit la défense des prisonniers, et exerça un tel ascendant sur les membres du conseil, qu'on n'osa plus parler d'exécution, et on se décida à les vendre comme esclaves. Mais ce n'était point là ce que le prince avait décidé ; il alla au-devant des Français, leur donna ses propres chaussures et celles de ses amis, leur servit lui-même à manger, et, une fois qu'ils furent dans la capitale, sut vaincre tous les obstacles pour les visiter et pourvoir à leur nécessaire.

Les instances et les démarcbes infatigables de Rakoto furent .enfin couronnées de succès, et il

obtint la liberté des cinq captifs au moyen d'une rançon de six cents piastres (1), qui fut immédiatement comptée par M. Laborde.

Le prince voulut leur porter lui-même la nouvelle de cette heureuse délivrance, et leur offrit un banquet, du linge, des vivres, des provisions et cent piastres pour leur voyage, tout cela provenant d'une collecte faite parmi ses amis, et ne les quitta qu'après les avoir embrassés cordialement.

Tout allait donc bien. L'héritier de la couronne était bien disposé en notre faveur, et nous pouvions espérer pour l'avenir, lorsque la haine de Eainizair contre les étrangers se manifesta de nouveau.

Madagascar possède de riches mines de houille, dépôts d'autant plus précieux (2) qu'ils sont uniques dans ces parages. La maison Lambert, représentée par M. d'Arvoy, ancien consul de France à

(1) Environ 3,500 francs de notre monnaie.

(2) Riaux.

Maurice, avait formé à Bavatoubé une exploitation de houille et de bois de construction qui y abondent. M. d'Arvoy se procura des munitions de guerre^, des fusils.^ des canons pour armer le fort, seule garantie de la vie des travailleurs.

Pendant que M. Lambert était à Tamatave, sur le point de mettre à la voile pour la France, il reçut de la reine une lettre qui lui annonçait qu'un blanc était établi à Bavatoubé et le chargeait de lui signifier qu'il eût à se retirer, sinon qu'elle enverrait un corps de deux à trois mille Hovas pour le cbasser. Le bon accueil fait à M. Lambert lui restait exclusivement personnel : il n'y avait plus à en douter.

En arrivant à la Eéunion, M. Lambert informa M. d'Arvoy de la volonté de Eanavalo et l'engagea à quitter Bavatoubé, du moins provisoirement. M. d'Arvoy, ne jugeant pas le péril si pressant, écrivit à la reine pour l'assurer de ses intentions pacifiques, se fiant, du reste, sur la protection de notre station navale.

Hl

Au mois d'octobre, l'établissement français fut assailli par un corps de deux mille Hovas et, malgré la résistance courageuse de ceux qui s'y trouvaient, le nombre l'emporta. M. d'Arvoy fut tué avec un autre blanc, une femme blanche et un grand nombre de travailleurs sackalaves. Le pa-^ villon français fut enlevé et les défenseurs du fort furent emmenés captifs. Cinq canons, soixantecinq fusils, huit barils de poudre et quelques effets européens furent les trophées de cette victoire, qui fut rapidement annoncée à Tananarive.

Parmi les prisonniers se trouvait M. Sautré, blessé. Il fallut tous les efforts de Rakoto et de M. Laborde, appuyés d'une forte rançon, pour obtenir sa liberté et épargner à la France l'humiliation de voir un de ses enfants vendu comme esclave. Le gouverneur anglais de Maurice, à cette occasion, fit parvenir ses félicitations à la reine et promit même d'envoyer sous peu de temps, une frégate à Tamatave pour saluer le pavillon de Ranavalo.

Les choses en étaient là, quand M. Lambert arriva à Paris dans les premiers jours de décembre 1855. Le gouvernement lui fît un excellent accueil, et donna son approbation .à la fondation d'une grande compagnie agricole, industrielle et commerciale, en la subordonnant à l'établissement d'un gouvernement régulier, apte à donner des g-aranties suffisantes ; mais quant à l'envoi de troupes à Madagascar, c'était au moment de la guerre de Crimée, et cette mesure fut regardée comme impossible vu l'état des choses ; on dut donc ajourner, pour le moment, la question du protectorat demandé.

La France, alors intimement liée avec l'Angleterre, eût admis volontiers une action commune avec cette puissance dans la question de Madagascar, pour la cause de la civilisation, mais cela ne faisait pas le compte de la politique anglaise, ni de ses intérêts.

M. Lambert se rendit à Londres, où lord Clarendon s'opposa formellement à toute idée de pro-

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