Madagascar
L'île de Madagascar, qui s'étend entre les 12* et 26'' degrés de latitude sud, est située dans la zone australe, à peu de distance de la partie orientale du continent africain. Le canal de Mozambique, qui l'en sépare, a une .largeur moyenne de 520 kilomètres. C'est une des plus grandes îles connues. Sa superficie, estimée à 600 000 kilomètres carrés, est un peu plus grande que celle de la France; 1 670 kilomètres séparent les caps d'Ambre et de Sainte-Marie, points extrêmes au nord et au sud, tandis que, dans sa plus grande largeur, la distance entre les côtes est et ouest est de 600 kilomètres. La forme générale est donc elliptique, bien qu'elle soit fortement creusée au nord-ouest, entre le cap Saint- André et le cap d'Ambre.
Deux chaînes de montagnes parallèles à la côte est, dont elles sont assez rapprochées, la divisent en deux versants, d'étendue inégale, et laissent entre elles une vallée longitudinale très resserrée, oii se trouve le lac d'Alaotra, et qu'un fleuve, le Maningory, suit pendant les deux tiers de son cours avant de trouver un passage vers l'océan Indien; le point culminant est le pic Tsiafajavona
(2600 mètres). A partir du 22" parallèle, elles constituent un grand plateau central, où l'argile rouge et le granit dominent, et dont l'altitude varie entre 1000 et 12000 mètres; c'est dans cette partie de l'île, nommée Imerina, que les Hovas se sont établis. A 100 kilomètres environ à l'ouest de rimerina, un talus de 800 à 900 mètres de hauteur termine brusquement le plateau. Ce talus, appelé Bongolava, suit une direction nord-sud, et il est d'une régularité remarquable. A Test, au contraire, le talus se compose d'échelons successifs et très irréguliers, coupés par un palier de 20 à 40 kilomètres de large.
Du massif central se détachent une série de contreforts, s'étendant assez loin vers l'ouest et le nord, coupés en une inflnité de vallées par d'innombrables cours d'eau. Madagascar est un des pays les plus tourmentés et les mieux arrosés du monde; et comme la constitution géologique des monts et des collines les rendent impropres à la culture, c'est dans les petites vallées que se sont réfugiées les industries agricoles. Un climat plus tempéré rend l'existence plus douce sur le plateau central que sur les côtes; la configuration du sol en fait une sorte de forteresse naturelle; aussi les peuplades qui l'habitent sont-elles plus industrieuses et plus guerrières que les autres.
Des forêts magnifiques couvrent l'île, principalement dans la zone côtière, où dominent les terrains d'alluvion, et sur les premières pentes des montagnes ; la zone centrale est, au contraire, déboisée. Beaucoup de ces forêts sont encore inexplorées.
L'aspect des deux côtes n'est pas identique. A Test, le rivage est plat et peu découpé ; si l'on excepte la baie d'Antongil et la superbe rade de Diego-Suarez, on y rencontre peu de ports naturels.
Les estuaires des rivières sont obstrués par des bancs de sable ; entre Tamatave et le Matitanana, leurs eaux, ne
SITUATION GÉOGRAPHIQUE
trouvant que difficilement à franchir la ceinture des dunes boisées qui bordent la mer, s'épanchent en une série de lagunes et marigots, et constituent une sorte de canal naturel, fort bien protégé, qui est utilisé par les indigènes pour le transport des marchandises entre les différents points du littoral. Ces lagunes ont une longueur totale de
Chutes de l'Ikopa.
485 kilomètres, et il suffirait de travaux peu importants pour couper les quelques isthmes qui les séparent et supprimer ainsi les transbordements actuellement nécessaires.
Les bancs de coraux sont abondants sur la côte est, et les quelques découpures qui s'y rencontrent forment les seuls abris offerts à la navigation. Les conditions qui lui sont faites sont donc peu favorables, et pourtant c'est là que, de tout temps, se sont exercées toutes les tentatives coloniales; c'est là que se trouvent les principaux établissements. Sans parler d'une fertilité qui permet la culture du café, de la canne à sucre, de la vanille et du cotonnier, il y a, en effet, sur cette région côtière, au nord surtout, de grands pàtu-
rages, et l'exportation des bœufs et des cuirs, à destination des Mascareignes, a été longtemps la partie la plus considérable du commerce de l'île. En outre, la plupart des peuples qui ont successivement pris pied à Madagascar sont venus de l'Orient, et, par suite des difficultés qu'opposaient à la pénétration dans l'intérieur les grands massifs montagneux, ils ont été amenés à s'établir sur les rivages 011 ils avaient atterri. Et comme leur civilisation, leur caractère, leurs qualités intellectuelles surtout, les mettaient bien au-dessus des peuplades d'origine africaine, comme ils avaient des connaissances maritimes qui manquaient à ces dernières, le centre de la vie de l'île parut être celui où ils s'étaient fixés. A ces causes de prospérité s'ajoutait la nécessité, pour les Européens qui entreprirent de coloniser l'île, de se fixer sur le versant oriental; Madagascar était à leurs yeux un simple point de relâche sur la route des Indes, et les navires qui s'y rendaient, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, ne songeaient point à s'engager dans le canal de Mozambique.
Les principaux fleuves qui, sur ce versant, descendent à la mer, sont le Manompa ou Tintingue, en face l'île Sainte- Marie; le Maningory, qui forme, entre les deux montagnes de l'Ankaratra, le vaste bassin nommé Alaotra : ce lac, dont la longueur est de 30 kilomètres, fut jadis, d'après E. Reclus, une mer intérieure, longue de plus de 300 kilomètres, et dont le niveau était supérieur de 347 mètres à son altitude actuelle. On rencontre ensuite l'Ivongoro, auprès de Tamatave, le Mangoro, le plus considérable de tous ; il descend du plateau central de l'Ankaratra et reçoit les eaux d'une grande rivière qui coule, comme le Maningoro, quoique dans une autre direction, entre les deux chaînes de montagnes. Il faut mentionner, enfln, le Matitanana, rivière sainte qui traverse le pays Betsileo, et le Mananara, dont la source est au pays de Rares, fort à l'ouest des grands monts ; il
SITUATION GÉOGRAPHIQUE
s'est frayé cependant un passage à travers la chaîne et se déverse torrentueusement sur le versant oriental.
Embarcation sur une rivière de la côte occidentale.
Les principales villes du littoral sont Vohémar, Tintingue, Fénérive, Foulepointe, Tamatave, Andevorante, Yatomandry, Mananjary et Fort-Dauphin. Tamatave a une population de dix mille habitants, dont un millier de blancs;
c'est la seconde ville et le premier port commercial de Madagascar. « A Tamatave réside un gouverneur hova, qui a sous ses ordres un état-major nombreux d'officiers et une garnison de soldats hovas. Il habite la Batterie, ouvrage fortifié, en très mauvais état, élevé au fond de la rade, près du village indigène. »
La côte occidentale de l'île présente un aspect tout différent. Très découpée, surtout au nord, elle est échancrée par de nombreuses baies, dont quelques-unes s'enfoncent profondément dans les terres ; les plus considérables sont les baies de Pasandava, de Rafala, de Narinda, de Majamba, de Bombétok, de Baly et de Saint-Augustin. Entre le littoral et les premières pentes du grand massif central s'étend une vaste plaine, large en certains endroits déplus de 300 kilomètres, et à peu près déserte; elle est couverte de forêts ou de hautes herbes et est extrêmement insalubre. Les fleuves ne lui font pas défaut, et, comme ils descendent de la chaîne centrale, ils sont plus importants que ceux qui appartiennent à l'océan Indien. Ce sont le Majamba, le Betsiboka, grossi de l'ikopa, dont le cours a plus de 800 kilomètres, le Doko, le Manambolo, leTsijobonina, le Morondava, le Mangoko ou Saint- Vincent, dont les affluents arrosent un territoire de plus de 50000 kilomètres carrés, et l'Onilahy ou Saint-Augustin. Les villes de la côte ouest sont Morontsangana, Narinda, Majunga, la plus considérable de toutes, située comme Maroway dans la baie de Bombétok, Maintirano, à l'embouchure du Doko, Morondava, et Tulléar, dans la baie de Saint-Augustin, au sud de laquelle se trouve l'île de Nosy-Bé.
La saison pluvieuse, ou hivernage, dure de novembre à mars, et la saison sèche de mars à novembre; sur la côte est, les pluies tombent pourtant toute l'année. De grands orages éclatent fréquemment dans l'île et font de nombreuses victimes; ses côtes enfin sont ravagées, quoique
SITUATION GÉOGRAPHIQUE
à des intervalles assez éloignés, par des cyclones terribles.
La température diminue à mesure qu'on s'élève vers le centre de Tîle, et c'est dans la saison pluvieuse qu'elle at-
teint son maximum. A Tananarive (1 400 mètres d'altitude), elle varie entre 7" et 28"; à Fidnarantsoa (1 460 mètres), entre 7° et 17" ; à Tamatave, entre 17" et 34"; cà Majunga, le thermomètre ne descend pas au-dessous de 19". — A ces différentes moyennes correspondent des variations équiva-
lentes dans la salubrité ; la côte ouest est donc la plus malsaine; à l'est, les fièvres régnent encore, tandis que sur le plateau central les Européens s'acclimatent facilement. Ce qu'on a dit de l'insalubrité de l'île est en grande partie exagéré et les fièvres paludéennes y sont moins malignes que sur le littoral africain situé à la même latitude.
FAUNE ET FLORE
cS^^:à^<a^cg^=SKS^-S':S^^^S<&<S=<a'S<§^^-'^S>=£>'=S>=2:'S>=^'^^
FAUNE ET FLORE
Les seuls animaux redoutables sont les crocodiles et quelques variétés de serpents; on trouve de gros boas, qui sont l'objet d'une vénération particulière de la part des Malgaches. Les lémurs, sorte de quadrumanes, sont représentés par dix variétés; un félin, le pintsala, une espèce de loup, le fosu, sont inconnus ailleurs; les bœufs à bosse ou zébus, les m.outons à grosse queue, les chèvres, les porcs, les abeilles et les vers à soie s'y rencontrent en abondance.
L'élevage des chevaux, de race normande, australienne ou annamite, a été entrepris dans les environs de la capitale et pourrait donner de bons résultats ; les ânes et les mulets, importés récemment, réussissent fort bien, et ces animaux sont appelés à rendre les plus grands services dans un pays où tous les transports, en l'absence de voies carrossables, se font à dos d'homme.
La volaille est très abondante ; partout on trouve des dindons, des oies, des canards, des poules, des pigeons et des pintades, qui sont très communes aussi à l'état sauvage. On a trouvé dans l'île des œufs et des ossements de l'sepyornis, le griffon des anciens, qui n'aurait disparu que depuis deux ou trois siècles.
« La flore de Madagascar offre un caractère original : parmi ses deux mille cinq cents plantes connues et classées, sur une flore probable de quatre mille cinq cents espèces, les unes rappellent les végétaux de l'Afrique, d'autres ceux de l'Amérique méridionale ou de l'Australie; mais leur physionomie se rapproche surtout de celle des
plantes asiatiques. D'ailleurs, c'est du côté tourné vers l'Asie, c'est-à-dire sur le littoral de l'est, que la végétation a le plus d'éclat et de variété. Le versant du sud et les pentes occidentales, au sol plus aride, n'.ont pas la même richesse de flore ; plus exposées aux vents desséchants de l'Afrique, les plantes y ont les feuilles plus dures et les racines plus épaisses (1). »
La canne à sucre, le caféier, le cacaoyer, le vanillier et le giroflier viennent hien à Madagascar; le riz constitue la nourriture principale des indigènes et réussit partout ; la culture du blé, introduite par les missionnaires, n'a pas reçu des indigènes tous les soins désirables; le maïs, les haricots, le manioc sont partout cultivés; la pomme de terre et les arachides sont cultivés à l'intérieur; l'indigotier, le mûrier, Toranger, le citronnier, les manguiers, le goyavier, le grenadier, les ananas poussent dans toute l'île; les cocotiers, le bananier, le plamplemoussier, le jacquier, sur les côtes; le pêcher et le figuier se sont très bien acclimatés sur les hauts plateaux ; les aloès y sont très communs. Il y a dans l'Imerina une sorte de vigi;e indigène et des plants américains qui ont donné de bons résultats, quoique le vin soit encore de qualité très inférieure.
Parmi les plantes textiles, il faut citer : la ramie, dont la culture, entreprise à Votomandry en 1882, a dû être abandonnée, faute de machines à décortiquer; le chanvre, cultivé dans l'Imerina et le Betsileo; le coton, qui pousse merveilleusement dans l'île et qu'on trouve à l'état sauvage sur la côte ouest ; les indigènes se sont détournés cependant de cette culture depuis que les maisons anglaises et américaines ont répandu dans le pays les cotonnades, qu'ils tissaient eux-mêmes autrefois.
Dans les forêts abondent les essences précieuses, teck,
(1) Notices coloniales publiées à l'occasion de TExposHion de 1889, tome I", p. 27C.
FAUNE ET FLORE
ébène, acajou, palissandre, bois de natte et bois de rose, exploitées par plusieurs sociétés anglaises et françaises; le caoutchouc, les gommes, ainsi que la cire et le miel, font l'objet d'un commerce important. Différentes espèces de palmiers
s'y rencontrent, entre autres le palmier à sagou, et le rafia, dont les fibres, souples et résistantes, servent de liens aux jardiniers et aux viticulteurs, de préférence aux joncs. Le ravenala, très employé par les indigènes, mérite une mention spéciale; ils se servent de ses feuilles pour re-
couvrir leurs cases ou pour d'autres usages domestiques. 11 existe dans l'île des mines de fer, de plomb, de cuivre, d'or et d'argent; défense est faite par le gouvernement hova, sous peine de mort, d'exploiter ces dernières ; de temps à autre un décret royal ordonne une corvée générale pour y travailler pendant quelques mois; les travailleurs doivent 27 grammes d'or à la reine, qui leur achète tout le reste à raison de 1 fr. 85 le gramme. Le lignite, la houille, de très beau cristal de roche, des aigues-marines, des améthystes et des opales doivent être cités parmi les ressources minéralogiques. Sur la côte ouest, des voleurs d'or opèrent avec des Indiens sous l'œil bienveillant des autorités hovas.
ETHNOGRAPHIE
^<s,<g=<s,.'^<a^s*'Srs<s»'S^'S^s=<aK^^<S:.'-K-''^s>^'Sï^'=§>:S>'s>=^^
ETHNOGRAPHIE
La population totale de la grande île est estimée à cinq millions d'habitants, représentés par les éléments les plus divers. Les Arabes, les Phéniciens, les Nègres africains, les Chinois, les Indous, les Malais et les Européens y sont venus tour à tour et ont laissé des traces plus ou moins profondes de leur passage. Voyons donc quelles ont été leurs migrations.
Le point de savoir s'il a jamais existé une race autochtone est une question très débattue, sur laquelle on tend à se prononcer affirmativement.
La tradition hova parle de Vazimbas, ou maîtres de la terre, dont l'ignorance à travailler le fer avait été cause de leur ruine, et les Hovas rendent à leurs âmes un culte spécial, dans la croyance qu'ils reviendront un jour prendre possession de l'Imerina. « Blotties sous quelque pierre, sous quelques touffes d'herbes ou de roseaux, elles conservent leur haine contre les
Types de Bares.
Phot. du R.-P. Désiré Roblet.
conquérants; de là elles lancent des fièvres et des maladies sur ceux qui foulent sans respect les endroits où elles résident (1). »
Ces Vazimbas, dont il ne reste plus que le souvenir, appartenaient, croit-on, comme les Gallas d'Abyssinie, à la grande famille des Bantous ou Gafres. M. Girard de Rialle a fait remarquer que le nom de plusieurs peuplades africaines commence, en effet, par la syllabe oua ou va; ainsi, les Oua-Nyoro.
La première mention de Madagascar paraît se trouver dans les ouvrages de Ptolémée et d'Arrien, qui parlent d'une terre nommée Menuchias, proche des îles Pyrolaos ou Gomores, au sud-est de l'Afrique.
Les premiers étrangers qui apparurent dans l'île furent, avant l'ère chrétienne, des Indous, puis des Phéniciens.
L'immigration des Arabes fut plus importante ; on croit que c'est vers le vn^ siècle qu'ils arrivèrent de La Mecque, en passant par l'Inde ; ils parurent de bonne heure aux Gomores ; au xv" siècle, deux expéditions arabes prirent pied dans l'île, la première venant de La Mecque et la seconde du Mozambique : ils étaient établis à ce moment sur la côte sud-est, aux environs de Fort-Dauphin^ et les Antaimoros, qui habitent encore cette région, se vantent d'être leurs descendants, bien qu'ils ne professent plus l'islamisme, mais ils ont conservé la circoncision, l'abstinence du porc, etc. Au xvn^ siècle, les Arabes se fixèrent sur la côte occidentale et fondèrent des comptoirs dans la baie de Bombétok ; c'est encore actuellement le centre principal de leur influence, qui croît de jour en jour; aux Gomores, à Nosy-Bé, à Nosy-Mitsiou, ils constituent pour la France des adversaires d'autant plus dangereux que l'islamisme fait pénétrer partout avec lui la haine de notre
(1) Le P. Abinal. Vmgt ans à Madagascar (Paris, Lecoffre, 1885).
ETHNOGRAPHIE. 2b
civilisation; notre protégé, le chef antankare Tsimiharo, qui était lui-même mahométan, considérait le Sultan comme le plus grand souverain de l'univers. Le rôle des Arabes a été si considérable, que ceux mêmes des Malgaches qui n'ont pas embrassé leur religion ont pris d'eux cependant différentes pratiques, telles que la circoncision, les ablutions et le port des amulettes. « Les chefs sakalaves ou antankares ont près d'eux un antalotsi (homme d'outremer) mahométan, qui leur sert d'interprète auprès des Arabes et d'homme d'affaires. Ce sont ces antalotsi qui régnent en réalité, qui entretiennent des dissensions entre les chefs et qui ont le plus contribué à la désunion du grand empire de Ramitra (1). » Les indigènes sont, il est vrai, très supérieurs aux Arabes comme agriculteurs et travailleurs manuels.
Ce sont les races nègre et malayo-polynésienne qui ont donné à Madagascar la majeure partie de ses habitants ; mais les peuplades se sont mêlées de telle façon qu'il n'est pas toujours facile de déterminer quelles sont celles qui appartiennent à l'une et à l'autre race. Les Sakalaves et les Tsianakas, qui habitent la côte occidentale et le nordouest de l'île, semblent se rattacher aux Bantous ou Gafres, tandis que les Antankares et les Betsimisarakas, qu'on trouve au nord et au nord-est, sont vraisemblablement d'origine polynésienne. D'après une autre opinion, que nous croyons mieux fondée, les Sakalaves eux-mêmes seraient venus de la Polynésie ; il n'est pas surprenant qu'ils aient gagné peu à peu le versant opposé à celui oii ils avaient débarqué, chassés par de nouveaux arrivants, et qu'il se soit infiltré chez eux assez de sang cafre pour modifier les caractères originaux de leur race. Un fait certain, c'est qu'avant l'arrivée des Hovas on parlait dans
(1) Max Leclerc.
lile un idiome polynésien et qu'on trouve à la côte ouest certains ustensiles analogues à ceux des indigènes de la Polynésie ; il est donc permis de penser que c'est de l'archipel océanien que provenait la presque totalité des immigrés qui habitaient primitivement l'île. L'époque à laquelle ils s'y seraient fixés est assez indécise; on sait seulement qu'une tradition courante chez les Sakalaves veut que leurs premiers rois aient été des blancs venus de l'est, c'est-àdire, soit des Arabes, soit plutôt des Indous qui accompagnèrent ceux-ci dans leur première migration et fondèrent un royaume dans le pays saka, arrosé par la rivière Mananara, près de Vangaidrano, ce qui confirmerait l'hypothèse que les Sakalaves étaient établis autrefois sur la côte orientale.
A la différence de ceux-ci, les Hovas sont d'un teint olivâtre ; c'est un peuple dont l'origine est nettement malaise et dont le langage présente de grandes resseniblances avec le Malais ; eux-mêmes paraissent descendre des Chinois. « Un auteur arabe, Ibn Saïd, dit M. Grandidier, parle des Comr, frères des Chinois, et fait des Comores, de Madagascar, de Java et de Sumatra une seule île, qu'il nomme Comr ou Malay et qu'il place au sud de Geylan. » Et M. de Froberville insiste sur l'analogie qu'il y a entre le nom de Malakass^ « que les Hovas finirent par imposer à toute l'île », et celui de Malaka, qu'ils donnèrent à la première colonie où ils s'établirent. — Les Hovas arrivèrent entre le IX* et le xn" siècle, portés peut-être par un de ces grands courants dont l'existence a été reconnue entre les îles de la Sonde et Madagascar; leur discipline, leur application aux choses qu'ils entreprennent et les qualités très réelles qui les distinguent, parmi lesquelles la patience et la ruse, les mettaient au-dessus des autres peuplades, qu'ils ont fini par asservir plus ou moins.
Le sang européen constitue à Madagascar un élément
ETHNOGRAPHIE
ethnique qui n'est point à dédaigner ; les blancs qui s'y installèrent au xvn^ siècle n'eurent pas de peine à prendre femme dans un pays oii la chasteté féminine est à peu près ignorée, et aux colons réguliers succédèrent bientôt des
Famille malgache.
forbans qui, las d'aventures, venaient y chercher refuge. La côte orientale a vu nombre de flibustiers, moins fameux que ceux de la mer des Antilles, mais aussi épris que ceux-ci des entreprises grandioses. Voltaire raconte (1) que, « cherchant un prince qui voulût les recevoir sous sa protection », il firent proposer au roi de Suède de lui envoyer soixante
(1) Histoire de Charles XII, livre VIII. « Il y avait longtemps que des pirates de toutes nations, et particulièrement des Anglais, ayant fait entre eux une association, infestaient lus mers de l'Europe et de l'Amérique. Poursuivis partout sans quartier, ils venaient de se retirer sur les côtes de Madagascar.., »
vaisseaux. — En 1732, ils étaient au nombre de trois mille et vivaient assez pacifiquement. Le fils de l'un d'eux, Ratsimalo, devint roi des Betsimisarakas vers 1740, et leurs descendants, mulâtres ou malattes, comme disent les indigènes, quoiqu'ils ne forment pas une tribu spéciale, sont pourtant assez nombreux. Aujourd'hui e-ncore, les créoles des Mascareignes, voire quelques Européens, contractent avec les femmes sakalaves des alliances plus ou moins durables.
Les Peuplades actuelles et leurs moeurs. — On peut les partager en quatre groupes : 1° les Anfimyrnes (1), au centre ; 2° les Tsianakas, les Antankares et les Sakalaves, au nord et à l'ouest; 3^ les Antaimoros, les Antanossy, les Tandroy, les Mahafaly et les Bares, au sud et au sud-est; 4° les Antanalas, les Betsileos, les Betanozanes et les Betsimisarakas, au sud du plateau central et sur la côte est. L'oligarchie hova a fini par fondre la plupart d'entre elles.
1. Les Antimyrnes occupent le plateau central, ou Imerina ; Tananarive, leur capitale, est une belle ville de cent mille habitants, bâtie en amphithéâtre sur plusieurs collines ; elle a de grands édifices, comme les palais de la reine et du premier ministre, la résidence générale et la cathédrale ; l'interdiction de construire en pierre a été levée en 1868. Les Antimyrnes forment trois castes : la caste noble, qui comprend tous les Malgaches d'origine royale; la caste roturière ou hova, qui se compose de tous les hommes libres, et les esclaves; leur vêtement national est le lamba, pièce de soie ou de coton qui descend des épaules aux genoux. La reine et sa cour, quoique vêtues à
(1) Le mot hova n'est pas une expression ethnographique; il désigne une caste des Antimyrnes, la caste roturière. C'est par erreur que dans le langage politique on emploie ce mot pour désigner le peuple du nord du plateau central.
ETHNOGRAPHIE
l'européenne, ne dédaignent pas de le reprendre pour la vie de tous les jours.
Les liens de la famille sont très forts chez eux et très
Musiciens malgaches.
Phot. de M. Deltorbe.
respectés; a toute famille, dit le P. Abinal, forme une sorte de petit État, avec ses lois propres et possédant le droit de se régir selon les ordonnances de ses ancêtres, transmises oralement; le père de famille a le droit d'adop-
tion illimitée et celui du rejet contre tous ses enfants; avant 1861, il avait même le droit de les vendre ». Le divorce existe cependant, et il est prononcé par le mari seul; la polygamie, quoique interdite par la loi du 29 mars 1881, n'a pas entièrement disparu.
La naissance d'un enfant est au nombre des événements les plus heureux, et chacun doit aller féliciter les parents; ceux-ci, à l'inverse de ce qui se passe chez les Arabes, prennent le nom du nouveau-né, qu^ils font précéder du mot : raini, père, ou rêni, mère. Le principe étant que la famille constitue une force, les Hovas eurent recours à l'adoption pour l'étendre; ce fut ainsi que les choses se passèrent à l'origine. Maintenant, l'adoption a pris tm autre caractère : c'est un moyen de s'assurer, non plus une clientèle, mais un protecteur; non plus des enfants, mais des parents adoptifs. Ainsi, un homme adoptera comme père un ou plusieurs personnages puissants; l'esclave adopte son maître, qui lui impose cette condition avant de l'affranchir et se réserve la succession de l'affranchi. On voit souvent un homme maître de sa fortune, mais sans héritiers, adopter son propre père, pour empêcher que ses biens, au cas 011 il décéderait avant lui, ne fassent retour à l'Etat.
Le premier jour de l'année, les Hovas célèbrent une fête particulière, le fandroana^ ou fête du Bain. Gomme l'année malgache ne comprend que les mois lunaires, un décret royal annonce à l'avance le jour où elle tombera. Près d'un mois est consacré aux préparatifs; la grande cérémonie du bain royal s'accomplit à la nuit close; la baignoire est dissimulée par un rideau tendu à l'angle de la salle; lorsque le souverain en sort, il prend en main une corne blanche, pleine de l'eau de son bain, asperge les assistants, puis fait le tour du palais en arrosant de même chacun de ses sujets placés sur son passage. La nouvelle année commence à partir de cette heure; on se saluera dans la ville
ETHNOGRAPHIE. 31
en disant, le lendemain matin : « Salut à vous; atteint par la nouvelle année, puissiez-vous vivre mille ans! »
« Le premier jour de l'an est le jour de la grande immolation des bœufs; le souverain ouvre la journée en en égorgeant un; les Malgaches s'ensevelissent littéralement dans la viande de bœuf, et les rues sont sillonnées par des esclaves portant des quartiers de bœuf, que chacun envoie
Coiffures maliraches.
comme étrennes à ses parents et à ses amis. Les visites et les invitations se continuent pendant tout le mois (1). »
2. Les Tsianakas sont groupés dans la région forestière et marécageuse qui s'étend autour du lac Alaotra. Les Hovas les ont asservis depuis le commencement du siècle et ils ont chez eux d'importants troupeaux. Leur capitale est Ambatondrazaka ; leurs occupations, l'élevage des bœufs, la culture du riz et la pêche.
Les Antanhares habitent la partie septentrionale de Tîle, depuis la baie de Pasandava jusqu'à la baie d'Antongil; ils
(1) Le P. Abinal.
ont quelques affinités avec les Sakalaves, bien qu'ils possèdent un gouvernement distinct. Leur dernier roi, Tsimiharo, mort en 1882, s'était réfugié dans l'île de Nosy-Mitsioupour fuir le joug des Hovas. C'est un peuple intelligent et brave, qui a toujours donné les preuves de sa sympathie pour la France. Ils vivent de la pêche et de l'élevage, et entretiennent des relations commerciales avec les îles voisines; ils s'y rendent dans des pirogues construites avec art, qu'ils excellent à diriger.
Sur la côte ouest, entre les baies de Pasandava et de Saint-Augustin, s'étend la tribu guerrière des Sakalaves, ennemis irréconciliables des Hovas; ils leur firent, il y a quelque vingt-cinq ans, une guerre d'embuscades, et massacrèrent ceux qu'ils trouvèrent isolés; mais leur esprit indiscipliné, ne leur permettant pas de constituer une armée régulière, a été cause de leur défaite. Ils étaient jadis les maîtres de l'île, et les Hovas leur payaient tribut; mais leurs dissensions intestines, qui morcelèrent entre plusieurs princes le grand royaume qu'ils avaient fondé, servirent puissamment leurs ennemis. Ils forment d'ailleurs une race peu intelligente et plutôt paresseuse, et ils sont très divisés. Ils sont régis actuellement par plusieurs souverains, et l'autorité des Hovas ne s'étend guère au delà des forts qu'ils ont édifiés sur la côte. — Au physique, les Sakalaves sont de couleur noire, leurs cheveux sont ondulés et leurs lèvres épaisses. Ils ont emprunté aux Africains la cérémonie de l'échange du sang, qui constitue le plus durable de tous les liens. Les deux hommes qui veulent s'unir ainsi se font une entaille dans la poitrine, et leur sang est recueilli dans un vase et mélangé avec le sang d'un coq; chacun d'eux boit ce mélange, et les voilà frères désormais; périls et richesses doivent être partagés en commun. Une autre coutume, le « Bilo », n'est pas moins remarquable : lorsqu'un homme est malade, on construit en dehors du vil-
ETHNOGRAPHIE
lage une sorte d'autel sur lequel il est porté ; on fait brûler au-dessous quelques plantes médicinales ; les femmes s'asseyent autour, chantent et claquent des mains, tandis que
les hommes font les bonds les plus désordonnés et tirent des coups de fusil, le tout afin d'éloigner le mauvais esprit. « A toutes ces fêtes, dit un voyageur allemand (1), les femmes sakalaves assistent en grande toilette, c'est-à-dire
(1) Geographische Nachrichten, 25 février 1S93.
la poitrine et le visage peints avec de la terre blanche et rouge, les cheveux roulés en grosses boucles enduites de graisse et d'huile de cocotier, de lourds anneaux d'argent aux pieds et aux mains, et autour de la taille quelque morceau d'étoffe rouge. »
Parmi leurs pratiques superstitieuses, il faut citer le « Fady », analogue au Tabou de l'Océanie. Si quelque personnage considérable meurt, le village devient fady^ et ses habitants doivent l'abandonner pour en construire un autre; c'est une des raisons pour lesquelles ils ne bâtissent que de misérables huttes. Le nom d'un roi mort ne doit jamais être prononcé; quiconque y manquerait serait regardé comme sorcier et mis à mort. Ailleurs, il est défendu, sous peine d'esclavage, de manger la tête de certains animaux. Ces pratiques ne sont plus aujourd'hui d'un usage constant.
Le commerce du pays sakalave est assez minime : le caoutchouc, l'ébène et les pois du Gap forment les principaux articles d'exportation : l'intérieur n'est pas sûr et les Européens ne s'y aventurent pas. Les Sakalaves, qui sont de bons marins, longent les côtes dans leurs pirogues à balancier et viennent offrir leurs marchandises aux traitants établis dans quelques comptoirs.
3. L'origine arabe des Antaùnoros , qui habitent la côte sud-est, se retrouve dans leur activité et leur intelligence ; beaucoup d'entre eux sont employés par les colons européens. — Les Antanossy étaient fixés primitivement aux environs de Fort-Dauphin; la conquête hova les a rejetés peu à peu vers l'ouest. On les trouve aujourd'hui sur le cours supérieur du fleuve Saint-Augustin, à sept jours de marche de la côte occidentale, oii ils viennent souvent échanger du riz et d'autres produits contre des marchandises européennes. — Les Tandroy et les Mahafaly occupent la région stérile qui s'étend entre le cap Sainte-Marie
ETHNOGRAPHIE
et la baie de Saint-Augustin : la montagne dénudée court à quelques kilomètres du rivage, couvert de maigres buissons où vivent ces tribus à demi barbares, fort pauvres et assez dangereuses; elles sont entièrement indépendantes du gouvernement hova, — Les Bares sont installés dans
Conseil à Nosy-Faly.
l'intérieur de l'île, au sud du plateau central, près des sources du Mananara ; c'est un peuple guerrier, que les Hovas redoutent et n'ont pas encore pu soumettre ; leurs mœurs sont farouches, et il est très difficile aux Européens de pénétrer chez eux.
4. Les Betsileos^ les plus grands de tous les Malgaches, habitent le sud du plateau central et sont voisins de l'Tmerina; leur capitale, Fianarantsoa, est une ville de dix mille habitants, à sept jours de marche de Tananarive. Paisibles et industrieux, ils cultivent le manioc, le maïs, le riz, et
soignent leurs nombreux troupeaux; sous le rapport de l'intelligence, ils ne le cèdent guère aux Hovas. ils vivaient autrefois dans des forteresses inaccessibles, élevées au sommet de quelque pic; la plupart sont désertes aujourd'hui^ et les Betsileos sont descendus dans les plaines.
Les A7itanalas sont fixés à l'est des Betsileos, au milieu de la grande forêt ; ils ont avec les Hovas quelques rapports commerciaux et leur vendent des bois de chauffage ou de construction. Les Antanalas du Nord, mais non ceux du Sud, ont reconnu leur souveraineté; « Ikongo, la capitale, située sur la plus haute crête d'un rocher, a conservé jusqu'ici son entière indépendance o).
On trouve les Betanozanes à l'est de l'Imerina, dans la même région forestière que les Antanalas, et juste au nord de ceux-ci ; ils vivent aussi des produits de la forêt. Gomme ils sont placés sur le chemin qui va de la capitale à la mer, ce sont eux qui fournissent la plupart des porteurs; leur force et leur agilité sont remarquables.
Les Befsiynisarakas occupent toute la zone comprise entre la côte orientale et les montagnes, depuis Mananjary jusqu'à la baie d'Antongil; ils comptent parmi les plus civilisés. Beaucoup de leurs villages sont bâtis sur pilotis, à cause de l'humidité; ils sont très sociables, aiment la musique et la danse. Les Hovas ont dans toute la province des gouverneurs qui ne savent pas toujours se faire aimer; c'est amsi que le gouverneur de Belamitra fit mettre à mort, en 1891, deux cents indigènes qui s'étaient plaints à Tanarive de ses exactions. Ils ont du goût pour la navigation et il est facile de recruter de bons marins chez eux ; leur seul vice est l'ivrognerie. — La portion de leur tribu qui habite entre Tamatave et la baie d'Antongil eut longtemps pour souverains les descendants malattes issus du mariage du caporal français Labigornc avec la reine Beti.