INSTITUTIONS
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Le Pouvoir royal. — L'ordre de succession n'est pas nettement établi : jusqu'à Radama II chaque souverain désignait son successeur; après lui ce fut le premier minis-
Palais d'été de la reine à Tsarahatatra.
tre qui procéda à cette désignation. Le souverain exerce sur ses sujets une autorité sans limites ; leurs biens et leur vie lui appartiennent, il est le seul maître du sol ; toutes les transactions qui transmettent des droits fonciers sont donc supposées faites avec son consentement, et la faculté lui est toujours ouverte d'exercer ses droits de propriété primitive. Les confiscations sont fréquentes. Bien qu'ils n'osent pas se révolter, les Hovas supportent avec impa-
tience toutes ces prérogatives, si étendues qu'elles soient, et leur dévouement à la reine est tout à fait remarquable ; le sentiment de la discipline, inné chez eux, est le secret de leur force. î
Les exactions continuelles des autorités hovas ont ruiné l'agriculture. Les grands travaux de canalisation et d'irrigation qui avaient fait des environs de la capitale un pays riche et producteur n'existent plus que pour mémoire : personne ne peut posséder des troupeaux ni des récoltes sans s'en voir dépouillé par les autorités hovas.
Les charges que le roi impose à ses sujets semblent assez minimes à première vue ; les impôts se montent à quelques centimes, auxquels s'ajoutent parfois d'autres contributions, à l'avènement ou à la mort du souverain, ou lorsque le Trésor doit faire face à des dépenses extraordinaires. Mais il est d'autres devoirs qui pèsent lourdement sur le peuple, ce sont les prestations en nature, le fanompoana ou corvée. S'agit-il d'exploiter des mines, de construire des bâtiments publics ou d'endiguer certaines rivières, un décret royal ordonne que chacun devra s'y employer, gratuitement et pour un temps illimité, de sorte qu'une grande partie du travail de chaque Malgache est consacrée à des travaux dont il ne recueille aucun bénéfice ; la nation est aux ordres de la reine, qui en abuse quelquefois. Les impôts sont devenus de plus en plus lourds ; en outre, les fonctionnaires confisquent et volent sans scrupule, de sorte que personne n'est sûr de garder ce qu'il a. Si la corvée s'appliquait, en effet, aux seuls travaux publics, il faudrait reconnaître que sa rigueur même a eu d'heureux résultats, en créant par exemple un système d'irrigation qui a ouvert de grands terrains à la culture ; mais elle frappe aussi bien les talents particuliers que la force de travail de tous, l'individu que la nation. Un artisan habile recevra l'ordre de ne plus rien fabriquer que pour la reine, une personne qui
aura donné des preuves de capacité, dans un genre quelconque, se verra investir de fonctions honorifiques, mais ni l'un ni l'autre ne recevront aucun salaire ; la corvée n'est plus qu'un moyen commode de s'assurer gratuitement de toute sorte de services, et chacun se garde de manifester, voire de cultiver, les dons qu'il peut avoir reçus. On ne saurait concevoir un système plus défavorable à l'initiative privée.
La Religion. I. Religion iprimitive. — Les premières croyances sont encore vivaces dans ce pays, où les adeptes des religions protestante et catholique se comptent pourtant par centaines de mille. Bien qu'elles varient avec chaque peuplade, il est cependant un ensemble de traits généraux qu'il n'est pas sans intérêt de signaler. On trouve partout, en premier lieu, la notion d'un Dieu unique, créateur de toutes choses, mais entouré d'une grande quantité de génies, presque tous malfaisants; ce sont eux qui dispensent les maladies et tous les événements fâcheux, de sorte que presque toutes les pratiques religieuses consistent à les conjurer. Qu'on y ajoute les honneurs particuliers rendus aux ancêtres, la croyance à la métempsycose, des qualités surnaturelles attribuées à certains objets, à certains jours, l'idée que quelques individus, les sorciers, participent aux pouvoirs des divinités malfaisantes, et que d'autres, les devins ou mpsikidi/s, sont des intermédiaires agréables aux puissances célestes et capables d'annuler l'influence fâcheuse des premiers, qu'on note la grande place que tient dans leurs pratiques le sacrifice des coqs ou d'autres animaux, qu'on sache que pour tout Malgache un sort impitoyable s'attache à chaque jour, et l'on connaîtra les caractères principaux de ce composé, étrange comme la constitution de l'île, varié comme ses habitants, où semblent s'être amalgamés le paganisme, le fétichisme, la religion chi-
noise, et quelques croyances empruntées aux juifs et aux mahométans.
Les Malgaches ont de l'âme une notion particulière ; c'est pour eux, non pas le principe vital, mais une sorte de doublure, d'ombre des corps et de tous les objets, car ils admettent qu'un végétal, une pierre sont doués aussi d'une âme. Il peut arriver qu'un homme, victime des maléfices d'un sorcier, soit frustré de son âme ; c'est alors qu'intervient le pouvoir du mpsikidy, qui lui donne la chasse, l'attire avec un peu de miel et la rend à son propriétaire. Le corps ne peut vivre longtemps sans l'âme et celle-ci même ne lui survit que peu ; après la mort, toutes les âmes se retirent sur une grande montagne située au sud de l'île et couverte de forêts vierges ; elles y demeurent trois ans, se nourrissant de l'ombre des aliments, habitant des ombres de cases et se servant de l'ombre de toutes choses, puis une seconde mort les fait rentrer dans le néant.
D'après les Betsileos, les âmes humaines ont une autre destinée ; lorsqu'elles ont quitté l'homme, elles passent dans le corps de certains animaux, les boas, caïmans ou anguilles, suivant la caste du défunt ; ils ont donc pour ceux-ci une grande vénération. La métempsycose ne se renouvelle d'ailleurs pas, et après la mort de leur second maître les âmes se dirigent vers le séjour des ombres.
Parmi les pratiques issues du fétichisme, il faut noter le culte de la pierre et celui des talismans ou sampys. Les pierres furent, pour ces peuples ignorants de l'écriture, les premiers monuments érigés en souvenir des événements dont on voulait garder la mémoire, elles leur tenaient lieu d'archives et concernaient les droits particuliers aussi bien que les hauts faits ; on conçoit donc qu'ils soient arrivés à confondre ces témoins des actes importants de leur vie publique ou privée avec le souvenir qu'ils rappelaient et que ces pierres aient été honorées. De même pour les
pierres-bornes des champs, pour les pierres-portes du village : n'était-il pas naturel de s'adresser aux premières pour que le village fût gardé contre ses ennemis ? Après avoir honoré certaines pierres à raison des services qu^elles pouvaient rendre, les Malgaches se trouvèrent conduits à
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Tombeau des premiers ministres liovas.
attribuer aux pierres en général des qualités surnaturelles. Il en est de très renommées, dont les mille objets qui les couvrent, en guise d'ex-voto, disent la piété des fidèles. C'est aussi à la pierre que les Malgaches demandent de connaître le succès qu'ils peuvent attendre d'une entreprise quelconque ; tel caillou qui aura atteint le but marquera un heureux présage.
Les sampys sont moins des idoles que des talismans; ils participent de la nature des divinités inférieures, qui les choisissent pour répandre leurs grâces ; un objet quelconque peut constituer un sampy et chacun d'eux préserve d'un mal particulier.
Nous avons dit quel rôle l'astrologie joue dans la vie des Malgaches ; à chaque jour, à chaque heure même sont attachés des sorts variés, de sorte que dès le moment de la naissance on peut connaître la destinée qui attend l'enfant. Tel sera sorcier, tel autre incendiaire, il ne doit donc pas vivre ; ainsi s'expliquaient et se justifiaient de nombreux infanticides. A l'origine le crime de naître à certaines heures n'était pas rémissible, par la suite on admit quelques tempéraments. Le premier progrès fut de laisser au hasard le soin de ratifier ou d'annuler la sentence de mort : l'enfant était exposé sur les bords d'un cours d'eau peuplé de caïmans, sur le passage d'un troupeau de bœufs ; était-il respecté par les uns et par les autres, il pouvait vivre. C'est ce qui advint au premier ministre actuel Rainilaiarivony. Puis les devins décidèrent que le sort pourrait être conjuré ou, plus exactement, trompé : un enfant, par exemple, naît-il incendiaire, on lui fera mettre le feu à une case construite exprès ; son destin se sera accompli, et personne n'aura à en souffrir. Les pratiques superstitieuses ont toutes le même objet : interroger ou conjurer le sort ; il faut citer, dans cet ordre d'idées, les épreuves judiciaires, qui n'existent d'ailleurs plus chez les Hovas, et dont la plus répandue est l'absorption du poison végétal nommé tanghin.
IL Les religions importées. — Les Malgaches vont indifféremment, seloii leur intérêt, à l'église ou au temple. Ils sont plus intéressés que croyants ; ils font de la religion une spéculation. Les rivalités de religion existent entre prêtres plutôt qu'entre fidèles. Quelques missionnaires protestants ont une grande influence personnelle, parce qu'ils sont depuis longtemps établis dans la capitale.
La lutte entre protestants et catholiques a été d'autant plus ardente à Madagascar que chaque mission a représenté dès le début et représente encore l'influence des deux grandes nations rivales, la France et l'Angleterre, et This-
toire de nos relations avec le gouvernement hova démontrera que les révérends anglais ont été avant tout des personnages politiques, dont le rôle a été des plus néfastes à notre cause. De là vient la confusion qui s'est établie làbas entre les protestants et le parti anglais, entre les catholiques et les partisans de la France; pour qu'elle s'effaçât de l'esprit des Malgaches, il faudrait que l'évangélisation fût poursuivie par les seuls prédicants indigènes et que les révérends britanniques disparussent de l'île.
Les protestants forment deux groupes, les anglais et les norvégiens (luthériens) ; les premiers appartiennent à trois sectes : indépendants (London missionnary Society), anglicans et quakers ; ils comptent 68 missionnaires, 6000 prédicants indigènes, 92 000 élèves, 310000 adhérents,
1 176 écoles et plus de 1 300 temples ; ils ont dans l'île
2 « theological institutions », 2 écoles supérieures, 2 écoles centrales de filles, autant d'hôpitaux, 3 imprimeries, et disposent d'un budget annuel d'environ 1 million de francs. Les seconds sont au nombre de 44; ils ont 1 130 pasteurs indigènes et près de 90 000 élèves ou disciples; ils ont pénétré en 1867 dans l'île, et convenu avec les Anglais que le nord du pays betsileo leur serait réservé.
Les indépendants commencèrent à évangéliser le pays en 1820, date à laquelle sir R, Farquhar obtint du roi Radama l'autorisation pour le révérend Jones d'ouvrir des écoles à Tananarive ; chassés de la capitale comme tous les Européens par la reine Ranavalo P* en 1835, ils y laissaient cependant près de 10 000 adeptes. Les révérends Ellis et Lebrun continuèrent l'œuvre de Jones en 1853; jaloux de l'ascendant qu'avaient pris sur le prince héritier Rakoto deux Français, MM. Laborde et Lambert, ils persuadèrent à la reine qu'ils préparaient un complot contre sa personne, et obtinrent leur expulsion. Mais ils n'avaient pas prévu qu'ils seraient eux-mêmes victimes de l'orage qu'ils avaient
déchaîné : la réaction anti-européenne ne distingua pas, en effet, entre les différentes nations, et la haine de Ranavalo s'étendit aux coreligionnaires d'Ellis ; tous les chrétiens furent massacrés ou réduits en esclavage.
Sous le règne de Radama II, Ellis et ses compagnons rentrèrent k Tananarive, pour le malheur du roi, car ils prirent une grande part à l'insurrection qui lui coûta la vie. L'avènement de Ranavalo II marqua leur triomphe ; la nouvelle reine appartenait à la religion protestante, qui fut déclarée religion d'État (1868); le premier ministre reçut le baptême, et un décret du 8 septembre 1869 proscrivit les idoles ou sampys, qui furent solennellement brûlées.
Telle est la situation actuelle du protestantisme dans l'île; il n'est pas obligatoire pour tous les sujets hovas, mais comme la reine est le chef de l'Eglise, comme les fonctionnaires appartiennent en grande majorité à cette religion (150 sur 160), comme les gouverneurs et chefs de villages ont ordre de veiller à ce que leurs administrés fréquentent les temples, il n'est pas surprenant que ses progrès aient été rapides. L'école est, d'ailleurs, un des moyens les plus efficaces que possèdent les révérends de soumettre la population à l'influence anglaise ; toutes ces écoles sont confessionnelles, les protestants seuls ont le droit d'y enseigner et chaque village doit assurer un traitement à l'instituteur protestant. D'autre part, la fréquentation des écoles est obligatoire pour les enfants âgés de plus de huit ans et une loi leur interdit de quitter l'école officielle lorsqu'ils s'y sont fait inscrire.
La mission catholique se compose de 114 Français; elle compte 641 instituteurs, 17 000 élèves répartis dans 600 écoles primaires , 9 écoles normales , 1 collège et 130 000 adhérents. Son budget est de 200 000 francs. Elle forme depuis 1844 une préfecture apostolique spéciale, abandonnée aux jésuites en 1846.
Ce fut le 13 juillet 1832 que le comte de Solages, préfet apostolique de Bourbon, débarqua dans l'île ; six mois après, il mourait à Andevorante, victime des menées anglaises. En juin 1837, M^'' Dalmond débarqua à Sainte-Marie; il y fonda deux écoles et un hôpital; peu après, une autre école était ouverte à Tamatave, où s'installaient aussi les sœurs do Saint-Joseph de Cluny. De Tamatave les missionnaires se répandirent peu à peu dans l'intérieur ; ils se donnaient comme marchands ou comme médecins et ils étaient tolérés à grand'peine.
L'avènement de Radama II fut pour eux plein de promesses :
le jeune roi leur accorda l'autorisation de prêcher partout l'Evangile ( 1861 ) ; les
jésuites fondèrent aussitôt des écoles dans la capitale et y édifièrent deux chapelles. Le jour du couronnement de Radama (25 septembre 1862), le P. Jouen célébra la messe dans le palais et déposa sur le front du souverain l'emblème de la royauté. Toutes ces espérances sombrèrent avec la révolution de 1863 et les difficultés passées recommencèrent pour la mission; ce ne fut qu'en 1868 que le traité francomalgache reconnut aux catholiques le droit d'enseigner leur religion et de fonder des églises et des écoles. Depuis lors ils ont soutenu vaillamment la lutte contre un ennemi
Cathédrale catholique française à Tananarive.
mieux armé ; expulsés de Tananarive en 1883, les garanties accordées en 1868 leur ont été confirmées par le traité de paix de 1885. 11 faut remarquer qu'à cette époque, et bien que le conflit fût ouvert avec la France seule, le gouvernement hova chassa de la capitale tous les missionnaires catholiques, et que les Anglais et les Belges se trouvèrent compris dans cette mesure, tant est complète l'assimilation qu'on a établie là-bas entre ces missionnaires et les partisans de la France.
Esclavage, — Le commerce des esclaves est interdit depuis de longues années à Madagascar, et l'abolition de la traite a été, là comme ailleurs, un prétexte à l'intrusion des agents britanniques dans les affaires de l'Etat. Elle fut donc stipulée dans les différents traités que ces derniers négocièrent, notamment dans celui de 1865, et plusieurs édits royaux ont rappelé au peuple cette prohibition; après le décret de 1874, une autre proclamation, publiée en 1877, portait encore que « tous les Mozambiques, même ceux importés avant 1865, étaient libres ». Une loi du 8 mars 1889 a confirmé ces dispositions, et tout esclave qui débarque dans l'île est affranchi de droit.
Il est douteux que la volonté royale ait été obéie en dehors de l'Emyrne, et dans cette province même l'esclavage subsiste, mais sous une forme particulière. Il ne concerne plus que les descendants des tribus voisines que les hasards de la guerre avaient réduits à la captivité, et qui forment deux groupes distincts, les esclaves de la couronne et ceux des particuliers. Les premiers sont plutôt des serfs royaux, attachés à jamais aux domaines du souverain, qu'ils cultivent, ou au service du palais ; les fonctions publiques leur sont ouvertes et ils arrivent souvent aux plus hauts emplois; un grand nombre d'entre eux forment la police particulière du roi, qui les adjoint aux gouverneurs ; ils par-
courent les provinces et rendent compte de ce qu'ils ont vu; aussi sont-ils très redoutés et très considérés.
A la différence des serfs royaux, les esclaves particuliers peuvent s'affranchir à prix d'argent, à moins que leur maître ne s'y oppose ; ils sont employés dans la maison du maître ou dans ses domaines, mais ne lui doivent qu'une très petite
Palais du premier ministre à Tananarive.
partie de leur temps. Ils possèdent en propre des champs, qu'ils font valoir.
Il y a à Madagascar environ trente grands commerçants qui achètent des esclaves pour les revendre presque aussitôt; ils ont des maisons à Tananarive, des succursales en province. Beaucoup d'autres gens spéculent sur les esclaves (achat pour revente, dressage, achat d'une femme et vente de ses enfants).
Armée. — Le service obligatoire, pour tous les hommes libres de plus de dix-huit ans, a été introduit par Hastie en 1817 ; la durée du service est de cinq ans, tout Malgache
pouvant être rappelé en cas de mobilisation. Une loi du 25 mars 1879 a réorganisé l'armée ; sur le pied de guerre elle pourrait compter 30 000 hommes, dont beaucoup sont munis de fusils européens. Les soldats doivent s'habiller et se nourrir à leurs frais, même en campagne; pendant trois mois, chaque année, ils sont rasssemblés dans un camp près de Tananarive, et ne sont plus exercés ensuite qu'une fois tous les quinze jours. Le roi Radama I" avait institué une hiérarchie en liomieurs, le simple soldat étant 1" honneur et le maréchal 12" honneur ; mais ses successeurs furent obligés, pour contenter certaines ambitions, de créer quatre grades supérieurs à celui du maréchal.
Les honneurs devinrent héréditaires, des favoris les vendirent, les généraux cédèrent à prix d'argent les fonctions d'aide de camp — le chef de l'armée en eut 7 000 — de sorte qu'une loi^ rendue en 1876, fut nécessaire pour remettre les choses au point.
D'une façon générale, on sait les troupes malgaches mal exercées; elles ne sont ni payées, ^ni nourries, et les quelques expéditions dirigées contre les fahavalos ou brigands de l'intérieur ont rarement tourné à leur avantage. Il est vrai que leurs officiers pouvaient être, dans ces circonstances, suspectés d'une certaine complaisance à l'égard des fahavalos. Chaque homme possède un fusil (snyders, remington, ou fusil à pierre), qu'il entretient mal et qu'il ne sait pas réparer; l'armée malgache possède peut-être en tout 20 000 fusils se chargeant par la culasse et 10 000 fusils à pierre. Depuis 1892, le gouvernement hova a fait venir, principalement d'Angleterre et de Belgique, une assez grande
boiaat de la garde royale.
quantité de fusils, qui ont pu être importés dans Tîle malgré la surveillance de nos agents, Un Anglais, le colonel Shervington, au service du gouvernement hova, se donne actuellement beaucoup de mal pour organiser l'armée sur le modèle européen. Le premier ministre a acheté, sur ses conseils, plusieurs batteries de mitrailleuses, de canonsrevolvers, de hotchkiss et de pièces de campagne, qui forment un total d'environ 290 bouches à feu. Mais il faut compter que bon nombre d'entre elles sont déjà hors de service. Les bons armuriers manquent aux Malgaches, et les armes trop perfectionnées deviennent bientôt inoffensives dans leurs mains.
HISTOIRE
HISTOIRE
La Conquête et l'A-dministration liova.
Il est douteux que l'île de Madagascar ait été connue des anciens ; ce furent les découvertes des Arabes qui attirèrent pour la première fois sur ce pays l'attention des géographes. Au x^ siècle, Macoudi la décrit sous le nom de Djafouna; au xm** siècle, El Adrisi lui attribue le nom de Zaledj ; Marco Polo, tandis qu'il parcourait la Chine (xiif siècle), entendit raconter qu'un peuple d'origine chinoise était allé s'y établir. Mais il confondit la côte africaine avec Tîle, donnant à celle-ci le nom de Magdocho, qui était vraisemblablement celui du littoral situé en face de Zanzibar où se trouve aujourd'hui la ville de Magadischo (1). — Vasco de Gama passa auprès de l'île sans l'apercevoir, et les premiers Européens qui y abordèrent furent les Portugais Ruy Pereira et Tristan d'Acunha, que la tempête y avait poussés (1506) ; c'était le jour de Saint-Laurent, et le nom de Saint- Laurent lui fut donné.
Vers la même époque, lesHovas commençaient à s'étendre, chassant peu à peu dans leur marche les Vazimbas, impuissants à leur résister; au commencement du xvn' siè-
(1) D'après une communication de M. Grandidier à l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, en janvier 1891, Martin Behaim marqua à tout hasard sur son globe, en 1492, l'île de Marco Polo. Après la découverte des Portugais, les cartographes indiquèrent, à côté de l'île de Behaim, l'île Saint-Laurent. L'erreur ayant été constatée, Oronce Fine, en 1531, fondit ces deu.x lies en une seule, sous le double nom de Madaç/ascar ou île Saint-Laurent. Le premier nom a prévalu.
Mais ce nom de Madagascar n'est pas celui sous lequel les indigènes désignen traditionnellement leur île, qui dans leur langage est le «tout», ou «la terre qui est au milieu de la mer » ; et ils se nomment eux-mêmes Ambanilanitra (ceux qui sont sous les cieuxV
m MADAGASCAR.
cle, le roi Andrianjaka les délogeait du plateau d'Emyrne et fondait Tananarive. Un siècle plus tard, le royaume qu'il avait fondé se morcelait, et les descendants issus de ses nombreuses femmes soutenaient les uns contre les autres une série de luttes, au cours desquelles un des partis réclama plusieurs fois l'appui des Sakalaves de l'Ouest. Le roi Andrianampoinimerina, chef d'Ambohimanga (1787- 1810), s'empara de Tananarive et d'Ambohidatrimo, capitales des deux autres royaumes, et restaura l'unité de la nation hova, en même temps que des expéditions heureuses assirent sa souveraineté sur les Tsianakas, les Betanozanes et les Betsileos. Les Sakalaves même, qu'il n'était pas encore en état de combattre, acceptèrent son alliance ; ceux du Menabe députèrent auprès de lui quelques chefs qui lui prêtèrent, en leur nom personnel d'ailleurs et sans engager leur peuple, le serment de fidélité; la reine des Sakalaves du Boéni, Ravahiny, vint elle-même le visiter, toutes démarches qui devaient un jour servir de prétexte à revendiquer leur suzeraineté.
Andrianampoinimerina laissait à son fils Radama 1" (1810- 1828) un Etat cinq fois plus vaste que celui qu'il avait reçu. Ce monarque parvint à faire reconnaître son autorité par le chef des Betsimisarakas de Tamatave, Jean René, succès dû en grande partie au concours de l'Angleterre, qui commençait à chercher près des Hovas un point d'appui contre notre influence. Le gouverneur de Maurice, sir Robert Farquhar, lui donna des fusils; Pointe-à-Larrée, Fondarare et Tintingue tombèrent en son pouvoir. L'armée hova, réorganisée par l'agent anglais Hastie, reçut la discipline qui lui faisait défaut; le service obligatoire fut décrété, tandis que la suppression des Kahars, ou conseils du peuple assemblé, investissait le souverain de l'autorité absolue nécessaire au fondateur d'un empire. En 1826, un général hova fut installé à Tamatave, à la mort de Jean René.
HISTOIRE
Les règnes de Ranavalo T" (1828-1861), femme de Radama, ceux de son fils Radama II (1861-1863), de Rasoherina (1863-1868), de Ranavalo II (1868-1883) et de Rana-
valo III appartiennent surtout à l'histoire des relations du peuple hova avec les nations européennes, et leur exposé trouvera place plus loin. Radama I" avait affirmé son autorité sur les tribus voisines; ses successeurs dirigèrent, dans les régions plus éloignées, de nombreuses expéditions, dont
il est plus intéressant de constater les résultats que de suivre le détail.
Le Betsileo et la côte est reconnaissent la suzeraineté de rimérina ; Majunga et une partie du littoral au nord de ce point lui obéissent également ; au delà se trouvent des forteresses hovas échelonnées, la plus méridionale étant celle de Saint-Augustin, parmi des peuplades où l'autorité de la reine n'est que nominale. Quelques-unes lui payent un léger tribut, mais sans permettre aux Hovas de pénétrer chez elles; d'autres n'acquittent même pas ce « hasina ». On peut dire qu'au sud et au sud-ouest l'influence des Hovas ne s'étend guère au delà de leurs forts, et les prises d'armes ne sont pas rares ; c'est ainsi que les Sakalaves ont massacré, au mois de mars 1891, le gouverneur ho va de Tullear et cinquante-trois hommes de son escorte.
Dans les provinces conquises, les Hovas ont des gouverneurs ; dans rimérina même, une nouvelle organisation administrative a complété, en 1878, l'ancienne organisation féodale. Sous le nom d'amis du peuple ou de surveillants, des magistrats, chargés à la fois de la police, de l'état civil et des fonctions notariales, ont été envoyés dans les dix provinces de l'Emyrne. La justice est rendue par les chefs des villages, avec appel à Tananarive ; ces chefs sont chargés d'appliquer un ensemble de lois et de règlements, codifiés en 1881. Au reste, toutes les affaires de quelque importance sont examinées et réglées par la reine, du, plus exactement, par le premier ministre, son mari. Les hautes fonctions dévolues à ce nouveau maire du palais datent du règne de Ranavalo P% qui confia aux trois favoris, qu'elle distingua successivement, le soin de gouverner en son nom. Le roi Radama H, suivant zélé de notre civilisation, constitua un cabinet à l'européenne, dont le chef reçut le titre de (( premier ministre » : Rainivoninahitriniany, qui épousa la reine Rasoherina, veuve de Radama, dirigea en cette
qualité les affaires de l'État jusqu'en 1864; à cette date, il fat renversé par son frère Rainilaiarivony.
L'hymen et le pouvoir allaient désormais marcher de pair pour le premier ministre, et il était dit que la dynastie de Radama ne fournirait plus que de pâles idoles. Rainilaiarivony contracta donc mariage avec Rasoherina, et ce roi par alliance eut bientôt à faire des reines. Rasoherina morte, il épousa une cousine de celle-ci, la princesse Ramona, qui reçut, avec la couronne, le nom de Ranavalo II .
Palais de Radama, à Tananarive.
Elle mourut en 1883, et Rainilaiarivony fit élever au trône une petite-nièce de Radama P"", qui le choisit aussi comme époux, et qui règne aujourd'hui sous le nom de Ranavalo III, Voilà donc près de trente ans que les destinées du peuple hova sont aux mains d'un courtisan, dont les qualités remarquables justifient, d'ailleurs, la fortune.
Le pouvoir de Rainilaiarivony est, en fait, sans contrôle, les différents ministres que Radama II avait créés ne lui ayant pas survécu. Il est vrai qu'en 1881 le même décret qui promulgua le code hova constitua huit ministères : Intérieur, Affaires étrangères. Guerre, Justice, Industrie, Commerce et Agriculture, Trésor, Instruction publique et Législation, ce dernier chargé de la confection des lois ; mais leurs titulaires sont les simples subordonnés de Rainilaiarivony, qui les choisit à sa guise.
Madagascar et l'Europe jusqu'en 18 81.
La Colonisation française au XYif siècle. — Quelques marins de Dieppe ou de Saint-Malo, ayant résolu d'exploiter les ressources d'une île oii plusieurs d'entre eux avaient abordé, organisèrent en 1637 la Compagnie de V Orient, que dirigeait Rigault. Ils obtinrent de Richelieu, par lettres patentes du 24 juin 1642, confirmées par son successeur le 20 septembre 1643, la concession exclusive du commerce de Madagascar, à condition qu'ils en prissent possession au nom du roi de France. Un premier navire, sur lequel se trouvaient Pronis et Foucquembourg, représentants de la Compagnie, toucha en 1642 à Sainte-Marie et à la baie d'Antongil, et débarqua à la baie de Sainte-Lucie les douze premiers colons français. L'année suivante leur établissement fut transféré plus au sud, et Fort-Dauphin fut construit; d'autres navires arrivèrent qui portèrent à trois cents le nombre des Français. Les choses n'allaient bien, au reste, ni entre eux, ni avec les indigènes; une rébellion contre Pronis avait provoqué la déportation de quelques mutins à la grande Mascareigne, et Pronis, comme Flacourt, qui lui succéda en 1648, usèrent de procédés mal faits pour leur concilier l'amitié des tribus voisines ; la bonne foi dans les transactions leur importait peu, ils n'avaient pas de scrupule à dépouiller les indigènes^ voire à les vendre comme esclaves. Leurs violences, le zèle par trop espagnol que les lazaristes qui les avaient suivis mettaient à faire des conversions, exaspérèrent ceux-ci, et lorsque Pronis mourut, en 1654, lorsque le duc de La Meilleraye succéda aux droits de la Compagnie, la cause française était compromise par leur faute, et deux cent trente-quatre de nos colons étaient morts.
HISTOIRE. 61
Il se trouva qu'à ce moment le commerce des Indes orientales sollicitait vivement l'attention de nos négociants, las de dépendre des Hollandais. Des marchands de Nantes, Tours et La Rochelle représentèrent au roi que nous avions de bons marins connaissant la route des Indes, et qu'il suffisait qu'une association se formât pour supplanter la Compagnie batave ; leur intention était donc de former une Compagnie sur le modèle de cette dernière, et ils suppliaient le roi d'y entrer « afin que par ce moyen les étrangers n'osent traverser ladite Compagnie par le bruslement ou prinse de ses navires, comme ils ont déjà fait (1). » Le roi entra dans ces vues, et il résolut d''étendre à Madagascar l'objet de cette association; le duc de Mazarin, héritier du duc de La Meilleraye, ne demandait pas mieux que de renoncer à une concession coûteuse, et la Compagnie des Indes orientales fut constituée par charte du 1" septembre 1664. Le roi lui avait imposé l'obligation de coloniser Vile Dauphine^ qui lui était réservée à jamais; les directeurs eussent désiré que leurs efforts s'appliquassent aux seules Indes, mais il fallut en passer par là. Il semble, en effet, que Louis XIV ait éprouvé alors pour la France oynentale (tel fut le nom donné à la colonie) une sollicitude particulière, soit qu'il espérât en faire une autre Java, soit qu'il lui attribuât le rôle plus modeste de relâche sur la route de son futur empire indien. Les centres de colonisation désignés, outre Fort-Dauphin, étaient Tintingue, Saint-Augustin, Antongil et Sainte-Marie ; des affiches apposées au nom du roi faisaient connaître les ressources de l'île « où les personnes vivent jusques à cent et six vingt ans »; après huit ans de séjour, les artisans seraient « reçus maîtres de leurs arts et métiers dans toutes les villes du royaume, sans faire aucun chefd'œuvre » ; après cinq ans, « les bourgeois ou cadets de
(1) Pauliat, Madagascar sous Louis XIV.
noblesse pouvaient revenir dans la métropole avec des titres et armoiries ».
Quatorze navires partirent deLa Rochelle, le 14 mars 1666, emportant mille six cent soixante-huit personnes ; le marquis de Montdevergue, vice-roi des Indes, gouverneur de Madagascar, dirigeait l'expédition, qui n'arriva à Fort- Dauphin qu'un an après son départ de France. La colonie était des plus misérables, et la première impression de Montdevergue ne fut pas favorable. Il ne s'en cacha pas dans une lettre au roi, et son premier rapport ne fut pas fait pour ramener la confiance des actionnaires, fort tiède à l'endroit de Madagascar : le second versement n'avait pas produit le quart de la somme due. Pour comble de malheur, un navire chargé des produits de l'île, dont on devait faire une « monstre » ou exposition, venait d'être coulé par les Anglais. Le roi, qui tenait à son projet, ne négligea rien pour combattre ces dispositions fâcheuses ; il donna à la Compagnie deux autres millions de livres et ne ménagea point à l'assemblée des actionnaires l'expression de son mécontentement. Mais en vain : leur sentiment fut qu'on devait abandonner une entreprise abordée d'ailleurs malgré eux, pour ne plus s'occuper que des Indes, et la Compagnie obtint enfin du roi qu'il reprît l'île Dauphine, moyennant 1 million de francs ; « il fut même décidé que ses navires ne toucheraient plus en un point quelconque de Madagascar que dans le cas d'extrême nécessité. » (Octobre 1669.)
Il n'entrait pas dans la pensée du roi de suivre l'opinion publique ; l'envoi d'une escadre aux Indes, destinée à affirmer la supériorité sur les flottes bataves, venait d'être décidé ; son chef, M. de La Haye, reçut l'ordre de toucher à Fort-Dauphin, d'y installer un gouverneur et d'étudier les moyens de donner à la colonie le développement dont Louis XIV pensait encore qu'elle n'était pas incapable.
HISTOIRE
Neuf vaisseaux, portant 2500 hommes, parurent devant Fort-Dauphin le 22 novembre 1670 ; la situation n'y était pas trop mauvaise : Montdevergue avait su rétablir de bonnes relations avec les indigènes, et les cultures prospé-
Carte de Madagascar, en 1731.
raient. Il apprit de M. de La Haye, qui prit solennellement possession de l'île au nom du roi, le 4 décembre 1670, le désistement de la Compagnie, et lui remit les fonctions de gouverneur. Rentré en France, il fut emprisonné au château de Saumur, où il mourut le 23 janvier 1672, victime des déceptions royales.
Le nouveau gouverneur reprit les errements de Pronis, qu'il exagéra encore. Le suzerain de l'île ayant changé, les serments de fidélité prêtés par les indigènes devaient être renouvelés, et de La Haye avait fixé la cérémonie au 15 décembre. Un chef, Dian Ramoussaye, ne s'y étant pas rendu, de La Haye jugea nécessaire de partir en guerre contre lui ; mais nos armes ne furent pas heureuses, et cette tentative n'eut d'autre résultat que de provoquer une insurrection de ceux que la modération de Montdevergue nous avait ramenés. Aa bout de quelques mois, fatigué d'une aventure qui retardait l'objet principal de sa mission, de La Haye proposa aux colons d'abandonner Fort-Dauphin et de passer dans l'île Bourbon, où la vie leur serait plus douce ; sur leur refus, il s'y rendit seul, ne laissant à Ghampmargou, installé comme gouverneur, que quarante soldats, ce qui était un peu plus qu'une imprudence (août 1671). La lutte contre les indigènes continua, Ghampmargou fut tué, mais les colons tinrent bon ; en janvier 1674, un navire venant de France leur ayant fait savoir que le roi, averti par de La Haye de leur situation périlleuse, désirait qu'ils allassent se fixer à Bourbon, ils refusèrent encore d'abandonn'er le fruit de leurs travaux. Mais le découragement les prenait à voir qu'en France même on regardait leur cause comme perdue, et l'évacuation était proche, lorsque leurs domestiques et ouvriers, craignant après leur départ la colère des rebelles, écoutèrent les propositions de ceux-ci et égorgèrent, dans la nuit du 27 août 1674, les colons français; soixante-quatorze survivants, bloqués dans Fort-Dauphin, purent être recueillis par un navire arrivé quelques jours plus tard.
Notre établissement ruiné, les droits de la France ne devenaient pourtant pas caducs. Un arrêt du conseil, daté de 1686, consacra la réunion de l'île au domaine de la couronne ; les édits de 1719, 1720 et 1721 furent rendus à la
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même fm. Mais jusqu'en 1768, les seules tentatives de colonisation furent les missions d'études de M. de Gossigny (1733) et celle de Mahé de La Bourdonnais, gouverneur de Bourbon, à la baie d'Antongil, qui n'eurent aucun résultat.
Maudave et Benyowski. — Le comte de Maudave avait dans l'île de France (aujourd'hui la Réunion) quelques propriétés ; il eut le dessein de s'installer à Madagascar et s'en ouvrit au duc de Praslin, qui l'autorisa à se fixer à Fort-Dauphin, au nom du roi (1768). Ses idées coloniales étaient justes, et les Malgaches apprécièrent la loyauté de ses procédés ; mais le gouverneur de l'île de France, ayant pris ombrage d'un établissement dont la prospérité lui paraissait dangereuse pour cette île, obtint qu'on ne lui envoyât aucun secours, et Maudave dut quitter Fort-Dauphin en 1770.
L'aventure du comte hongrois Benyowski est plus singulière. Il cherchait un gouvernement qui lui confiât la direction d'une entreprise dans l'île de Formose ; le duc d'Aiguillon l'écouta, approuva son plan de colonisation, mais lui demanda d'en faire l'essai à Madagascar. L'offre fut acceptée et Benyowski jeta auprès de la baie d'Antongil, en février 1774, les premiers fondements d'une ville, qu'il appela Louisbourg. Malgré l'opposition et la mauvaise volonté du gouverneur de l'île de France, il avait réalisé, deux ans après, un bénéfice de plus de 450000 livres. Les indigènes, qu'il s'était attachés par des traités, avaient pour lui la plus grande affection ; ils lui décernèrent le titre de chef suprême. De gouverneur français, Benyowski était passé roi malgache, mais sans manquer à la fidélité qu'il devait à notre pays ; son intention était, en effet, de se placer sous la suzeraineté de la France, et ce fut le but du voyage qu'il fit en 1775. Le gouverneur de l'île de France
avait envoyé au roi les rapports les plus défavorables sur son compte et fait suspecter sa loyauté ; une enquête démontra son innocence, mais ses propositions ne furent pas écoutées. Les ouvertures qu'il fit alors à l'Autriche, puis à l'Angleterre et aux Etats-Unis eurent le même sort ; une maison de Baltimore lui confia pourtant un vaisseau, et il débarqua en 1784 en face de Nosy-Bé, traversant l'île, ou son retour excita le plus grand enthousiasme. Benyowski fut tué, le 23 mai 1786, dans une rencontre avec les troupes envoyées contre lui par les agents de l'île de France, heureux que son attitude indépendante servît de prétexte à la ruine de Louisbourg.
République, Empire et Restauration. Les Anglais dans l'île. — En 1791 la Convention chargea Lescalier d'étudier les emplacements les plus favorables à la colonisation ; en 1801 le premier consul confia une mission analogue à Bory de Saint-Vincent.
Des relations économiques s'étaient cependant établies peu à peu entre l'île et les Mascareignes, et quelques comptoirs ou plantations avaient été créés sur la côte est. Ils furent constitués, en 1804, en un sous-gouvernement dépendant de l'île de France; le chef-lieu était Tamatave, où Sylvain Roux fut nommé agent commercial. Les guerres de l'Empire firent passer l'île de France entre les mains des Anglais; Tamatave (février 1811), Foulepointe eurent le même sort ; les Anglais ne s'y installèrent pourtant pas et leurs premiers essais de colonisation n'eurent lieu qu'après que le traité de Paris (30 mai 1814) nous eut rendu la Réunion. L'article 8 stipulait que la Grande-Rretagne conserverait « Tobago, Sainte-Lucie, l'île de France et ses dépendances, nommément Rodrigues et les Seychelles ». Cette énumération semblait limitative : sir Robert Farquhar, gouverneur de la Nouvelle-Maurice, n'en jugea pas ainsi.
HISTOIRE
Il fit occuper Tamatave et Foulepointe, et fonda dans le nord de l'île la station de Port-Louquez, dont les colons furent bientôt massacrés par les indigènes. Le gouvernement de la Restauration dut engager à Londres des pourparlers, à la suite desquels le prince régent donna à sir R. Farquhar, par lettre du 18 octobre 1816, l'ordre « de remettre aux autorités françaises , à Bourbon, les établissements que le gouvernement français possédait sur les côtes de Madagascar au 1" janvier 1792».
Une commission dirigée par Sylvain Roux réoccupa en effet, en 1818, Sainte- Marie , Tintingue , Foulepointe et Tamatave.
Sir R. Farquhar ne se découragea pourtant pas; bien qu'il eût soutenu d'abord que l'Angleterre, héritière des droits de la France, pouvait seule prétendre, en cette qualité, à l'exercice de la souveraineté sur l'île, il changea de position après réception de la lettre britannique, et avança qu'en dehors des points jadis occupés par nous Madagascar était une terre indépendante, où l'action de chaque puissance pouvait librement s'exercer. C'était méconnaître tous les édits royaux, très suffisants à cette époque pour constituer un titre certain de propriété, et le gouvernement des Bourbons
Grand palais de la reine Ranavalo I^f, à Tananarive.
protesta contre cette prétention nouvelle ; mais sir R. Farquhar disposait de puissants moyens et, sans s'arrêter à cette protestation, il mit à exécution, dès 1816, un plan habilement conçu, et poursuivi avec la plus grande énergie : ce plan, c'était de mettre au service d'une peuplade guerrière, déjà renommée par ses succès, et l'ennemie de nos protégés, le peuple hova, des conseils, de l'argent, des armes, de lui faire entrevoir une domination s'étendant sur l'île tout entière, et de n'exiger d'autre récompense que la confiance due à des amis désintéressés, tandis qu'on nous représenterait comme des envahisseurs, prétendant à cette même souveraineté qui devait revenir à la nation hova ; telle fut la ligne de conduite tracée par Farquhar, telle est celle que n'ont cessé de suivre tous les agents britanniques ; ceux qui la mirent en pratique furent d'abord des soldats, bientôt après des missionnaires.
IIadama I" (1816-1828). — A la fin de 1816, le capitaine anglais Lesage partit pour Tananarive avec une escorte de trente hommes ; le roi le reçut bien, fut gagné par le zèle qu'il manifesta pour la grandeur de son peuple, accepta que deux sergents travaillassent à mieux organiser son armée et admit le principe d'un traité que James Hastiè, ancien sous-officier de l'armée des Indes, vint signer le 17 octobre 1817. Entre la mission de Lesage et celle de James Hastie, Radama avait dirigé contre Jean René, roi de ïamatave, une expédition qui entraîna la sujétion de ce dernier, et au cours de laquelle il avait pu apprécier les services des agents britanniques. — Par le traité du 17 octobre, il s'engagea à empêcher la sortie des esclaves, reçut 2000 dollars, cent fusils et des munitions. Il fut reconnu comme roi de Madagascar et consentit à recevoir Hastie en qualité de représentant de la Grande-Bretagne.
Le cabinet de Saint-James hésita pourtant à ratifier
HISTOIRE
cette convention, et Radama en conçut quelque dépit; la traite continua, les nouveaux alliés perdirent de leur prestige et sir R. Farquhar dut ouvrir de nouvelles négociations. Le 11 octobre 1820 fut signé un nouveau traité qui confirmait les clauses du premier, stipulait l'envoi à Londres et à Maurice de vingt jeunes Hovas et permettait aux protestants d'ouvrir une école à Tananarive. La foi dans les Anglais était revenue, et les effets de leur amitié se firent bientôt sentir; grâce aux armes qu'ils lui avaient données, grâce aux officiers qui l'accompagnèrent, Radama s'empara, en 1823, de Foulepointe, Tintingue et Fondarare, surlesquels laFrance
venait de proclamer ses droits. Hastie et le révérend Jones, fort apprécié par le roi, avaient obtenu qu'il concédât aux bâtiments anglais la police de toutes les eaux de Madagascar. Nos établissements détruits appelaient une vengeance ; le gouvernement français la différa pourtant ; il fallut, pour le décider, que Radama poussât l'audace jusqu'à chasser de Fort-Dauphin la petite garnison de six hommes que nous y avions laissée (14 mars 1825), jusqu'à interdire aux traitants de Sainte -Marie d'acheter ailleurs qu'à Foulepointe et à Fénérive, où des droits considérables les frap-
Chapelle dans le palais de la reine.
paient, le riz et le bétail nécessaires à leur subsistance; Les avantages accordés aux Anglais après la prise de Fort- Dauphin (importation des marchandises anglaises moyennant un droit de 5 pour 100, droit reconnu aux Anglais de s'y établir, d'y construire, d'y cultiver les terres, etc.) disent assez à quelle alliance le roi rendait grâce de ses succès.
Ranavalo P' (1828-1861). — Deux compagnies sénégalaises furent expédiées à Bourbon, et le ministre de la Marine, M. Hyde de Neuville, donna pour instructions au capitaine de vaisseau Gourbeyre de faire reconnaître nos droits depuis Tamatave jusqu'à la baie d'Antongil et de chasser les Hovas de Fort -Dauphin. On put espérer un moment que Gourbeyre ne serait pas obligé de recourir à la force. La nouvelle reine était, en effet, fort mal disposée à l'égard des Anglais,, et l'agent qui avait remplacé Hastie en 1827, sir Piobert Lyall, mourut des suites des mauvais traitements qu'il eut à souffrir. La politique de Radama lui avait été personnelle; il avait dû, pour l'appliquer, lutter contre le sentiment national et restreindre les pouvoirs des chefs du peuple. A sa mort, ils reprirent leur influence passée et imposèrent à la reine, qu'ils choisirent eux-mêmes, l'obligation de ne rien faire qu'avec leur approbation. La haine des étrangers se donna libre cours^ et on reconnut bientôt que si les Anglais en avaient été victimes, les B>ançais ne devaient pas s'attendre à être mieux traités. L'ultimatum remis par Gourbeyre resta sans réponse. Tamatave fut bombardée (octobre 1829), Tintingue et Pointe-à-Larrée réoccupées, mais une attaque malheureuse tentée contre Foulepointe laissa aux mains des Hovas nos morts et nos blessés. Des secours expédiés de France devaient réparer cet échec, lorsque la révolution de 1830 éclata; la monarchie de Juillet se trouva ou se crut forcée
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de renoncer à une entreprise qui déplaisait à l'Angleterre et se désintéressa de Madagascar.
Le gouvernement hova put croire pendant de longues années qu'il ne rencontrerait plus d'obstacles ; les missions anglaises furent chassées de Tananarive ; défense fut faite aux indigènes, sous peine de mort, de commercer avec les étrangers ; puis une loi de 1845 déclara que les commerçants établis dans l'île seraient assujettis aux mêmes obligations que les sujets hovas, trois semaines leur furent données pour se soumettre à la corvée et, à l'expiration de ce délai, onze Français et douze Anglais furent chassés de Tamatave.
La France commençait alors à reprendre sur une autre partie de l'île, grâce à Famiral de Hell, la situation qu'elle avait perdue sur la côte orientale, et elle avait acquis, par des traités signés en 1840 avec les chefs sakalaves, différentes îles avec le territoire compris entre la baie de Pasandava et le cap Saint- Vincent. Laisser impunies les violences commises contre nos nationaux, c'était renoncer à toute influence sur les Malgaches, c'était sacrifier de nouveau les justes espérances que deux siècles d'efforts nous donnaient le droit de concevoir. Le roi Louis-Philippe jugea qu'une intervention était nécessaire ; l'identité momentanée de nos revendications avec celles de l'Angleterre le mettait, d'ailleurs, à l'aise.
Deux corvettes françaises , commandées par l'amiral Romain - Desfossés , et une corvette anglaise parurent devant Tamatave; toute satisfaction leur ayant été refusée, la ville fut bombardée (15 juin 1845). Mais, comme à Foulepointe, les troupes débarquées essuyèrent un échec ; nous eûmes seize hommes tués et les Anglais quatre ; leurs têtes, coupées par les Hovas, devaient rester pendant dix ans sur le rivage, fixées à des pieux. L'orgueil hova en fut accru et on vit les effets de leur férocité barbare, respec-
tueuse de la force seule : tous les chrétiens furent massacrés.
Que l'Angleterre n'en ait pas tiré vengeance, par crainte de servir nos intérêts, cela se conçoit : elle paya bientôt à la reine une indemnité de 75 000 francs pour les dommages causés par le bombardement; mais, pour comprendre l'inaction de la France, il faut savoir que l'opposition parlementaire se fit pour la première fois une arme des « expéditions lointaines » et qu'elle éveilla dans l'opinion ■ ces terreurs et ces défiances qu'inspirent souventles choses et les pays qu'on connaît mal. Ranavalo put jouir de son triomphe, et avec raison, car nous lui laissions quelques bribes de notre honneur et de notre prestige.
Deux Français, par une chance inouïe, le relevèrent, iMM. Laborde et de Lastelle (1852). Le premier avait créé, près de Tananarive, une fonderie de canons, des fabriques de sucre, de rhum et de faïence, auxquelles la reine était intéressée ; avec le concours d'un autre Français, M. Lambert, et l'appui du prince héritier Rakoto^ ils conçurent le dessein de placer l'île sous le protectorat de la France et d'organiser une Compagnie qui exploiterait les mines et les forêts. M. Lambert vint à Paris et fut reçu par l'empereur, qui ne voulut pas s'engager sans connaître la manière de voir du gouvernement britannique. Lord Glarendon, mis au courant par M. Lambert, n'eut pas les mêmes scrupules que Napoléon III, car le révérend EUis fut immédiatement expédié à Madagascar. On sait quelle y fut son œuvre : Laborde et Lambert accusés de conspirer contre la vie de la reine, et les Français chassés.
Radama II (1861-1863). — Le prince héritier, lorsqu'il fut parvenu au trône^ conserva à M, Lambert son affection et sa confiance. Sous son influence, la liberté du commerce et des cultes fut décrétée, et la Compagnie de Madagascar
HISTOIRE
organisée par une charte que contresigna^ le 3 octobre 1 862, le capitaine de vaisseau Dupré; la Compagnie, toute française, acquérait la propriété des terrains inoccupés qui pouvaient lui convenir, et M. Laborde était nommé consul de France à Tananarive. Les vieux Hovas et les Anglais
La reine Rasoherina, morte en 1868.
organisèrent aussitôt une insurrection ; le palais du roi fut envahi, Radama fut sommé d'annuler les concessions faites aux étrangers, ainsi que la charte Lambert, et sur son refus, étranglé.
Rasoherina (1863-1868), veuve de Radama, abolit toutes ces réformes, sauf celles qui concernaient la liberté religieuse, mais accorda pourtant une indemnité de 870 000 francs à la Compagnie Lambert ; elle signa des
traités de commerce avec l'Angleterre en 1865, avec les Etats-Unis en 1866. Le comte de Louvières, envoyé par Napoléon III pour obtenir des avantages analogues, mourut le 1" janvier 1867 sans avoir réussi; les négociations poursuivies par son successeur, M. Garnier, aboutirent enfin à la signature du traité du 8 août 1868; depuis cinq mois une cousine de Rasoherina était reine, sous le nom de Ranavalo II (1868-1883); mais c'était le même ministre, Rainilaiarivony, qui gouvernait ses Etats. Par ce traité, nous reconnaissions à la reine des Hovas le titre de reine de Madagascar, nos missionnaires obtenaient le droit de pratiquer et d'enseigner leur religion, nos nationaux d'acquérir toute espèce de biens, meubles ou immeubles (art. 4) et de les transmettre à leurs héritiers (art. 11). Néanmoins, un décret du premier ministre intervint bientôt, qui fit défense aux indigènes de vendre des terres aux étrangers sous peine de dix ans de fers, tandis que la reconnaissance du culte protestant comme religion d'Etat marquait le triomphe de la politique de Farquhar. Les événements de 1870 consommèrent la ruine de l'œuvre de M. Laborde, et pendant dix années l'influence anglaise régna incontestée à Tananarive.
HISTOIRE
Le Conflit franco-liova de 1883 et le traité du 1*7 décembre 1885.
La mauvaise volonté du gouvernement hova à Tégard de la France se manifesta à propos de la succession de M. Laborde,mort en décembre 1878; malgré les démarches
Tananarive r Quartier d'Analakely.
réitérées de notre consul, M, Cassas, et de M. Meyer, qui le remplaça avec le titre de commissaire de la République, ses deux neveux ne purent obtenir l'envoi en possession. M. Bandais, successeur de M. Meyer, signala au ministre des Affaires étrangères, M. Gambetta, la gravité de la situation, compliquée encore par l'établissement des Hovas sur plusieurs points de la côte nord-ouest que les traités de 1841 et 1842 nous avaient réservés. Le premier ministre s'abstenait de lui répondre et il avait obtenu à grand'peine
du ministre des relations extérieures, Ravoninahitriniarivo, le 12 mai 1882, des explications peu satisfaisantes. On contestait que les concessions consenties à M. Laborde fussent autre chose que viagères et que ses héritiers fussent fondés à revendiquer des immeubles ; le sol sur lequel ils étaient édifiés appartenait à la reine, comme tout Madagascar. Le traité du 8 août 1868, ajoutait le ministre, porte bien que les Français pourront acquérir des immeubles, mais en se conformant aux lois du pays, et la loi n" 85, promulguée le 29 mars 1881, stipule que la a terre ne peut être vendue ou donnée en garantie qu'entre sujets du gouvernement de Madagascar... l'argent de l'acheteur ou du prêteur sur cette garantie ne pourra être réclamé, et la terre fera retour au gouvernement. » M. Bandais fit en vain observer que les clauses d'un traité ne peuvent être modifiées par une loi postérieure, il lui fut répondu que la loi de 1881 n'avait fait que reproduire un usage ancien.
Quant à l'intrusion hova parmi les Sakalaves, Ravoninahitriniarivo prétendit ignorer et les conventions que nous avions conclues et la situation même des territoires en litige. Et pourtant le traité du 3 octobre 1862 portait dans son article 27 : <( S. M. Radama admet les droits particuliers de la France, soit sur ses anciens établissements, soit sur les portions de territoire acquises par des traités réguliers passés avec des chefs indépendants antérieurement à la conclusion de la présente convention. » — « Je crains, écrivait M. Bandais à M. de Freycinet, en lui rendant compte de cet entretien, que toutes nos représentations ne soient inutiles; on nous croit impuissants et incapables de rien faire par nous-mêmes. »
Cependant le révérend Pickersgill et l'imprimeur Parrett entretenaient contre nous une grande irritation parmi le peuple. Ils répétaient que le consul de France avait exigé la cession de la moitié de l'île et l'abolition de l'escla-
HISTOIRE
vage, c'est-à-dire la ruine du plus grand nombre. M. Baudais jugea que sa présence à Tananarive était inutile, et il arriva le 29 mai à Tamatave, laissant à son chancelier, M. Gampan, la gérance du consulat. Le 6 juin, une affiche contenant des menaces de mort fut apposée sur la porte de M. Gampan ; un peu après, le directeur d'une plantation
Tananarive : Quartier d'Ambatovinaky.
de café appartenant à la maison Roux de Fraissinet était assassiné, et le P. Gauchy frappé à Tananarive même ; Rainilaiarivony répondit, à la demande de réparation qui lui fut faite, qu'on avait agi sans ses ordres, et ne songea pas à présenter des excuses.
Le capitaine de vaisseau Le Timbre, chef de la station française de la mer des Indes, avait été mis, dès le mois de mars, à la disposition de M. Baudais. Le 17 juin, il se rendit avec le Forfait dans la baie de Pasandava et amena le drapeau hova arboré sur Ampassimiène; même exécution fut faite à Beharamania, sur la rivière Sambirano. Get acte
donna à réfléchir au gouvernement de la reine, qui informa M. Bandais, le 1" juillet 1882, qu'une ambassade irait « visiter le gouvernement de la République française ainsi que les autres gouvernements amis ».
La mission hova, dirigée par le ministre Ravoninahitriniarivo, arriva à Paris en octobre, et des conférences s'ouvrirent aussitôt au quai d'Orsay; MM. Decrais, directeur des Affaires politiques, Billot, directeur du Contentieux, et l'amiral Peyron, chef d'état-major du ministre delà Marine, y prirent part. Les envoyés remirent quatre notes, dans lesquelles ils s'efforçaient de prouver que, depuis 1810, l'île tout entière était passée sous la domination hova, que la France n'y avait pas d'établissements, que les Français pouvaient seulement contracter des baux à long terme et renouvelables; ils offraient enfin aux héritiers de M. Laborde une indemnité de 25,000 francs, alors que sa succession s'élevait à plus de 1 million de francs, et proposaient pour la baie de Pasandava un modus vivendi aux termes duquel aucun des deux pays n'y aurait tenu garnison. Les plénipotentiaires français prirent acte de ces offres et déclarèrent qu'ils consentaient « à ce que les postes hovas ne fussent point remplacés actuellement par des postes français »; tel fut l'objet de la note qu'ils remirent aux ambassadeurs le 25 novembre 1882, en les priant de la signer, afin qu'elle fit loi entre les parties. Ils essuyèrent un refas; les Hovas n'avaient indiqué une solution que pour se rendre compte du minimum de satisfactions que pourrait exiger la France; aussi se hàtèrent-ils de retirer les offres qu'ils avaient faites lorsqu'ils les virent acceptées, et prièrent-ils « le gouvernerhent de la République de vouloir bien ne pas faire mention par écrit de la clause relative aux droits généraux de la France à Madagascar, car ils savent bien qu'ils ne sont pas munis de pouvoirs concernant cela ». — Après cette déclaration, il était inutile de prolonger les
HISTOIRE
conférences, et l'ambassade hova partit pour Londres. Le gouvernement britannique n'avait pas vu sans quelque ennui s'élever un conflit où nous ne paraissions pas disposés à céder et le comte Granville semblait redouter,
dès cette époque, qu'il n'entraînât notre protectorat sur l'île. Il chargea donc son ambassadeur à Paris, lord Lyons, de solliciter du ministre des Affaires étrangères, M. Duclerc, « quelque communication qui pût le guider dans le langage qu'il aurait à tenir aux envoyés hovas » . Le chef
du Foreign-Office voulait rassurer ceux-ci ; mais peut-être n'eût-il pas été fâché que le langage de M. Duclerc fût de nature à apaiser une certaine inquiétude qui perçait dans les dernières lignes de la note de lord Lyons. « La France et la Grande-Bretagne ont les mêmes intérêts à Madagascar, disait-il, et jusqu'ici elles ont agi d'accord dans toutes les questions concernant leurs relations avec le gouvernement hova. Le gouvernement de Sa Majesté attache une grande importance à la continuation de cette bonne entente (1)».
M. Duclerc fit savoir par notre représentant à Londres, M. Tissot, qu'il s'agissait du respect et de l'interprétation des traités, c'est-à-dire d'une question à laquelle l'Angleterre avait, en effet, le même intérêt que la France, et qu'il serait heureux que cette puissance ne laissât pas aux Hovas, en ce qui concernait ce point, « plus d'illusions sur ses vues que sur les nôtres (2). »
La fermeté du langage de M. Duclerc n'était pas faite pour dissiper cette inquiétude dont nous avons parlé, et lord Lyons fit observer, quelques jours plus tard, que « tout acte d'hostilité de la part des Français exposerait les autres blancs à de grands dangers » ; que déjà un Américain, M. Hulett, venait d'être assassiné dans la baie de Saint- Augustin, et il conclut en exprimant l'espoir que a la France n'engagerait pas d'action précipitée à Madagascar ». M. Duclerc lui répondit que les agents anglais étaient en situation d'exercer sur les autorités hovas une influence active en vue de maintenir la sécurité publique et qu'il ne croyait pas que les étrangers fussent en danger. La dernière communication de lord Lyons avait été dictée par le sentiment de malaise que provoquait à Londres un litige
(1) Note de lord Lyons du 30 novembre 1882.
(2) Note de lord Lyons ù M. Duclerc du 9 déc. 1882.
HISTOIRE
d'où, le droit étant de notre côté, nous paraissions ne devoir sortir qu'à notre avantage, et le plus vif désir du gouvernement britannique était de hâter une solution qu'il nous faudrait exiger d'autant plus rigoureuse pour les Hovas
que les longs délais passés sans rien obtenir nous fourniraient mieux la preuve de leurs dispositions hostiles. L'ambassadeur d'Angleterre, après avoir « constaté avec plaisir que les négociations n'avaient pas été rompues sur la question de protectorat », avança donc, dans une troisième
note du 22 décembre, qu'on pourrait se contenter de baux à long terme proposés et que « bien que le gouvernement de Sa Majesté ne désirât ni mettre en avant sa médiation, ni imposer ses bons offices au gouve)viement français^ il serait disposé à mettre à profit la présence des envoyés hovas à Londres pour préparer la voie à une reprise plus amicale des négociations.
. Accepter ces offres eût été rehausser aux yeux des Malgaches le prestige de l'Angleterre, et il n'eût point manqué de gens à Tananarive pour imputer à une pression de cette puissance les concessions que nous aurions pu consentir. M. Duclerc les déclina, en remarquant que u le gouvernement de la reine se rendait un compte exact des choses quand il repoussait l'idée de vouloir offrir une médiation que le différend ne comportait pas ». Il ajoutait (1) « Je ne sais ce que les Anglais entendent par : to press their good offices upon tJie Fî^encli govermnent, mais pour nous cette expression est intraduisible en français, car le mot qui donnerait la traduction littérale serait absolument inadmissible. »
Lord Lyons s'empressa de reconnaître que cette expression, qui avait peut-être rendu fidèlement sa pensée, n'avait pas le sens qui paraissait s'y attacher; elle signifiait seulement, dit-il, que « la Grande-Bretagne ne désirait pas offrir son concours s'il n'était pas acceptable pour la France ». Il revenait encore sur l'étendue de nos revendications, qu'il eût désiré connaître. « Lord Granville, disait-il, est très désireux de savoir si le gouvernement français s'oppose à ce qu'il donne communication de ses vues au gouvernement malgache, et s'il ne s'y oppose pas, quel caractère il désirerait qu'eût cette communication (2). »
(1) Dcpûche de M. Duclerc à M. Tissot du 4 janvier 18S3.
(2) Note ae lord Lyons h. M. Duclerc du 20 janvier 1883.
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Une telle démarche, faite avec notre approbation, n'eût pas été fort éloignée de ressembler à des « bons offices », et lord Granviile voulait à toute force être notre bienfaiteur. Mais le bienfait était trop périlleux pour qu'il fût poli-
tique de l'accepter, et M. Duclerc, aux talents et à la fermeté duquel il faut rendre un juste hommage, fit nettement sentir au gouvernement britannique que l'insistance du comte Granviile n'avait pas de raison d'être. « Les ambassadeurs hovas, écrivait-il à lord Lyons, n'ont dû conserver
aucune illusion sur les conséquences de l'attitude oii il leur a plu de se maintenir. Le gouvernement de la République ne voit donc pas qu'il y ait utilité à ce qu'un nouvel exposé de ses vues leur soit communiqué par les soins de Sa Majesté Britannique. »
Le sort de ces pourparlers démontrait assez que la solution du difFérend était à Madagascar même, et que les Hovas ne céderaient que devant l'appareil de la force. Le contre-amiral Pierre, chef de la division navale de -l'océan Indien, fut donc envoyé dans les eaux malgaches ; ses instructions portaient qu'il devait faire disparaître les postes établis par les Hovas dans la région du Boueni et jusqu'à la baie d'Antongil, saisir les douanes de Majunga, y laisser une garnison, puis se rendre à Tamatave. M. Bandais remettrait alors un ultimatum au gouvernement hova, et si celui-ci refusait d'y faire droit, l'amiral occuperait la ville et s'assurerait des douanes. Ces directions furent ponctuellement suivies, Majunga bombardée et occupée le 16 mai 1883; à cette exécution le premier ministre répondit par l'expulsion des Français résidant dans la capitale; ils arrivèrent à la côte le 23 juin, ayant accompli le trajet en vingt-sept jours, dans des conditions particulièrement difficiles.
Le 1" juin, M. Bandais remit au gouverneur de Tamatave l'ultimatum préparé par M. Duclerc. Il demandait : la reconnaissance de nos droits entre la baie d'Antongil et Majunga; — l'exécution du traité de 1868 quant à la faculté de posséder des immeubles, « soit que nous exigions le retrait de la loi n" 85, soit que nous nous contentions des baux à longue échéance et renouvelables » ; — une indemnité d'un million de francs pour les dommages soufferts par nos nationaux. La réponse qui parvint à notre consul le 9 juin ayant été négative, les six bâtiments de la division française ouvrirent le feu le lendemain; les Hovas se reti-
HISTOIRE
rèrent aussitôt et nos troupes occupèrent la ville. L'état de siège fut proclamé, le vice-consul de France, M. Raffray fut nommé maire, et les représentants étrangers avisés que, « n'étant pas accrédités auprès de la République française, leur mandat consulaire était expiré ». Un incident s'était produit au début de l'opération, provoqué par le comman-
Tananarive : Batterie du Salut.
dant du navire anglais Diyad, M. Johnstone. « Il m'a fallu, écrit l'amiral Pierre, deux avertissements de forme cordiale, enfm une troisième sommation formelle pour faire retirer le Dryad de notre ligne d'attaque. Il a obéi, mais en se ménageant aux yeux des Hovas, à qui il avait promis de s'interposer, l'apparence d'une retraite en échelons. » Le 12 et le 13, Ivondrou, Fénérive, Mahambo et Foulepointe furent détruites.
Les hostilités ouvertes, il semblait que les règles internationales nous permissent d'organiser à notre guise les positions conquises et de traiter en adversaires ceux qui pactisaient avec nos ennemis ; l'amiral Pierre, en nommant
un maire français, en ordonnant l'expulsion du consul anglais Packenham, en cessant toute communication avec M. Johnstone, qui s'était rendu importun par son « ingérence presque quotidienne et trop souvent mal fondée dans nos affaires », en faisant arrêter le révérend Shaw, qui, ayant demandé quelques soldats pour assurer sa sécurité, avait mis à leur portée du vin empoisonné, ne dépassait pas les limites des droits que les nations reconnaissent au vainqueur. Tout amiral anglais eût pris les mêmes mesures et les observations de la France n'auraient pas été accueillies. Il n'en fut pourtant pas ainsi de celles que lord Lyons présenta à M. Ghallemel-Lacour. Le nouveau ministre des Affaires étrangères ordonna que les représentants étrangers à Tamatave reprissent leurs fonctions, que M. Shaw fût remis en liberté avec une indemnité de 25,000 francs (octobre 1883), et il fit parvenir à Londres « ses regrets qu'on se fût écarté vis-à-vis du commandant Johnstone de la courtoisie traditionnelle de la nation française ». Quant à M. Packenham, il était mort avant que l'arrêté d'expulsion lui eût été notifié.
L'amiral Pierre, malade et profondément attristé par le désaveu qu'il se voyait infliger, avait demandé à rentrer en France; la mort le frappa en vue de Marseille. L'animosité qu'il avait inspirée au gouvernement britannique dit assez quels furent ses services. Les appréciations portées par lord Granville (1) « sur la conduite d'un officier brave et distingué qui, en proie à une maladie dont il est mort, a écrit et agi d'une manière qui, dans d'autres circonstances, aurait répugné à ses principes, » ne trouveront pas de crédit, et il eût été peut-être plus digne d'un grand ministre de savoir honorer le patriotisme d'un adversaire même.
(1) Lettre à M. Waddington du 29 octobre 1883.
HISTOIRE
L'amiral Galiber remplaça l'amiral Pierre ; il occupa Fort-Dauphin, Foulepointe, Vohémar, et siégea avec M. Baudais dans les conférences qui s'ouvrirent à Tamatave le
Échelle 1:170000 1 0.01 -pour z Jalometres )
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Carte des Environs de Tananarive
19 novembre 1883, à la demande du premier ministre hova. M. Bandais avait accepté de négocier, mais sur les bases de l'ultimatum, et à la condition que les hostilités ne seraient pas suspendues. Les envoyés ne purent produire
de pleins pouvoirs et il n'y eut que deux séances. Ils remirent aussi une note par laquelle ils nous proposèrent des baux à longs termes, une indemnité d'un million, et l'abandon de nos droits sur la côte nord-ouest, moyennant une somme d'argent à déterminer (26 novembre). Aucune réponse ne leur fut faite.
Les conférences furent reprises le 21 février 1884, sur le désir du gouvernement hova ; le nouveau président du conseil, M. Jules Ferry, avait fait savoir à M. Bandais qu'il n'était pas nécessaire que les Hovas reconnussent nos droits sur la côte nord-ouest, qu'il suffisait qu'ils s'engageassent à n'y exercer aucune action. Les deux envoyés de Rainilaiarivony en furent informés, mais ils demandèrent que la France prît le même engagement, et le premier ministre nous offrit « certaines îles, ne pouvant souffrir qu'on touchât à la4Grre ferme ». Le 8 avril, on rompit les négociations.
Le gouvernement français se voyait obligé de continuer le blocus, attendant qu'il plût aux Hovas de nous donner satisfaction ; la Chambre avait voté, le 27 mars, les crédits demandés, mais il hésitait à marcher sur Tananarive. 11 s'agissait, en somme, non plus d'amener les Hovas à reconnaître nos droits territoriaux, que nous pourrions toujours exercer, mais d'assurer à nos nationaux des garanties pour leur établissement et d'obtenir réparation pour les dommages causés. Nous voulions sauver le reste de notre prépondérance passée et reprendre la première place vis-à-vis des indigènes. Or, les Hovas eussent-ils cédé sur tous les points de l'ultimatum, leur influence était trop étendue pour que les possessions que nous aurions pu acquérir ou conserver fissent grande figure à côté de leur Etat. Dans sa dépêche du 25 octobre 1884, M.. Bandais insista sur cette idée; après s'être plaint de l'inefficacité du blocus, il représentait que « nous devions nous servir delaprépondé-
rance desHovas plutôt que de chercher à l'abattre. Occuper les côtes, bloquer certains ports, soutenir les peuplades et repousser les Hovas sur l'Imerina serait une erreur; tant qu'ils y seront;, ils seront les maîtres. Dirigeons-les, faisons
de Ranavalo une reine sous notre direction, » M. Bandais faisait observer que l'inefficacité de notre action depuis dixsept mois avait grandement servi la cause de nos adversaires : « Pour le peuple, les Hovas sont invincibles, et nous n'aurons jamais la population qu'autant que nous aurons les
Hovas. » Il concluait à la nécessité de leur faire accepter notre protectorat, résultat qui ne pouvait être obtenu, d'après lui, que par une expédition dirigée contre l'imerina. L^amiral Miot, qui avait remplacé l'amiral Galiber, exposait bientôt les mêmes vues, mais en ajoutant qu'il ne croyait pas impossible d'établir le protectorat par la voie d'un accord direct. Il estimait que la personne même de notre représentant constituait le plus grand obstacle à une solution pacifique et qu'on avait « négligé les principes de conciliation en mettant en présence des hommes qui avaient échangé des paroles amères, difficiles à oublier » (1).
M. de Freycinet partagea cette manière de voir^ et il résolut d'envoyer à Tamatave un agent spécial, avec mission de se rendre compte des dispositions des Hovas; il accepterait des ouvertures qui pourraient lui être faites, mais il se garderait d'en provoquer, et le but apparent de son voyage serait une enquête sur les affaires du Zanguebar. Le choix du ministre se porta sur notre consul général à Beyrouth, M. Patrimonio ; il reçut le grade de plénipotentiaire, mais avec l'ordre de ne révéler sa nouvelle qualité que s'il entrevoyait des chances sérieuses d'arrangement. Il ne devait traiter, d'ailleurs, que si le gouvernement hova acceptait notre protectorat et nous reconnaissait les territoires s'étendant depuis la baie de Mourousissang jusques et y compris Vohémar. (Instructions du t't septembre 1885.)
Cependant , des événements d'une grande importance s'étaient passés à Tamatave. Le consul d'Italie, M. Maigrot, qui se rendait à Tananarive pour échanger les ratifications d'un traité de commerce conclu en 1882, avait demandé, au mois de mai, à l'amiral Miot s'il pouvait lui être de quelque utilité; on le pria d' u éclairer Rainilaiarivony sur notre intention bien arrêtée de poursuivre la juste revendi-
(1) Dépêche du 9 mai 188S au ministre de la Marine.
HISTOIRE
cation de nos droits », et il revint de Tananarive en affirmant qu'il l'avait trouvé disposé à accepter notre protectorat.
L'amiral Miot s'empressa de rédiger un projet d'accord aux termes duquel le gouvernement hova reconnaissait le protectorat de la France; nous renoncions, de notre côté,
Une rue de Tamatave.
à exercer nos droits de souveraineté sur la côte nord-ouest, sauf certaines garanties pour les populations, et nous contentions des baux de longue durée, renouvelables. D'assez longs pourparlers s'engagèrent, par l'entremise officieuse de M. Maigret, — il avait été prévenu dès le début qu'il agissait en simple particulier, non comme consul d'Italie, — avec le gouverneur du camp hova de Farafate ; l'amiral Miot et M. Baudais allèrent jusqu'à proposer que le mot «protectorat » fût supprimé dans le texte malgache, en ajoutant que le texte français seul ferait foi, et M. Maigret se rendit une seconde fois à Tananarive (28 juillet) ; mais Rai-
nilaiarivony ne voulut ni du mot ni de l'institution ; il aurait seulement consenti à s'obliger à ne signer à l'insu de la France, avec une puissance étrangère, « aucune convention consacrant un privilège spécial ou un abandon de territoire ».
Les négociations étaient demeurées encore une fois infructueuses ; l'amiral Miot résolut donc d'attaquer le camp retranché établi par les Hovas à Farafate, près de Tamatave (10 septembre); mais nos troupes ne réussirent pas à les en déloger. — M. Bandais était, en même temps, rappelé à Paris, et bientôt après (15 octobre 1885) mis en disponibilité. 11 avait eu le tort, en effet, de ne pas aviser M. de Freycinet des pourparlers qui avaient suivi la démarche de M. Maigrot; le ministre lui reprochait aussi, et les concessions qu'il avait faites , et « l'interprétation extensive qu'il avait voulu donner au mot de « protectorat ». M. Bandais avait pourtant admis que les gouverneurs malgaches administreraient les provinces sans aucun contrôle de la France, et les termes qu'il avait arrêtés devaient recevoir peu de temps après l'approbation de M. de Freycinet lui-même. Il convient donc de reconnaître qu'il avait tiré de la situation le meilleur parti possible, et d'attribuer son rappel à la confiance où était le gouvernement français que les sacrifices réclamés coûteraient moins à Bainilaiarivony s'ils étaient faits à un homme nouveau.
M. Patrimonio arriva à Tamatave le 24 octobre 1885, et il parut fort surpris tout d'abord que M. Bandais eût consenti à supprimer le mot « protectorat » et n'eût rien stipulé pour la côte nord-ouest; c'étaient, en effet, des points sur lesquels ses propres instructions étaient fort catégoriques. Il se rendit compte, d'ailleurs, que le moment n'était pas favorable à l'affirmation d'exigences plus grandes, et partit pour Zanzibar, oii il fut informé, le 11 novembre, que les Hovas avaient fait de nouvelles ouvertures. M. de Freycinet
lui donna aussitôt les pleins pouvoirs nécessaires, ajoutant que dans le projet de traité « il pouvait supprimer le mot «protectorat», que les articles suivants rendaient inutile»,
et se contenter de « l'engagement pris par la reine de traiter avec bienveillance les populations placées sous le protectorat de la France, en vertu des traités de 1841 et de 1842 ». Disons tout de suite que cette phrase, qui supposait l'existence de nos droits antérieurs, donna lieu à de grandes
contestations et qu'elle fut remplacée dans le traité par « les Sakalaves et les Antankares ». Ramené à ces limites, le projet ne différait pas de celui que M. Bandais avait élaboré et que M. de Freycinet avait, six semaines auparavant, jugé avec tant de sévérité.
Les conférences s'ouvrirent le 15 décembre, à bord de la Naïade, entre MM. Miot, Patrimonio et le général hova Digby-Willoughby, sujet britannique; deux jours après, l'accord s'établissait. D'après le traité du 17 décembre 1885, « un résident , représentant le gouvernement de la République, présidera aux relations extérieures de Madagascar, sans s'immiscer dans l'administration intérieure des Etats de S. M. la Reine ». Il a droit à une escorte militaire, qui se compose actuellement de 86 hommes d'infanterie de marine.
« Les Français pourront louer pour une durée indéterminée toutes propriétés immobilières. » — « La reine continuera, comme par le passé, de présider à l'administration de toute l'île... elle traitera avec bienveillance les Sakalaves et les Antankares et tiendra compte des indications qui lui seront fournies, à cet égard, par le gouvernement de la République. »
La France obtenait la cession de la baie de Diego-Suarez et une indemnité de 10 millions, applicables aux dommages
Guerrier malgache.
HISTOIRE. 9S
causés tant à nos nationaux qu'aux étrangers, et jusqu'au payement de laquelle nos troupes occuperaient Tamatave.
Le premier ministre ayant demandé à nos plénipotentiaires des explications sur plusieurs points, il reçut d'eux une lettre, datée du 9 janvier 1886, qui paraissait nous obliger à certains engagements désavantageux. C'est ainsi qu'ils insistaient sur « les avantages évidents que stipulait en faveur de la reine l'article relatif aux Sakalaves », qu'ils indiquaient les limites de notre futur établissement de Diego- Suarez et qu'ils reconnaissaient aux Hovas le droit de négocier des conventions commerciales.
M. de Freycinet désavoua cette lettre explicative, et le traité fut ratifié, le 27 février 1886, par la Chambre des députés. En dépit de ses lacunes, la France devait s'applaudir qu'il eût été signé, puisqu'elle rentrait en suzeraine dans une île où son nom, quelques années auparavant, n'était même plus respecté.
L'Œuvre du protectorat.
Les Relations avec la cour d'Emyrne. — Un décret du 7 mars 1886 institua une résidence générale à Tananarive, une résidence à Tamatave etune vice-résidence à Majunga ; d'autres vice-résidents ont été installés depuis à Fianarantsoa et à Nosy-Bé^ un agent de résidence à Mananjary. Le premier résident général, M. Le Myre de Vilers, eut la tâche malaisée de faire accepter notre ingérence par un ministre peu disposé à reconnaître la portée du traité, en face d'agents étrangers qui partageaient et soutenaient le sentiment de Rainilaiarivony. Le bannissement du général Digby-Willoughby, reconnu coupable de malversations (1888), fit disparaître un de nos adversaires; mais le consul et les cinq vice-consuls que l'Angleterre entretient dans l'île mirent assez de mauvaise grâce à s'incliner devant le fait accompli. La question de l'étendue de nos prérogatives se posa bientôt à l'occasion du mode de délivrance des g^^gwa^Mr aux consuls étrangers; le soin de a présider aux relations extérieures de Madagascar » nous étant dévolu, c'était à la France qu'il appartenait de les leur délivrer, au nom du gouvernement malgache. Mais celui-ci n'a jamais admis cette conséquence naturelle de notre nouvelle situation ; M. Campbell ayant été nommé vice-consul des États-Unis en 1887, M. Le Myre de Vilers représenta vainement à Rainilaiarivony que c'était auprès du gouvernement français qu'il se trouvait réellement accrédité : le ministre ne voulut pas entendre raison ; M. Le Myre de Vilers amena son pavillon, et il se préparait à quitter Tananarive lorsque le gouvernement hova télégraphia directement à Paris qu'il verrait avec peine que les relations fussent suspendues entre les deux pays.
HISTOIRE
Les accords des 5 août et 17 novembre 1890, par lesquels l'Angleterre et l'Allemagne reconnurent notre protectorat sur l'île, eurent le mérite de couper court aux
La reine de Madagascar, Ranavalo III, née en 1862.
illusions qu'on se faisait à Tananarive sur l'appui éventuel que le gouvernement hova pourrait trouver auprès du cabinet britannique et de marquer plus nettement la nature des droits que nous étions fondés à revendiquer. Ces conventions n'ont cependant pu faire fléchir la résistance du
premier ministre hova, qui n'a pas fait de réponse aux demandes d'exequatur du consul d'Allemagne, M. de Tappenbeek (1891), et du vice-consul anglais, M. Porter (1892), que lui avait transmises le nouveau résident général, M. Bompard. Les agents de ces deux puissances se trouvent donc dans l'impossibilité d'exercer leurs fonctions, et l'on comprend que cette situation n'est pas faite pour déterminer les autres Etats intéressés, c'est-à-dire l'Italie et les Etats-Unis, à reconnaître officiellement le traité du 27 décembre 1885; leurs nouveaux agents continuent donc à solliciter leur exequatur du gouvernement malgache ; c'est ainsi qu'a procédé le consul américain, M. Waller, en 1891.
L'Indemnité de guerre. — Les troupes françaises devaient occuper Tamatave jusqu'au payement des 10 millions de francs qui nous étaient accordés. Dès le mois de juin 1886, le premier ministre songea à se libérer vis-à-vis du gouvernement français ; il fit appel à M. Abraham Kingdon, agent de la London 7nissiona?y Society^ et lui accorda une charte constitutive d'une banque anglaise de Madagascar ; cet établissement lui aurait avancé 20 millions de francs à 7 pour 100, garantis par les revenus des douanes ; M, Kingdon obtenait aussi le monopole de l'exploitation des mines et de la frappe des monnaies. M. Le Myre de Vilers protesta aussitôt contre ce contrat et représenta que de tels avantages, incompatibles avec les droits de la France, ne pouvaient être accordés sans notre autorisation. Rainilaiarivony finit par céder et ce fut le Comptoir d'escompte de Paris qui négocia l'affaire : par traité du 18 décembre 1886, il consentit au gouvernement hova un prêt de 15 millions de francs, dont 10 millions furent versés au gouvernement français. Cet emprunt porte intérêt à 6 pour 100, il est amortissable en vingt-cinq années et gagé
HISTOIRE
par les recettes douanières des ports de Tamatave, Fénérive, Vohemar, Yatomandry, Mananjary et Majunga^ où sont établis les agents du Comptoir; les droits à l'entrée et à la sortie sont au maximum de 10 pour 100 ad valorem. Les semestrialités de l'emprunt ont été exactement payées.
Les Tribunaux français. — Un décret du Conseil d'État, du 23 août 1893, a organisé la juridiction française à Madagascar ; trois tribunaux de première instance ont été institués à Tananarive, Tamatave et Majunga ; chacun d'eux se compose d'un juge-président, d'un juge suppléant et d'un greffier. Ils connaissent des affaires civiles et commerciales entre Français et des poursuites intentées contre les Français pour contraventions et délits. L'appel
j 1 • , , Rainilaiarivony, premier ministre.
de leurs iu2:ements est p. , ^
J o Phot. Dagron.
porté, dans les limites déterminées par le décret, devant la Cour de la Réunion.
Postes et Télégraphes. — Une ligne télégraphique, installée par les agents français, qui en ont conservé l'exploitation, fonctionne depuis 1887 entre Tamatave et Tananarive. L'île n'est pas encore rattachée aux grands réseaux sous-marins, et les télégrammes à destination de l'Europe doivent être transportés par les paquebots-poste à Zanzibar ou à Aden, où sont établies des stations de l'Eastern Telegraph Company.
Les relations postales entre l'île et notre continent sont assurées par trois compagnies : 1° Les Messageries maritimes, dont les bâtiments partent de Marseille le 12 de chaque mois, font escale à Aden, Zanzibar, Tamatave, La Réunion, poussent jusqu'à Mahé, oii ils correspondent avec les navires de la ligne d'Australie, qui ont quitté Marseille le 2 du mois suivant, et reviennent par Maurice, La Réunion, Tamatave et Zanzibar. Cette Compagnie a donc pour Madagascar deux départs mensuels, l'un direct, l'autre avec transbordement aux Seychelles ; la durée du voyage est de vingt-cinq jours. 2" La Compagnie havraise, dont les bâtiments touchent à Tamatave tous les quarante-cinq jours. 3° La « Castle Mail C° », dont les navires, allant du Gap à Maurice, s'arrêtent à Tamatave toutes les six semaines.
A l'intérieur de l'île, il y a des courriers entre Tamatave et Tananarive, Tananarive et Fianarantsoa, Fianarantsoa et Mananjary; un autre service fonctionne entre Fort-Dauphin et Fénérive, par Mananjary et Tamatave. L'installation d'un vice-résident à Nosy-Bé en 1888 a été suivie par la création d'une ligne maritime postale de la côte ouest. Vohémar et Sambara sont reliés à Diego-Suarez. Le réseau parcouru par les piétons a une longueur de 2 250 kilomètres.
La Colonisation. — Quelques concessions de terres ou de mines ont été accordées à nos colons, d'autres à des sujets britanniques ; mais, à quelques exceptions heureuses près, qui se trouvent du côté de nos compatriotes, la mise en valeur de l'île n'est pas encore ce qu'elle devrait être. Le temps est trop rapproché, en effet, oii les établissements fondés par les Français étaient exposés à l'arbitrage royal, et la période de colonisation ne s'ouvrira que lorsque notre domination ne sera pas discutée. Des crédits ont été affectés au transport de nos émigrants ; mais il serait désirable qu'on accueillît, qu'on attirât même à Madagascar tous les
HISTOIRE. 101
hommes énergiques, quels que fussent leur situation et leurs antécédents. Sur cette terre rude encore et pleine de périls, il faut des aventuriers ; c'est à eux qu'il appartient de cueillir les premiers fruits, parce qu'ils en sont seuls capables. Le chemin tracé, il ne manquera pas de suivants pour apporter à l'œuvre ébauchée par leurs efforts l'aide de bonnes volontés moins farouches, de courages
Vue générale d'Ambohimarina.
moins fiers sans doute, mais soutenus par la puissance de l'argent.
Voies de communication. — Les routes font totalement défaut dans l'intérieur, car le pays est si accidenté que leur construction serait très difficile ; les Hovas ne sont d'ailleurs pas désireux de donner aux Européens de plus grandes facilités pour pénétrer chez eux. Leurs chemins ne sont donc que de mauvais sentiers, coupant des rivières qu'il faut passer à gué, traversant des forêts où se multiplient les obstacles ; les mulets pourraient rendre de grands services, mais jusqu'à présent tous les transports se font à dos d'homme. Chacun porte de 30 à 40 kilogr. et reçoit un salaire moyen de 1 fr. 50 par jour ; c'est le métier d'environ soixante mille Malgaches. Les voyageurs eux-mêmes
doivent se faire porter dans une légère chaise nommée filanzane, que soutiennent quatre hommes ; avec une équipe de douze porteurs, on peut faire de 60 à 90 kilomètres par jour; ce sont des gens très dévoués, peu exigeants, qui n'ont jamais trahi les voyageurs qui se sont fiés à eux.
Le sentier de Tamatave à Tananarive a 350 kilomètres ; le trajet dure six jours environ pour les voyageurs, et de vingt à trente pour les marchandises ; la dépense n'est pas inférieure à 4,00 francs par personne à raison de 12 fr. 50 à 20 francs par Malgache employé. On suit la mer jusqu'à Andevorante, puis quelques heures de pirogue sur le Jaroka conduisent au village de Maromby. « Là commencent les difficultés : 170 kilomètres à vol d'oiseau séparent Maromby de Tananarive, et sur cette longue distance il n'existe que 5 kilomètres de terrains plats ; on traverse quarante-sept rivières ou gros ruisseaux, et pendant plus de 80 kilomètres on est au milieu de la brousse ou de la forêt (1). »
Les autres routes qui conduisent de la côte dans l'intérieur ne sont pas meilleures ; celle de Mananjary à Fianarantsoa, un peu plus courte que la précédente, traverse les mêmes accidents de terrain; chaque porteur est payé de 6 fr. 50 à 10 francs. Le chemin de Tananarive à Majunga est beaucoup moins fréquenté, bien qu'il passe dans une région moins accidentée que les deux premiers ; la distance n'est pourtant pas très supérieure (442 kilomètres), mais les porteurs exigent un salaire deux fois plus élevé ; le pays est à peu près désert et on est exposé à de mauvaises rencontres. On peut franchir en cinq jours les 283 kilomètres qui séparent Tananarive de Maevatanana et descendre à partir de ce point Flkopa jusqu'à la mer. Un Français, M. Suberbie, qui dirige une grande ex-
(1) M. crAnlhouard.
HISTOIRE
ploitation aurifère auprès de Maevatanana, possède une chaloupe à vapeur qui fait ce trajet en toute saison.
Les moyens de transport et les voies de communication
Ambohimariiia : L'entrée de l'Echelle.
sont donc, comme on voit, difficiles, coûteux et peu rapides, et leur imperfection, qui grève les marchandises d'un fret de 400 francs par tonne, ne permet pas d'espérer que les produits de l'intérieur de l'île donnent jamais lieu à un grand commerce d'exportation.
Le Conflit de 1 894.
Ainsi qu'on a pu le voir par l'exposé précédent, le traité du 17 décembre 1885 n'avait pas donné les résultats que nous étions en droit d'attendre. Ni à la cour d'Émyrne, ni dans l'intérieur de l'île, le représentant du gouvernement, non plus que ses ressortissants, ne rencontraient ces facilités que l'acte fondamental de leurs rapports devait leur faire consentir, et qu'un gouvernement loyal n'eût pas hésité à leur accorder. La question de l'exequatur, d'une importance capitale, puisqu'elle impliquait la reconnaissance ou la négation des droits de la puissance protectrice, n'avait pu recevoir de solution satisfaisante, et aucun des résidents généraux qui s'étaient succédé à Tananarive, ni M. Bompard, ni M. Lacoste, ni M. Larrouy, n'avaient pu faire accepter au premier ministre la situation un peu diminuée qu'il avait pourtant reconnue en 1885. Malgré nos représentations, il importait dans l'île du matériel de guerre, suscitait ou permettait que ses gouverneurs suscitassent à nos colons les plus graves difficultés, refusait de les protéger contre les brigands et mettait une mauvaise volonté extrême à venger les injures qu'ils avaient subies. Dans ses relations extérieures, il n'admettait donc pas notre entremise, et l'administration intérieure de l'île, qui lui avait été laissée, était pour lui un prétexte à molester nos nationaux. La lettre comme l'esprit du traité de 1885 étaient méconnus ; peut-être Rainilaiarivony, fort bien informé de ce qui se passe en France, et trop confiant dans les déclamations de certains partis, espérait-il lasser notre énergie en accumulant les dégoûts, et nous détourner à tout jamais d'une possession sur laquelle la force de nos armes ne s'était pas encore fait sentir dans toute sa plénitude.
HISTOIRE
Le seul acte de conciliation qu'on pût relever en sa faveur était le payement des semestrialités de l'emprunt de 1886. Encore faut-il considérer que leur non-payement eût con-
Ratauvel, deuxième gouverneur d'Ambohimarina.
duit le gouvernement français à envisager l'éventualité de l'occupation des six ports sur les recettes douanières desquels l'emprunt est gagé, et Rainilaiarivony savait que notre inaltérable patience nuirait pas jusqu'à méconnaître les intérêts des souscripteurs. Il trouvait, d'ailleurs, dans
ces versements même un prétexte pour irriter les Hovas contre la France. L'excédent de 5 millions que Tavance faite par les Sociétés financières avait laissé entre ses mains, l'indemnité de guerre une fois payée, avait été consacré en grande partie à ses dépenses personnelles. Or, l'annuité étant, amortissement en vingt-cinq ans compris, de 1 165965 francs, et les recettes douanières des six ports ne dépassant pas 800000 francs en moyenne, il lui fallait trouver 200 000 francs à chaque échéance pour faire face à ses obligations. De là la nécessité de prélever sur les Hovas un impôt extraordinaire, montant généralement à une piastre par personne, dont le produit, dépassant le découvert qu'il s'agissait de combler, laissait encore entre ses mains un excédent de ressources. L'objet de cette contribution était notoirement annoncé: le gouvernement hova faisait répéter que la France voulait s'approprier toutes les richesses de l'île, et il entretenait ainsi les sentiments hostiles des indigènes à notre égard. A ce moment même, des accusations analogues sont soigneusement répandues contre notre cupidité parmi les sujets de la reine, dont le loyalisme a besoin d'être excité. Il est inutile d'ajouter que la prochaine semestrialité ne sera pas payée.
Ceux de nos ressortissants qui avaient obtenu des concessions rencontraient les plus grands obstacles lorsqu'ils voulaient les mettre en œuvre. En accordant ces concessions, Rainilaiarivony voyait surtout un moyen de se procurer quelques ressources; lui et ses gouverneurs faisaient de leur mieux pour qu'elles ne fussent pas exploitées. L'absence de routes, la difficulté de se procurer une main-d'œuvre stable, les ouvriers pouvant être à tout moment réquisitionnés par la corvée royale, opposaient déjà des obstacles sérieux au développement économique de l'île; l'insécurité, le brigandage et les vols, fruits de TindifTérence ou de la complaisance des Hovas, rendirent à peu près illusoires les privi-
HISTOIRE
lèges obtenus par les colons. L'île et ses ressources devaient appartenir aux seuls Malgaches, telle était la pensée dominante du gouvernement hova; les étrangers, les Français surtout, en ressentirent les effets. Nos compatriotes, qui
Bourgeois hova et sa femme.
n'ont manqué ni de bonne volonté ni de ténacité^ sont presque les seuls, en effet, qui aient mis en œuvre les richesses naturelles de l'île. Depuis 1887, vingt-cinq concessions ont bien été accordées à des étrangers, mais elles sont presque toutes devenues caduques, par suite du désislement ou de l'incapacité des concessionnaires.
Avec l'autorisation tacite du premier ministre, avec sa complicité et celle de ses gouverneurs, les attaques contre
nos nationaux se multiplient. Il serait sans doute injuste de mettre sur son compte les exploits des fahavalos, mais ses refus réitérés de poursuivre ceux-ci encourageaient leur audace. MM. de Lescure et Bordenave sont assassinés à Mahajamba, en octobre 1890; le D' Beziat est tué sur la route de Majunga, en septembre 1891 ; en 1892, un créole de la Réunion, M, Perpignon, est arrêté sans motif; en 1893, ces attentats sont fréquents : un Français, M. Ghaplux, est arrêté et emprisonné par les Hovas; M. Dœrer, directeur de Texploitation agricole d'Ivato, est attaqué par des indigènes, dont on ne peut dire s'ils sont des brigands ou des soldats agissant sur les ordres du gouverneur ; au mois d'août, l'explorateur Mûller est assassiné à Mandritzare, près du lac Alaotra, avec la complicité du gouverneur; le Père Montant est assailli à Tananarive; le 21 octobre, le poste de Mandratsy, dépendant de l'exploitation de M. Suberbie, est attaqué par deux cent cinquante brigands qui tuent cinq hommes dont un Français, M. Silanque, et font vingt et un prisonniers, parmi lesquels MM. Destange et Dravel, qui peuvent heureusement s'échapper ; le poste de la maison Rebut et Sarrante est saccagé avec la complicité des Hovas; M. Hannequin, établi dans la vallée de l'Ivondrou, est victime d'une agression semblable. L'insécurité règne partout, et les victimes de ces attentats ne sont jamais vengées; contre les Français, tout semble permis : « Ils aboient et ne mordent pas », dit-on à la Cour d'Emyrne. L'action des gouverneurs ne s'exerce que pour protéger les coupables et pour préparer de nouveaux attentats. Dans leurs assemblées, ils donnent libre cours à leur haine contre notre pays et se répandent en menaces. A Tananarive même, le secrétaire de la résidence générale, M. Gonty, est victime d'une tentative d'empoisonnement; un soldat de l'escorte, qui veut arracher à ses bourreaux une femme malgache, est grièvement blessé par le prince Bakotou-
HISTOIRE
mène, neveu de la reine, et par ses aides de camp. Au mois de septembre 1893, un Français, M. Louvemont, et un sujet britannique, M. Gellé, sont assassinés à Mevarano, au nord de la baie de Narinda.
A ces faits graves et multiples, qui coûtèrent la vie à une dizaine de Français, s'ajoutent des griefs d'un autre ordre. Mille vexations, mille exactions atteignent nos nationaux. Quelques-uns veulent exploiter une nouvelle espèce de caoutchouc découverte dans le sud-est de l'île :
Rainilaiarivony ordonne bientôt d'en entreprendre l'exploitation pour son propre compte, et nos compatriotes n'ont qu'à céder la place.
Les rapports d'affaires entre la résidence
générale et le gouvernement hova sont nuls, ce dernier opposant une fm de non-recevoir absolue à toutes les représentations de nos agents, dans quelque ordre d'idée qu'elles s'exercent. Le rôle de notre représentant, dans cette île dont il devrait diriger les relations extérieures, est absolument effacé, tellement qu'il juge plus digne, et avec raison, de paraître rarement à la cour d'Emyrne. Sa situation est des plus précaires, il n'est de difficultés qu'on ne lui suscite; c'est ainsi qu'en mars 1894 Rainilaiarivony émet la prétention de mettre la main sur la ligne télégra-
Femme hova.
phique qui relie Tananarive à Tamatave, et d'en confier le service à des Hovas; les choses s'arrangent pourtant.
A voir la longue patience dont le gouvernement français fit preuve depuis 1885, on conçoit que les Hovas aient pu se méprendre sur ses véritables raisons. Il était évident, dès le retour de M. Bompard, qu'il ne fallait plus compter sur la bonne volonté des Hovas, et tous ceux qui avaient acquis, par leur séjour dans l'île, quelque connaissance du caractère de ce peuple, jugeaient qu'il s'inclinerait devant la force seule, et qu'il croyait notre pays incapable d'y avoir recours. L'instabilité de notre établissement pouvait préoccuper vivement le quai d'Orsay, où l'on ne se faisait pas d'illusions sur les sentiments des Malgaches ; mais les autres préoccupations coloniales ne manquaient pas, et on pouvait toujours espérer que la cour d'Emyrne finirait par se rendre compte de ses véritables intérêts. Mais en vain : les agents se succédaient à Tananarive sans gagner du terrain ; on ne faisait, pour reprendre les termes du discours récent (14 novembre 1894) de M. Hanotaux, que a piétiner sur place, sinon pis. . . » Le moment approchait où il faudrait que nos troupes allassent rappeler au gouvernement hova les engagements du traité de 1885, en exigeant d'autres garanties pour l'avenir. Nos officiers et nos résidents, parmi lesquels il faut citer M. d'Anthoûard, le colonel de Beylié, le lieutenant Aube, dressaient l'itinéraire que nos colonnes devraient parcourir ; à la différence de 1883, on opérerait dans un pays bien connu, avec des auxiliaires éventuels déjà désignés ; les dispositions étaient prises, de longue date, pour une expédition qui s'imposait.
Ainsi qu'il arrive chez les peuples encore barbares, la patience française avait eu pour résultat d'augmenter l'audace de nos adversaires. M. Larrouy, le résident général, écrivait au mois de juin 1894 que « l'impunité des attentats excitait contre nous la masse turbulente de la popula-
HISTOIRE
tion ; depuis que les Hovas avaient acquis la certitude qu'il n'y aurait pas d'expédition cette année, des incidents de ce genre avaient commencé à se produire » ; au mois d'août, la situation de nos nationaux lui paraissait tellement périlleuse qu'il demandait l'évacuation ; en septembre,
Jeunes filles hova».
il « considérait leur vie comme menacée et estimait qu'on était arrivé à la limite extrême des délais pour procéder à l'évacuation ». 11 quittait donc Tananarive le 29 septembre, emmenant avec lui ceux de nos nationaux qu'il importait, à cause de leur âge ou de leur état de santé, de conduire à la côte le plus promptement possible. M. Ranchot restait chargé de la résidence générale, en attendant l'arrivée de M. Le Myre de Vilers, que le gouvernement avait chargé d'une mission spéciale, et qui avait quitté Marseille le 13 septembre.
M. Le Myre de Vilers était investi des mêmes fonctions conciliatrices qu'il avait remplies au Siam, l'année précédente, dans des conditions analogues. En faisant appel à son dévouement, le cabinet présidé par M. Dupuy ne songeait pas à reculer devant la responsabilité d'un conflit armé, La Chambre, qui s'était déclarée résolue, le 22 janvier 1894, à « soutenir le gouvernement dans ce qu'il entreprendrait pour maintenir notre situation et nos droits à Madagascar, rétablir l'ordre, protéger nos nationaux et faire respecter le drapeau », avait donné un blanc-seing dont les successeurs du cabinet Perier pouvaient se prévaloir. Rarement, peut-être, un gouvernement put agir avec une telle liberté d'esprit et une telle indépendance. La mission de M. Le Myre de Vilers avait un autre but : on pouvait penser que ses relations personnelles avec le premier ministre et avec les fonctionnaires hovas les détermineraient peut-être à écouter la voix de la raison. D'autre part, « le gouvernement voulait s'assurer du véritable état de choses et ajouter à la foi due aux dépêches de M. Larrouy le poids des avis de l'ancien résident général » (1).
M. Le Myre de Vilers débarqua à Tamatave dans les premiers jours d'octobre et se dirigea vers la capitale, prenant sur son chemin les dispositions nécessaires pour que le retour des résidents étrangers établis dans l'Imérina pût s'effectuer dans les meilleures conditions. ATananarive, le départ de M. Larrouy n'avait causé que peu d'impression ; on croyait, malgré tout, que le gouvernement français ne se déciderait jamais aux résolutions extrêmes. Le secrétaire du premier ministre, Rasanjy, qui remplace Rainilaiarivony lorsque ses indispositions fréquentes l'empêchent de s'occuper des affaires, et qui est le principal instigateur de la politique de résistance, écrivait dans le
(1) Discours de M. Hanotaux à la Chambre des députés, du 14 novembre 1894.
HISTOIRE
journal hova que le « gouvernement français ne tenait pas à dépenser beaucoup d'argent et de sang dans une guerre à Madagascar, et s'attirer des malheurs pareils à ceux occasionnés par la guerre du Tonkin ». Et il ajoutait que, si
cette éventualité se réalisait,, on pouvait croire « que le gouvernement anglais suivrait attentivement les progrès de l'action française et ferait tout son possible pour l'entraver ». Les deux idées qui ont déterminé la conduite des Hovas dans leurs relations avec notre pays, depuis le com-
mencement du siècle, se retrouvent dans ces lignes ; d'une part, la conviction que la France ne saura ou ne voudra pas agir ; de l'autre, la confiance que les rivalités britanniques paralyseront nos efforts.
M. Le Myre de Vilers avait pour instructions d'exiger des garanties capables d'assurer l'entière exécution du traité de 1885. Il devait réclamer l'application intégrale de l'article 1", qui charge notre représentant de présider aux relations extérieures de Madagascar ; le renforcement de l'escorte de ce dernier et l'établissement de garnisons sur différents points de l'île ; la création de voies de communication et l'approbation par le résident général des concessions accordées par le premier ministre.
Aux termes du contre-projet qui lui fut remis jiar le gouvernement hova, le résident général ne devait plus représenter auprès de la Cour d'Emyrne les gouvernements étrangers que s'il recevait de ceux-ci, à cet effet, une commission spéciale et écrite ; l'introduction du matériel de guerre serait libre ; le débarquement des troupes de la station navale, en vue de procéder à des exercices militaires, interdit ; le nouveau traité rédigé en français et en malgache, les deux versions faisant foi.
Sans discuter des propositions inacceptables, M. Le Myre de Vilers quitta Tananarive le 27 octobre et arriva à la côte le 2 novembre ; quelques instants avant son départ, une colonne de cent personnes, parmi lesquelles les quatrevingt-six hommes de l'escorte, était partie pour Majunga avec mission de prendre en route et de ramener à la côte est nos nationaux établis dans les pays qu'elle traverserait. Cette marche dans une contrée difficile, le Boeni, dont le gouverneur, Ramasombazaha, avait à maintes reprises proféré contre les Français les menaces les plus graves, fait le plus grand honneur à MM. Ranchot et d'Anthoùard, qui commandaient la colonne, ainsi qu'à leurs compagnons ;
HISTOIRE
c'était la première fois qu'une troupe française parcourait ces régions. Les félicitations et les distinctions qu'ils ont reçues sont amplement justifiées.
Le vote du crédit de 65 millions de francs, accordé par la Chambre des députés le 26 novembre 1894, donna au gouvernement les mains libres; l'expédition est décidée en principe, et son issue ne saurait être douteuse. Un retour du gouvernement hova, que les précédents ne permettent pas d'espérer, pourrait seul l'empêcher. M. Le Myre de Vilers est pourtant resté à Tamatave, prêt à reprendre les négociations si les Hovas en manifestent le désir ; le rejet de son premier ultimatum ne constituait pas par luimême un casus helli, et l'ajournement des opérations militaires jusqu'à la saison favorable donne à nos adversaires un délai dont il serait sage qu'ils profitassent, La France a poussé jusqu'aux extrêmes limites le désir d'une solution pacifique, et les Hovas auront, imprudemment et volontairement, couru au-devant des déceptions qui les attendent.
Homme du peuple hova.
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Surfaces comparées
de la France
et de Madagascar.
Ce n'est qu'au xvii^ siècle que l'on a commencé à recueillir sur Madagascar quelques renseignements topographiques précis ; toutefois il ne s'agissait guère que de la côte. Dès 1639 Gauche visitait la baie Sainte- Luce et la vallée d'Ambolo. En 1642, le même voyageur reconnaissait toute la côte depuis Mananara jusqu'à Fort-Dauphin. En 1649, Le Roy et des Cots entreprenaient un voyage assez important : partis de la bouche du Mandrary, près de Fort-Dauphin, ils gagnaient la baie de Saint-Augustin. En 1661 et en 1664, La Case d'abord et Carpeau de Saussay ensuite renouvelaient le trajet effectué par Gauche. Tout le littoral, depuis Fouipointe jusqu'à Mahanoro, était exploré en 1665 par Blanchard et F. Martin. Deux ans plus tard, ce dernier explorait le pays jusqu'à Fenerive. Un long cordon de la côte occidentale se trouvait ainsi reconnu.
Au cours du xvnf siècle la colonisation permit d'accumuler des renseignements plus nombreux et plus précis et de commencer l'exploration de l'intérieur.
Mayeur dès 1770 partait de Tamatave et gagnait le plateau d'Ankay par la vallée de l'Ivondrona ; il revenait à Foulpointe par un autre chemin. Plus tard, en 1775, il traversait le nord de l'île, de Vohemar à Ifasy. Mais c'est en 1777 qu'il put visiter le centre de Madagascar et la capitale de l'Imerina. Parti d'Andovoranto, il put atteindre le
(1) Nous avons demandé à M. Aug-. Robin ces extraits d'une étude importante publiée par lui dans la <* Revue Encyclopédique » nous lui adressons ici tous nos remerciements.
massif d'Ankaratra et de là Tananarive. Avant lui nul Européen n'avait pénétré dans la capitale antimerina.
Dumaine en 1790, comme Mayeur l'avait fait vingt ans auparavant, partit de Tamatave pour le plateau d'Ankay et reconnut également le pays qui sépare cette localité de Foulpointe. En 1792 Dumaine quittait la côte orientale et visitait le pays des Antsihanakas, exploré quatre ans plus tôt par Lasale ; puis il entreprenait son voyage principal, la traversée complète de l'île, gagnant le fort d'Antongodrahoja pour atteindre ensuite Majunga.
Citons, après ces explorateurs, quelques noms qu'il serait regrettable de passer sous silence. De la Marche et de Valigny (1768), Garreau de Boispréaux (1774), Benvowsky, Lasale (1786), Liolet-Geoffroy (1787), d'Hue et Savoureux (1788), qui ont effectué des itinéraires plus ou moins longs et ont ainsi contribué à augmenter nos connaissances sur Madagascar.
Durant les deux premiers tiers du siècle présent, c'està-dire jusqu'aux remarquables voyages de M. Alfred Grandidier, la côte occidentale reste toujours aussi peu connue; Bernier effectue seulement quelques excursions sur les rivages du Nord.
En 1802, Fressange, partant de la côte orientale, gagne Tananarive. Après lui, les voyageurs qui atteignent cette ville sont moins rares. Depuis le commencement du siècle rimerina constitue peu à peu une réelle attraction; on sent que là se trouve un peuple et non des peuplades, un commerce et non des échanges baroques, une nation enfin, avec une population dense, qui consomme et qui produit. Les voyageurs vont donc de ce côté. Partis du pays antsihanaka, le colonel Hasting en 1822 et Goppalle en 1825 visitent l'Imerina. Brady et Hastie, à la même époque, atteignent la capitale hova et explorent la région de Manerinerina. J. Gameron, en 1834, gagne également Tananarive par les montagnes d'Ankaratra. 11 faut citer ici, parmi les explorateurs, un voyageur involontaire, Sautré, qui étant ouvrier d'un colon, avait été fait prisonnier. Ayant recouvré sa liberté, il dut, avant de regagner la côte, faire un trajet assez long à travers les pays antsihanaka et androna. Il rapporta de son aventure des renseignements utiles. Gitons enfin Laborde, le fonctionnaire qui a laissé là-bas de si bons souvenirs; Laborde fit en pays d'Imerina et Betsileo, de 1845 à 1855, des voyages importants.
EXPLORATIONS
Ici, nous arrivons aux travaux de M. Alfred Grandidier. Pour la première fois des explorations scientifiques allaient être accomplies à Madagascar. Quelques années d'efforts allaient permettre au grand voyageur, au savant, d'accumuler une somme énorme de matériaux précieux pour l'histoire topographique et naturelle de la grande île. On allait pouvoir enfin tracer sur les cartes les grandes lignes réelles du relief montagneux, et renoncer à toutes les fantaisies imaginées par les cartographes précédents.
M. Grandidier, arrivé en 1865 à l'île Sainte-Marie, fit deux tentatives de pénétration par le N.-E., que l'hostilité des gouverneurs hovas rendit infructueuse.
Renonçant à pénétrer l'île de ce côté, l'explorateur s'embarque pour le sud et arrive le 11 juin 1866 au cap Sainte - Marie , rivage désolé où une large ceinture d'écueils à fleur d'eau enserre une mince plage formée de sable quartzeux dans lequel abondent les grenats.
Les dunes très élevées s'enflent au point même où meurent les vagues et s'arrondissent à une hauteur de 140 mètres. A l'intérieur, même désolation; c'est le plateau stérile jusqu'à Tsifanihy, village misérable, où habite le chef des Antandroy. La ressource principale de ces malheureux est le fruit d'une cactée : la figue du nopal, a Chaque famille antandroy, dit M. Grandidier, a sa plantation de nopals, comme les paysans européens ont leur champ de blé. »
De là, M. Grandidier, attaquant la côte occidentale, se rendait par mer à Masikoura, puis à Tullear et à la baie Saint- Augustin, d'où il remontait la rivière Onilahy jusqu'à Imantora, dans le pays des Antanosy émigrés. Revenu en France, il se livra à de sérieux préparatifs en vue d'explorations plus importantes et se retrouvait le 20 juin 1868 à Tullear, où la protection du roi de Fiherenana ne lui fut pas inutile, car dans ce pays de superstitions, les recherches
M. Alfred Grandidier.
Phot. E. Pirou.
scientifiques font vite passer le voyageur pour sorcier, et tout crime de sorcellerie est immédiatement puni de mort. La découverte d'un riche gisement de fossiles récompensa l'explorateur de ses peines.
Revenu à la baie de Saint-Augustin, M. Grandidier lève le plan de la baie et remonte une seconde fois la rivière Onilahy dans le but de traverser l'île de Madagascar et d'aboutir à Yavibole, sur la côte orientale. Parvenu à Salobé, la guerre qui éclata entre les Antanosy et les Baras l'obligea à regagner Tullear, très affaibli par les fièvres. Après une longue convalescence, il continua ses travaux par une visite au grand lac salé de Tsimanampetsotsy et par l'hydrographie de la rivière Fiherenana; mais devant l'hostilité continue des indigènes il fallut rechercher des côtes moins inhospitalières, et en février 1869, M. Grandidier quittait la baie Saint-Augustin, hivernait à Ambondro, village situé à l'embouchure du Morondava. Dès que le temps permit à l'explorateur de continuer ses recherches, il partit pour Tsimanandrafozana et entreprit l'hydrographie d'une partie de la rivière Tsitsobohina. Mais, toujours dans l'impossibilité de vaincre les superstitions craintives des indigènes, il quitte ces parages, gagne Nosy-Bé et revenant plus au sud, atteint Majunga.
C'est de Majunga qu'en vingt-six jours de voyage il réussit à atteindre Tananarive, après avoir constaté la navigabilité de la Betsiboka jusqu'au confluent de l'ikopa seulement. En route, l'explorateur ne put, malheureusement, se livrer à aucun lever de carte, les huit officiers antimerinas et les douze soldats qui l'escortaient surveillant tous ses gestes. 11 put cependant prendre des latitudes et des longitudes, expliquant ses observations par l'obligation de prendre le midi pour régler sa montre, objet que les Hovas admiraient énormément. Néanmoins, le relevé de la route à la boussole a été pratiqué avec la plus grande attention.
M. Grandidier signale la désolation des pays qui séparent Majunga de Tananarive ; des plaines arides précèdent le grand massif granitique nu et pelé. « Ce pays, a dit l'explorateur, n'est pas et ne peut pas être peuplé. »
A Tananarive, M. Grandidier, recommandé au ministre par Laborde, explore la province d'imerina et le pays antsihanaka et en fait la triangulation. Il quitte Tananarive le 27 novembre et part pour regagner la côte occidentale.
EXPLORATIONS
11 traverse d'abord une partie du pays betsileo, qui est plus peuplé et moins stérile que le chemin de Majunga à Tananarive, mais oii le bois est presque aussi rare. Après vingttrois jours de voyage il atteint Ambondro, où il hiverne.
Le 15 mars 1870, M. Grandidier se rend à Matseroka pour une deuxième traversée de l'île. Il remonte la vallée de la rivière Maitampaki jusqu'au fort antimerina de Manja, puis se dirige sur le pays betsileo, qu'il traverse entièrement en passant par la capitale, Fianarantsoa ; puis il regagne la côte orientale à l'embouchure de la rivière Mananjara.
Après avoir reconnu une partie de la côte, M. Grandidier gagnait Mahanoro et montait à Tananarive par une région fertile mais très montagneuse. 11 put compléter ses études déjà commencées dans la capitale antimerina, et revint à la côte à Andovovanto, d'où il reconnut le littoral jusqu'à Tamatave. L'explorateur quittait Madagascar en août 1870.
Itinéraires suivis dans l'intérieur de Madagascar par M. Grandidier.
Vingt années devaient s'écouler avant qu'une série d'explorations comparables à celles de M. Grandidier se produisît. En effet, c'est en 1889 seulement que la mission Gatat devait arriver à Madagascar; mais pendant ce laps de temps des voyageurs plus modestes ont contribué dans une proportion notable à augmenter encore la somme de nos connaissances sur une île qu'il nous était si utile de
bien connaître. C'est de ceux-là que nous devons parler très brièvement.
Les missionnaires de toutes nationalités se lancent résolument dans le centre de l'île et rayonnent autour de Tananarive. La route de Majunga à la capitale antimerina, c'està-dire la vallée de l'Ikopa, est presque (( fréquentée ». Les révérends Howard, Maynard, Mullens, Pillans, en 1874, sont bientôt suivis de beaucoup d'autres. Le pays antsihanaka, voisin de l'Imerina, avait été visité dès 1869 par le révérend Pearse. Le Betsileo est atteint à la même époque ; en 1868, 1869, 1872, les missionnaires vont à Fianarantsoa; plus tard, les missions se multiplient et pénètrent de plus en plus. Elles trouvent d'ailleurs en ces pays un milieu essentiellement favorable, les populations fétichistes constituant un terrain tout préparé pour la réception d'une religion.
Le R. P. Roblet, dont nous connaissons maintenant les importants travaux géographiques, commence la triangulation de l'Imerina et la continue jusqu'aux confms sud du pays betsileo.
Parmi les autres voyageurs, citons quelques naturalistes : Grossley, qui, de 1869 à 1871, s'est livré à des recherches scientifiques en pays antsihanaka et aux environs de la baie d'Antongil ; Hildebrandt, qui étudie en 1880 la région de Nosy-Faly, cap Saint-Sébastien et massif d'Ambre, et Humblot qui s'approche du lac Alaotra en 1881. En 1884-, Schufeldt effectue le trajet de Tananarive à Morosika par la vallée du Manampontsy. En 1886, M. Grégoire, ingénieur colonial, triangule la colonie de Diego-Suarez.
Enfin, de 1887 à 1888 deux missions hydrographiques, Tune au Nord, l'autre au Sud, ont rapporté des renseignements précieux pour la géographie. La première, celle de MM. Louis Favé et Cauvet, effectue ses études sur la côte N.-O., entre le cap d'xAmbre et Nosy-Faly; la deuxième, conduite par MM. Mion et Fichot, poursuit ses travaux entre Morondava et la baie Saint-Augustin.
La mission Catat, composée du D"" Louis Catat, de M. Camille Maistre et de M. G. Foucart, et dont les travaux devaient compléter si utilement ceux de M. Grandidier, arrivait le 8 mars 1889 à Tamatave; elle en repartait le 18 mars pour gagner Andovoranto par la langue littorale
EXPLORATIONS
qui s'étend entre les lagunes et la mer, et là, quitter la côte pour Tananarive.
La capitale antimerina devient alors un centre d'excursions en tous sens. La mission visite tout d'abord les monts Ankaratra, qui sont les plus hauts sommets de l'île, et ascensionne le Tsiafajavona, point culminant du massif (2 640 mètres). -A Tsinjoarivo, les explorateurs se séparent; M. Maistre va visiter les Sakalaves jusqu'à Ankavandra, M. Foucart part vers l'Est pour reconnaître le cours du Mangoro et le D" Gatat continue ses excursions en explorant le sud de Flmerina à Antsirabe, Betafo , etc.; il termine ses recherches par le Nord et revient à Tananarive. Aux environs de cette ville il visite Ambohiboka, le lamentable refuge des hoka ou lépreux; ce village, construit par les missions françaises, recueille les lépreux chassés de la ville par une vieille coutume.
La lèpre est, en effet, commune à l'intérieur; dans l'Ouest, elle est remplacée par l'éléphantiasis des Arabes.
Le retour à Tamatave du D" Gatat et de M. Maistre réunis a lieu le th août 1889 par la vallée de l'Ivondrona. Ge chemin, dit « de Radama P"" », comporte six journées de forêt, journées extrêmement pénibles à cause de l'humidité et de l'abondance des dimatika ou sangsues terrestres. La route de Radama l*"" est ainsi nommée parce que ce roi l'aurait adoptée lorsqu'il envahit le pays betsimisaraka.
Après un repos très court à Tamatave, le D' Gatat et M. Maistre, définitivement séparés de M. Foucart, dont la santé exigeait le prompt retour en France, partait le 2 septembre pour la baie d'Antongil en suivant la côte à travers le pays betsimisaraka, traversant successivement Foulpointe, où les porteurs malades obligent les explorateurs à jouer au katra, dont de Flacourt disait : « C'est un
M. le Dr Catat.
Phot. Langlois.
ieu d'esprit qui tient du ieu de dame et du tricquetrac... »; Mahambo, où l'on remarque un curieux cimetière avec bois sacré; Fénérive; Ivongo, où le gouverneur offre dîner et bal avec orchestre composé de deux tambours, d'une grosse caisse et d'un accordéon ! et Mananara, où le D' Gâtât se voit dans l'obligation d'abandonner son compagnon, sérieusement atteint par les fièvres.
Le D' Gatat pénètre alors seul au centre de l'île et retrouve bientôt la forêt, qui, en ce point heureusement, ne présente pas une grande étendue, et il arrive le 4 octobre à Mandritsara, ville importante de 1 000 à 1 200 habitants. Il assiste là à la cérémonie du Mamadika, honneurs que l'on rend aux morts inhumés depuis longtemps. Gette cérémonie, accompagnée de réjouissances et de libations alcooliques, consiste à dépouiller les cadavres des loques qui enveloppent encore leurs restes et d'y substituer des lambas neufs. D'ailleurs, il est à remarquer qu'autant les morts sont honorés en pays antimerina, betsileo, betsimisaraka, etc., autant ils sont craints, enterrés au loin, frappés même du fady, ce tabou des Malgaches, chez les Sakalavas, les Baras, les Antaisakas, etc. La circoncision constitue aussi une grande fête, souvent annuelle, et toujours accompagnée d'orgies et de chants. « G'est généralement un des oncles maternels de l'enfant, dit le D'" Gatat, qui doit manger sur un morceau de banane les chairs encore saignantes. »
Parli de Mandritsara le 8 octobre, le D"' Gatat arrivait le 24 du même mois à Majunga. Il avait fallu traverser d'abord une immense étendue de brousse privée d'eau, et la soif s'était fait durement sentir; deux porteurs, qui avaient profité d'une nuit pour boire l'alcool qui servait à immerger les préparations zoologiques, furent trouvés morts au matin. Après Belalitra, on quitte le district de Mandritsara pour celui de Majunga, en plein pays sakalava, plus ou moins fréquenté par les fahavalos, avec un parti desquels l'explorateur dut entrer en contact, non sans abandonner certains objets plus ou moins précieux
Après quelques études sur les qualités de la rade de Majunga, M. Gatat gagne Tananarive, où il retrouve M. Maistre, qui, à peine rétabli, avait exploré le nord de la vallée du Mangoro et la région du lac Alaotra.
Après un séjour réparateur à Tananarive, la mission, préparée à de nouveaux efforts, partait le 22 mars 1890
EXPLORATIONS
pour Fianarantsoa, capitale du pays betsileo. Les Betsileos sont excellents cultivateurs et leurs rizières sont fort bien établies. Les pierres levées, répandues un peu partout dans le centre et l'est de Madagascar, sont ici assez remarquables. Ces monolithes, le plus souvent commémoratifs, sont quelquefois très élevés, polis avec soin, et ornés d'un cadre de bois finement sculpté qui en protège les angles. Le D' Gatat a recueilli chez les Betsileos des renseignements ethnographiques du plus haut intérêt.
Après un assez long séjour à Fianarantsoa, les explorateurs repartaient pour le Sud le 24 mai. Le Sud betsileo est fréquenté à certaines époques par des vols de sauterelles ; ces acridiens, d'abord cuits à l'eau, puis frits, entrent dans la nourriture des habitants. A Mafaitra on quitte la région des plateaux, et la zone des brousses commence.
Les Baras ne connaissent pas la monnaie ; les articles d'échange préférables consistent en toiles américaines bon marché, et en perles de dimensions et de couleurs différentes ; miroirs, couteaux, bagues en étain, ciseaux, sont également appréciés. Les Baras sont extrêmement superstitieux : à Ivahona le départ de la mission fut retardé parce qu'un indigène qui avait été photographié la veille dans un groupe prétendait avoir perdu son ombre ; or, l'ombre correspond à l'àme, et il attribuait ce regrettable accident à l'objectif; le temps était couvert et l'ombre ne put être retrouvée que plus tard. D'ailleurs,
Itinéraires suivis dans l'intérieur de Madagascar par la mission du D'' Catat.
tout ce qui arrive de désagréable à ces gens, accident, maladie, mort, est nécessairement le résultat d'un sort qu'on leur a jeté.
Les Antanosy émigrés occupent une vaste portion de l'île ; ils sont supérieurs à leurs voisins ; leur intelligence est plus développée, et s'ils sont plus superstitieux que les Antimérinas, ils n'en ont pas tous les vices.
Cette première partie du voyage se termina en pays d'origine des Antanosy, à Fort-Dauphin, le 5 juillet.
Les explorateurs en repartaient le 30. Ils visitèrent les populations antanosy, très denses, qui habitent la côte orientale ; remontèrent le cours du Mananara à travers le pays des Antaisakas, où M. Maistre est « naturalisé » par le serment du sang; traversèrent Fianarantsoa , où ils apprirent leur mort ; passèrent à ïananarive et arrivèrent le 22 janvier 1891 à Tamatave.
La mission du D"" Gatat a augmenté dans une énorme proportion ce que l'on savait déjà de Madagascar.
Depuis ces beaux travaux, aucune exploration de premier ordre n'a été tentée dans la grande île africaine. Cependant, parmi ceux qui ont cherché à compléter, à préciser ce qui avait été fait, et même à découvrir, nous devons placer en première ligne M. d'Anthoùard, qui, de 1890 à 1891 , a effectué dans la partie moyenne de Madagascar des voyages importants. Le R. P. Roblet continuait et devait poursuivre ses beaux travaux de triangulation des plateaux du centre. Citons encore les reconnaissances de M. Henri Douliot aux rivières du versant occidental (1891- 1892) ; le voyage du malheureux Georges Muller, tué en 1892 par les fahavalos sur la route de Mandritsara à Majunga, et la mission plus récente de M. Alluaud dans notre colonie de Diego-Suarez.
Enfin, après avoir signalé les belles explorations accomplies par M. Gautier, revenu depuis peu, après trois années d'efforts utiles à la géographie de Madagascar, espérons que les peines des explorateurs n'auront pas été vaines et que, bien organisée, Madagascar constituera une exploitation fructueuse et bien française. .\
Aug. Robin.