CYCLONES
A l'étude des vents se rattache tout naturellement celle des raz de marée et des cyclones.
Les premiers sont fréquents et produisent des ravages assez considérables, sur la côte Est, par exemple à Tamatave, où ils dévastent les plantations du rivage, endommagent les habitations et provoquent des sinistres en mer.
Mais ce sont surtout les cyclones qui sont terribles.
Quoique moins exposée à cet épouvantable phénomène que les Mascareignes, Madagascar n'en est cependant pas exempte comme on se plaisait à le répéter, oubliant trop facilement les leçons du passé. Les deux cyclones de janvier 1893 et du 6 février 1894, ravageant, le premier, tout le centre
de Hic, et le second détruisant presque complètement la ville d'Antsirana, jetant l'Eure à la côte, et bouleversant la colonie de Diego-Suarez, ne Font que trop prouvé.
Je ne dirai rien du premier qui renversa cependant un grand nombre de maisons et d'édifices, jusqu'à Tananarive, dans l'Imerina et dans l'Ankaratra. Mais je vais transcrire sur le second quelques notes extraites d'une lettre que M. l'abbé Foliguet écrivait du lieu de la catastrophe et qui nous feront assister à cette épouvantable scène. « Rien ne faisait supposer l'approche d'une pareille catastrophe, dit-il. La journée du dimanche avait inspiré ailleurs quelques inquiétudes; mais ici, il était tellement admis que nous étions en dehors de la zone visitée par les cyclones, que personne n'y porta la moindre attention.
Le coucher du soleil avait, lui aussi, offert des particularités restées inaperçues. L'horizon était chargé de gros nuages noirs et, à travers une profonde échancrure, on pouvait voir comme les reflets d'un immense incendie.
A minuit, le vent souffle déjà avec violence, accompagné de petits grains intermittents ; à deux heures, les feuilles de tôle commençaient à s'ébranler sur les toits ; mais loin de songer à un cyclone tout le monde se croyait aux prises avec une de ces bourrasques si fréquentes à Diego-Suarez, un peu plus forte qu'à l'ordinaire.
A quatre heures du matin, le lundi 5 février, toute illusion était devenue impossible, il fallait
se rendre à l'effrayante réalité : le cyclone était déclaré. Ma maison oscillait comme agitée par un violent tremblement de terre; sur le toit, les tôles vibraient avec un bruit effrayant ; bientôt les deux varangues sont découvertes, et, au travers de la charpente éventrée, pendent des débris, qui, sous l'effort de la tempête, font bélier, et viennent battre avec fracas mes pauvres murs ; de grosses poutres, projetées contre les portes, se brisent avec un bruit de tonnerre ; la pluie augmente , et déjà l'eau pénètre de tous côtés.
C'est alors que, malgré le déchaînement de la tempête, je crois entendre la voix du canon. Une fois encore, deux fois, le même bruit se répète; je pense aux navires mouillés sur rade, le Hagon, l'Eure, la Corrèze, le paquebot des Messageries Maritimes. Sans doute, c'est le signal d'alarme donné par l'un de ces navires, entraîné vers la côte par la violence des courants.
Le baromètre descend, descend toujours avec une rapidité effrayante. Cinq minutes suffisent pour faire incliner l'aiguille de deux et trois degrés. La tempête marche donc directement sur nous. Les rafales, de plus en plus fréquentes, augmentent d'intensité et je m'attends d'un moment à l'autre à me trouver sous des ruines. Je songe alors à aller chercher un refuge dans la case du domestique; plus basse, plus légère, elle semble offrir plus de sécurité.
Mais comment parcourir la faible distance qui m'en sépare? La violence du vent suffirait à me
jeter contre terre, et de tous côtés pleuvent toutes sortes de débris arrachés aux maisons voisines. Tandis que j'étais là, indécis sur le meilleur parti à prendre, j'entends un fracas horrible, immédiatement suivi d'une secousse qui ébranle toute la maison. Hélas! c'est la pauvre église, qui, entraînée parle poids du clocher, vient de s'effondrer tout d'une pièce, écrasant, broyant tout sous le poids de sa lourde toiture de zinc. Je me demande avec anxiété si ce ne sera pas bientôt mon tour; car le baromètre baisse toujours et annonce que le cyclone s'avance de plus en plus.
Enfin, à six heures, le calme se fait, le vent cesse presque complètement. C'est la courte accalmie qui se produit d'ordinaire au milieu des cyclones. J'en profite pour courir vers l'église, et retirer du milieu des ruines le saint sacrement, les vases sacrés et les rares objets échappés à la destruction.
Quel spectacle navrant! L'église n'est plus qu'un monceau de ruines informes, il ne reste plus rien que les planches déchiquetées et les poutres à moitié brisées qui jonchentle sol. L'horloge intacte marque cinq heures moins cinq, donnant la minute exacte delà catastrophe. L'autel a été emporté, à soixante mètres plus loin, dans la rue qui passe devant l'hôpital ; le tabernacle est à terre, défoncé par deux grosses poutres et le ciboire est ouvert. La statue de la sainte Vierge est intacte...
Mais voici que le vent a tourné et déjà le cyclone commence à souffler de nouveau avec rage.
Je me renferme dans l'intérieur de la maison, et il faut encore passer par les angoisses de la première heure. Seulement, le baromètre, qui accentue de plus en plus un mouvement de hausse, me rassure et, à huit heures et demie, il est remonté k 755 millimètres. La tourmente est finie.
Pendant la seconde partie du cyclone, la pluie tombait serrée et torrentielle; elle pénètre par dessous les tôles soulevées par le vent, et il pleut à l'intérieur de la maison presque autant que dehors... »