‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 30 sur 94 · CHAPITRE IX LA FLORE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX LA FLORE

« L'ile de Madagascar, écrit M. Wallace, possède une faune et une flore d'une extrême richesse. Elle peut rivaliser, pour certains groupes, avec les plus riches contrées intertropicales d'une égale étendue; et même, lorsqu'elle est moins riche qu'elles en espèces, elle les surpasse en intérêt par la singularité, l'isolement et la beauté des formes que la vie y revêt. »

M. Grandidier exprime la même pensée quand il écrit : « La richesse et Tétrangeté de la flore de Madagascar, qui offre une richesse et une variété de types que l'on ne rencontre nulle part ailleurs, ont de tout temps excité l'étonnement et l'admiration des voyageurs. Cette île est, comme on l'a dit, le paradis des botanistes. »

La flore malgache a trois physionomies distinctes. Celle des côtes Est et Nord-Est est la plus riche et a déjà été étudiée par nombre de savants. Celle des côtes Sud et Ouest est moins variée et elle commence aussi à être assez bien connue. Celle enfin de l'intérieur a été en partie révélée

par M. Baron; elle n'est pas très riche puisqu'elle se compose principalement de quelques herbes grossières et de quelques humbles plantes dont les fleurs dépassent à peine les prairies environnantes ; mais elle a cette particularité remarquable, déjà signalée par M. Grandidier dans l'étude de la faune, que chaque plante a pour ainsi dire son cantonnement particulier, son domaine propre, d'où elle ne sort pas, et où elle n'admet guère les plantes des vallées voisines. Et cela sans qu'on puisse trop en donner de raisons valables.

« Aucun ouvrage spécial n'a encore été écrit sur la flore de Madagascar, » disait en 1881 J. G. Baker; mais en réunissant les divers envois faits à l'herbier de Kew, et se servant des monographies et descriptions éparses un peu partout, il comptait 2,000 fleurs propres à Madagascar déjà connues en Angleterre. Le nombre total selon lui devait cependant être beaucoup plus grand, car il fallait tenir compte de celles recueillies par les collectionneurs français, et de celles, bien plus nombreuses, qui n'ont pas encore été découvertes dans un pays dont l'exploration est à peine commencée.

Le nombre très considérable du genre fougère, beaucoup plus étudié que les fleurs proprement dites, semblait corroborer cette supposition.

Et en effet, le savant botaniste ne se trompait pas.

En 1886, après les travaux de Baron et ceux de M. Bâillon, dans le bulletin de la Société Linnéenne

de Paris, le nombre des espèces alors connues montait de 2,000 à 3,000 ; et le nombre des genres particuliers à Madagascar s'élevait de 80 à 110 ou 120. Ces chiffres ont été notablement dépassés depuis ; mais je n'ai aucune donnée pour les résultats ultérieurs auxquels on est arrivé.

Quand on regarde au catalogue des fleurs de Madagascar, tel que nous le possédons actuellement, ce qui frappe de prime abord, c'est la ressemblance du plan général de la flore malgache avec celle des autres régions tropicales de l'ancien continent.

Je ne puis entrer ici dans de longs détails qui ne pourraient intéresser qu'un nombre restreint de lecteurs, et me prendraient trop d'espace. Je citerai simplement , en les développant un peu, les conclusions de Mr. Baker, qui présentent, au moins dans l'état actuel de connaissance de la flore de Madagascar, un résumé général exact de ses principaux caractères. On peut les ramener à six :

1° La flore de la zone intertropicale , à travers toute la terre, est remarquablement homogène, dans ses caractères généraux. Un nombre considérable de ses espèces se retrouvent partout à travers l'ancien monde, et, de plus, beaucoup se retrouvent même dans le nouveau. Or, Madagascar ne fournit aucune exception marquée à cette règle générale. On ne rencontre aucun type de plante largement développé à travers l'Ile qui ne se retrouve ailleurs, et aucun ne manque que l'on de-

vrait s'attendre à priori à y retrouver ; au contraire (( un point qu'il faut toujours prendre en considération, pour apprécier les relations générales de la flore de Madagascar, c'est que tous les genres cosmopolites répandus s'y rencontrent. »

2° Environ un sur neuf des genres de la flore malgache sont endémiques , c'est-à-dire propres au sol malgache ; mais ce sont des genres peu nombreux, appartenant pour la plupart auxgrands ordres naturels, et alliés de très près aux types génériques cosmopolites. Il semble qu'il n'y ait qu'un seul ordre tout à fait particulier à Madagascar, celui des Chlenacées. Il comptait, en 1886, sept genres et dix-sept espèces. Ce sont des buissons ou arbustes, avec des feuilles alternées rigides et entières, ressemblant à celles du myrte. L'ovaire est à trois cellules et les sépales ou folioles du calice extérieur sont aussi au nombre de trois. C'est même là un signe qui sert à distinguer cet ordre de tous ses voisins. Les étamines sont ordinairement en nombre indéterminé. Quelques-uns de ses genres ont un large calice persistant, en forme de coupe, qui chez l'un d'eux est charnu. D'autres, comme les Rhodolena, sont des plantes magnifiques avec un corymbe flasque de fleurs semblables à celles du Pléroma , de deux ou trois pouces de diamètre, et des pétales orbiculaires, très imbriquées et rouges. La Sarcolœna grandi flora a un calice charnu en forme de cône, avec des fleurs blanches, larges de deux pouces, quand elles sont ouvertes.

D'autres genres ont les fleurs plus petites et les portent réunies à l'extrémité de leurs branches ■ en bouquets épais et en forme de corymbe.

En 1881, sur sept cents genres alors connus, quatre-vingt-un étaient supposés être endémiques.

3° Il y a une très grande affinité entre la flore tropicale de Madagascar et celle des îles plus petites du groupe des Mascareignes, les Seychelles et les Comores. Ainsi par exemple, le genre Danais, une plante buissonneuse grimpante alliée du Cinchona, a quatre ou cinq espèces endémiques à Madagascar, une à Maurice et une à Rodriguez. VApkloia, avec deux ou peut-être trois espèces, croit à Madagascar, à Maurice, à la Réunion, à Rodriguez, aux Seychelles; de même le Ludia, qui de plus , a été découvert par sir John Kirk sur le continent africain, en face de Zanzibar.

Le Radamœa, ainsi appelé par Bentham du nom du roi Radama , a une espèce à Madagascar et une autre aux Seychelles, etc., etc.

Il y a même des espèces communes à Madagascar et aux petites îles voisines qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, par exemple la Clématis Mauritiana, le Tristemma virmaunm, le Phyllanthus Casticum, YEulophia Scripta , et beaucoup d'autres orchidées.

En particulier, sur 262 fougères connues à Madagascar, 115 se retrouvent à Maurice, et 138 à Bourbon.

1° Il y a également une très grande affinité

entre la flore tropicale de Madagascar et celle du continent africain.

Dans les Rubiacées seulement, il y a dix genres particuliers à l'Afrique tropicale, et tous s'étendent à Madagascar.

Il y a un genre remarquable de Podostémacées appelé Hydrostachis , et dont l'une des espèces sert de charme à Madagascar pour les combats de taureaux. Si un homme en effet tient en sa main un bout de cette plante , son animal est sûr d'avoir la victoire. Or, ce genre a six espèces à Madagascar, une à Natal, une au Mozambique, et une au Zambèze. Parmi les Hypéricacés, le genre Psorospermum, dont l'une des espèces est très employée à Madagascar comme remède contre la gale et l'eczéma, a six espèces dans l'île, et quatre sur le continent, au Mozambique, dans la région du Nil , dans la haute et basse Guinée.

Un autre genre très curieux est le genre Xerophyte, un allié des Narcisses, avec une tige arborescente , des fleurs bleu de ciel et un ovaire inférieur glufineux. Il y en a quatre espèces à Madagascar, dix ou douze à Angola dans l'Abyssinie, à Natal et dans l'Afrique centrale , et environ une demi-douzaine dans les montagnes du centre du Brésil.

La même affinité se poursuit dans un très grand nombre de genres , les cinq genres Dombeya , parmi les Sterculiacées , dont la moitié des espèces sont natives de Madagascar et les autres de la Cafrerie, de Natal, l'Abyssinie, la Réunion et Mau-

rice ; YHaranga Madagascariemis qui se trouve à Maurice, au Mozambique, à Angola, dans la Sénégambie; le Desmodium Mauritianum, l'arbre copal ou Trachylobium Hornemannianum, le Dracœna reflexa, etc.

5° Il y a quelques cas curieux dans lesquels des types asiatiques (c'est-à-dire de l'Asie tropicale et de l'Archipel malais, que l'on ne rencontre pas en Afrique) se retrouvent à Madagascar.

Ainsi sur trente espèces connues des Nepenthes, vingt-huit appartiennent à l'Inde et à l'archipel malais, et il y en a une d'endémique aux Seychelles et une à Madagascar; mais l'ordre n'atteint pas Maurice, la Réunion ou le continent africain. Parmi lesMonimiacées, les Tambourissaouï une douzaine de genres partagés entre Madagascar et Maurice et un à Java. Le genre Stephanotis, qui appartient aux Asclépiadacées , dont l'une des espèces avec ses grappes de fleurs tubulaires blanches couleur de cire, est un des ornements de nos serres, a cinq espèces à Madagascar et cinq dans la Malaisie et le Sud de la Chine.

Le Strongylodon desPhaséolés, a quatre espèces, dont une dans la Polynésie, une aux Nouvelles-Hébrides, une à Ceylan et une à Madagascar. Enfin parmi les Lythrariées (ou Lythracées), les Lagerstromia ont dix-huit espèces concentrées dans la Birmanie, et, récemment, une dix-neuvième était découverte sur les plateaux du centre de Madagascar.

Il y a encore quelques autres exemples. Ils ne

forment cependant qu'une infime proportion, comparés à la grande masse de la flore de Madagascar, et M. Baker est en droit de conclure que « la flore de la zone intertropicale étant si homogène dans un caractère général , il ne lui paraît ni sûr, ni nécessaire , de supposer une réunion récente de Madagascar avec l'Inde ou la Malaisie, afin d'expliquer ces quelques cas peu nombreux d'affinité. »

6° Il y a de nombreux cas d'affinité entre là flore des plateaux du centre de Madagascar, et celle du Cap et des montagnes de l'Afrique centrale. Beaucoup des genres et des groupes , caractéristiques de la flore du Cap , sont représentés au centre de Madagascar, comme ils le sont en Abyssinie, à Angola, dans la Guinée, au Zambèze, par des espèces étroitement alliées , quoique non absolument identiques, avec celles du terrain d'origine.

Ainsi il y a plus de cinq cents bruyères au Cap. Il y en a une douzaine d'espèces au centre de Madagascar, une Ericinella et cinq Phillipia.

Les aloës sont représentés dans la grande île par l'aloës Sahundra et l'aloës leptaitcolon.

Les fougères spéciales du Cap, par le Mohria Caffrorum, le Cheilanthes hirta, le Pellœa calometanas, et le Pellœa hastata;

Les Orchidées, par le Disa et le Satyrium.

De même les Philica, les Anthosperminwn , les Diclis, les Chironia, etc., etc., ont des représentants à Madagascar.

Il y a même quelques cas curieux, où des espèces caractéristiques d'un climat tempéré, se retrouvent à Madagascar, ou bien où des espèces malgaches réapparaissent au Cap et dans les montagnes de l'Afrique centrale.

La seule violette (À. Zongia) et l'unique géranium (.4. Emirnense) de Madagascar, ne se trouvent ailleurs qu'à 7.000 pieds au-dessus du niveau de la mer, dans le Cameron, et à 10.000 pieds, à Fernando-Po, ou dans les montagnes de l'Abyssinie.

Le seul Drosera de Madagascar (D. Madagascariensis) réapparaît au Cap et dans la montagne d'Angola et de la Guinée. Enfin, pour ne pas les nommer toutes, le Caucalis Melanantha se rencontre seulement au centre de Madagascar, à une hauteur de 9.000 pieds en Abyssinie, de 7.000 ou 8.000 dans le Cameron, de '+.000 à Fernando-Po; mais il est largement répandu à travers l'Europe et dans les autres parties de la zone tempérée du Nord.

Nous pouvons donc conclure avec M. Baker :

« De même qu'en Europe, il y a une très proche affinité entre la flore des Pyrénées, des Alpes, desCarpatheset des monts de la Grande-Bretagne, avec celle de la Norwège, de la Suède, de la Laponie et, des régions arctiques; ainsi en Afrique, il y a une affinité semblable entre la flore des montagnes et des plateaux du massif central africain et la flore si admirablement riche du Cap. Or, dans cette affinité, Madagascar réclame une part distincte. »

De ces considérations on pourrait tirer plusieurs conclusions ; nous les renverrons à plus tard, nous bornant pour le moment à noter que Madagascar n'a pu être toujours isolée du reste du monde, mais qu'elle a dû, à une époque plus ou moins reculée, être rattachée à l'Afrique, aux îles environnantes et probablement à beaucoup d'autres terres, aujourd'hui disparues.

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