SAKALAVES
Les Sakalaves étaient , il n'y a pas longtemps, le peuple le plus puissant de Madagascar, et aujourd'hui encore ils en occupent une portion beaucoup plus étendue que n'importe quelle autre tribu.
A un autre point de vue, la plupart d'entre eux s'étaient mis nominalement, dès 18i0, sous la protection de la France, et l'opinion publique s'était prise à les considérer comme des alliés qui pourraient être un jour de puissants auxiliaires pour la conquête , voire pour la colonisation de Madagascar. Pendant la dernière guerre enfiu, Pennequin trouva dans leur pays des auxiliaires dont il sut tirer un grand parti, et la concession de M. Suberbie, la seule qui ait donné jusqu'ici des résultats, est située en plein pays sakalave .
Toutes ces raisons, et surtout l'expédition déjà commencée et qui traversera tout le Boina ,
comme aussi l'avenir réservé à la route de l'Ouest, nous font un devoir d'étudier plus en détail cette tribu.
Ce ne sera pas très difficile, car mon plan n'est pas d'entrer ici dans des détails d'histoire ou d'ethnographie, comme le fait le capitaine Guillain dans ses « Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de Madagascar. » Je me contenterai simplement de quelques aperçus généraux sur leur pays, leur race, leur origine, leur état actuel, me servant pour cela de trois auteurs qui , à des titres divers, ont bien étudié les Sakalaves : M. Grandidier, passim; le P. de La Vaissière, vingt ans à Madagascar; et M. Martineau , Madagascar en 1894 ; et complétant ou modifiant leur récit par quelques renseignements particuliers.
Le pays.
Le nom de Sakalave vient, d'après M. Grandidier, de Saka, nom d'une petite région de l'Est de Madagascar, habitée primitivement par leurs ancêtres, et de lava, long, à cause de la longueur très considérable de leur territoire actuel. Ce territoire comprend en effet la plus grande partie de la région occidentale de Madagascar, depuis la rivière Sambirano, sur la côte orientale de la baie de Passandava, ou depuis le cap Ankify au N.-E. de la même baie, jusqu'au Sud de la ri-
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vière de Saint-Augustin, c'est-à-dire depuis 13° 42' (rivière Sambirano) ou même 13031'45" (cap Ankify) jusqu'au delà du 23°3° de lat. Sud, sur une étendue de 10 degrés géographiques, ou près de 1100 kilomètres. C'est un peu plus que la plus grande diagonale de la France, celle menée de la pointe Corsen (N.-O.) au port de Saint-Louis au delà de Nice et qui n'a que 1082 kilomètres. Cette région varie beaucoup en profondeur et atteint parfois quelques centaines de kilomètres ; mais la partie occidentale, sauf le long des fleuves, n'est qu'un désert inhabité, et les limites qui la séparent des hauts plateaux de l'Antsihanaka, de rimerina, du pays des Betsileo, de celui des Bara, et de celui des Tanala, sont absolument indécises.
Cette immense étendue de terrain ne comprend guère plus de 500,000 habitants. Si on la considère dans son ensemble, elle présente des caractères bien différents, suivant la partie que l'on étudie.
Le littoral du N.-O., depuis l'extrémité Nord jusque vers le cap Saint- André, est plat, à une assez grande distance à l'intérieur, sauf cependant l'espace compris entre la baie de Passandava et celle de Narinda, qui est parsemé de collines et de mamelons boisés et peu élevés; le sol y est sec et sablonneux et la végétation peu abondante, mais les côtes en sont admirablement découpées et offrent un ensemble de baies, de golfes, de rivières remarquables. .l'en ai parlé ailleurs. Au sud du cap Saint- André les cours d'eau sont moins
nombreux, mais d'ordinaire plus considérables. La côte est beaucoup moins découpée, parfois même très unie , et ne présente guère d'abri ; le littoral est plat et peu accidenté , les collines et les terres hautes étant loin de la mer. L'intérieur encore peu connu, sauf la partie comprise entre l'Ikopa et le Betsiboka, paraît se composer de petites chaînes de montagnes parallèles du Nord au Sud, — nous avons nommé ailleurs les monts Bemanara — et , entre ces montagnes , de vastes plateaux ordinairement déserts.
La r ace.
Mais ces Sakalaves qui habitent un si vaste pays, riche et dont on pourrait tirer si grand parti, qui sont-ils ?
Le P.. de La Vaissière en donne un portrait moral remarquable que voici :
« De toutes les tribus de Madagascar, dit-il, la plus guerrière, sans contredit, c'est la tribu des Sakalaves. Dès que le jeune Sakalave a 12 ou 13 ans, on l'arme d'un fusil et de plusieurs sagaies. 11 porte un ceinturon autour de ses reins, et à ce ceinturon se trouvent accrochés, entre autres objets, une épinglette pour le fusil, un sachet de balles, une corne de bœuf pleine de poudre. Le voilà soldat, mais soldat sakalave, c'est-à-dire armé pour la chasse, pour les embûches dressées aux autres tribus, pour le pillage, surtout au pays
des Hova ; car le Ho va, voici l'objectif de tout guerrier Sakalave, son ennemi par excellence; aussi dans ses imprécations le Sakalave jure-t-il d'abord par le caïman, ensuite par une maladie terrible, et enfin par les Hova. Cette dernière imprécation, la plus violente, ne sera proférée que dans le paroxysme de la colère.
« Bien qu'ennemi juré du Hova, le Sakalave néanmoins, marche rarement contre lui en bataille rangée. Il ne peut se soumettre à une discipline : ce qu'il lui faut , c'est la guerre d'embuscades. Toujours prêt pour une campagne de ce genre, il affronte la mort sans sourciller, et se montre vraiment habile, surtout s'il est excité par l'appât du butin. »
A la baie de Baly, un jeune guerrier sakalave se présente un jour chez le Père missionnaire, affublé d'une vieille défroque d'officier anglais. « Où as-tu pris ce brillant costume? » lui dit le Père. L'histoire n'en était pas compliquée. Il s'était mis en embuscade sur le passage d'un corps hova, mais ne voyant que des soldats mal habillés, il attend le chef placé à l'arrière-garde de la troupe, le vise, tire, le tue et le dépouille après que les soldats ont tous pris la fuite.
On aurait donc tort de nier les qualités guerrières du Sakalave. Cette tribu est néanmoins affectée de vices profondément enracinés, qui ne lui feront accepter que très difficilement les bienfaits de la civilisation.
Le Sakalave est paresseux à l'excès, surtout pour
le travail de la terre. Bien qu'en général il ne soit pas cruel, certains faits cependant semblent prouver, que si la superstition, l'intérêt ou la vengeance l'exigent, il sera inexorable. Dans ce cas, les blancs eux-mêmes ne sont pas à l'abri de ses coups.
Comme tous les autres peuples de Madagascar, les Sakalaves ont pour leurs souverains un culte qui tient de l'adoration. Ils leur donnent le nom de Dieu, Zanahary, et se prosternent devant eux; il y a des expressions particulières pour parler d'eux et les saluer. Personne ne peut manger à leur table, ou plutôt sur leur natte , car, pas plus que leurs sujets, les rois u usent de table. Mais personne ne leur obéit, et leur autorité n'est que nominale. Si, en effet, un roi voulait exiger la soumission, ses sujets passeraient chez le chef ou roi voisin , qui serait heureux de les recevoir. Dans la, guerre, le roi doit être le premier au feu. Il a plusieurs fusils que des serviteurs lui chargent, et il ne fait que les décharger. Et si deux princes Sakalaves se font la guerre , les soldats se garderont de tirer sur le roi du camp ennemi. Quelquefois les deux rois s'attaquent. Le combat général se change alors en un combat singulier, et les soldats,, n'osant intervenir, restent spectateurs haletants et respectueux.
Les Sakalaves sont superstitieux à l'excès. Non seulement ils ont toutes sortes d'amulettes, mais il y a pour eux une foule de choses fady, c'est-àdire interdites; et surtout, il y a des jours et des
heures fastes et néfastes; ainsi tout enfant né le mercredi, est porté à la forêt et déposé au fond d'un fossé, où il deviendra la proie des bètes; celui qui naît le dimanche , si ses parents sont prince ou princesse, est aussi mis à mort, mais parce qu'il aurait trop de bonheur, ou qu'il leur serait supérieur. De même si sa mère devient malade après ses couches ou en le nourrissant, ou en le mettant au monde, parce qu'il a voulu tuer sa mère (1).
« En général cependant, raconte le Père Dénieau, leurs pratiques religieuses, excepté dans quelques occasions, par exemple quand ils prient les mauvais esprits de ne point leur faire du mal, quand ils cherchent l'avenir par les sikidy ou les grigri, n'ont rien que de conforme à la religion des Hébreux. On immolait il y a quelques jours, le plus beau taureau du village, on brûlait de l'encensa Zanahary; on priait en chantant, en frappant la terre en cadence; Zanahary sauve-nous, guéris-nous... Zanahary, fais du bien à nos enfants... Zanahary, traite bien nos ancêtres qui sont morts... et tout le peuple répétait : Zanahary, sauve-nous, guéris-nous... »
Il n'y a pas chez eux trace d'idolâtrie, mais la croyance en un Dieu unique, à l'immortalité de l'âme; à des^esprits, les uns bons, les autres mauvais; le sacrifice des bœufs, les offrandes de riz, etc., la circoncision, etc.; toutes choses que nous
(1) Lettre de P. Piras. — P. de La Vaissière, p. 57.
retrouverons ailleurs et que nous aurons à étudier plus tard.
Chez les Sakalaves du Nord , le type nègre parait remporter sur le type malais. « Les Sakalaves, dit un écrivain de l'exploration (15 février 1890), présentent au physique un aspect extraordinairement musculeux, leur peau est presque noire et généralement luisante; ils n'ont de barbe qu'au menton, avec de toutes petites moustaches. »
Et, à cause de cela, il croit pouvoir les rattacher aux Gafres. C'est aller trop loin, et leurs multiples croisements avec leurs voisins d'au delà du canal de Mozambique, importés jadis en grande quantité comme esclaves, suffisent pour expliquer ces traces très visibles du type africain. En beaucoup d'endroits du littoral ils sont croisés d'Arabes, et sur la côte N.-O. quelques-uns sont presque blancs. Cela grâce surtout à leurs relations' nombreuses avec les commerçants hindous , les pirates anglais et français des deux derniers siècles, et les gens de la Réunion et de Maurice qui viennent en grand nombre y faire le commerce. Ceux du Sud sont demeurés davantage purs de tout mélange et ont le mieux conservé le caractère de leurs ancêtres.
Voici le portrait plein de saveur qu'en fait le Père Dénieau, un des premiers missionnaires qui tentèrent de s'établir à Saint-Augustin en 1845.
« Figurez-vous de beaux hommes, grands, bien proportionnés, des traits réguliers sous un teint noirâtre ou rougeâtre ; c'est le type oriental, le
type malais, dont ils ont presque les mœurs et en partie le langage. On voit cependant parmi eux quelques figures africaines, suite de leur mélange avec les Mozambiques et les Cafres. Le vêtement consiste pour les hommes en une simple ceinture autour des reins, que les femmes remplacent par une demi-brasse de toile roulée autour du corps en demi-jupon. Les enfants sans aucun vêtement jusqu'à neuf, dix ou onze ans, sortent le matin de leurs petits trous de cases, comme les lapins de leur lapinière. Tous, excepté quand ils sont en deuil, ont leurs cheveux artistement et symétriquement arrangés en longues tresses régulières. Tous aussi, mais surtout les femmes, portent ordinairement un ou plusieurs colliers de perles, des bracelets, de petits cercles en cuivre, argent ou perles, au-dessus de la cheville des pieds, pendants d'oreilles , tous plus bizarres les uns que les autres; ajoutez à cela mille autres ornements quelquefois nobles, mais surtout très grotesques, comme chez les sauvages d'Amérique : des espèces de diadèmes ou petits morceaux de bois artistement travaillés, de petites statuettes, des dents de poissons, de caïmans, des bouts d'oreilles de veau ou de cabri, de petites cornes, etc., etc. Souvent encore une grosse balle de plomb est suspendue derrière leur tète, à la plus grosse tresse de leurs cheveux; c'est un trésor pour eux... Les femmes aiment à se peindre et à se tatouer le visage avec une grotesque variété de couleurs et de formes : cercles autour des yeux, triangles
autour du nez, carrés sur les joues, etc., etc. Les hommes emploient aussi ce tatouage avec quelques petits ornements ridicules. A part cela, voyezles jetant sur leurs épaules leur simbo qu'ils arrangent noblement, à la manière des anciens, et ensuite s'appuyant fièrement sur leur sagaie, vous croiriez voir ces Grecs ou ces Romains d'autrefois qui ne reparaissent plus que sur nos théâtres. »
Leur origine.
Les Sakalaves ne paraissent pas être originaires du pays qu'ils habitent. D'après leurs traditions, ils seraient venus de PEst. Mais qu'entendent-ils par là? Si le plus grand nombre veut simplement désigner ainsi la côte orientale de l'île, quelques-uns, parmi les plus éclairés , prétendent que leurs ancêtres sont venus de très loin par mer; qu'ils se sont d'abord établis sur la côte orientale, alors inhabitée, et que par suite , ils sont les premiers habitants, et, comme conséquence, les maîtres de droit de toute l'île de Madagascar. Cela flatte l'orgueil national et doit être considéré comme une exagération, toute naturelle chez des sauvages, pour dire que les habitants primitifs, qui disent-ils, « avaient quelque ressemblance avec les nègres » Macquois de la côte orientale d'Afrique, étaient peu nombreux et qu'ils furent subjugués et absorbés par eux. Peut-être ces premiers habi-
tants étaient -ils la race autochtone de Madagascar qui par ses croisements avec les envahisseurs a produit la race sakalave actuelle.
D'autres invasions suivirent, — en particulier l'invasion arabe venue de la côte orientale d'Afrique, — qui refoulèrent les Sakalaves vers le Sud- Ouest d'où ils se répandirent ensuite vers le Nord, traversant ainsi File dans toute sa largeur.
Ils furent pendant un certain temps l'empire le plus puissant de Madagascar, soit qu'ils fussent divisés en deux souverainetés, les Sakalaves du Nord et ceux du Sud ou Menabe, soit, ce qui est plus vraisemblable, et c'est là ce que suppose le P. de La Vaissière et ce qu'affirme M. Martineau, qu'ils obéissent à un chef unique. Bien entendu, nous n'avons sur cette époque que des renseignements très confus, très vagues et parfois contradictoires. « Leurs traditions rapportent, dit le P. de La Vaissière, qu'Andrianondazohala (qui brûle la forêt), fondateur de la monarchie sakalave, était un blanc débarqué avec plusieurs compagnons à la baie de Saint-Augustin. Charmés de ses belles qualités, les habitants du pays en firent leur roi et il sut à son tour les rendre maîtres et seigneurs de tout le pays d'alentour. Andrianandazohala eut un fils appelé Andriamosara(le seigneur au mouchoir), regardé par les Iïova comme le grand patriarche des Sakalaves, et un petit-fils Andriandahifotsy (l'homme blanc , qui fit de grandes conquêtes dans le Nord de Saint-Augustin, et fonda le royaume de Menabe dans les premières années de la monarchie Hova. »
3Cf+ MADAGASCAR.
Mais la désunion se mit bientôt parmi les Sakalaves ; la division et les querelles intestines ruinèrent leur empire , et les Hova , dès le commencement de ce siècle, sous Andrianampoinimerina et Radama 1er, en profitèrent, pour s'emparer d'une partie de leur territoire , y établir des postes , y laisser des garnisons, afin d'arriver à les soumettre entièrement. Il s'en faut qu'ils y aient réussi, et ils n'ont guère d'autorité en maints endroits, qu'à quelques kilomètres autour de leurs « rova ». Et cependant par ces postes, plus ou moins unis entre eux; par une administration très adroite qui souvent n'est qu'un véritable protectorat ; par la crainte parfois, souvent par d'habiles promesses; en gardant les anciens chefs , dont ils se servent fort adroitement, mais à qui ils ne laissent que l'apparence du pouvoir et quelques profits matériels ; en conservant plusieurs des usages locaux, ils s'étendent peu à peu , visant surtout à relier le pays à l'Imerina d'un côté et à la contrée des Betsileo de l'autre.
Les Sakalaves ont beau les haïr, ils n'ont jamais songé à réunir leurs forces; et leur manque d'organisation et d'entente les condamne à l'impuissance.
Que dire maintenant de leurs rapports avec la France dans le passé et dans l'avenir !
Il est certain qu'ils nous ont rendu quelques services. J'ai déjà raconté ailleurs comment ils nous cédèrent Nosy-Be, Nosy-Komba, et comment par des traités successifs , depuis 1840 jusqu'aux premières années de l'Empire , nos officiers de ma-
rine, de Hell, Fleuriot deLangle, etc., obtinrent pour la France , le protectorat de presque tout leur pays. A une autre époque, c'est-à-dire pendant la dernière guerre, le colonel Pennequin put recruter chez eux, dans le Nord-Ouest, des tirailleurs qui lui furent d'une grande utilité, et ils nous rendront également service pendant la présente expédition.
Ils seront en effet toujours prêts à faire le coup de feu contre les Hova, à nous éclairer, à nous appuyer, surtouts'ils y voient leur avantage, c'està-dire du pillage et du butin. Mais là s'arrêteront leurs services. Ils manquent trop de cohésion, ils sont trop indisciplinés , trop nomades , trop paresseux , trop corrompus par l'ivrognerie et la débauche, trop gâtés par l'influence arabe, pour être d'aucune utilité dans la colonisation future de Madagascar.
Il ne faut pas non plus nous exagérer leur amour pour la France.
Vers le Nord-Ouest, surtout dans la presqu'île de Passandava , ils nous connaissent et ils ne nous détestent pas ; mais ailleurs, surtout dans Tintérieur des terres, et vers le Sud, le nom même de Français leur est inconnu, et ils sont toujours prêts à assassiner nos compatriotes, comme ils ont fait le Dr Beziat et le malheureux M. Muller ; à piller nos postes d'exploitation comme ceux de M. Suberbie.
Les Pères Jésuites, avant de pouvoir pénétrer dans l'imerina, essayèrent à plusieurs reprises de fonder des missions chez les Sakalaves, d'abord à
Saint-Augustin et à Tulear en 1845, et une seconde fois en 1859 ; puis à Baly en 1853. — Ils restèrent dans ce dernier pays pendant six ans, dans la meilleure situation possible, aimés d'abord et secourus par le vieux roi Raboky qui leur resta fidèle jusqu'à sa mort , comblant tout le monde de bienfaits, se donnant sans compter et s'efforçant par tous les moyens d'arriver à faire du bien. Qu'obtinrent-ils en fin de compte ? Voici ce qu'en dit le P. de La Vaissière :
(( Ils baptisèrent deux enfants en danger de mort, et emmenèrent à leur départ de Baly, un élève à la Ressource (Réunion). Malgré tous les efforts qu'ils tentèrent souvent pour attirer les Sakalaves à leurs instructions, et les enfants à l'école, ils eurent la douleur de voir leur chapelle toujours presque entièrement vide le dimanche ; la reine et les grands, ne venir chez eux qu'afin de leur demander à boire; et les livres ne cesser d'être, aux yeux des parents et des enfants, un objet plein d'horreur, propre à donner la mort. Les superstitions des ancêtres, unies chez ce peuple à son immoralité native et aux doctrines funestes des Arabes, furent surtout le véritable écueil, où vinrent pendant six années, échouer le zèle le plus ardent et le plus constant. De nos jours encore, si la mission recommençait sur ces côtes, le résultat n'en serait-il pas le même? Qui parmi nos missionnaires oserait le révoquer en doute (1)? »
(1) Hist. de Madagascar, 1. 1, p. 313.
La vérité m'oblige cependant d'ajouter que si les missionnaires ne purent, en 1845, s'établir à Saint- Augustin, la faute en revient surtout à un vaisseau accouru de Maurice pour semer le soupçon et la défiance dans l'esprit de ces populations ignorantes, et faire chasser les missionnaires. Vraisemblablement, ceux-ci n'auraient pas réussi; mais une fois de plus on constate la décision, bien arrêtée chez les protestants anglais, d'accepter et de favoriser tout à Madagascar, même la plus abjecte barbarie, plutôt que de laisser s'y établir la religion catholique ou l'influence de la France.
État actuel des Sakalaves*
L'ancien empire des Sakalaves, se partage aujourd'hui en quatre divisions autonomes, mais qui sont loin elles-mêmes de former des principautés unies, car elles se subdivisent parfois à l'infini. Ce sont les provinces du Boina, de YAmbongo, du Menabe et du Fierenana.
1° Le Boina, qui est la première et la plus importante de ces divisions, s'étend de la baie de Passandava jusqu'à celle de Baly. Il relève du gouvernement général de Majunga, dont l'autorité s'étend sur vingt- deux gouverneurs secondaires.
Le pays n'est guère peuplé que sur le bord de la mer et le long des fleuves, surtout de l'Ikopa et du Betsiloka, où les Hova ont établi deux lignes de postes, allant de Majunga vers Tananarive. Ce
sont, premièrement à gauche de l'Ikopa et en le redescendant : Kinajy, Ampotaka, Malatsy, Maevatanana, Amparihibe, Amberobe, à une quarantaine de kilomètres à l'Ouest de Maevatanana, et Mahabo ; puis, sur une seconde ligne à gauche du Betsiloka : Vohilena, Andramiantra, Tsarahafatra, Ambadiamontana, Antongodrahoja, Ankola, Trabonjy ou mieux Mahatombo, et Maraovay.
Le long de la mer, il y a encore quelques autres postes, en tout 26, dont les principaux sont Anorontsanga, le premier de tous, centre militaire et douanier fondé par les Hova en 1837, gros village de 250 cases seulement, mais point de relâche de l'annexe des Messageries Maritimes ; puis Ambodimadiro, au Sud de la baie de Passandava, Andranamolaza et Befandriana à l'intérieur.
Dans tout le Boina, il y a peut-être dix ou vingt rois ou reines différents, dont les deux plus connus sont Tsiarasy, qui règne au Sud de la baie de Passandava -sous le contrôle du gouverneur d'Anorontsanga, et s'en va de temps à autre en grande pompe à Nosy-Be, où ses anciens sujets continuent à lui payer tribut; puis la reine Binao, dans la presqu'île de Bavatoby.
Ces rois ou ces reines commandent à leur tour à des chefs, qui leur obéissent suivant le grade ou les faveurs qu'ils reçoivent. Ceux qui ont une réelle influence ont été faits Andriamaventy ou juges, par les Hova qui, de la sorte, peuvent toujours se faire obéir et faire exécuter leurs ordres. Ces juges remplissent les fonctions qui, dans nos villages,
sont dévolues aux maires et aux magistrats, et lorsqu'il existe un chef hova, ils l'assistent clans les kabary et dans les jugements.
L'autorité hova, va en diminuant, à mesure que l'on s'éloigne du Nord, et elle est absolument nulle au Sud de la baie de Bombetoka. Ainsi la reine Anerana, sujette des Hova au Nord de Bombetoka se refuse absolument à reconnaître leur autorité au Sud de cette même baie.
Il est difficile d'évaluer la population de ces diverses contrées.
Pendant cinq mois de l'année, vers le Nord, les habitants quittent leurs villages pour aller dans l'intérieur protéger leur riz contre les déprédations des sangliers, faire la récolte et planter pour la saison nouvelle. Cependant les villages paraissent peu nombreux et peu peuplés ; certaines parties sont exclusivement habitées par des nègres de la côte de Mozambique, transportés à Madagascar comme esclaves et devenus libres dans la suite ; on les nomme Macquois; ils résident surtout dans la baie de Bavatoby. Ailleurs, à Andranomalaza par exemple, ce sont les Indiens qui paraissent dominer; enfin partout on trouve quelques Comoriens, et quelques Anjouanais, ainsi que des traitants arabes de Mozambique ou de Zanzibar qui vont à Baly par exemple, surtout pour la traite des esclaves.
Majunga, de son vrai nom Mojanga, à l'embouchure du Betsiboka, est la ville la plus importante de toute la région. Elle comprend une
cinquantaine de constructions en pierre, édifiées dans le style arabe; et un grand nombre de paillottes. Elle compte un peu plus de 11.000 individus qui se décomposeraient de la façon suivante :
Sakalaves 6.200
Antalotsy 1.200
Hova • 1.800
Macquois i . 900
2° VAmbongo, qui fait suite au Boina, s'étend depuis la baie de Baly jusqu'au Sud de Maintirano. Sa pointe extrême à l'Ouest est le cap Saint- André, au delà duquel, les côtes de Madagascar se dirigent nettement vers le Sud.
Il comprend les États du Milanza, du Mara et du Mailaka qui sont entièrement indépendants des Hova. Ceux-ci ont voulu les conquérir vers 1835 ; ils ne sont parvenus qu'à les mettre au pillage. Les Sakalaves fuyaient partout devant les envahisseurs qui, peu habitués au pays, ne tardèrent pas à être décimés par les fièvres et durent rentrer dans Flmerina. A la suite de plusieurs expéditions malheureuses, ils renoncèrent à s'établir dans l'Ambongo qui, pour être demeuré libre, n'en est du reste, ni plus riche ni mieux administré.
Maintirano est un grand village arabe-indien de 380 cases et 35 maisons en terre, avec un port d'accès difficile et dangereux, et une trentaine de boutres pour le desservir.
Quoique soumise nominalement à la reine Bi-
biasy, cette ville dépend en réalité d'un chef indigène perpétuellement ivre, nommé Alidy, qui a monopolisé le commerce du port et acquis une certaine richesse ; beaucoup de chefs de l'intérieur tremblent devant lui. Il a planté devant sa porte un grand mât où flotte un pavillon rouge, le pavillon de Zanzibar. — Son second, un certain Abder-Rhaman, arabe et musulman, est le premier marchand d'esclaves de toute la côte.
Maintirano doit son importance relative à la ville hova d'Ankavandro, située à plusieurs journées de marche dans l'intérieur et qui lui sert d'entrepôt. Les marchandises, d'ailleurs peu nombreuses, à destination de cette ville, débarquent à Maintirano, où viennent les prendre des marchands indiens, car les Hova eux-mêmes n'ont pas accès dans cette ville.
3° La province sakalave du Menabe qui comprend environ deux cent milles de côtes, s'étend de Tondrolo à l'embouchure du Mangoky. Une partie appartient aux Hova; l'autre partie est encore indépendante. La petite rivière d'Andranomena les sépare l'une de l'autre.
Le Menabe indépendant fait directement suite à l'Ambongo. Il obéit au roi Tohera et à son frère Angareza, qui habitent tous deux sur le fleuve Tsiribihina, et ne sont guère que des chefs de bandes.
Aucun des villages côtiers de ce pays n'a d'importance ni n'est susceptible d'en prendre; les habitants ne veulent pas travailler et ne se li-
vrent à aucun commerce. Le pillage leur suffit.
Le Menabe hova appartient à la reine Rasaotra, qui règne depuis 1868, et réside dans le fort hova de Mahabo. Elle est entourée de certains égards, et quand elle sort, une escorte d'honneur l'accompagne. Aux yeux des Sakalaves, elle paraît indépendante; cette illusion suffit aux Hova qui ont la réalité du pouvoir et administrent ses États.
Les principaux ports da Menabe sont :
Ambata, le poste douanier le plus avancé vers le Nord ;
Morondava, à l'embouchure de la rivière du même nom, où il y a plusieurs commerçants européens et où faisait escale le bateau des Messageries Maritimes ;
Lovobe, petit port sur, mais commercialement déchu ;
Belo, gros village d'environ 300 cases, où l'on construit en assez grande quantité les chaloupes et les goélettes;
Enfin Ranoplatsy, bien déchu aujourd'hui, quoique à proximité d'une riche saline.
Dans l'intérieur se succèdent plusieurs postes assez éloignés les uns des autres, qui vont rejoindre le centre de File, comme les postes du Boina assurent les communications entre l'Imerina et la côte. Les principaux sont : Andakabe, non loin de la mer, dans une plaine fertile, boisée et bien cultivée; Mahabo chef-lieu du gouverneur général du Manabe; Malaimbandy et Tremo sur une même ligne vers l'Ankaratra et Tananarive ;
Manandaza, Ankavandra et Tsiroanomandidy plus au Nord; Manja, Modongy et Ikalamavony sur la route de Fiauarantsoa.
On peut appliquer à ces postes les mômes observations qu'à ceux du Boina : en dehors du territoire très limité où s'exerce leur action, les Sakalaves continuent à jouir d'une indépendance presque absolue.
i° Le Fierenana est en très grande partie indépendant; les Hova n'en possèdent que le Sud, depuis la petite rivière de Manombe jusqu'au village Mahafaly de Salar, de l'autre côté de la baie de Saint-Augustin.
La partie indépendante, comme tout le pays des Sakalaves, est divisée et subdivisée à l'infini; et ses nombreux rois, n'ont qu'un souci, piller et voler, ou bien arrêter les pirogues qui transportent les marchandises, et percevoir pour leur compte les droits de passage.
Le Fierenana a été le berceau des rois Sakalaves qui, au dix-septième siècle, ont successivement conquis le Menabe et le Boina. On y conserve encore pieusement leurs tombeaux et ceux de leurs successeurs, non loin de Tulear et sur les penchants des collines qui dominent la rivière de Saint-Augustin.
Il est à noter, au point de vue politique, que les Hova n'occupent la ville de Tulear et les localités voisines, Sarodrano, Saint-Augustin, Solar, Nosy-Ve qu'avec 500 hommes tout au plus. Aussi leur situation est-elle très précaire, et le gouver-
neur fait-il tous ses efforts pour nouer des relations avec Ihosy et le Sud du pays Betsileo, de la même façon qu'en ont agi les gouverneurs du Menabe et de Boina. Il est plein de sollicitude pour les Bara qui habitent l'arrière-pays, et il essaye, par des cadeaux habilement distribués, de les habituer à venir régulièrement échanger leurs marchandises à Tulear ou à Saint-Augustin. Jusqu'à ce jour il n'a pas complètement réussi; cependant les Bara commencent à arriver à la côte, et il n'est pas douteux que, si le temps lui était laissé, il n'arrivât à son tour à établir une nouvelle voie de communication, la troisième, entre l'intérieur de l'île et le littoral.