SAINTE-MARIE DE MADAGASCAR
Sainte-Marie appartient à la France depuis le 30 juillet 1740, où Bety, fille et héritière de Ratsimilao, dernier souverain de la côte Est, la céda en toute propriété à la France. Mais quatre ans plus tard, Gosse, l'agent du roi et de la compagnie des Indes fut surpris par un parti de Malgaches, mécontents de son administration et probablement de ses exactions, et massacré avec tous ses compagnons. Sa mort fut vengée, et Bety renouvela l'acte de cession en 1754.
Cependant rien de sérieux ne fut établi à Sainte -Marie, que nous finîmes par perdre, avec toutes nos autres possessions de Madagascar.
Réoccupée en 1821, elle nous a constamment appartenu depuis. Mais, soumise à toutes les vicissitudes et à tous les changements d'une administration sans but arrêté, elle n'a pas donné les résultats qu'on en pouvait attendre.
Rattachée d'abord à la Réunion (décret du 21 août 1825), puis àMayotte (dépêches du 19 décembre 1843, et du 3 décembre 1844, décret du 18 octobre 1853), placée de nouveau sous la dépendance de Bourbon (27 octobre 1876), elle a été récemment par deux décrets du 4 mai 1888 et du 1er juillet 1890, annexée administrativement à Diégo-Suarez.
A première vue, Sainte-Marie parait appelée à un grand avenir. Admirablement située, avec un port commode et sûr, à proximité de la grande terre, elle-même un berceau de verdure attrayant et charmant, elle semblerait devoir être à l'Est, ainsi que Nosy-Be au N.-O., un de ces ports qui commandent un pays et deviennent en même temps que la clef de leur possession , l'entrepôt de leurs richesses.
Il n'en sera jamais ainsi, car elle est trop au Nord et trop loin de Tamatave.
Sainte-Marie, le Nosy-Ibrahim ou ile d'Abraham de Flacourt, est orientée, du N.-N.-E. auS.-S.-O., tout comme la grande ile, dont elle n'est séparée que par un étroit chenal de 30 kilomètres au N. et
au Sud, de 7 kilomètres à peine dans sa partie la plus étroite en face de la célèbre Pointe à Larrée. Elle s'étend entre 16° W et 17° 8' latitude Sud, avec 55 kilomètres de longueur; entre 47° 32' et 47°45; longueur orientale,, sur une largeur moyenne de 3 kilomètres. Sa superficie est de 165 kilomètres ou 16,500 hectares, couverte de forêts au Nord, plus fertile au Sud.
Elle est entourée de trois côtés, au Sud, à l'Est et à l'Ouest, d'une ceinture de coraux appelés le Récif, qui, plus éloignés à l'Est, et se composant parfois de deux ou trois bancs, y rendent la navigation dangereuse. A l'Ouest, au contraire, en particulier au Sud de la Pointe à Larrée, les récifs sont tout près de la terre et accores, ce qui permet aux marins d'approcher de très près et de mouiller presque partout.
Le canal qui sépare Sainte-Marie de la grande terre est une rade continue, vaste, sûre et de bonne tenue. Il y a plusieurs bons mouillages, par exemple vers la pointe septentrionale de l'Ile, la baie de Lokensy qui peut recevoir les plus forts navires et renferme de l'eau douce en abondance, mais qui est trop ouverte aux vents du N. et du N.-E., et surtout Port-Louis au Sud de la Pointe à Larrée- sous le 17° de latitude Sud.
Le sol est de même nature que celui de Madagascar, comme aussi la faune et la flore, quoique évidemment elles soient moins riches. Le climat est très humide et malsain.
La population blanche, en y comprenant les
fonctionnaires, s'élève à une trentaine de personnes, et la population indigène à 7,500 âmes. Ce sont des Betsimisaraka, bien bâtis, doux, paisibles, vivant de riz qui vient en grande partie de la grande île, de manioc , d'ignames et de poissons très abondants sur leurs côtes. Très indolents et corrompus, ils sont aussi grands buveurs de betsabetsa, sorte de boisson alcoolique, composée de jus de canne, de riz fermenté et d'une écorce d'arbre qui lui donne une amertume très prononcée.
Presque l'unique culture de Sainte-Marie, est le giroflier, précisément parce qu'il demande fort peu de soins. On en cueille annuellement 35,000 kilos; et il serait facile d'en décupler la récolte, par de nouvelles plantations, et plus de soins à en recueillir les fruits, si on pouvait obtenir plus d'efforts de la part des habitants.
Le commerce de Sainte -Marie est assez restreint.
109,492 fr. 80 d'exportations ;
145,796 fr. 20 d'importations, consistant surtout en riz, boissons, fils et tissus, bœufs vivants. Beaucoup de ces marchandises sont du reste réexportées à Madagascar, par des boutres indigènes.
A un autre point de vue, il est peu d'endroits à Madagascar où l'on ait autant fait pour l'établissement de la religion chrétienne qu'à Sainte-Marie, et où l'on ait recueilli moins de fruits, souvent hélas! par la faute de l'administration française.
Ce fut en 1837 que M. Dalmond y prêcha Té-
vangile, deux siècles après les premiers essais transitoires et infructueux des PP. Lazaristes.
Sesefforts parurent d'abord couronnés de succès. En trois mois il instruisait et baptisait cent quatrevingts indigènes. Malheureusement, il dut partir. 11 y fit une dernière apparition en 1847, pour y contracter sa dernière maladie et y mourir, le 22 septembre de cette même année. Mais ce ne fut qu'au commencement de 1851 que par les efforts réunis, des Pères de la Compagnie de Jésus, seuls chargés désormais des petites îles, et du gouvernement de la France, représenté par le Ministre de la marine et des colonies d'alors, M. Ducos, que l'évangélisation de Sainte-Marie fut réellement entreprise, et lit bientôt concevoir les plus belles espérances.
Déjà, en 1864, quand le R. P. Lacomme fut chargé de la préfecture apostolique des Petites Iles, Sainte-Marie était en voie de transformation et en pleine prospérité. Mais voici qu'en 1868, M. Lagrange, dont les sages ordonnances avaient tant contribué à ce résultat, est remplacé par M. Blandinières qui, négligeant ou détruisant tout ce qu'avait fait son prédécesseur, ne s'occupa presque uniquement que de travaux et de réparations matérielles, quais, ports, magasins, etc., etc. et finit par conseiller à la France en 1878 d'abandonner Sainte-Marie qu'il n'avait pas su administrer.
Puis vinrent les décrets que l'on eut la folie d'appliquer même à Sainte-Marie, au risque de ne pas avoir un prêtre pour la desservir, ou tout au
plus de n'en avoir qu'un seul, vivant là, abandonné, sans secours, sans soutien, par intermittences. Si l'on avait continué l'oeuvre de M. Lagrange pendant ces vingt-six dernières années, Sainte-Marie aujourd'hui serait au contraire tout entière chrétienne, et vraisemblablement en pleine prospérité.
NOSY-BE.
<( Nosy-Be fait un heureux contraste avecMayotte. Elle a de l'eau en abondance et par conséquent de la verdure, des arbres et des fruits. La petite place d'Helville, qui en est le chef-lieu, est parfaitement tracée, bien plantée de beaux manguiers et commence à se bâtir... »
Telles sont les premières lignes que je consacrais à notre petite possession du Nord-Ouest de Madagascar, sur mon journal de voyage en 1891 ; telle aussi l'impression exacte qu'elle a laissé dans mon souvenir.
Nous devons Nosy-Be à l'amiral de Hell, alors Gouverneur de la Réunion, dont le coup d'œil de marin avait deviné dans cet îlot, une station navale de premier ordre. Un millier de Sakalaves s'y étaient réfugiés, en mai 1839, pour échapper à la tyrannie des Ho va. C'est avec eux que le 14 avril, 1840, le capitaine Passot, envoyé par l'amiral
dans cette intention, conclut un traité de protectorat qui, le 5 mars de l'année suivante , fut changé en prise de possession définitive.
Depuis cette époque Nosy-Be est toujours restée française ainsi que les deux petites îles voisines, Nosy Faly et Nosy Komba, et Nosy Mitsio, qui appartient au groupe des îles Minoa.
Nosy-Be, malgré son nom qui signifie « la grande île », n'est grande que comparativement aux îlots qui l'entourent. Un peu plus étendue cependant que Sainte-Marie, d'une forme et d'une configuration toute différente et qui rappelleraient plutôt File de la Réunion, elle a 22 kilomètres dans sa plus grande longueur et 15 kilomètres dans sa plus grande largeur, avec une superficie de 293 kilomètres carrés ou 29,300 hectares, dont 2360 seulement, c'est-à-dire moins d'un douzième, sont cultivés.
Elle occupe, par rapport à la côte Nord et Nord- Ouest de Madagascar, une situation analogue, mais meilleure, que celle de Sainte-Marie par rapport à la côte orientale, étant comme elle un point d'appui et une pierre d'attente vers la grande terre, tant que celle-ci ne nous appartient pas; devenant au contraire un poste avancé pour sa défense et un entrepôt naturel, aussitôt que Madagascar sera devenue une terre française.
Située au Nord de la splendide baie de Passandava, qu'elle ferme et abrite du côté de l'Océan, entre 13° 11' 15" et 13° 2V V5" latitude Sud, 4-5° 19' 10" et V6°0' V5" longitude Est, à 2V0 kilomètres
à l'Est de Mayotte, elle n'est séparée de la grande terre, c'est-à-dire du rivage oriental de la baie de Passandava, que par un détroit de 12 kilomètres de large, au milieu duquel, à 2 ou 3 kilomètres de son rivage, se dresse l'îlot ou pâté rocheux de Nosy-Komba. Sa forme est très irrégulière, ses côtes très découpées et la mer partout profonde.
Elle présente donc plusieurs bons mouillages dont le meilleur est, dans sa partie méridionale, la rade d'Hellville (13° 23' 16" latitude Sud, 45° 59' 44" longitude Est) où les bateaux des Messageries maritimes font escale deux fois par mois.
Nosy-Be est d'origine volcanique. Elle est couverte de montagnes et de vallées qui se changent parfois en plaines assez fertiles, et qu'arrosent une quantité de petits cours d'eau, dont le plus considérable est le Djabola qui se jette à la mer dans la rade d'Hellville.
Le climat de Nosy-Be est à peu près celui du Nord de Madagascar et meilleur que celui de Mayotte. Ce qu'on y remarque surtout, c'est la parfaite uniformité des saisons.
Le sol est fertile. Il produit du riz, du maïs, du manioc, des patates, des cannes à sucre sur plus d'un millier d'hectares, de la vanille, de l'indigo. En un mot, l'île se suffit à elle-même et elle est encore bien loin de donner tout ce qu'elle est susceptible de produire.
C'est la partie méridionale qui est la plus peuplée, surtout autour d'Hellville. La population est clairsemée vers le Nord. Il v a en tout 9540 habi-
LES POSSESSIONS FRANÇAISES. ïl'l
tants, dont 240 blancs, presque tous français :fonctionnaires, missionnaires, colons. Le resteest composé surtout de Sakalaves, venus delà grande terre ; de Macquois et de Cafres, comme travailleurs; d'Hindous et d'Arabes pour le petit commerce.
Hellville est une petite ville fondée en 1841 et ainsi appelée du nom de l'amiral de Hell. Elle a plus de 1000 habitants; elle est bien bâtie, bien tracée, bien plantée, avec un appontement pour le' déchargement des navires, une jetée, des magasins, une cale et des feux.
La rade est petite, mais bien abritée, bonne et sûre. Quelques travaux de défense en feraient un port militaire de grande valeur.
11 n'y a pas de droits de douane à Nosy-Be, seulement des droits sanitaires et de navigation et quelques taxes accessoires. Aussi est-elle devenue l'entrepôt du commerce de la côte Ouest et Nord- Ouest de Madagascar, avec qui elle est en constante communication, par des boutres arabes ou par d'innombrables petites pirogues à balanciers. Son commerce atteint le chiffre très élevé de 8,000,000 d'importation et d'exportation. Il est presque tout entier entre les mains des Hindous et des Arabes pour le détail, de maisons françaises et de deux, très puissantes maisons allemandes, pour le grand commerce. Plus de la moitié de ce commerce se fait sous pavillon français.
Jusqu'à l'acquisition de Diégo-Suarez, Nosy-Be formait un gouvernement indépendant, avec un gouverneur, un chef de service administratif et un
chef de service judiciaire ; un conseil d'administration composé de deux chefs de service et de deux notables choisis par les citoyens français résidant dans File; enfin un tribunal de première instance composé d'un seul juge et un greffier qui était en même temps notaire. Depuis on l'a rattachée à Diégo-Suarez. Ce fut peut-être une faute, car l'administration de Nosy-Be, par tradition, et aussi par la situation de l'île, a une influence sur les tribus de la côte N.-O. que n'aura jamais le gouverneur de Diego.
L'histoire de la mission catholique à Nose-By est la répétition de celle de Sainte-Marie. Commencée à peu près en même temps, avec les mêmes alternatives de succès et de revers, provenant à peu près des mêmes causes, ayant de plus à lutter contre l'infiltration arabe qui envahit tout à Nosy- Be et qui est favorisée parfois par une administration imprudente, elle était cependant parvenue à fonder des écoles et une chrétienté florissante à Hellville et divers autres petits postes secondaires. Confiée aux Pères de la Compagnie de Jésus, jusqu'en 1879, elle fut alors cédée, en même temps que Mayotte, aux Pères du Saint-Esprit, en sorte que là du moins, l'application des décrets ne vint pas jeter le trouble dans les esprits et arrêter l'œuvre commencée.
Mais que de mesquineries ineptes et de tracasseries indignes d'une administration sérieuse j'aurais à raconter, si je voulais dire toutes les entraves apportées par l'administration locale à
l'évangélisation de File ! Mieux vaut garder le silence.