‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 72 sur 94 · DIEGO-SUAREZ · texte numérisé non relu

DIEGO-SUAREZ

J'ai déjà parlé de la rade de Diégo-Suarez, je n'y reviendrai pas. Je ne dirai rien non plus de la population indigène. Ce sont des Antankara, qui ressemblent à tous ceux du Nord de Madagascar, si ce n'est qu'ils sont encore peut-être plus ivrognes, étant plus riches et ayant plus de facilité à se procurer du rhum. Mais je dois donner quelques détails sur la colonie elle-même, ses progrès et son avenir.

Limites.

Diégo-Suarez est une toute petite et très récente colonie française. Occupée pendant la guerre de 1883-1885 par ordre de l'amiral Miot, elle nous appartient définitivement depuis le traité du 17 décembre 1885, dont l'art. 15 est ainsi conçu :

« Toutefois le gouvernement de la République se réserve le droit d'occuper la baie de Diégo-Suarez et d'y faire des installations à sa convenance. »

C'était vague et la lettre explicative Miot-Patri-

monio qui fixait des limites précises n'ayant pas été reconnue à Paris, et aucune négociation à ce sujet ni à Tananarive, ni sur place , n'ayant pu aboutir, les limites de notre nouvelle possession ont été constamment reculées, non pas sans difficultés toutefois, ni, parfois, sans danger.

Telle qu'elle est actuellement, la colonie s'étend depuis le cap d'Ambre (11 57' 17°" lat. Sud) jusques au delà de la montagne du même nom, vers 12° 4-0', occupant ainsi toute la côte Ouest, pendant l'étendue de près d'un degré géographique. A partir de la montagne d'Ambre, en allant vers l'Est, la ligne, du reste incertaine, qui limite nos possessions, remonte notablement vers le Nord, laissant en dehors d'elle le fort hova d'Ambohimarina, situé par 12° 26' 20" latitude Sud, et même Antaramitarana,le dernierposte dédouane hova à la frontière Sud de notre colonie, par 12° 22' 50'. — Nos possessions n'ont guère que 25' de longueur sur la côte Ouest, à peine 50 kilomètres, leur plus grande largeur de l'Est à l'Ouest, étant de 55 kilomètres et leur superficie un peu inférieure à celle de Bourbon.

Le pays.

Le pays, très accidenté, comprend comme tout le reste de Madagascar, des montagnes, des gorges et des vallées. La montagne d'Ambre, qui n'est qu'à 35 kilomètres d'Antsirana et à 23 ou 24 du

Cul-de-sac Gallois, atteint par son sommet, le pic d'Antanantaza , 1360 mètres de hauteur, presque l'altitude de Tananarive.

Sur son flanc méridional, on a établi un sanatorium appelé à rendre de très grands services aux colons de Diégo-Suarez, car ils pourront y trouver comme les créoles de Bourbon à Salazie, sinon les mômes eaux, — il y a cependant des eaux ferrugineuses,— du moins une fraîcheur relative, un air excellent, et par suite, y refaire leurs forces épuisées.

Toute la colonie est admirablement arrosée. On n'y compte pas moins de quinze cours d'eau se jetant dans la rade , et dont les plus importants sont la rivière des Maques et celle des Caïmans, qui coulent du Sud au Nord. C'est cette dernière qui doit plus tard alimenter Antsirana.

La rade divise la colonie en deux parties : celle du Nord et celle du Sud. Celle du Nord est inculte , montagneuse, assez peu habitée. Il n'y a guère que quelques troupeaux. Celle du Sud, mieux arrosée, plus fertile, renferme des vallées très riches, surtout en rizières, en particulier la plaine d'Anamakia, entre la rivière des Maques et celle de la Main. C'est exclusivement de ce côté que s'est portée l'immigration.

Le climat est à peu près celui de Bourbon.

Population.

Il est très difficile, sinon impossible, de donner un chiffre exact à la population, blanche ou indigène, de la petite colonie.

Vers la fin de 1891, à l'occasion des bruits de guerre qui circulèrent à Madagascar, le gouverneur, M. Froger, fit faire le dénombrement des hommes en état de porter les armes. Il en trouva 2,300, ce qui supposerait peut-être de 12,000 à 15,000 habitants.

11 y avait en outre une garnison de 700 ou 800 hommes.

Ces chiffres sont plutôt trop élevés. Un témoin très bien informé, porte à environ 150, le nombre des familles de blancs établies dans la campagne, et à 200 ou 300, celles établies en ville.

La population indigène est moins nombreuse que la population blanche dans la ville, beaucoup plus dans la campagne. Cependant, il est facile de faire à une assez faible distance d'Antsirana , trois ou quatre heures de chemin sans rencontrer âme qui vive. Cette population est bien mélangée, car aux Antankara sont venus se joindre toutes sortes d'immigrants , les Betsimisaraka de Sainte-Marie, surtout pour être matelots ; des Antaimoro, venus du Sud-Est pour les travaux manuels, mais qui repartent aussitôt après avoir amassé quelque argent; des Hova, des Sakalaves,

des Mozambique^ et surtout des Arabes des Comores et des Indiens de Bombay qui monopolisent déjà tout le petit commerce, et pervertissent la population indigène.

La ville.

Avant la venue des Français, la ville d'Antsirana se composait de quelques misérables cases. Aujourd'hui, c'est une agglomération de 4,000 à 5,000 habitants.

Aussitôt après l'occupation en effet, accoururent des marchands de toutes sortes, de Maurice, de Bourbon, de Tamatave et plus tard de France.

Des maraîchers les suivirent bientôt, puis des industriels, des ouvriers, et tous ensemble, avec les diverses administrations et l'armée, forment une véritable petite ville.

Au commencement, les constructions se firent à la hâte, avec un bois qui arrivait tout préparé de Norwège, ou même avec des falafa ou nervures des feuilles de ravinala, et furent recouvertes de tôle. C'était l'ordre du gouverneur qui pensait éviter ainsi les incendies. C'était peut-être prudent, mais sûrement -c'était intolérable, la chaleur rendant inhabitables ces maisons, depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir.

Depuis trois ou quatre ans, on commence à bâtir en pierre , et ce n'est pas difficile, car la pierre se trouve sur place, à profondeur de bêche, par petits

tas qu'il suffit de découvrir ; et elle n'est pas chère, car un bon moellon dégrossi ne coûte couramment que 0,05 centimes.

L'Église renversée par le dernier cyclone , n'était qu'un hangar provisoire , couvert de tôle et n'ayant pour parquet que la terre battue. Les marins russes, qui la visitèrent, ne cachèrent pas leur surprise. Autrefois on eût commencé par l'église, et c'est autour de l'église que les colons auraient établi leurs cases d'abord, leurs maisons ensuite. Autrefois, on n'avait pas toujours tort!

C'est en 1891 que je visitais Antsirana. Mes compagnons furent surpris de ne pas la trouver plus avancée. Je fus surpris, au contraire, de voir qu'on avait déjà tant fait.

Les maisons et les cases s'amoncelaient autour de la baie, — une jetée était en construction pour le débarquement des navires — les rues étaient tracées, quelques-unes déjà bordées de cases ou de maisons, — un pont avait été jeté sur un petit torrent, — la gendarmerie était en construction, — la caserne, l'hôtel du gouverneur, celui du commandant de la garnison, achevés.

Depuis, il paraît qu'Antsirana est méconnaissable, tellement on a fait de progrès.

Cependant deux grands projets ne sont toujours qu'à l'étude : le bassin de radoub dont j'ai déjà parlé et une conduite d'eau.

Antsirana, en effet, n'a pas d'eau , excepté deux ou trois sources qui évidemment ne peuvent lui suffire, et il faut qu'une chaloupe à vapeur aille

eu chercher, chaque jour, de l'autre côté de la rade, à Diego.

Quelques routes ont été amorcées, pour relier les divers camps entre eux d'abord, ensuite à travers les rizières d'Anamakia, vers Angonka et Ambararatra, dans la direction de l'Ouest.

Colonisation.

Il y aura bientôt trois ans M. de Mahy fit voter 10Q,000 francs pour aider à la colonisation de Madagascar, et cette somme fut en grande partie consacrée à Diégo-Suarez. Ce n'étaient pas les premiers fonds dépensés dans ce but; mais dès ce moment, on mit à la disposition de tout colon, venant de France :

1° Le passage gratuit;

2° Quelques hectares de terrain, une maison, et les instruments de travail nécessaires ;

3° La nourriture, c'est-à-dire des rations de pain, de vin, de viande et de café, pendant 10 mois.

Il serait peut-être instructif de se rendre compte des résultats de ce premier essai.

Dans l'ensemble, ils sont plutôt mauvais.

Des quatre colons arrivés en 1891, un seul a réussi. Il est maintenant à la montagne d'Ambre, possesseur d'une belle propriété, fertile et bien arrosée; mais les trois autres ont dû repartir.

Ceux qui vinrent ensuite partagèrent à peu

près le même sort, ainsi que ceux des soldats qui, leur service fini, voulurent rester dans la colonie. L'un d'eux cependant, dont on a souvent parlé, Nicolas, fait exception. Il se trouve aujourd'hui à la tête d'une fortune de 300,000 francs.

Le principal centre de la colonisation a été la montagne d'Ambre. Il y a encore un autre village de colons français sur la rivière Sakarany, à cinq heures d'Antsirana, et deux heures en deçà de la montagne d'Ambre. Mais là non plus, il n'y a pas grande prospérité. Les nouveaux colons en effet, ou bien ne sont pas des travailleurs sérieux, ou bien ne peuvent résister au climat — l'un d'eux avait soixante ans! — Mais ce qui les perd surtout, ce sont les excès dont ils ne savent se garder.

Les créoles sembleraient tout indiqués pour peupler et cultiver notre colonie. Ils sont déjà acclimatés, et s'ils étaient travailleurs, sobres et sérieux, « on n'aurait qu'à laisser faire, suivant ce qu'écrivait quelqu'un parfaitement placé pour les voir et les observer, et à pourvoir aux premiers besoins des immigrants qui vont naturellement de Bourbon à Diégo-Suarez... Que chaque cultivateur soit assuré de trouver en débarquant, continue le même observateur, une concession de terre et un abri; qu'une chapelle et une école s'élèvent au centre des villages; qu'une route relie chaque groupe au port; qu'une bonne canalisation assure partout la distribution d'une eau saine et abondante, et en peu d'années Diégo-Suarez

pourra paraître un autre Bourbon; car, il ne faut pas l'oublier, la terre sitôt qu'elle est arrosée, se couvre d'une végétation luxuriante dès les premières pluies de décembre. »

En réalité, jusqu'ici, on n'a fait que de la petite culture, des rizières chez les Malgaches, un peu de maïs pour les chevaux, et de la maraicherie, chez les colons blancs, pour l'alimentation d'xVntsirana. Malgré tout, la campagne se peuple peu à peu.

Industrie.

La pénurie de capitaux explique également le peu de développement de l'industrie. On parle de salines à créer, et des compagnies seraient en voie de formation pour les exploiter; mais ce ne sont encore que des projets. Une grande usine d'endaubement avait été commencée en 1890 par la Compagnie de la graineterie française. Elle voulut faire énorme. Plus de G millions furent engloutis dans des bâtiments qui couvraient un hectare de terrain et furent à peine achevés en 189*2; un Decauville de 8 kilomètres relie l'exploitation à la rivière des Maques, à une heure de la rade, et en fait ainsi une dépendance d'Antsirana ; 1200 à 1500 ouvriers, créoles, Français, Malgaches, y furent dès lors employés, et on abattit parfois jusqu'à 250 bœufs par jour. Ce pouvait être une entreprise prospère. Par suite de malversations,

de mauvaise organisation, de manque d'hommes de métier, peut-être de manque de débouchés, elle aboutit à une faillite, et je crois qu'une compagnie anglaise a succédé à la graineterie...

Commerce.

Le commerce consiste surtout en importation. Il faut en effet presque tout faire venir du dehors, de France surtout, vin, farine, café, habits, chaussures, etc. De même les bois, les fers, les outils et instruments, en un mot tout ce qu'il faut à des Européens pour vivre, sauf la viande, le riz et les légumes.

Quant à l'exportation, elle est presque nulle; les boîtes de conserve de la société d'endaubement avant sa chute, et un peu de caoutchouc. C'était tout.

Service religieux.

Tout est encore à organiser au point de vue religieux. Pendant la guerre, c'était l'aumônier de la flotte qui descendait parfois à terre pour voir les malades et leur administrer les derniers sacrements. Après le traité, en 1886, un jeune prêtre, M. Méar, y fut envoyé comme aumônier de l'hôpital militaire. Il y resta seul pendant trois ans, demeurant au cap Diego, et obligé de desservir en

même temps, la ville naissante d'Antsirana de l'autre côté de la rade. Il n'avait pas de chapelle, et ce furent précisément les difficultés qu'il rencontra quand il voulut en bâtir une, qui le découragèrent et lui firent demander son changement. Mais voici qu'enfin, après plusieurs tâtonnements, arrivait comme curé d'Antsirana, le 3 novembre 1800, l'ancien curé archiprètre de la cathédrale de Saint-Denis, M. l'abbé Murât, un homme de zèle, de dévouement, de valeur, que des circonstances, que j'appellerais volontiers providentielles, pouvaient seules rendre libre et envoyer à Diégo- Suarez. C'est lui qui est le vrai fondateur de la mission. 11 trouva tout à faire, et il a réalisé déjà tout ce qu'il était humainement possible d'espérer. Il a bâti l'école des sœurs; il a pu les voir s'établir à l'hôpital; il a obtenu un très bel emplacement pour sa future église et ses écoles ; bref, il a mis là toute sa fortune, tout son temps, tout son cœur! Un instant on a voulu le créer Vicaire, tout au moins, Préfet Apostolique de Diégo-Suarez. Des difficultés diplomatiques seules ont pu empêcher ces négociations d'aboutir. Elles s'aplaniront, et jamais meilleur choix n'aura été fait.

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