‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 90 sur 94 · MISSION CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

MISSION CATHOLIQUE

L'avenir est donc à la Mission Catholique à Madagascar.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter les origines

de cette mission. Mais on ne saura jamais tout ce que les Pères Jésuites de Toulouse ont souffert et tenté pour pénétrer dans la grande île, depuis 18 Vi, époque à laquelle ils en acceptèrent la charge , jusqu'au commencement du règne de Radama I". en 1861. àVrYà II

En 1855, ces trois grands Français qui, en même temps étaient trois grands chrétiens , MM. Laborde, Lambert, et Delastelle, trouvaient moyen de faire monter le Père Finaz , déguisé en savant, à Tananarive, auprès de la sanglante Ranavalona I. Et là, devenu pianiste, lançant un aérostat, construisant un télégraphe, préparant une merveilleuse poudre de guerre, l'intrépide missionnaire restait seul , isolé de ses frères , sans secours, et sans consolation, en danger, à tout instant, d'être découvert et inévitablement perdu.

Deux années plus tard, le Dr, plus tard sénateur de la Réunion , Milhet-Fontarabie , appelé pour faire l'opération de la rhynoplastie au frère du favori et tout-puissant premier ministre de Ranavalona I , le cruel Rainijohary, lui amenait en qualité d'aides-chirurgien , deux de ses frères, les pères Weber et Jouen; et le premier parvenait à rester avec lui jusqu'à l'année 1857, où tous les Européens furent chassés de l'Imerina.

On a admiré Tannée dernière et avec raison l'intrépide colonel de Reylié allant, au péril de sa vie , relever la future route du corps expéditionnaire de Majunga à Tananarive, et plus tard, pendant la discussion même des crédits, d'autres

officiers français achevant cette étude. Les pères Finaz et Weber étaient-ils moins braves et moins héroïques, eux dont un simple accident ou la plus petite imprudence eussent été la condamnation irrévocable?

Ils durent partir enfin, mais au moins avaientils reconnu le pays, étudié le terrain, appris la langue, observé les mœurs et les coutumes, et cette expérience première devait leur être plus tard de la plus grande utilité. De même les indigènes avaient appris à les voir, à les entendre, à les apprécier, et ils n'auront aucune peine à retourner auprès d'eux quand le pays leur sera enfin ouvert par Radama II en 1861.

Le premier acte de Radama II fut en effet de faire tomber toutes les barrières qui jusqu'ici éloignaient les étrangers de Madagascar, de rappeler toutes les sauvages ordonnances de sa mère, et en particulier de donner pleine et entière liberté à tous les missionnaires, d'instruire et de convertir son peuple. Sous son règne, plus ou moins favorisée par lui, la Mission Catholique se développa rapidement, et on pouvait concevoir les plus belles espérances pour son avenir, quand la mort de ce malheureux priuce provoqua une violente réaction.

C'était le triste temps pour notre influence à Madagascar.

Ratifié à Paris, le traité, conclu par M. Laborde avec Radama, était rejeté par son successeur, la reine Rasoherina ; la charte Lambert, cette splendide charte, le chef-d'œuvre de la diplomatie de

M. Laborde qui nous garantissait la possession exclusive de toutes les richesses de l'ile , était déchirée, et Napoléon III, au lieu d'agir et d'exiger la fidèle exécution des traités, louvoyait et s'arrêtait à de tristes demi-mesures, pires qu'un simple abandon. Découragé, M. Laborde donna sa démission de consul, et le parti anglais, mené par Ellis et Packenham, triompha sur toute la ligne.

Une seule force leur résista, et sauva là-bas les épaves de notre influence, empêcha notre nom d'être à jamais oublié et continua à faire aimer la France : la Mission Catholique ! Oui, c'est là un fait que l'on ne doit pas oublier, et qu'il est bon de redire, surtout maintenant que l'heure des réparations semble toute proche : avec et après M. Laborde, c'est à la Mission Catholique que nous devons de n'avoir pas perdu Madagascar. Méprisée, tracassée de toutes les manières par le gouvernement hova, qui, au fond ne voulait cependant pas la détruire, afin de se réserver à l'occasion un point d'appui contre l'ambition anglaise , elle continua néanmoins, à sa manière, l'œuvre de M. Laborde en luttant, en se dévouant, en souffrant, et en gagnant peu à peu du terrain.

La France ne songea guère à elle et ne lui prodigua ni ses secours, ni ses encouragements. Si elle inséra une clause en sa faveur dans les traités de 1868, elle n'en surveilla jamais l'observation; si M. Laborde, qui avait repris les soins du Consulat après le départ de M. Garnier, lui fut toujours généreusement dévoué, sa voix ne trouvait aucun

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écho aux Tuileries ; si Napoléon III lui accorda en faveur de ses écoles un faible secours de 20,000 fr., cette allocation fut diminuée de moitié en 1871 , puis totalement supprimée en 1872, en des termes qui ressemblaient à une abdication.

Enfin , pendant les terribles années qui s'écoulèrent depuis 1878 jusqu'à la guerre en 1883, les tracasseries à propos de ses écoles, afin d'arriver à lui enlever ses enfants, allèrent jusqu'à la persécution , jusqu'à l'emprisonnement , jusqu'aux coups , surtout dans l'Ankaratra et le Betsileo , là où étaient établis lesNorwégiens.

Malgré tout, la mission catholique avait prospéré, et dans l'espace de vingt ans, fait de remarquables progrès :

80,000 chrétiens disséminés dans ses deux centres principaux de Tananarive et de Fianarantsoa ;

20,000 élèves répartis dans une multitude d'écoles, 530 instituteurs ou institutrices, plus de 250 postes;

Une imprimerie pour ses livres et une petite revue hebdomadaire le Resaka ou « Conversation », afin de faire connaître et défendre ses œuvres.

C'étaient sûrement de beaux résultats.

L'exil des Pères, pendant les trois années que dura la guerre , arrêta cet essor ; mais les catholiques restèrent fidèles.

Depuis, sous l'administration de Mgr Cazet, nommé précisément à cette époque Vicaire Apostolique de Madagascar, on a relevé les anciennes

ruines, repris les mêmes œuvres et donné à toutes une nouvelle impulsion.

Sans parler des dispensaires, des ateliers, des léproseries, des diverses écoles normales, un petit collège a été fondé à Ambohipo pour préparer des catéchistes et des interprètes , et donner aux enfants plus intelligents une éducation plus complète et plus soignée.

Un observatoire de tous points remarquable a été établi à Ambohidempono, et a déjà rendu les plus signalés services en centralisant et en publiant les diverses observations faites en un grand nombre de points.

Son directeur en a fixé les coordonnées précises, et pour arriver à en établir l'altitude , a relevé toute la route de Tananarive à Tamatave, nous donnant en même temps la première coupe exacte du chemin et la carte au 1/100.000 d'une large bande de terrain.

Un autre missionnaire , bien connu , le Père Koblet, qui avait déjà publié au 1/1.000.000 une carte de Madagascar récompensée de 3 médailles d'or, dont une à l'exposition universelle de 1889, reprenait ses triangulations et préparait une nouvelle carte de l'Imerina au 1/100.000 qu'il publie en ce moment, réduite de moitié, de concert avec M. Gràndidier. L'un et l'autre sont venus à Paris mettre au service du corps expéditionnaire , leurs travaux et leur connaissance du pays.

Enfin, auparavant, un troisième membre delà mission, un chercheur s'il en fut, le P. Callet,

rendait à l'histoire un service inappréciable en recueillant, de la bouche des anciens, le récit des temps passés, des usages et des traditions du pays, et en le consignant dans un ouvrage malgache en 3 vol. imprimé à la mission, et presque aussitôt à peu près complètement détruit par ordre du premier ministre, « parce qu'il aurait trop bien fait connaître Madagascar ».

Ce livre devrait être traduit et publié en français, car il renferme tout ce que Ton peut savoir sur le passé de Madagascar.

La Mission Catholique comprend en ce moment quatre centres principaux :

1° Tananarive et l'Imerina avec une trentaine de Pères. C'est le premier de tous et le plus important, le siège du Vicaire Apostolique et le centre des principales œuvres.

2° Fianarantsoa, le second en importance, avec à peine une quinzaine de Pères , une école de frères, une autre tenue par les sœurs, et une splendide église en pierres et briques qui rappelle la cathédrale de Tananarive , une léproserie et un commencement d'hôpital. Fondé seulement en 1871, traversé de mille tracasseries et difficultés, le centre de Fianarantsoa semble aujourd'hui en pleine prospérité. Et l'année dernière, quand se fit l'inscription pour les écoles, les catholiques seuls eurent plus d'enfants que toutes les sectes protestantes réunies.

3° Tamatave avec trois Pères, dont l'un s'occupe des divers postes de la côte, une école de garçons

PROTESTANTISME ET CATHOLICISME. 5l$7

dirigée par les frères des Écoles Chrétiennes et une école de filles sous la conduite des sœurs de Saint- Joseph de Cluny, et un hôpital en construction.

k° Fort-Dauphin fondé , il y a deux ans, par les Pères Ghenay cl Campenon, grâce à la généreuse initiative de M. Marshall, et qui promettait les plus concluants résultats quand la guerre est venue tout interrompre.

Voici du reste la statistique toute récente du personnel et des œuvres de la mission :

Missionnaires prêtres (dont un évêque) 51

— scolastiques (dont un Malgache) .... 4

Frères coadjuieurs pour les ateliers, l'imprimerie, etc 18

Frères des Écoles Chrétiennes à Tananarive, Fianarantsoa et Tamatave 16

Sœurs de Saint-Joseph de Cluny aux mêmes endroits 27

Personnel européen 110

Instituteurs et institutrices indigènes, plus de 700

Écoles normales 9

Collège 1

Élèves 26.730

Églises 83

Chapelles 277

Postes et stations 4t3

Catholiques ou adhérents 136.17"j

Imprimerie I

Observatoire 1

Léproseries 2

Dans le courant de l'année dernière, il y a eu :

Baptêmes d'adultes ' 1.197

Baptêmes d'enfants 2.887

Toutefois, il ne faut rien exagérer. Même parmi les catholiques, il y a bien des misères, et tous n'ont pas renoncé à toutes leurs pratiques superstitieuses. Il y a des tièdes parmi eux, des négligents, des indifférents, de grands pécheurs et aussi des apostats.

Cela tient à bien des causes, souvent locales, au manque de caractère , au milieu , aux mauvaises influences, etc.

Mais il y a aussi de beaux exemples de vertu et beaucoup de bien accompli.

La famille se fonde respectable et respectée, les enfants grandissent meilleurs et plus instruits; les sacrements sont fréquentés et les offices suivis; un idéal de vertu est donné auquel plusieurs s'efforcent de parvenir, et chez certains, la foi produit des fruits admirables de pureté, de dévouement , de sainteté. C'est que, outre la grâce divine qu'il ne faut jamais oublier quand il s'agit d'évangélisation, et qui ne peut être avec les apôtres d'une religion fausse , ne considérant les choses qu'humainement, il y a une grande différence entre les missionnaires catholiques et les missionnaires protestants.

Sans doute, la vie de ces derniers, les prenant dans l'ensemble, et négligeant tel ou tel exemple qui n'est qu'une exception, est moralement pure, et peut servir de modèle à ces pauvres Malgaches : ils ne manquent pas de tenue ordinairement et sont strictement honnêtes dans leurs affaires ; parmi eux , certains sont dévoués à leur œuvre et

y consacrent leur énergie et leurs talents ; ils sont bienfaisants aussi et aiment ordinairement à rendre service. Mais ils sont largement payés; on leur assure une situation honorable et bien supérieure à celle qu'ils auraient occupée dans leur pays; il leur faut de grandes et belles demeures, de larges jardins, une maison nombreuse , en un mot tout le confort européen ; ils sont tous mariés et ne se privent d'aucune des joies de la famille ; ils reviennent souvent, comme des employés ou des commerçants, passer quelque temps dans leur pays et « semblent ne songer à autre chose qu'à rentrer chez eux (1) ».

Le missionnaire catholique au contraire, « en règle générale, ne revient plus dans sa patrie (2) ». sa famille à lui, ce sont ses convertis et les enfants de son école; par amour pour eux, il se prive de toutes les commodités de la vie, ne recevant que ce qui lui est strictement nécessaire pour ne pas mourir de faim; logé à peu près comme l'un d'eux, toujours avec eux, au courant de tous leurs besoins, de leurs joies et de leurs peines; sans cesse à leur service, se donnant, se dépensant sans mesure, ne demandant jamais rien, ne pressurant pas les pauvres et n'imposant pas de corvée ; donnant au contraire tout ce qu'il a et tout ce qu'il peut obtenir, on voit clairement qu'il n'est là ni par intérêt, ni par plaisir, mais uniquement pour faire du bien. Et cela, alors môme qu'ils ne le

(1) Amiral sir Gore Jones.

(2) Idem.

comprennent pas, frappe les indigènes et donne au missionnaire une grande autorité.

Aussi ai-je bon espoir pour la mission catholique. Deux choses surtout lui manquent, et je le dirai ici clairement comme tout le reste : les hommes et l'argent. Ils ne sont pas 25 missionnaires valides en Imerina, et il en faudrait 250 tout de suite. Ils ne sont pas 50 pour toute l'île, et il en faudrait immédiatement 500. De même, le gouvernement français leur donne annuellement, sans aucune assurance pour l'avenir, 4-0,000 francs, arrachés par les instances du Père Caussèque. Or, il faudrait au moins ce que réclame M. Paul Leroy-Beaulieu dans un article fort remarquable de Y Économiste français (14 août 1893J -200,000 à 300,000 francs. Ce serait môme peu, comparé au budget des missions protestantes, peu inférieur dans son ensemble, sinon supérieur à 1,500,000 francs.

Je veux espérer que l'un et l'aulre arriveront, et, avec ces nouveaux ouvriers et ces nouvelles ressources, toutes les œuvres qui manquent encore à l'organisation et au plein développement de la mission catholique : hôpital, cours de médeciner ateliers de métiers, fermes modèles, etc., etc.

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