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CHAPITRE XXV

Si jamais problème ethnographique parut insoluble, c'est bien celui de l'origine des diverses tribus qui peuplent l'Ile de Madagascar. D'un côté en effet, on n'a aucun document écrit, rien que quelques traditions orales, vagues et confuses, contradictoires souvent, et sur lesquelles par conséquent on ne peut baser aucune conclusion sérieuse.

D'autre part, de quelque côté qu'on envisage la question, elle présente des difficultés à première vue insurmontables, et si je n'avais pour me guider les remarquables études de M. Grandidier, en particulier le savant mémoire qu'il lisait à la séance publique annuelle des cinq Académies, le 25 octobre 1886, sur « Madagascar et ses habitants », je n'aurais pas osé en entreprendre l'examen. Avec un tel guide, on craint moins de s'égarer; .et, le fit-on, ce ne sera pas au moins en aveugle et faute de consciencieux efforts et de patientes recherches.

Il y a cependant des choses certaines. Commençons par en prendre note.

Premièrement, il est bien certain qu'il n'y a pas

un peuple unique à Madagascar. Nous avons déjà noté au contraire la diversité et le mélange de races que l'on y remarque, en même temps que leurs différences de type, de figure, de couleur, de conformation.

De ces races, ou plutôt de ces traces de races, il y en a dont la présence à Madagascar est toute naturelle, et que l'on doit par avance s'attendre à y rencontrer : la race nègre africaine , par suite de l'importation des Cafres du Mozambique, comme esclaves, et de leur établissement dans le pays ; la race arabe et la race juive par suite des immigrations successives qui, au cours du moyen âge, ou peut-être à des époques plus reculées, ont peuplé la côte orientale de la grande ile, et de celles qui plus tard se sont établies vers le Nord- Ouest; enfin la race blanche européenne, résultat des divers essais de colonisation tentés, surtout par la France, à Madagascar, et des divers mélanges occasionnés par le commerce et les autres relations des Européens avec les Malgaches.

Ces traces donc du type blanc caucasique, du type sémitique, et du type nègre africain, il faut les éliminer et ne pas en tenir compte, quand on recherche les origines du peuple malgache.

Mais cela fait, le problème est loin d'être résolu. Il y a encore, en effet, une triple race à Madagascar :

1° Une race nègre bien différente de la race africaine, car elle n'a ni ses cheveux crépus, ni son front fuyant, ni son angle facial très aigu, et

ORIGINE l>KS MALGACHES. 551

elle lui parait bien supérieure, et bien plus intelligente ;

2° Une autre race de couleur cuivrée, forte et vigoureuse, qui se retrouve surtout vers le centre eteertaines parties occidentales de la Grande-Ile;

3° Enfin la race Hova que nous avons dit être d'origine malaise.

Comment ces trois races se sont-elles établies à Madagascar, et d'où viennent les deux premières?

Et d'abord, elles ne viennent pas de l'Afrique.

Nous l'avons dit, en traitant de la flore et de la faune de Madagascar, quoique cette île ait été réunie au Sud de l'Afrique à une époque très éloignée, alors que la distribution des terres dans l'hémisphère austral était toute différente de ce qu'elle est maintenant, elle en est séparée depuis si longtemps qu'elle a sa vie propre, ses espèces et ses genres particuliers, et qu'elle parait parfois se rapprocher davantage de l'Extrême-Orient que du continent africain. On ne peut donc rien conclure de son voisinage de l'Afrique. Et comme d'un autre côté, on ne retrouve rien sur le continent africain qui rappelle la race autochtone de Madagascar, aucune langue qui soit parente de sa langue, aucun ensemble de mœurs, de coutumes et de traditions qui reproduisent ses mœurs, ses coutumes et ses traditions, il faut dire que les habitants de Madagascar ne lui sont point venus du continent africain.

Mais alors d'où lui sont-ils venus?

Avant de répondre à cette question, remar-

quons que cette triple race qui peuple Madagascar a dû être réunie ailleurs qu'à Madagascar, qu'elle doit vraisemblablement venir d'un même pays où elle aurait pendant de longues années vécu côte à côte, parlant la même langue, ayant les mêmes usages et les mêmes mœurs.

Il n'y a en effet, — et c'est là un fait frappant au milieu de l'extrême variété qu'on y remarque, — qu'une seule langue à Madagascar, parlée et comprise partout, et par tous, avec très peu de mélanges , et sans traces bien visibles d'une langue étrangère qui se serait perdue dans une langue déjà existante, ou fondue avec elle. Or, cette langue unique, les Ho va qui sont les derniers venus et qui ont fini par conquérir la plus grande partie de l'île, ne l'ont point imposée aux vaincus : une langue ne s'impose pas ainsi; et de plus, il y a des tribus qui n'ont jamais eu de rapports avec les Hova et qui cependant .parlent leur langue. Ils ne la leur ont pas non plus empruntée, car dans ce cas, ils eussent eu auparavant un idiome propre, dont on retrouverait de nombreuses traces dans la langue actuelle. Quand les Normands envahirent l'Angleterre, quand les Romains s'emparèrent des Gaules, que de locutions étrangères ils y introduisirent ! Les Hova eussent fait la même chose. Or, il n'en est rien. Ils parlaient donc, avant d'aborder à Madagascar, la même langue que les habitants qu'ils y rencontrèrent. Donc ils venaient ou du même pays ou de pays très voisins.

Il y a plus. Quoique très différents de race ,

d'aptitude, de tendances, ils ont cependant , — nous avons pu le constater en étudiant les uns et les autres, — bien des points communs, bien des usages identiques, bien des pratiques semblables : même langue, mômes croyances; mêmes pratiques supertitieuses, même vénération pour leurs morts , même manière de porter leur deuil , de les pleurer, de les ensevelir, d'honorer leur mémoire ; et mille autres ressemblances dans la manière de se vêtir, de se nourrir, de combattre; dans la constitution de la famille , les mariages , la circoncision, les fêtes, l'état social, etc., etc., toutes choses qui nous forcent à conclure que les divers habitants de Madagascar — je parle des habitants primitifs — ne sont pas venus de points éloignés du globe, apportant chacun leurs usages, leurs mœurs, leurs croyances, leurs langues ; mais qu'au contraire, ils ont dû venir de la même contrée, ou tout au moins de contrées voisines où il y avait, non identité de race, — car ils appartiennent évidemment à plusieurs races — mais vie commune, avec un fond commun de coutumes, de pratiques, de mœurs, etc.

Or, ce pays où est-il?

A première vue, il semble qu'il ne puisse pas exister.

Il existe cependant, et c'est sa considération qui va nous donner la solution du problème.

Transportons-nous, à la suite de M. Grandidier et de M. de Quatrefages, dans cet amas d'iles et d'îlots épars au milieu du Grand Océan et que l'on

nomme la Polynésie, la Malaisie, etc. Nous y trouverons trois groupes de populations, tantôt fondues, tantôt juxtaposées, et qui correspondent précisément à la triple race que nous avons observée à Madagascar : « les Nègres, (Papouas ou Négritos,) qui sont les descendants des habitants primitifs de cet ensemble de terre ; — les Indonésiens et les Polynésiens , métis à des degrés divers d'Indiens, de Chinois et des Nègres précédents, qui habitent, les uns, certaines provinces de l'Indo-Chine et les grandes lies de la Malaisie, les autres, les petites lies de l'Océanie orientale; — enfin les Malais, qui sont de race jaune plus ou moins pure et qui, quoique les derniers venus, ont la prédominance sur toutes les côtes de l'archipel (1). »

Si donc c'est de là que sont venues les diverses tribus qui ont peuplé l'île de Madagascar, tout s'explique - et tout se comprend, aussi bien les ressemblances et les similitudes de langue , d'usages, de mœurs, de croyances qui existent entre elles, que les différences parfois assez tranchées qui les séparent, soit que ces différences existassent avant leur immigration , soit qu'elles ne se soient produites qu'après, par suite des longs espaces de temps qui ont pu séparer ces diverses immigrations, ou de la vie entièrement séparée que ces peuples ont menée après leur arrivée dans la grande île africaine.

(1) M. Grandidier, Mémoire de 1886, p. 10.

Ce serait déjà là une puissante raison en faveur de cette solution.

Mais avant d'aller plus loin, cette solution n'estelle pas physiquement impossible? Certainement non.

Nous l'avons vu en effet dans un chapitre précédent de cette étude; il semble suffisamment établi, et par la considération des mers qui l'entourent, c'est-à-dire par cette succession d'îles et de bancs qui s'étendent depuis Madagascar vers la direction de l'Est, et par l'étude comparée de sa faune et de sa flore qui présentent tant de points de contacts avec la flore et la faune de l'Extrême- Orient, que Madagascar était beaucoup plus grande autrefois qu'aujourd'hui, et que, si elle ne formait pas un continent unique avec le Sud de l'Afrique, Geylan , la Malaisie et les iles de la Sonde , tout au moins elle était reliée à ces dernières par un ensemble de terres, aujourd'hui disparues, mais séparées alors seulement par des détroits faciles à franchir.

Il n'y a donc aucune difficulté à admettre que des habitants des îles de la Sonde aient pu émigrer à Madagascar.

Que si l'on trouve une telle époque trop éloignée et trop perdue dans le passé, et si l'on veut que la grande île africaine ait été peuplée à une époque plus récente, depuis même qu'elle est réduite à ses dimensions actuelles et que de vastes étendues océaniques la séparent de la Malaisie, nous n'aurions pas encore le droit de nier la possibi-

lité d'un tel exode, même à cause des moyens primitifs de navigation dont disposent ces peuples.

Qui ne sait en effet leur hardiesse à franchir de grandes distances? Les Betsimisaraka n'allaientils pas autrefois, sur leurs petites pirogues, pirater aux Comores? Les Arabes ne franchissent-ils" pas aujourd'hui, sur leurs chalands ouverts, le canal de Mozambique , et ne se rendent-ils pas de Diego à Zanzibar? Qu'est-ce qui empêche enfin de supposer que le fort courant équatorial, ou une tempête, ou toute autre cause, auraient pu jeter une de ces flotilles sur la côte de Madagascar, exactement comme le grand Laborde y fut jeté par un naufrage en 1830?

Cet exode donc des îles de la Sonde à Madagascar est 1° possible, et 2° il explique admirablement toutes les difficultés ethnographiques que présente l'étude des populations malgaches. Ce serait déjà une très forte présomption en faveur de son existence.

Mais nous avons mieux que cela, c'est-à-dire les ressemblances frappantes qui existent entre la langue, les coutumes, les pratiques malgaches et celles des populations de ces archipels.

J'y ai déjà fait allusion bien souvent dans le cours de ce travail, en particulier en parlant des funérailles, et j'ai noté alors les rapports vraiment remarquables qu'il y a entre eux pour le deuil, les rites funéraires, le désir excessif d'être enterré au tombeau de famille, la crainte des cadavres et des tombeaux, l'habitude de ne procéder à leur

ensevelissement définitif que longtemps après la mort, la nécessité de se purifier après avoir participé à un enterrement, l'interdiction de prononcer le nom d'un chef mort, etc., etc.

Mais ces ressemblances ne sont pas les seules.

Tous ces peuples ont des institutions sociales analogues, divisés qu'ils sont en petites tribus soumises à un vrai régime féodal, où les classes sont rigoureusement séparées et où les chefs exercent un pouvoir absolu, souvent tyrannique.

Leurs croyances religieuses assez obscures, sont aussi sensiblement les mêmes : à des idées élevées sur Dieu et sa toute-puissance, ils mêlent les superstitions les plus vulgaires. Leur culte est aussi très rudimentaire : ils n'ont1 ni idoles proprement dites, ni temples, ni prêtres, mais une foule de pratiques superstitieuses auxquelles ils sont inviolablement attachés, une foi absolue aux sortilèges et aux amulettes, et le jugement de Dieu ou épreuve par le poison.

On trouve la même analogie dans leur caractère naturellement doux et hospitalier, dans la facilité de leurs rapports avec les étrangers , dans la constitution de la famille , dans la situation indépendante et élevée qu'ils attribuent à la femme, dans la facilité et la corruption de leurs mœurs.

Les uns et les autres ont des choses fadij ou prohibées, auxquelles ils ne toucheront à aucun prix, dût-il leur en coûter la vie; des endroits où ils ne doivent jamais pénétrer; des maladies ou

des actes réputés impurs , qui les font excommunier de la communauté.

Ils ont également une disposition naturelle, ou, tout ou moins, un goût naturel très prononcé pour la musique, et un talent de parole remarquable ; ils emploient la lance à la guerre, à l'exclusion de l'arc et des flèches ; ils sont tenus de faire offrande à leurs chefs du quartier de derrière de tout animal tué par eux ; ils extraient le fer du minerai par les mêmes procédés, et ils ont, en particulier, le même soufflet de forge, formé de deux cylindres dans lesquels coût un piston, et que l'on ne retrouve nulle part en Afrique; ils ont les mêmes pirogues à balanciers, si simples à la fois et si commodes ; ils se tatouent les uns et les autres, quoique peut-être pour un but différent; leurs ustensiles de ménage , tels que les mortiers à piler le riz, les vases en bambou pour aller puiser de l'eau, les feuilles de bananiers qui servent de plats et de cuillers, les nattes, etc. ; leurs instruments de musique, comme le valiha, ont pour la plupart une forme identique. L'usage de la conque marine est partout réservé pour appeler la population aux armes ou pour célébrer les fêtes publiques ; les dettes ont chez eux un caractère sacré; les crocodiles sont l'objet d'une vénération particulière.

Il n'y a pas jusqu'à leur salut, très original et très curieux, qui ne se ressemble ; ils se frottent le nez l'un contre l'autre et se flairent mutuellement, comme pour unir l'air invisible qui s'exhale sans

cesse de leurs lèvres et est une émanation de leur Ame, pour mêler leurs Ames (1). Les esclaves ou les gens de peu se prosternent devant leur maître, prennent son pied et le posent sur leur nuque ; aussi les hommes libres ne supportent pas qu'on marche au-dessus de leur tête, en sorte que, comme le remarque M. Grandidier, « si un roi sakalave venait à Paris , ce n'est point à un entresol ou à un premier, c'est au grenier qu'il irait se loger ». Enfin ils ne se tiennent pas debout, mais ils doivent au contraire, en témoignage de respect, s'asseoir devant un supérieur.

N'y a-t-il pas là un ensemble de mœurs et d'habitudes propres à caractériser un groupe de populations et à en faire ressortir l'unité d'origine? Le doute n'est presque plus permis si, à tout cela on joint, non l'identité, mais une ressemblance frappante dans les deux langues malgache et malaise , toutes les deux riches en voyelles , très douces , d'une origine commune , et ayant une foule de termes, d'expressions, de formules et de tournures semblables. Seule cette ressemblance des langues, clairement remise en lumière par le Pèrede La Vaissière dans un appendice au livre du Père Abinal, Vingt am à Madagascar, suffirait à baser une conclusion ; A plus forte raison quand elle vient après tant d'autres preuves.

Enfin, les études anthropologiques faites par

(1) Ce salut ne se pratique que clans l'intimité à Madagascar, mais il existe réellement (Grandidier).

M. Hamy, sur les ossements recueillis par M. Germinet dans l'Ilot Nosy Loapasana, à Diégo- Suarez, et envoyés au Muséum d'histoire naturelle, nous conduisent à la même conclusion.

Voici du reste la note de M. Grandidier à ce sujet :

« Il n'est pas sans intérêt, dit-il, de faire observer que le sujet, inhumé dans un cercueil semblable aux anciens sarcophages usités chez certaines tribus des Philippines, offre justement les caractères crâniologiques habituels aux Indonésiens. M. Hamy, qui en a pris les principales mesures, a constaté, en effet, que le crâne est très franchement brachycéphale (diam. ant. post. 168 millim., diam. trans. max. 14-3 : ind. ceph. 85, 1.)

Cette brachycéphalie exagérée ne saurait , suivant lui, être attribuée que pour une faible part, à l'âge du sujet, l'indice céphalique ne s'élevant jamais chez les jeunes nègres d'Afrique, qu'il a mesurés, au-dessus de 78. Cette brachycéphalie est d'ailleurs en rapport avec l'existence d'un méplat occipitopariétal, tel qu'on le rencontre si fréquemment sur les crânes de l'Archipel Indien. Le diamétral vertical est, en même temps, sensiblement inférieur au transverse , ce qui n'est pas habituel chez les nègres vrais.

Voici, au surplus, les principales mesures relevées par M. Hamy, sur le crâne du tombeau de Nosy Loapasana : cire, horiz. 496 millim.; diam. ant. port. 168; d. transe, max. 143; d. basil. bregm. 138; ind. céphal. 124; haut, face 76; orbite,

larg. 37, haut. 36; nez, long., 46, larg. 26.

Trois crânes d'adultes, recueillis en même temps et au même endroit par M. Germinet, donnent en moyenne les mesures suivantes : cire, horiz. 504 mm.; diam. ant. post. 176; diam. transv. max. 141; d. basil. bregm. 136; ind. ceph. 80,1;77,2;96,4; front, min. 100, max. 118; biorb. ext. 108; bizyg. 132; haut, face 90 ; orbite larg. 39, haut. 36; nez, long. 54, larg. 27 (1). »

Les Malgaches donc, pris dans leur ensemble, appartiennent à la race indonésienne et polynésienne, plus ou moins mélangée aux Papouaïs ou Négritos des îles de la Sonde.

Jusqu'ici je n'ai point parlé des Hova, car eux manifestement n'appartiennent pas à la même race, et descendent sûrement des Malais. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il existe précisément entre eux et les autres Malgaches, les mêmes différences de types, de mœurs et de langage , qu'entre les Malais et les Indonésiens. « Les Hova et les Malais sont en effet d'apparence plus débile , et leur type est franchement mongolique : ils ont un culte égal pour les ancêtres, mais leurs rites funéraires diffèrent en partie de ceux si caractéristiques des peuples d'origine indonésienne; ils ensevelissent rapidement après le décès, ils ne relèguent pas les tombeaux loin de leur vue, dans des endroits cachés, et ils ne craignent pas d'évoquer le souvenir des morts.

(1) Revue d'ethnographie, 1886, p. 216-217.

Ils ont la coutume de quitter leur nom dès qu'ils deviennent pères, pour prendre celui de leur enfant (Rainikoto, père deKoto, au lieu de Rasanjy). Leur langue, tout étant au fond la même, est moins nasale, plus complexe et plus savante. Enfin leurs institutions sociales sont plus fortes, et leurs États, généralement beaucoup plus puissants, sont régis par des chefs appartenant à une aristocratie héréditaire, qui peuvent bien prendre l'avis du peuple dans des conjonctures graves, mais toujours de manière que ce soit leur propre avis qui prévale (1) . »

Ces différences, loin d'offrir la moindre difficulté pour notre thèse, la corroborent au contraire , la confirment et lui donnent une nouvelle garantie de vérité. Car, ce que les Ho va ont de commun avec les autres Malgaches, ils le doivent précisément à ce qu'ils viennent du même pays; et ce qu'ils -ont de différent , à ce qu'ils appartiennent à une race distincte.

Et maintenant, en tenant compte de toutes ces données , voici peut-être ce que l'on pourrait dire sur la manière dont a été peuplée l'île de Madagascar :

1° Tout d'abord une race autochtone , venant des iles de la Sonde, et composée de quelques Négritos, davantage d'Indonésiens et de Polynésiens. C'est elle qui forme le fond de la population malgache. Trouva-t-elle des habitants quand

(1) Grandidier, l. cit., p. 19.

ORIGINE DES MALGACHES. 5<i:j

elle aborda dans File? N'en trouva-t-elle point? Nul ne saurait le dire. En tout cas, s'il y en avait, ils n'ont guère laissé de traces, et n'ont pas exercé une sérieuse influence sur les nouveaux venus, puisque ceux-ci ressemblent encore si complètement à leurs ancêtres de la Malaisie.

A quelle époque se fit cette immigration? Eutelle lieu en une seule fois, ou au contraire en plusieurs? Ce sont là des points auxquels il est également impossible de donner une réponse.

2° A cette première population, vinrent se joindre plus tard des Chinois qui, dès les temps les plus reculés, bien longtemps avant l'ère chrétienne, abordèrent au Sud et au Sud-Ouest de Madagascar, y fondèrent vraisemblablement des comptoirs, et, par des croisements multiples avec les naturels du pays, y laissèrent des traces incontestables de leur passage (1). Us n'eurent cependant que peu d'action sur les indigènes.

3° Après eux vinrent les Hova, on ne sait au juste à quelle époque, à une date relativement récente, il y atout au plus 1000 ou 1200 ans. Vraisemblablement, ils abordèrent au Sud-Est. Mal reçus des habitants de l'ile, persécutés par eux, ils se réfugièrent dans le centre du pays, au milieu des hauts plateaux déserts; et là, après de longs siècles d'anarchie, d'efforts, de luttes pour assurer leur indépendance et leur unité, ils prirent rapidement leur essor à la fin du siècle dernier et

(1) La Revue scientifique, 14 mai 1872, p. 1077.

au commencement de celui-ci, sousJa direction de deux hommes réellement remarquables, Andrianampoinimerina et son fils Radama, et ils devinrent les maîtres de la plus grande partie de File. k° Plus récemment , des Indiens et des Arabes abordèrent aussi à la côte Est de Madagascar et apprirent aux indigènes, en même temps que des arts utiles, une foule de superstitions : l'art de travailler le fer, l'usage de l'astrologie, du sikidy, des talismans, la circoncision, etc. Ce sont des Indiens que descendent les rois Maroseranana et Andrevola qui régnent à l'Ouest, ainsi que les chefs Vohitsa ou notables Mahafaly, Antifierenanaet Sakalaves. Il est probable, d'après Flacourt, qu'il y a eu deux immigrations successives d'Arabes à plusieurs siècles d'intervalles, Tune du Malabar, l'autre de la côte occidentale d'Afrique. Les premiers quittèrent peut-être la Mecque, lors des troubles religieux suscités par les prédications de Mahomet, abordèrent dans l'Inde, d'où ils se rendirent plus tard à Madagascar, entraînant avec eux des Indiens qui fondèrent également des principautés dans la grande île. C'est au moins ce qu'indique Flacourt, quand il parle si clairement desZafîraminy, ou fils de Raminy, mère de Mahomet (1). Ces Indiens établis d'abord dans le pays de Sakaleone (Saka vaincu) (2), en furent chassés

(1) Flacourt, p. 5.

(2) M. Grandidier a retrouvé dans ce district, au milieu de la jungle, un éléphant asiatique sculpté dans une roche tendre, ainsi que divers fragments de vases de pierre.

par de nouveaux immigrants (probablement la seconde invasion d'Arabes venus de la côte d'Afrique, les Antaimoro d'aujourd'hui), se partagèrent en deux, les uns s* établissant sous le nom d'Antaisaka, ou habitants du pays des Saka, sur les bords de la rivière de Mananara, près de Vangaindrano, où ils étaient du temps de Flacourt, et où ils sont encore aujourd'hui; les autres, traversant lîle dans toute sa largeur, arrivèrent à la côte occidentale, où ils ne tardèrent pas à dominer les peuplades encore sauvages de ces régions et fondèrent un empire qu'ils appelèrent de sa forme et du nom de leur ancienne patrie, Sakalava [lava, long) (1).

5° Nous croyons aussi que vers la même époque, ou auparavant, certaines tribus juives s'établirent à Madagascar, et mêlèrent leur influence à celle des Arabes. C'est encore le témoignage de Flacourt qui parle des Zafihibrahim, ou lignée d'Abraham, qui habitaient Sainte-Marie ou les rivages environnants, tenaient quelques coutumes du judaïsme et ne reconnaissaient point Mahomet; et ainsi s'expliquent facilement plusieurs usages, et la présence de plusieurs types, entièrement juifs, que l'on est supris de retrouver à Madagascar.

6° Vinrent ensuite les importations d'esclaves des côtes de Mozambique1, chaque année plus nombreuses; puis les marins, les marchands, les aventuriers européens , à partir du seizième siè-

(1) Revue scientifique, 16 mai 1872, p. 1085, 1080.

cle jusqu'à nos jours; les soldats de Flacourt, les créoles de Maurice et de Bourbon , des pirates au dix-huitième siècle, toute une suite de population blanche venant , malgré toutes les entraves et toutes les prohibitions , apporter son contingent à une population déjà si mélangée.

Et c'est ainsi, en tenant compte de tous ces éléments divers, qu'on arrive à comprendre cette population malgache, si mélangée et si curieuse ; une, par le fond, malgré ses diversités de race asiatique, mais ayant surtout subi jusqu'ici l'influence arabe ; réunissant en son sein tant de nationalités diverses, et bien digne d'habiter une terre que sa situation même destine à être un lieu de passage. Vienne enfin une autre influence, plus généreuse, plus bienfaisante, plus réellement civilisatrice, celle de la race française qui secoue son apathie, dissipe ses ténèbres, amoindrisse ses vices, et lui fasse produire tous les fruits que ses riches qualités naturelles sont capables de donner !

Pendant que ce livre s'achevait et s'imprimait, les événements se précipitaient à Madagascar. Déjà le canon a parlé, et, de nouveau, sa forte voix va retentir, plus puissante et plus solennelle, pour en finir avec une situation fausse, et établir enfin définitivement dans la grande Ile Africaine, notre autorité et notre influence.

Cette guerre était indispensable. Il n'y avait en effet rien à tirer du traité de 1885, et, pendant neuf ans, on avait assez essayé de tous les moyens pacifiques pour en comprendre clairement l'inutilité. Notre puissance à Tananarive était absolument nulle, notre position très précaire, et tout retard, toute hésitation auraient pu entraîner d'irréparables malheurs.

Il fallait donc de toute nécessité ou agir ou partir. Partir! quel est le Français qui aurait osé le proposer?

Ce n'est pas en effet quand son drapeau a été planté pendant près d'un siècle sur un territoire,

quand elle a sur ce pays les droits séculaires les mieux établis et reconnus par les autres puissances, quand surtout le sang de ses enfants y a coulé et a jalonné les montagnes ou les vallées de ces contrées, qu'une nation comme la France peut plier bagage et se retirer.

La guerre donc était nécessaire. J'ajoute qu'elle sera facile , et l'on sera surpris en France de la rapidité avec laquelle elle sera terminée.

Rompant en effet avec tous les errements du passé, reconnaissant la parfaite inutilité de bombarder quelques villages inoffensifs et d'occuper quelques points insalubres sur les côtes , on a pris enfin le parti qui s'imposait depuis un siècle et devant lequel on avait toujours reculé jusqu'ici, de marcher droit sur la capitale , et d'aller imposer la paix à Tananarive.

La nature du terrain et les immenses obstacles naturels, fleuves, forêts, montagnes, dont la route de Tamatave à Tananarive est couverte, avaient pu nous effrayer, tant que l'on ne connaissait pas assez un autre chemin de pénétration. Mais aujourd'hui que la route de l'Ouest a été relevée, et un plan de marche en avant dressé, qui évite les forêts et les pentes les plus abruptes , et traverse un pays découvert et très accessible, il n'y a qu'à marcher. Toutes les mesures sont prises; la guerre est préparée comme seule l'expédition d'Alger l'avait été , et le succès en est certain.

Elle coûtera cher; mais au moins, il n'y aura pas de surprises pénibles, comme au Tonkin; il

n'y aura pas de ces moments d'angoisses mortelles comme4 lorsque le général Dodds était sous Abomey, presque incapable d'aller en avant; et il ne sera pas besoin d'une seconde campagne. Le gouvernement semble avoir définitivement rompu avec la politique d'atermoiements et de demi-mesures, comme aussi avec le système des petits paquets. 11 n'y a qu'à l'en féliciter.

Mais après la guerre, que fera-t-on?

Une première conclusion domine toute controverse et s'impose à tout le monde. Il faut que Madagascar nous appartienne tout entière, et à l'exclusion de tout autre puissance étrangère. Ce qu'elle était depuis longtemps de droit, elle doit dès demain le devenir en fait : une partie intégrante de notre domaine national. C'est pour cela qu'on fait la guerre , et l'opinion ne comprendrait point une autre solution, à laquelle du reste personne ne songe.

Au reste, Madagascar en vaut la peine, et ce sera bientôt une de nos plus belles colonies, d'autant plus précieuse , qu'une fois conquise, nous la conserverons.

On peut s'en rapporter à l'Angleterre , pour la valeur d'un pays. Or, si Madagascar était si pauvre qu'on veut parfois le dire, aurait-elle, pendant quatre-vingts ans, consacré tant d'efforts, tant d'argent, tant de souplesse et de diplomatie, pour nous empêcher de nous y établir? Cette raison déjà pourrait nous suffire.

Mais nous connaissons l'île, et nous savons qu'elle est très riche en mines, mines d'or surtout, de cuivre, de plomb, de fer; très riche aussi en bois de toutes sortes extrêmement précieux ; nous savons aussi que dans les 2/3 de son étendue , le sol de cette île est fertile , qu'il peut donner tous les produits semi-tropicaux, et être cultivé, sur les plateaux, même par des mains européennes; surtout qu'il peut nourrir d'innombrables troupeaux. Il y a donc là, pour la colonisation et pour de vastes entreprises d'élevage et d'extraction de métaux , le plus magnifique avenir.

Ce qui est un danger aujourd'hui pour toutes les nations européennes, en même temps qu'un très grave embarras, c'est la superproduction de produits manufacturés ; et partout, en France comme en Angleterre ou en Allemagne , on cherche des débouchés pour les fabriques. Or, Madagascar nous en fournira un immense , qui grandira avec l'argent et les besoins introduits par la mise en œuvre des richesses naturelles du pays.

Enfin , et c'est le point de vue qui a le plus frappé nos hommes d'État , nous avons dans cette île un magnifique point d'appui pour nos navires, et , par lui, nous pourrons retrouver la part d'influence qui nous revient dans l'Océan Indien; sans lui, et surtout si l'Angleterre le possédait, nos vaisseaux ne pourraient pas en temps de guerre atteindre l'Indo-Chine, et nos possessions de l'Extrême-Orient seraient fatalement perdues. Il est certain en effet qu'en cas de guerre, par exemple

entre la France et l'Angleterre , la route de Suez serait aussitôt interceptée. Il ne resterait plus par conséquent que la route du Cap ; et il se pourrait bien alors que le « Spectator » approchât de la vérité , lorsqu'il écrit que « Les Français , une fois en possession de Madagascar, menaceraient notre route vers Natal et Zanzibar, et notre route de réserve vers les Indes; ils augmenteraient aussi énormément la difficulté de nos relations avec l'Afrique du Sud(l) .» Mais l'inverse est encore plus vrai. Les Anglais, une fois maîtres de Madagascar, nous chasseraient complètement de l'océan Indien.

Ce qui augmente encore la valeur de cette possession de Madagascar au point de vue naval, c'est que, même si nous étions complètement vaincus sur mer, que nos flottes fussent détruites, et que nous fussions chassés des petites lies de Bourbon, Mayotte, Nosy-Be, Sainte-Marie, que l'artillerie moderne pourrait bombarder de part en part, nous pourrions encore tenir dans la grande île, et en conserver la possession. « Une fois les Français en possession complète de Madagascar, écrit un voyageur anglais qui y a résidé longtemps et connaît parfaitement le pays, Thomas Wilkinson, de Madagascar qui est un petit continent long de mille milles et large de plusieurs centaines ; avec la sympathie des indigènes de leur côté, ni flottes, ni blocus, ni invasion ne pourrait les en chasser.

(1) The Speclator, 20 janvier 1894.

Avec des milliers de soldats indigènes, dont l'endurance est plus grande que celle de nos recrues indiennes, conduites par des officiers français, dans la contrée la plus inaccessible du monde par ses montagnes et ses ravins, avec des troupeaux, du riz et d'autres productions en abondance ; où presque chaque pas nous révèle une forteresse naturelle, dans une ile qui se suffit à elle-même, avec ses innombrables baies, rades et port naturels, d'où des croiseurs pourraient s'élancer pour détruire noire commerce, les Français ne pourraient être chassés... »

Et ils n'en seront jamais chassés.

Mais à quel régime soumettra-t-on cette nouvelle « terre française »? A celui de l'annexion et de ï administration directe, comme on l'a fait pour l'Algérie, ou à celui d'un simple protectorat , réel et effectif, comme celui que nous avons établi à Tunis?

C'est ce dernier parti qu'indiquait clairement M. Hanotaux à la tribune du Sénat, le 6 décembre 1894, lors de la discussion des crédits : « Nous allons à Madagascar, disait-il, pour y établir définitivement le système de protectorat » ; et un peu plus loin : « Il faut agir à Madagascar, comme nous l'avons fait à Tunis ».

C'est là aussi l'avis de tous ceux qui, depuis neuf ans, ont travaillé avec tant d'intelligence et de dévouement à Tananarive, à y asseoir notre influence d'abord ; et ensuite , quand ils eurent bien

constaté l'impossibilité d'y arriver pacifiquement , à étudier le pays, à nous le faire connaître, et à préparer l'avenir : MM. Le Myre de Vilers, Bompard , Larrouy, Ranchot, d'Anthoiïard, etc. C'est enfin ce que pensent également presque tous les membres du « Comité de Madagascar », réunion d'hommes de bonne volonté récemment constituée, afin d'aider par leurs études et leur action individuelle et sociale, à la mise en œuvre de ce nouveau et immense territoire.

Et il y a de grandes raisons à cela.

Sans vouloir en effet parler des complications extérieures, et des conséquences politiques que pourrait entraîner l'annexion de Madagascar, — car il ne faut pas oublier que l'accord franco-anglais de 1890 ne nous a reconnu à Madagascar que « le 'protectorat avec toutes ses conséquences », et que tout pas, fait par nous en dehors de ces limites, pourrait donner à l'Angleterre le prétexte, depuis longtemps cherché par elle, de s'établir définitivement sur les bords du Nil, — le système de protectorat, plus simple de soi, moins compliqué, et surtout moins coûteux que celui de l'annexion, parce qu'il réclame moins de fonctionnaires étrangers et se sert davantage des éléments indigènes, peut au fond, bien organisé et bien pratiqué, nous assurer les mêmes avantages et nous offrir la même sécurité.

Comment ensuite sera organisé ce protectorat? Quels en seront les éléments ? Quelles limites clonnera-t-on à son autorité? Quelles attributions

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seront les siennes? Autant de questions qu'il ne m'appartient pas de résoudre.

Quelques idées générales seulement :

1° Il faut que la France ait entre ses mains, par son Résident Général, la direction des affaires étrangères et le contrôle du gouvernement intérieur ;

2° Qu'un de ses ingénieurs soit chargé des travaux publics;

3° Que le Protectorat surveille et règle la perception des impôts et l'emploi des fonds publics ;

h° Que le droit de propriété, de vente et d'achat soit garanti à nos nationaux;

5° Que nos tribunaux connaissent le droit de toutes les questions intéressant les Étrangers, ainsi que des contestations qui pourraient intervenir entre les Français ou les Étrangers avec des sujets Malgaches.

6° Qu'il y ait auprès de chaque gouverneur de province, un vice-résident français, dépendant du Résident Général, et remplissant auprès de lui à peu près les mêmes fonctions d'inspiration et de contrôle, que le Résident Général lui-même, auprès du gouvernement central.

Ce sera très suffisant.

J'estime que, de cette manière, très peu de onctionnaires pourront suffire pendant de longues années, et, s'ils sont habiles et intègres, tenir complètement Madagascar.

Évidemment le Résident Général aura sous la

main mie forte escorte, entre 1,500 ou 2,000 hommes.

Il faudra aussi une petite garnison à Fianarantsoa, à Fort-Dauphin peut-être, et dans deux ou trois autres postes , mais le moins possible ; et ces garnisons, même celle deTananarive, pourront peu à peu encadrer un contingent indigène de plus en plus fort, qui diminuera d'autant le nombre des soldats français.

Cela ne sera pas fort coûteux , et pourra être supporté par les finances locales. Car on posera d'abord en principe que Madagascar doit se suffire par ses seules ressources, et que , sauf peutêtre pour des travaux de défense ou d'installation navale, qui, faits surtout en vue de nos intérêts, devront par suite être exécutés à nos frais, elle ne devra compter ni sur les avances d'argent, ni à plus forte raison sur les allocations du gouvernement de la métropole. Je suis convaincu que cela est possible.

Pour tout le reste, il faudra autant que possible garder ce qui existe, l'améliorer, le corriger, le modifier en partie , mais lentement et avec beaucoup de tact — et laisser faire le temps.

On conservera l'institution actuelle delà royauté, à peiuprès telle qu'elle est aujourd'hui; on gardera aussi la même division administrative , et les mêmes cadres, sinon les mêmes hommes.

L'opinion presque générale est que, pour ce protectorat, il faudra se servir des Hova. Il est sûr en effet qu'ils ont déjà une certaine organisation,

un réel esprit de discipline , un vrai talent d'administration. Sous la direction d'un bon Résident Général, ils sauraient mieux que nous manier les diverses peuplades de Madagascar, ne pas heurter leurs préjugés, prendre contact avec elles et en tirer parti. Ce qu'ils ont si bien réussi à faire pour leur propre compte, ils seraient capables de le faire pour nous, s'ils avaient bien compris que leur intérêt dépendra surtout de leur fidélité à nous servir. Le tout serait de bien les tenir en main, d'être toujours sur ses gardes, de leur enlever toute velléitée , toute possibilité de nous tromper.

Les impôts actuels peuvent monter peut-être à 1,500,000. Perçus régulièrement, ils s'élèveront à un chiffre 7 ou 8 fois plus élevé : 3 à k millions pour les douanes; autant pour l'impôt de la piastre ; rapidement autant pour les autres sources de revenu, enregistrement, amendes, concessions, etc., etc.

Avec cela on pourra commencer et augmenter les dépenses à mesure que les revenus augmenteront avec le développement des richesses naturelles du pays, de sa population, de son commerce et de son industrie.

Mais un point d'une extrême importance et qu'il faudra ne jamais négliger, si l'on vent arriver à former quelque chose de durable, améliorer la situation actuelle , et sauver l'avenir de ces populations qui nous seront confiées et dont nous répondrons; c'est le côté moral.

Pour cela trois choses seront nécessaires.

Le choix des fonctionnaires;

La prédication évàngélique;

L'éducation.

1° Le choix des fonctionnaires. On en comprendra facilement l'importance, si l'on veut bien se rappeler le triste état moral de ces pauvres Malgaches.

C'est tout un peuple à refaire. Il importe donc de leur donner de bons exemples, et de ne leur en donner que de ceux-là.

Le gouvernement n'a de pouvoir que sur ses fonctionnaires. Mais là, du moins, qu'il l'exerce avec soin et avec énergie.

Je voudrais autant que possible des hommes mariés , el pouvant, par leur exemple, enseigner aux indigènes ce que sont et ce que doivent être le mariage et la famille.

Je voudrais absolument des hommes consciencieux, droits, honnêtes, incorruptibles, de qui les Malgaches pussent apprendre la loyauté dans les affaires, la vérité dans les relations, la justice dans toute la conduite.

2° Je voudrais aussi des hommes respectant toujours, et, autant que possible, pratiquant leur re- Ligion. Il ne s'agit pas ici de prosélytisme, de coercition, ni de rien qui en approche. Mais il est bien certain que l'on ne fera rien de sérieux, pour civiliser un peuple, si l'on ne met de fortes croyances à la base; il est bien certain que les missionnaires seront les meilleurs ouvriers, les plus

écoutés et les plus efficaces pour régénérer, relever, refaire ses mœurs, sa conduite, sa nature doublement viciée et doublement dégradée. Certains instincts, certaines passions pourront n'y pas trouver leur compte; certains préjugés également qu'il faudra savoir laisser dans la vieille Europe, où ils ne devraient pas, du reste, exister.

Il faudra par conséquent accorder aux missionnaires le concours le plus bienveillant et le plus généreux, en augmenter le nombre, et leur donner les moyens de vivre et d'agir largement, comme il convient à la nation qui peut avoir ses moments d'égarement et de faiblesse, mais qui, dans le fond, reste toujours généreuse, grande, bienfaisante.

Évidemment l'on ne proscrira pas, l'on ne persécutera pas les protestants natifs ou étrangers. Ils n'ont rien à craindre. Mais sera-ce être trop exigeant que de demander au gouvernement malgache, le protégé de la catholique France, d'accorder aux catholiques quelques-unes des faveurs qu'il prodigue maintenant aux protestants?

3° Reste l'éducation. Ce qu'il y aurait de mieux à faire serait, au moins pour le moment, de la laisser entre les mains des missionnaires qui connaissent bien le pays et les Malgaches , qui feraient mieux, plus vite et à meilleur marché que le pouvoir civil. Il semble hardi de demander cela, quand en France, le pouvoir a pris une ligne de conduite diamétralement opposée. Mais la situation n'est pas la même, les moyens

d'action non plus. Oh! qu'on ne renouvelle pas à Madagascar, en fait d'éducation et de religion, les errements de l'Algérie! Il y avait des apparences de raison dans une contrée musulmane et arabe : il n'y en a pas l'ombre à Madagascar. Nos missionnaires, par eux-mêmes et par leurs maîtres d'écoles, continueront à faire aimer et bénir le nom français à ces populations bien primitives et souvent très naïves ; et par leur contact, par leurs services, par leur dévouement, corrigeront ce que le pouvoir civil devra nécessairement avoir de plus fort, de plus rude, de plus exigeant.

Une fois la France établie à Madagascar, il y aura là-bas un fort courant d'immigration venant de la France, de Bourbon, de Maurice, et des autres contrées européennes et étrangères.

Quelle conduite tenir à l'égard de cette immigration?

D'une manière générale, du moins au commencement, il ne faudra favoriser que les immigrants sérieux et pouvant, par leurs qualités personnelles et leurs capitaux, tenter des entreprises d'une certaine valeur. Ce qu'il faudrait tout d'abord, ce serait des Compagnies minières, de grands commerçants, de grands proprétaires.

D'autres viendraient après, à leur suite, et comme à leur ombre, occuper les postes subalternes que les premiers auraient créés, et, à côté des grandes entreprises, en fonder de nouvelles moins impor-

tantes, mais cependant pouvant vivre. Les soldats libérés, les sous -officiers, seront évidemment parmi les plus sûrs et les meilleurs colons.

Du reste, ni les capitaux, ni les hommes ne manqueront. Il en viendra de France et beaucoup. On dit que nos capitaux sont timides : c'est malheureusement vrai, mais là, comme pour tout ce qui régarde la colonisation, notre éducation se fait sûre et rapide. Notre essor colonial ne date pas de quinze ans, et déjà que de résultats obtenus!

Il y aura aussi des hommes et de très bons.

Il ne faut pas en effet avoir vécu et vu beaucoup, pour se rendre compte du grand nombre de jeunes gens riches et instruits qui ne demanderaient pas mieux qu'à faire quelque chose, se créer une situation , devenir indépendants et augmenter leur fortune. Beaucoup de ceux-là iront à Madagascar.

Il viendra des colons des pays étrangers. Il faudra les accueillir, surtout ceux d'Europe , pourvu qu'ils se soumettent à nos lois et à notre influence. Bientôt en effet, s'ils réussissent, ils se feront naturaliser, eux ou au moins leurs enfants; et ainsi s'augmentera le nombre des Français de la « France Orientale ».

Une dernière indication et un dernier souhait.

Qu'à tout prix et pendant longtemps, l'union la plus complète et la concorde la plus parfaite régnent entre les divers membres de la colonie fran-

çaise. Il y aura des prêtres; il y aura des religieuses; il y aura des soldats; il y aura des employés, des fonctionnaires, des marchands, des propriétaires, des ingénieurs, etc. Qu'ils oublient en touchant ce sol nouveau, leurs querelles et leurs tristes divisions d'antan! C'est possible; j'allais dire, c'est facile. Il n'est pas nécessaire pour cela, d'avoir les mêmes idées , ni les mômes croyances. Il faut simplement avoir un peu d'indulgence, un peu de largeur d'esprit, de la condescendance et, par-dessus tout, l'amour de la France.

Le même drapeau flottera sur tous. Que par amour pour lui et la patrie absente dont il sera l'emblème, tous se réunissent sous ses plis !

A ce prix, on prospérera, on se multipliera, on fera du bien.

Peut-être pour obtenir ce résultat, on devra renoncer aux élections, au moins pour longtemps, aux luttes politiques, etc. Il n'y aura pas si grand mal. Les attributions de chacun devront être bien fixées. Ce ne sera pas si mauvais et il n'y en aura que plus d'ordre. Il faudra enfin que le pouvoir central soit fort et respecté , et puisse vigoureusement agir à l'occasion; c'est une nécessité pour les États qui commencent.

Quoi qu'il en soit, j'ai une confiance très grande dans l'avenir de Madagascar. Je ne regrette qu'une chose, de n'avoir pu y rester, je désire une chose par-dessus tout : pouvoir y retourner.

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Introduction vu

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