PREMIÈRE PARTIE
GE QU'ÉTAIENT LES ANCIENNES COMPAGNIES DES INDES ÉTAT DU COMMERCE DE LA FRANCE | AVEC LES INDES ORIENTALES EN 1664
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Avant de voir ce que fit Louis XIV pour la Compagnie des Indes orientales de 1664, nécessité de deux aperçus préliminaires, l’un sur les anciennes Compagnies des Indes, l’autre sur l’état du commerce de la France en 1664 avec les Indes orientales,
Avant d'aborder le fond même de cette étude, deux aperçus, on en conviendra tout à l’heure, sont absolument indispensables, car sans eux on serait dans l'impossibilité de se faire une idée juste des raisons auxquelles obéit Louis XIV, en s’occupant de la création d’une Compagnie des Indes orientales en 1664, et surtout en s’en occupant avec la passion et l'énergie que nous venons d'indiquer.
En premier lieu, il y a à exposer ce qu'était, à cette époque, pour les nations et les gouvernements d'Europe, l'importance du commerce des Indes, et en quoi consistaient les relations commerciales que la France avait alors dans ces contrées.
On comprend en outre que des explications soient absolument nécessaires sur ces grandes compagnies de commerce que l’on appelait, au xvn* et au xvirre siècle, les Compagnies des Indes.
A chaque instant, en effet, les historiens nous en parlent. On sent même confusément à leurs récits que, dans la plupart des événements européens dont ils nous entretiennent, 1l s'agissait souvent beaucoup plus des intérêts de quelqu'une de ces Compagnies que de questions continentales proprement dites. Néanmoins, aucun d’eux n’a jamais eu la pensée de nous donner à leur sujet des renseignements pouvant permettre de savoir exactement quelle était leur raison d’être et sur quoi reposait leur organisation.
Aussi l'ignorance du public est-elle à peu près générale sur ce point, et parmi les publicistes conemporains qui écrivent sur la politique coloniale, peut-être s’en trouverait-il beaucoup qui seraient fort embarrassés de faire un exposé précis de ce que ces Compagnies étaient.
Quels étaient les principes économiques des gouvernements d'Europe, quand on découvrit l'Amérique et le passage du cap de Bonne-Espérance pour aller aux Indes. — Compagnies des Indes occidentales et des Indes orientales, — Caractères distinctifs de ces diverses Compagnies,
Ce serait s'engager dans une digression complètement inutile, que de vouloir rappeler lénorme contre-coup politique et social que causèrent dans l'Europe du xvi et du xvr° siècle la découverte de l'Amérique et celle de la route du cap de Bonne- Espérance pour aller aux Indes. Chacun sait qu'il s'ensuivit dans tous les pays une prodigieuse explosion de esprit d'aventure. Chez toutes les nations, l'imagination des peuples fut mise en feu ; il n'y était plus question que de ces contrées nouvelles, regorgeant d’or, où les denrées et les épices, que les Vénitiens et les Génois vendaient précédemment à des prix exorbitants, s’achetaient pour rien,
où d'immenses étendues de terre d’une fécondité inépuisable étaient à prendre, où il suffisait de faire un seul voyage et d'en rapporter un chargement, pour être riche à jamais. On les regardait comme autant de paradis terrestres ou, comme disaient les Espagnols et les Portugais, comme autant d’Eldorados. Aussi n'y avait-il pas eu que les trafiquants qui dans un but de négoce eussent été tourmentés du désir de s’y rendre ; presque dès le début, nombre d'agriculteurs, d'artisans, de soldats, de gens de petite noblesse, n'avaient pas hésité à s'y faire transporter sans esprit de retour, mus par la seule espérance de pouvoir constituer là-bas une petite patrie où il leur serait permis de vivre moins gênés et plus libres que dans la grande.
A un moment, le mouvement s'était même à tel point généralisé dans toute la population, qu'il avait été impossible aux gouvernements de ne pas intervenir. D'ailleurs s'ils n'avaient pas été disposés à s’en mêler pour une foule d’autres considérations de divers genres, ils y auraient été poussés par tous les axiomes économiques du siècle.
A cette époque, en effet, n'importe quelle matière d’or ou d'argent introduite dans un royaume était regardée comme un accroissement effectif de la richesse publique ; et l’on considérait, au contraire, comme une marque d’appauvrissement tout ce qu’on en exportait. Pour tous les hommes d'État, d'autre part, la preuve la plus incontestable de la prospérité
AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 7 d'un pays était de se suffire à soi-même et de n'avoir rien à acheter chez les autres,
On conçoit dès lors combien les gouvernements : avaient dû sentir de leur devoir de ne pas rester étrangers au besoin d'expansion qui, Sous forme d'émigration ou d’expéditions commerciales, s'était emparé de leurs peuples. Non seulement ils avaient compris qu'il y avait pour eux un intérêt capital à ce que leur nation eût la plus grande part possible des richesses métalliques qu'offraient les contrées nouvelles ; non seulement ils tenaient encore à ce que leurs sujets allassent s’approvisionner euxmêmes des denrées nécessaires à leur consommation et que ces pays étaient les seuls à produire ; mais le principe du « se suffire à soi-même » était si absolu, si dominant, qu'ils en étaient arrivés à vouloir en outre que ces denrées importées fussent autant que possible cultivées et récoltées sur les lieux mêmes, par de leurs nationaux qui s’y seraient établis.
De là naquit cette doctrine du pacte colonial sur laquelle beaucoup ont écrit au xix° siècle qui n’auraient peut-être jamais su en expliquer les origines.
Eh bien, à propos de ces Compagnies des Indes, ce n'est pas pour autre chose qu'en vue de donner une solide organisation au commerce exotique et à la colonisation que, dans la plupart des États d’Europe, s'étaient constituées à une certaine époque, de vastes sociétés privées qu'on appela partout Compagnies des Indes.
Selon que ces sociétés avaient pour champ d’affaires les pays d'Amérique ou ceux de l’Orient par delà le cap de Bonne-Espérance, elles prenaient, dans le premier cas, le nom de « Compagnies des Indes occidentales », et dans l’autre, celui de « Compagnies des Indes orientales ».
Quel que fût cependant le pays d'Europe dont elles relevassent, et qu'elles eussent à opérer en Orient ou en Occident, nous dirons que ces Compaonies se distinguaient par deux caractères communs. Le premier est que de par un privilège à elles octroyé par leur gouvernement métropolitain, elles jouissaient
du monopole du commerce dans toutes les contrées
spécifiées par leur charte; en sorte par exemple qu'un Français, sous peine de voir ses navires ou ses marchandises confisqués, n'aurait pu aller trafiquer dans un pays dont le monopole avait été donné à une Compagnie française, à moins, bien entendu, qu'il n’en eût reçu d’elle l'autorisation expresse. Leur second caractère consistait en ce que les territoires concédés à une Compagnie lui appartenaient en propre, avec tous les droits de haute, basse et moyenne justice, ou, pour parler plus en général, avec les droits de la souveraineté la plus entière. Les territoires d’une Compagnie formaient de cette façon de véritables royaumes coloniaux, rattachés à une métropole européenne par le lien féodal de suzeraineté, mais lien, dans l'espèce, qui était tout nominal, vu qu'il n’entrainait d'ordinaire aucun