AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
devoir sérieux. Il en résultait donc qu'un Français désireux par exemple d'aller coloniser sur la côte occidentale d'Afrique, aux Antilles, ou sur le continent américain, était obligé de passer sous la juridiction de la Compagnie des Indes occidentales, laquelle avait généralement ces diverses contrées dans son privilège. C’est à elle qu'il devait s'adresser pour avoir des terres, et une fois établi, il était à son égard dans la même situation qu'il aurait été sur le sol de France, vis-à-vis du roi.
Il y à chez nous une tendance tellement invétérée à juger le passé d’après le présent, sans tenir compte des conditions toutes spéciales où l’on a pu s’y trouver, que, depuis la Révolution, nous n’avons jamais eu assez de railleries pour l’institution des anciennes Compagnies des Indes; et chaque fois même que les économistes de nos jours s’en sont occupés, il semblerait que tous se soient donné le mot pour en parler comme d’une des plus grandes erreurs écono- -miques de la Renaissance.
Et cependant, quand on prend la peine d'examiner la question de près,on est immédiatement forcé de reconnaître que ces Compagnies ont beaucoup moins été une création arbitraire des gouvernements, que le produit spontané de l’époque elle-même, et que, tout considéré, elles ont constitué en leur temps le meilleur moyen qu'il y eût alors d’obtenirles résultats les plus sérieux et les plus durables, tant sous le rapport de la colonisation que du commerce d'outre-mer.
Première raison d’être de la formation des grandes Compagnies des Indes : dangers de tous genres que couraient les navires isolés.
D'abord, en effet, il ne faudrait pas croire qu'à cette époque la sécurité des mers existàt comme de nos jours. C'était au contraire le beau temps de la piraterie et des corsaires.
Devant avoir beaucoup ici à parler de Madagascar, nous emprunterons un exemple à l'histoire de ce pays.
Flacourt, qui fut commissionné par la Compagnie Rigault comme successeur de Pronis dans l’administration de cette île‘, et que la plupart des historiens font mourir de maladie en mer, y périt au contraire de mort violente. Le 20 mai 1660, tandis qu'il retournait à Fort-Dauphin, après un séjour en
1. Voir notre ouvrage intitulé Madagascar, Calmann Lévy, 1884.
France utilement employé à la publication de ses travaux sur la grande île africaine, attaqué à la hauteur de Lisbonne par des Barbaresques, il aima mieux sauter avec son navire, où le feu s'était déclaré, que d’être fait prisonnier.
Or, si les pirates venaient exercer leurs dépréda- {ions jusque dans les eaux du Portugal, on n’a pas beaucoup à faire pour se figurer ce qu'il en devait être ailleurs.
On saiten second lieu combien les sentiments patriotiques et l’exclusivisme national étaient alors dans leur floraison. Çaurait été bien vainement qu’on eût demandé à des hommes de nationalité différente d'avoir à ce moment-là, les uns pour les autres, ces sentiments de fraternité qu'on exige d’eux aujourd'hui, ou du moins cette sorte de courtoisie et ce respect mutuel qui peuvent, au besoin, en tenir lieu. Les peuples en étaient encore aux maximes internationales de la loi des Douze Tables, où personne n'ignore qu'aucune distinction n'était faite entre l'ennemi et l'étranger. Quelque navire malouin, dieppois ou d’un autre port de France, se rencontrait-il au milieu de l'Océan avec un bâtiment d’Angleterre, de Hollande ou d’Espagne? Il n’est point nécessaire de dire de quel œil on se regardait, et 1l n’était guère nécessaire, d’une part comme de l’autre, de s’exciter beaucoup pour en venir aux prises.
On s’exterminait moins pour la dépouilledu vaincu, qu'on se vantait ensuite d’avoir pris en flagrant délit
12 LES ANCIENNES COMPAGNIES DES INDES de piraterie, que pour se distraire du voyage et passer un mouvement de mauvaise humeur patriotique.
Et il n’y avait pas que les corsaires attitrés ou d’occasion que l’on avait à craindre.
“Aujourd'hui, nous connaissons à fond les endroits où l’on allait alors commercer, et en disant que nous les connaissons à fond, nous ne parlons pas uniquement au point de vue géographique, mais encore sous le rapport commercial et industriel, c’est-à-dire que nous savons ce qu'il y faut porter et ce qu'on peut en recevoir. À cette époque, au contraire, 1l en allait autrement. Tout était à peu près dû à l’aventure. Un coup de vent ou un courant inconnu avait-il porté un navire sur une côte? Si le capitaine, qui était toujours doublé d’un traitant, y faisait de bonnes affaires, ce lieu, ses ressources, ses besoins, l'esprit et les mœurs de ses habitants, tout cela demeurait son secret. Il n’en parlait à personne. Selon les circonstances, 1l y nouait des relations ou y fondait un comptoir pour les achats et les ventes; et chaque année, où à chaque voyage, 1l y revenait. Maïs, avant de prendre la mer, il avait toujours la précaution de faire Jurer aux hommes de son équipage de ne jamais révéler l'endroit où 1l les conduirait.
Ces secrets étaient aussi Jalousement gardés que, dans l’industrie, les procédés de fabrication ou les nouveaux modèles de machines. Malheur donc au navire, étranger ou de la même nation, peu importe, qui par aventure venait louvoyer dans de
AU SEIZIÈME ET AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE 13 semblables parages ! Il courait les plus grands périls. S'il n'était pas impitoyablement coulé, et avec Jui ceux qui le montaient, on peut affirmer que c’est uniquement parce que le premier occupant ne s'était pas senti en force. Quant à l'intention, on peut être convaincu qu'elle ne Jui avait pas fait défaut.
Durant le xva® et le xvime siècle, 11 n’est bruit en effet dans les mers de Chine et des Indes, que de luttes engagées entre trafiquants hollandais, portugais, danois, anglais ou français, pour des rivalités de négoce dans telle ou telle localité, ou pour le monopole que chacun d'eux prétendait sy arroger. |
Rien n'’atteste d’ailleurs l’âpreté de la concurrence qui se donnait là-bas carrière, comme les pages de ses mémoires où Bényowsky nous raconte son arrivée à Macao. A peine est-1l débarqué et apprend-on qu'il arrive du Kamtchatka, d'où il est venu en suivant les côtes de la Chine et d’une partie du Japon et en mouillant dans un certain nombre d'îles, que les représentants entretenus dans cette ville par les diverses Compagnies européennes des Indes s’empressent immédiatement de lui rendre visite.
De la part de tous, ce ne sont qu'offres répétées de sommes considérables ou de positions magnifiques, à son choix, sous une seule condition pour chacun, que Bényowsky, en échange, lui cé-