Archives coloniales de Ministère de la marine et des
colonies: fonds COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES, administralion en France, 4C.
sont écrites de sa main des annotations rapides, vraisemblablement destinées à guider ses secrétaires, et dans lesquelles 1l spécifie en deux ou trois mots, si la personne avait été généreuse, si l’on était content de son bon vouloir, si elle ne souscrivait pas autant qu'elle le pouvait, si elle tardait trop à dire pour quelle somme elle souscrirait.
Genres divers de réclames employés à Paris pour le placement des actions de la Compagnie.
Du moment où le tiers état des provinces, la noblesse, la Cour, les intendants, les gens de finance et de justice avaient été pareillement sollicités par les syndics, le roi et les ministres, on pense bien que Paris n'avait pas dû être oublié dans cette propagande, Paris avec ses marchands et ses bourgeois si économes et partant si riches.
Par exemple, quoique nous n’en ayons pas la preuve matérielle, 1l est fort probable qu'on dut inonder les corporations parisiennes de circulaires plus pressantes les unes que les autres, pour les engager à souscrire. Ce que l’on sait toutefois pertinemment, c’est qu’en dehors de toutes les in-
UE L LE, Es ES d 9 An TTS . LR ET SR DR EL 0 DO 5 + CVs PL REV rte 2% CCS RER MR PE d'OS ET NS D NPA E sf A LU De en ; É A LÉO P RAT
vitations possibles, on employa une foule de moyens — ces moyens que les maitres ès publicité au xIxe siècle décorent du nom de « réclames intelligentes », pour frapper l'attention de la capitale et pour obliger les gens à penser à l’affaire, à en parler, à se dire qu’elle était certainement appelée à réussir, et finalement à y apporter leur argent. Citons quelques faits, à ce propos.
Pour tenir leurs assemblées, les syndics avaient choisi une maison située « rue Saint-Martin, proche l’6glise Saint-Julien des frères de la Doctrine chrétienne ». Il y eut toute une solennité pour la pose, au-dessus de la porte d'entrée, d’une table de marbre noir sur laquelle étaient gravés ces mots : Compagnie des Indes Orientales.
Deux gentilshommes ordinaires de la maison du roi, les sieurs de La Lain et de La Boullaye, avaient obtenu l'autorisation d'aller aux Indes. En apparence, ce ne devait être que pour un « voyage de curiosité », mais leur mission était en réalité de se rendre auprès du roi de Perse et du grand Mogol, afin de les bien disposer en faveur de la nouvelle Compagnie. On s’arrangea de façon que le bruit de leur voyage, — voyage qui, par parenthèse, donna les meilleurs résultats, en se répandant dans le public, servit de thème aux commentaires les plus avantageux.
Nous avons parlé plus haut du prêt de 3 millions auquel s'était engagé Louis XIV. Les condi-
tions étaient les suivantes : le roi paierait d’abord
300,000 livres, puis 300,000 autres livres, et ainsi
de suite Jusqu'à épuisement des 3 millions, chaque fois que 400,000 livres, provenant des versements opérés par les actionnaires, entreraient dans la caisse de la Compagnie. Or, pour les premiers 300,000 livres « l’ordonnance de comptant », envoyée au bureau des syndics était « signée de la propre main du Roy »! Cela dit peu de chose aujourd’hui. Mais lorsqu'on se reporte à l’époque, et quand on considère qu'il n’était peut-être encore jamais arrivé à un roi de France de donner sa signature pour une mesquine opération de trésorerie, c'était de la part de Louis XIV la marque d’une bienveillance et d’une sollicitude extraordinaires, qui dans le public ne pouvaient manquer d’être utiles à la Compagnie.
S'il en faut croire Souchu de Rennefort et Charpentier, et on doit les en croire absolument à cet égard, puisqu'ils écrivaient au moment, ç'aurait été une bien autre affaire pour le deuxième versement. On se figurerait être avec un cirque de province faisant sa tournée dans les rucs de la ville où il est venu dresser ses tentes. Les 300,000 livres, chargés sur les chariots du roi escortés d’une compagnie de Suisses, traversèrent tout Paris au son des tambours, des trompettes et des fifres, pour être portés au siège de la Compagnie et remis aux mains des syndics.
Tout à coup, on apprend l’entrée à Port-Louis, en Bretagne, d’un navire de la Compagnie Rigault-
La Meilleraye arrivant directement de Madagascar. Vite on fait venir le capitaine, qui se nommait de Quercadiou. On le produit, on le fait parler, ou, en d’autres termes, donner quelque chose d’analogue à ce que nous appelons aujourd'hui des conférences, puisque les conférences sont encore une des formes de la publicité. Il raconte ce quil a vu là-bas, l'impression produite sur lui par le pays ; il montre des échantillons de cire, de peaux; d’ébène, de pierres précieuses diverses, etc, qu'il a rapportés avec lui. Bref! il rend de si bons offices de ce côté et les syndies en sont si satisfaits, qu'ils lui offrent du service dans la Compagnie.
Vers 166%, le nom de Flacourt était inséparable de celui de Madagascar ; non pas tant parce que Flacourt avait été plusieurs années à la tête de l'établissement de Fort-Dauphin, que par ses écrits sur l'ile. À sa mort, ses mémoires, qu'on aura peut-être la chance de retrouver un jour, étaient passés au mains de son frère utérin, le‘« sieur de Beausse », que nous verrons l’année suivante comme chef du premier armement de la Compagnie.
Le « sieur de Beausse » vint faire présent aux syndies des mémoires de Flacourt, et par la même occasion se proposa pour directeur de létablissement que la Compagnie formerait à Madagascar. On accepta avec le plus grand empressement, moins parce que, dans l’esprit des syndies, le détenteur des mémoires de Flacourt et de plus son frère uté-
rin, avait dû hériter de quelques-unes de ses connaissances techniques sur Madagascar et ses peuples, que parce que son admission à ce moment-là dans le personnel de la Compagnie, ne pouvait que produire un excellent effet sur les imaginations, et faire au total une bonne réclame.
Il serait superflu de nous arrêter davantage à tous ces détails.
nn …
Résultats de la propagande faite en vue de la souscription des actions. — Paris reste réfractaire seul. — Devant le succès obtenu, Louis XIV cherche sur-le-champ à réaliser ses idées sur: Madagascar.
En s’en tenant aux renseignements qui précèdent, plus on réfléchit à ce que le roi, les syndics et les ministres firent aussi bien à Paris qu'en province, pour le placement des actions, plus on est forcé de reconnaître que le plan de campagne avait été merveilleusement dressé et qu'il ne suffisait plus que d’un peu de savoir-faire et de conduite, pour que forcément il donnât les meilleurs résultats. En effet, sous cette propagande savante, et grâce aux pressions de toute espèce, qu'on ne se fit aucun scrupule d'exercer, un élan indescriptible fut produit dans la France entière en faveur de la Compagnie des Indes, et les adhésions affluèrent de toutes parts.
Si l’on voulait s’en assurer, il n’y aurait qu'à ouvrir le registre où se trouvent réunis les papiers relatifs aux comptes des actionnaires, On est étonné de ce qui fut souscrit et versé dans les premiers mois.
La Cour, effectivement, s’intéressa pour 2 millions de livres ; les gens de finance pour 2 millions également, les Cours souveraines pour 1,200,000 livres.
Quant aux villes, échauffées par leurs maires et leurs échevins que la lettre du roi avait exaltés, pleines de confiance en outre dans l'avenir d’une affaire dont la direction devait être laissée aux négociants de Paris, et finalement entrainées par l'exemple des gens en place ou de noblesse de la localité, elles répondirent presque sans exception à l’appel.
Lyon souscrivit un million, Rouen 550,000 avres Bordeaux 400,000, Tours 150,000, Nantes 200,000 Saint-Malo 100,000, Rennes 100,000, Toulouse 120,000, Grenoble 113,000, Dijon 100,000. Viennent ensuite Moulins, Bourges, Le Havre, Marseille, Dunkerque, Metz, Amiens, Langres, Châlons, Riom. Clermont-Ferrand, Orléans, Abbeville, Caen, Montluçon, Reims, La Rochelle, Soissons, Poitiers, Aix, Arles, Thiers, Limoges, Quimper-Corentin, Angers, etc.
1. Archives coloniales du Ministère de la marine et des colo-
nies : fonds COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES, administration en France, 4 C?, folios 1 à 131.
Chose curieuse, au milieu de l'enthousiasme universel, 1l n'y a que Paris qu’on vit rester froid.
Si l’on consulte son compte, on trouve bien qu'il s’élève en bloc à 650,000 livres, ce qui en somme représentait très peu de chose pour une ville assez riche pour souscrire à elle seule les 45 millions demandés. Mais si l’on s’avise d'entrer dans le détail de ces 650,000 livres, que découvre-t-on ? On découvre que, sur ces 650,000 livres, il y en a 480,000 pour la corporation des drapiers et 306,000 souscrites en leur nom personnel par les douze syndics ! Et ces douze syndices avaient des membres de leur famille portant le même nom qu'eux, lesquels, comme on peut le voir en feuilletant le registre, s'étaient engagés de leur côté pour un certain nombre d’actions !
Au reste, ce qui dit tout, c’est que parmi les actionnaires on rencontre seulement douze corporations parisiennes : les drapiers déjà nommés, les marchands-merciers, les orfèvres, les bonnetiers, les pelletiers, les épiciers, les marchands de vin, les confituriers, les tapissiers, les tailleurs, les fruitiersverduriers, les charcutiers. Et encore ces cinq dernières n’étaient-elles inscrites que pour 41,000 livres, c’està-dire pour une part seulement, l'action étant de 1,000 livres.
Évidemment la capitale était restée réfractaire.
On se demande naturellement quelles avaient pu être les raisons de Paris de s'abstenir ainsi, quand
dans son ensemble la France se montrait si unanime. Notre opinion est qu'on se méprendrait tout à fait, si l’on y voyait un sentiment quelconque d’hostilité de . la population parisienne pour la création d’une Compagnie française des Indes orientales. Pareille entreprise, à notre avis, devait avoir, au contraire, tout ce qu'il fallait pour obtenir de plano ses sympathies.
Pour nous, cette abstention eut diverses causes qui se produisirent successivement, et dont l'effet, au total, fut d'empêcher le peuple de Paris de prendre part à l'opération.
D'abord, cette classe aujourd'hui si nombreuse de gens qui se précipitent à fonds perdus dans toutes les affaires recommandées par le gouvernement n'existait pas alors. Avant de délier les cordons de sa bourse, on avait besoin de se rendre compte, de « voir », de réfléchir. Or, cette idée d’une Compagnie des Indes jetée soudainement dans le publie, ostensiblement poussée par tout le monde officiel, prise en main par quelques gros négociants visiblement stylés par des hommes de la Cour ou du cabinet du roi, ce voyage à Fontainebleau, puis toutes ces manœuvres derrière lesquelles on sentait distinctement le désir de mettre à tout prix la main sur des actionnaires, tout cela avait certainement dû finir par indisposer les habitants de Paris ; d'autant plus, on le sait, que la Fronde avait laissé en eux
un vieux levain d'opposition au gouvernement de Louis XIV.
Telles furent, à notre avis, les raisons qui au début firent rester les Parisiens sur la réserve. Ils avaient flairé sous tout cela une sorte de mystère, quelque
arrière-pensée, des intentions secrètes, en sorte qu'a-
vant de prendre le moindre engagement, ils avaient attendu, afin de savoir au juste ce dont il s'agissait.
Nous sommes persuadé néanmoins que ces mauvaises dispositions n'auraient pas persisté, et qu'à la fin Paris se serait mis à l’unisson du reste de la France.
Mais à quelques mois de là, ces raisons avaient été remplacées par d’autres. C’est lorsqu'il fut visible à tous que Louis XIV entendait avoir la haute main sur la Compagnie, qu'il s’en arrogerait immanquablement la direction, et que les statuts couraient dès lors grand risque de n'être jamais observés. Paris comprit alors que l’œuvre commerciale de l’entreprise était en danger d’être sacrifiée à des vues politiques ou à l'arbitraire du roi, et que les actionnaires, ne disposant d'aucune autonomie ni d’aucun pouvoir, seraient dans l'impuissance absolue de défendre et de faire valoir leurs intérêts.
Dans les boutiques et derrière les comptoirs, comme on dut à ce moment-là se réjouir de ne s'être pas pressé et d’avoir résisté à la tentation du commencement !
En effet, — et cela nous amène à la troisième partie de notre étude, — en voyant le succès retentissant obtenu par l’idée de la Compagnie des Indes,
Louis XIV ne s'était pas un seul instant demandé si ce succès ne tenait pas plutôt au savoir-faire supérieur avec lequel la propagande avait été conduite, qu'à une confiance vraiment solide et réfléchie, inspirée par l'affaire. Il avait été certain que les 45 millions du capital seraient indubitablement souscrits, et qu'il n’y aurait même jamais assez d'actions pour toutes les demandes.
Aussi qu’en était-il résulté? C’est que, comme, au fond, il ne s’était autant surmené jusque-là, que pour avoir ces 45 millions, et qu'il n'avait cherché à avoir ces 15 millions que pour réaliser certains desseins qu'il avait formés du côté de la mer des Indes ; c’est que, disons-nous, à peine tranquille du côté des souscripteurs, il s'était mis à vouloir faire usage des capitaux de la société.
Il y avait effectivement tout au plus deux mois que les syndies avaient été nommés ; pour la Compagnie, elle n’était encore représentée que par les syndics, c'est-à-dire par des administrateurs ou « directeurs » tout provisoires, puis elle attendait la consécration solennelle de son existence d’une Déclaration royale, enregistrée en Parlement ‘; quant au capital, les 15 millions d'actions étaient loin d’être souscrits, et comme la date des versements n'avait pas été fixée, on n’en était encore qu'à des versements bénévoles ; — et cependant, malgré cettesituation, on vit tout à