TROISIÈME PARTIE
LOUIS XIV, CONTRE LE GRÉ DES ACTIONNAIRES, IMPOSE s À LA COMPAGNIE LA COLONISATION DE MADAGASCAR OÙ ILE DAUPHINE
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Exposé des vues de Louis XIV sur Madagascar. — Il en veut poursuivre l'application, sans attendre le versement et la souscription intégrale du capital.
Dans une page précédente, à propos du Discours d'un fidèle sujet du Roy. on doit se rappeler que nous avons indiqué en quelques mots les vues de Louis XIV sur Madagascar. Nous disions, en effet, que Charpentier, dans cette brochure, revenant à maintes reprises sur cette île, en faisait les plus pompeux éloges, et qu’il s’attachait à démontrer qu'une Compagnie française des Indes qui s’y établirait, serait par cela même dans une situation exceptionnellement avantageuse par rapport à la Compagnie hollandaise, Compagnie que, par tactique, il avait présentée à ses lecteurs comme un modèle à dépasser.
Le siège central et l’entrepôt général de la Com-
pagnie hollandaise des Indes était, on le sait, à Batavia, dans l’île de Java. C'était à Batavia que son gouverneur, ses conseils et ses tribunaux résidaient, qu'elle avait ses arsenaux, ses docks, la réserve de son armée ; c'était là en outre que tous ses navires, qu'ils vinssent d'Europe ou qu'ils y retournassent, devaient obligatoirement aborder, pour renouveler leurs approvisionnements, compléter ou faire vérifier leur cargaison.
Or, en s'étendant sur Madagascar, ce à quoi avait tendu surtout Charpentier, avait été de faire voir que cette île valait cent fois mieux que Java, comme centre d’une Compagnie européenne aux Indes.
Avec Java, disait-il en substance, il faut en premier lieu des mois et des mois à un navire de Hollande pour aller aux Indes ou en revenir, et pendant la traversée nul endroit sur le chemin où il puisse faire escale, se procurer des vivres frais, se réfugier en cas d’alerte, ou réparer ses avaries si fréquentes en ces parages, la patrie dés cyclones. Il faut qu'il emporte tout ce dont il a besoin pour un pareil voyage et, s’il survient une guerre entre la Hollande et un autre pays, il a d’autant plus de crainte au retour, que cinq ou six mois après son départ de Batavia, 11 peut être aftaqué par des vaisseaux tout fraîchement sortis d’un port d'Europe, et à qui, par conséquent, rien ne doit manquer.
L'inconvénient, à la vérité, était tel qu’à un moment donné la Compagnie hollandaise des Indes fut
LA COLONISATION DE MADAGASCAR 129 dans l'obligation de se créer, au cap de Bonne-Espérance, un lieu de relâche qu’elle fit fortifier, et qui devint la colonie du Cap.
Or, si vous prenez Madagascar, poursuivait Charpentier, rien de pareil. Par sa position à mi-chemin entre l’Europe et les Indes, elle permet d'effectuer en deux fois le trajet que les Hollandais sont forcés de faire en une seule. Et ce n’est pas le seul bon côté que cette île présentait sur Java; elle en offrait deux autres d’une importance considérable. Le premier, d’être d’un climat très sain pour l’'Européen et de pouvoir fournir en vivres tous les approvisionnements désirables, tandis qu'à Java la Compagnie hollandaise devait faire venir ces approvisionnements du dehors, et que ses employés y étaient constamment éprouvés par de dangereuses maladies. Et en second lieu, comme Madagascar était directement sur la route d'Europe aux Indes, avec elle les navires d'une Compagnie française se trouvaient dispensés de toutes les pertes de temps et de tous les longs circuits auxquels, en raison de la situation beaucoup plus excentrique de Java, les vaisseaux hollandais étaient condamnés pour toucher à Batavia quand ils allaient d'Europe aux Indes, ou vice vers.
Bref, Charpentier avait complètement mis en relief tous les avantages de Madagascar sur Java, avantages qui étaient au reste indiscutables.
Rationnellement cependant, s’il n’eût été inspiré que par cet ordre d'idées, ses considérations n'au-
raient comporté qu’une conclusion logique, c'estque s’il se constituait une Compagnie française des Indes, son intérêt était de se choisir sur la côte de l’île, au sud, au nord, à l’est ou à l’ouest, un emplacement quelconque, bien approprié, qu’elle rendrait Inexpugnable, et dont elle ferait son Batavia. Mais on a vu plus haut que l’auteur du Discours avait, au contraire, insisté sur la colonisation de Madagascar; 1l y avait même conclu en des termes à laisser supposer que, dans son esprit, cette colonisation devait presque former le but principal de la Compagnie.
Or on s’expliquera sans peine la raison d'une pareille conclusion chez Charpentier, quand on saura que Louis XIV, frappé de la position stratégique de Madagascar, à l'entrée de la mer des Indes, dominant la côte orientale d'Afrique et une partie de la côte arabique, quand on saura, disons-nous, que Louis XIV avait senti que cette île pouvait lui assurer une base d'opérations de premier ordre pour une grande politique dans la mer des Indes, c'està-dire pour la conquête dans cette portion du globe d’un vaste empire colonial, auquel il avait, d’ailleurs, déjà donné sur le papier le nom de « France orientale » Gallia orientalis. Seulement, il s'était également rendu compte que Madagascar ne pourrait jamais rendre un pareil service, qu'à la condition de constituer une manière de seconde France, ou, en d’autres termes, d’être peuplée de Français sur lesquels, au besoin, la métropole pourrait s'appuyer.
Voilà pourquoi Charpentier, qui n'était dans la circonstance que le teneur de plume de Louis XIV, s'était aussi longuement étendu sur l’idée de coloniser Madagascar. Et voilà pourquoi cette question de la colonisation de la grande île africaine, qui en réalité n'avait absolument rien de commun avec les opérations d’une Compagnie des Indes proprement dite, était au contraire ce dont Louis XIV se préoccupait le plus dans la création d’une Compagnie française des Indes orientales.
Nous signalons en passant cette divergence bien marquée entre l'intérêt politique de Louis XIV et celui de la Compagnie, pour ce qui avait trait à la colonisation de Madagascar ; attendu que cette divergence, a Justement été le point de départ entre lui et les actionnaires de toutes les divisions, qui ont amené plus tard la perte de la Compagnie.
Quoi qu'il en soit, on ne saurait qu'admirer la grandeur de vues de Louis XIV sur Pile africaine. Il n'est pas contestable qu'il y avait là de sa part une conception politique géniale, dont la réalisation — et cette réalisation n'avait rien d’impossible — aurait de toute évidence assuré à la France l'empire exclusif des Indes orientales.
Maintenant que l'on connaît la perspective grandiose que Louis XIV avait devant les yeux, il n’y a plus lieu de s'étonner qu'il se soit plié à ce que nous lui avons vu faire pour le lancement de la Compagnie, comme à {out ce que nous aurons encore à
lui voir faire par la suite. Il était naturel qu'il fût quelque peu grisé par l'ampleur de ses desseins et la conviction d’une réussite complète. Aussi devant le succès rencontré de tous côtés par l’idée de la création d’une Compagnie des Indes orientales, n'est-il pas surprenant que, dédaignant toute circonspection, il ait voulu travailler sur l'heure à la prise de possession et au peuplement de Madagascar.
A la vue de ce succès, en effet, il fut si pressé, que sans attendre la constitution définitive de la Compagnie, c'est-à-dire l'enregistrement de la Déclaration royale qui la concernait, sans calculer que la souscription du capital social de 15 millions n’était pas intégralement faite, et que c'était seulement en décembre que le Conseil d'administration de la Compagnie ou, pour parler comme alors, sa Chambre de Direction devait être élue, — Louis XIV, dès le inois d'août, dirigeant ses batteries du côté des syndics, se mettait résolûment à l’œuvre, dans l’intention, avons-nous déjà dit, de leur faire réaliser ses projets sur Madagascar.
Louis XIV réussit à faire voter par les syadics l'envoi d'un premier armement à Madagascar. — De Beausse est à sa tête. — Ligne de conduite tracée par les syndies à ceux qui font partie de cet armement, pour ce qui regarde les indigènes.
On conviendra qu'il fallait à Louis XIV une somme peu commune de confiance en soi-même, pour compter entraîner ainsi les syndics à sa suite.
Ces syndies faisaient tous partie de lélite du commerce de Paris, où ils jouissaient d’un grand crédit. Le montant de leurs souscriptions est d’ailleurs lin dice qu'ils possédaient tous une immense fortune. Nul doute également qu’ils ne fussent de fort honnétes gens, amis de la régularité et de la droiture, car sous le régime des corporations quiconque manquait à sa parole ou dont la conduite prêtait à un reproche, était impitoyablement éliminé. Comme ils avaient d'autre part la pratique des affaires et le sens de la
lettre comme de l'esprit d’un mandat, il leur était impossible d'ignorer qu'ayant été simplement nommés « pour prendre soin de ce qui restoit à faire pour l’establissement de la Compagnie jusques au temps de la nomination des directeurs », ils ne disposaient d'aucun pouvoir, leur donnant en quoi que ce fût le droit d'engager les finances ou les opérations de la Compagnie; d’autant mieux que l'élection des directeurs était fixée (art. VIIL) au commencement de décembre, c’est-à-dire à quelques mois de là. A leurs yeux comme aux yeux de tous, leur mission ne, devait done se borner qu'à faire toute la propagande possible en faveur de l’entreprise, et qu'à travailler au placement des actions.
Dans ces conditions, tout aurait commandé de croire qu'ils opposeraient une résistance invincible à ce que le roi pourrait leur demander. Mais Louis XIV usa avec eux d’une telle adresse, il sut si bien dissimuler ses intentions réelles et endormir leurs scrupules, qu’en fin de compte il arriva à en obtenir tout ce qu'il désirait.
Comme on va le voir cependant, il se garda bien de tout leur demander d’un coup, ou même de leur laisser entrevoir jusqu'où 1l les voulait conduire. Ils auraient reculé. Il procéda au contraire par demandes successives, paraissant chacune sans grande importance, mais s’enchaînant les unes aux autres, qu'il était presque impossible de refuser séparément, et dont il suffisait d’adhérer à la première pour
que toutes celles qui suivaient dussent être ensuite inévitablement accordées, par voie de conséquence.
Ainsi, par exemple, d’après l’article XXIX des statuts, la Compagnie avait la concession de Madagascar à perpétuité. Louis XIV commença par faire entendre aux syndics qu'il était de leur devoir d'envoyer prendre immédiatement possession de ce pays pour le compte et au nom de la Compagnie, donnant pour raison que c'était là un acte purement conservatoire, rentrant dans l'esprit comme dans les termes de leur mandat.
Le principe d’un envoi ayant été adopté, on était de toute nécessité obligé d’en définir le caractère.
Il n’y avait évidemment que les Directeurs, c’està-dire les représentants incontestés des actionnaires, qui pussent avoir le droit d’instituer à Madagascar un gouvernement définitif. Tout le monde était d'accord sur ce point. Aussi, entre le roiet les syndics, convinton, qu'en attendant la nomination et l'envoi de ce gouvernement définitif, auquel on donna par avance le nom de Conseil Souverain, un Conseil particulier, composé de six personnes dont quatre marchands, serait expédié là-bas avec mission de gouverner provisoirement.
Le sieur de Beausse, dont il a déjà été parlé, fut choisi pour président de ce Conseil particulier ; venait ensuite après lui le sieur de Montaubon, qu’on alla chercher à Angers où il était conseiller au siège
présidial. Fort-Dauphin était assigné comme lieu de résidence du Conseil particulier.
Dès son débarquement, le Conseil particulier était chargé de prendre possession des trois établissements que la France, représentée alors à Madagascar par la Compagnie Rigault-La Meilleraye, avait à ce moment dans l’île : le fort Dauphin, le fort Dymours et le fort de la vallée d’'Amboule,
Une fois cette question de prise de possession réglée, un point se présenta qu'on n'avait pas encore prévu, mais sur lequel on s’aperçut qu'il était indispensable de statuer. D’après quels principes le Conseil particulier gouvernerait-tl l’île, se demanda-t-on; quelle serait son attitude à l'égard des naturels, quelle règle de conduite observerait-il avec eux? Dans l'assemblée des syndics, ces différentes questions firent l’objet de discussions nombreuses et approfondies, dont le roi sut adroïitement profiter pour produire ses idées et les faire prédominer.
Tout d’abord, par la raison « que les establissements que la Compagnie se proposoit de former dans l'ile devoient subsister non par la force ouverte, ni par crainte, mais par le bon ordre et l'affection des originaires », on décida qu'il fallait rompre entièrement avec la politique jusque-là suivie à Madagascar, politique qui se réduisait, on le sait, à faire la guerre aux indigènes et à les sowmettre par les armes,