‹ Madagascar sous Louis XIVChapitre 30 sur 49 · Voir notre ouvrage précédemment eité sur Madagascar · texte numérisé non relu

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LA COLONISATION DE MADAGASCAR 1a7

A ce propos les instructions qu’on traça au Conseil particulier furent des plus absolues. On nous permettra donc de nous y arrêter un peu, pas tant peut-être encore parce que les ménagements recommandés à légard des indigènes démasquaient le désir ardent de Louis XIV d'arriver à une rapide colonisation, que parce qu'au moment où tous les peuples européens n'avaient d'autre politique dans les contrées dites sauvages, que l’extermination ou la réduction en esclavage, des instructions comme celles qu’on rédigea à l’usage du Conseil particulier, sont de nature à faire le plus grand honneur à notre pays.

On savait de science certaine que l’hostilité existant depuis 1642 entre les Français et les tribus de Madagascar, avait eu deux causes : premièrement, notre absolu mépris dans toutes nos relations avec les indigènes, des traités et de la parole donnée ; puis, l'habitude où nous étions depuis Pronis, de nous emparer, chaque fois que l’occasion s’en présentait, de gens du pays pour les vendre comme esclaves,

Afin de faire cesser un pareil état de choses, ordre fut donné au Conseil particulier, une fois à Madagascar, d'envoyer

plusieurs brigades dans le dedans du pays pour informer les habitans de ses desseins et pour tascher de les attirer à nous par toutes les voies imaginables, en leur faisant entendre que nous venions de la part du plus grand Roy du monde et de la plus célèbre Compagnie de négoce qui ait jamais esté formée, afin de traffiquer avec eux

et de leur apporter du Royaume de France les choses dont ils manquent; que la parole et la bonne Foy seront gardées inviolablement de nostre part, que jamais aucun nègre, ni autre habitant de l’isle n’en sera enlevé, ni transporté pour estre vendu comme esclave, ou pour estre contraint de servir. Mais au contraire que les Françcois leur donneront leur protection entière contre ceux qui leur voudroient faire un pareil traittement,

Néanmoins comme il ne suffisait pas de donner des assurances, mais qu'il fallait surtout les tenir; et comme d'autre part on savait que la plupart des conflits antérieurs avaient été amenés par les méfaits ou les déprédations de Français isolés, se croyant tout permis, les syndics jugèrent qu’il était nécessaire de fixer, législativement, la situation respective des indigènes et des Français, aussi bien du reste à Madagascar que dans tous les autres pays concédés à la Compagnie des Indes orientales, ou dont elle pourrait s'emparer.

Sous l'empire de cette préoccupation, ils arrêtèrent les termes d’un décret qui fut ensuite imprimé sous ce titre un peu long : Séatuts et Ordonnances et Règlements que la Compagnie establie pour le commerce des Indes Orientales veut et entend estre gardez et observez dans l'isle de Madagascar et adjacentes, et dans tous les lieux à elle concédez par Sa Majesté.

Or, quand on lit les treize articles de ce décret, et que l’on en retranche les prescriptions d'ordre reli-

gieux dont les mœurs d'autrefois ne s’offensaient en rien, on est surpris de voir combien dans toutes

leurs autres dispositions, ces treize articles sont con-

formes à nos principes modernes d’humanitarisme et de justice. Nous croyons utile à cet effet d’en mettre le texte complet sous les yeux de nos lecteurs.

Que le Saint Nom de Dieu soit honoré et respecté de tous les habitans, tant soldats qu’autres, le Culte Divin exercé avec tout Respect et Humilité, et l’'Honneur rendu aux Prestres, Ecclésiastiques et Supérieurs, à chacun sa vocation et institution.

IT

Celui qui jurera et blasphémera le Saint Nom de Dieu, sera puni pour la première fois par répréhension et advertissement public, et s’il récidive sera mis au carcan six heures durant, et s’il continue, sera puni ri-

goureusement et exemplairement, après avoir esté jugé |

par le Conseil suivant la rigueur des Ordonnances du Royaume de France.

II] Celui qui prendra par force une femme ou une fille sera puni selon la rigueur des Ordonnances.

Nul Français ne pourra se marier à une Originaire de l'isle, si auparavant elle n’est instruite en la Religion Chrestienne, Catholique, Apostolique et Romaine, et qu’elle n'ait reçu le Saint Sacrement de Baptesme et la Sainte Communion, dont il sera rapporté certificat du

supérieur de la Mission, et qu'il n’en ait obtenu permission du Commandant des lieux où ils seront establis.

Un Francais estant marié à une Fille ou Femme Originaire de l’isle ne pourra quitter ou délaisser sa Femme, sous quelque prétexte que ce soit, sinon aux cas de séparation qui se pratiquent dans le Royaume de France, et la séparation ayant esté jugée, le mari pourra laisser sa femme, sans que pendant sa vie il puisse convoler à de secondes nopces.

IL est défendu très expressément à toutes personnes d'avoir et de retirer des femmes ou filles scandaleuses en leurs maisons, sous peine de punition exemplaire.

VE Il est défendu à tous François de faire aucun tort, de prendre ou d’emporter aucune chose appartenant aux originaires du pays, quelque petite qu’elle soit, à peine de restitution du double pour la première fois et de punition exemplaire en cas de récidive.

Il est expressément défendu à toute personne de desrober ou voler quelque chose, sous peine d’estre puni selon la rigueur des Loix du Royaume de France, et en outre de restituer le double de ce qu’il aura desrobé.

IL est aussi très expressément défend 1 à toutes personnes de commettre aucun meurtre ou assassinat soit en la personne d’un François, soit en celle d’un originaire du pays, à peine d’estre puni selon la rigueur des Loix, et

les biens du condamné seront acquis et confisqués à la Compagnie.

Pareilles défenses sont faites:de se battre en duel à peine d’estre, celui qui aura tué, puni de mort, sans espérance de rémission, et le cadavre du mort mis au gibet pour servir d'exemple ; les biens de l’un et de l’autre acquis et confisqués à la Compagnie.

Défenses sont faites à toutes personnes de faire aucuns partis séparés, ni de s’attrouper pour aller en guerre contre les Originaires du pays, ni d'exiger d’eux aucune chose sous prétexte d'assistance ou autrement, sans au préalable avoir les ordres des Supérieurs, à peine d’estre punis comme perturbateurs du repos public et contraires à l'avantage et à l'utilité de la Compagnie.

IL est très expressément défendu de vendre aucuns Habitans Originaires du pays comme esclaves, ni d'en faire traffic sous peine de la vie. Et il est enjoint à tous les François qui les loueront ou retiendront à leur service de les traiter humainement, sans les molester, ni les outrager, à peine de punitions corporelles, S'il y échet,

Toutes les ordonnances du Royaume de France seront

ponctuellement observées dans ladite isle de Madagascar

et autres lieux, par tous les Habitans, chacun selon sa condition, sous les peines portées par icelles.

Fait et arresté au Bureau général de la Compagnie des Indes Orientales, à Paris, le 26 octobre 166%.

Ainsi, par ce décret, les peuples de Madagascar qui, sous la domination de tout autre gouvernement d'Europe, auraient été placés hors la loi, se voyaient accorder les mêmes garanties qu'aux Français euxmêmes.

Le Conseil particulier, au surplus, était formellement invité à ne reculer devant rien «pour faire connoistre aux naturels avec combien d'équité et de justice on les veut gouverner, et que l’on ne fait aucune différence entre eux et les naturels francois ».

L'intention du roi était si bien de transformer les indigènes de Madagascar en autant de régnicoles, que la phrase suivante ou quelque autre semblable, revient à chaque instant dans les instructions : « Et la justice sera rendüe aux Habitans naturels du païs tout ainsi qu'aux François, sans aucune distinction. »

Il est évident que cette ligne de conduite, que l’on traçait au Conseil particulier, ne pouvait être meilleure. En évitant avec soin ce qui avait amené les guerres passées et en accordant aux indigènes des satisfactions de toutes sortes, c'était le moyen le plus souverain pour préparer d’une façon indirecte ce qu'on appelle de nos jours l'assimilation, et pour

faciliter en conséquence l’œuvre future du peuplement de l’île.

Instructions données aux chefs de cette première expédition pour l'exploration de la côte orientale d'Afrique et de la mer Rouge, et pour une enquête économique approfondie sur Madagascar.

Mais l'envoi de toutes ces € brigades » dans l'intérieur de l’île, l'intention que l’on avait de donner aux peuplades une haute idée de la Compagnie, puis la nécessité d'acquérir auprès d'elles un certain prestige, tout cela avait amené les syndics à reconnaître deux choses, lorsque cette question fut discutée : c’est que l'expédition d’un simple vaisseau ne pouvait suffire, et, en second lieu, qu'il fallait un armement né devant pas comprendre moins de quatre navires.

Aïnsi, on leur avait fait mettre le doigt dans l’engrenage ; le bras et tout le reste y passaient.

Quand ils en vinrent cependant à statuer sur l'envoi de quatre vaisseaux, rien ne montre -Jeurs scru-

pules et leurs craintes, et combien ils redoutaient d’être accusés de commettre un abus de pouvoir, comme les précautions dont ils jugèrent alors utile de s’entourer, et pour jusüfier dans toute la mesure possible l'importance de l'armement, et pour aller audevant des réclamations que des actionnaires méticuleux auraient pu élever plus tard contre eux.

Certes, ils ne demandaient pas mieux que de faire plaisir au roi ; mais ce à quoi cependant ils tenaient au même degré, c'était à tranquilliser leur conscience et à ne pas paraître avoir outrepassé leurs pouvoirs ou violé leur mandat. Le moyen qu'ils pensèrent le plus propre à obvier à tout, ce fut de charger le Conseil particulier d’un certain nombre de recherches et de reconnaissances tellement rationnelles et nécessaires, qu'il était de toute impossibilité à la Compagnie de se dispenser de les faire faire à un certain moment.

Ils se payèrent de la raison qu’en faisant opérer ces reconnaissances et ces recherches avant la nomination des directeurs, tout le monde conviendrait qu'ils avaient en cela gagné du temps et intelligemment servi les intérêts de la Compagnie. Ils étaient sûrs que cette considération rendrait indulgent pour eux.

Ainsi, par exemple, ils décidèrent qu'immédiatement après son arrivée à Madagascar, le Conseil particulier détacherait un des quatre navires qui lui seraient donnés, pour côtoyer le littoral occidental de l’île, expiorer le canal de Mozambique et visiter les

villes de Coffala, Quiloa, Melinde, Mombaze, l’intérieur de la mer Rouge, Moka, Aden, etc.

Il n’était pas douteux qu'en dehors des comptoirs qu'il avait été convenu qu'on établirait à Goa, à Surate, dans le Bengale, sur la côte de Coromandel, etc., sans parler de la Chine et du Japon, la Compagnie chercherait à organiser quelque commerce dans ces régions. Or, en réunissant à l'avance des indications utiles, voire même indispensables, sur ces contrées, c'était évidemment accomplir une besogne que la Compagnie serait heureuse de trouver toute faite, le jour où elle commencerait ses opérations.

En ce qui à trait d'autre part aux hommes emportés par les navires et que le Conseil particulier aurait sous la main à Madagascar, il devait les occuper à parcourir en tous les sens l’intérieur de l’île, de façon que la Compagnie püût être exactement renseignée sur le parti qu'on en pouvait tirer.

Pour ces explorations, les instructions délibérées par les syndies ne sont pas moins judicieusement conçues, que celles qui concernaient la conduite à tenir à l’égard des naturels. Mais ce dont on est pardessus tout frappé, lorsqu'on en fait la lecture, c’est des nombreux points de similitude qu’elles offrent avec les instructions que, deux siècles plus tard, le président de la Compagnie de Madagascar de 1863, avait lui-même cru devoir donner à ses agents. Ce serait presque à supposer qu'il en avait eu connaissance, et qu'il s'était contenté de les reproduire.

En ce qui regarde ces explorations dans toutes les régions de l’île, le Conseil particulier devait expressément recommander

à tous ceux qui feront ces voyages, de tenir des journaux fort exacts de leur marche et de marquer précisément les noms des lieux où ils passeront, l’estat et la nature du pays ; s’il est arrosé de rivières, d'estangs, de lacs, de ruisseaux ; s’il y a des mines d'or ou d'argent; sil y a du gretz, du marbre, de l’albastre, du porphyre, du jaspe; s'il y a des carrières de pierres propres à bastir, d'autant plus que par les derniers avis venus de Madagascar, il est constaté qu'on y peut faire de la chaux, de la brique, et de la tuille. Qu'ils observent de plus les mœurs et les coustumes des habitants. La forme de leur gouvernement, s'ils sont en paix ou en guerre avec leurs voisins, s'ils aiment le commerce ou les armes, s'ils ont quelque connaissance de religion ou s'ils suivent la seule loy de nature ; en un mot, de faire d'amples relations de toutes les choses dignes de remarque, afin de les envoyer à la Compagnie qui prendra ensuite ses résolutions selon ce qu'elle trouvera le plus à propos.

C'était, on le voit, une enquête générale que le Conseil particulier avait mandat de faire sur l'ile, Et tout ne se bornait pas là: il avait éncore pour mission de recueillir et d’énvoyer le plus tôt possible en France des échantillons de toutés les inuinés d’or, d'argent, de fer, de plomb, de cuivré, d'acier, etc:; de l’ambre, des cristaux ét des pierres précieuses; qu'oh pouvait rencontrer à Madagascar. Et les envois ne devaient pas seulement concerner

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LA COLONISATION DE MADAGASCAR 147 les richesses minérales. Aux lignes suivantes relatives à la soie, il est facile de s'assurer que tout ce qui avait une valeur marchande quelconque y était également compris :

La soye estant une des bonnes marchandises que l’on puisse tirer de l'isle, on aura un soin tout spécial de

faire cultiver les vers à soye, et d’en amasser le plus qu'il sera possible, mesme des graines de vers et les bien conserver, et on fera en sorte de trouver dans l’isle quelque nombre de soye que l’on fera dévider et mettre en macasses, pour en envoyer en France le plus que l'on pourra par les premiers vaisseaux qui feront leur retour, afin d’en connoistre la qualité.

Il ne faudrait pas croire cependant que tous ces échantillons eussent uniquement pour objet, dans l'esprit des syndics, de permettre à la Compagnie de juger de visu des productions de Madagascar. Si l’on parcourt le rapport des Directeurs en 1667 !, on découvre effectivement la preuve qu’en demandant ces envois, les syndics obéissaient surtout à une préoccupation de « réclame ».

Dès qu'il fut arrivé à Madagascar, en exécution de ses instructions, le Conseil particulier s'était empressé de réunir les échantillons qu'on lui avait demandés, et ces échantillons, il les avait expédiés sans délai en France sur la Vierge-de-Bon-Port,

1. Archives coloniales du Ministère de la marine et des colonies : FONDS COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES, administration en France (1649-1669), registre 2 C2.

un des quatre navires de l’armement. Or, quand,

à la fin de 1666, la nouvelle parvint à Paris, que la Vierge-de-Bon-Port avait été coulée par deux frégates anglaises, en vue des côtes de France, « la Compagnie, dit le rapport, receut cet accident beaucoup moins Comme une perte, que comme un véritable malheur, parce que toute la charge de ce navire n'estoit qu'une monstre et des échantillons de toutes les marchandises et richesses qu’on peut apporter de l’isle ». Et les directeurs, hélas ! exaoéraient si peu en parlant d’un « malheur véritable » qu'on aura à voir plus tard qu'en 1666 ils

auraient eu absolument besoin de la « monstre »

ou exposition publique de tous ces échantillons, pour redonner du cœur aux actionnaires. Or c'était là la grande utilité que tout le monde avait espéré tirer d'eux. |

Souchu de Rennefort, qui revenait de Fort-Dauphin sur la Vierge-de-Bon-Port et qui fut fait prisonnier quand elle sombra, parmi les causes de l'échec de la Compagnie des Indes orientales de 1664, a donné lui-même en première ligne la perte de ce navire, « parce que, dit-il, avec ce qu'il apportoit, on auroit eu le moyen d'encourager les actionnaires à continuer leurs versements 1 ».

Du moment où nous nous arrèlons aux instruclions emportées par le Conseil particulier, il y au-

1. Souchu de Rennefort, Hisloire de la Compagnie des Indes orientales, 1668, p. 392.

rait de la négligence de notre part, à ne pas mentionner les précautions que lui recommandèrent les syndics pour Ja « conservation des François dans l'isle »; car preuve de la sûreté des renseignements sur lesquels ils opéraient, les mesures hygiéniques qu'ils conseillèrent sont précisément celles que les médecins les plus experts ordonnent encore de nos jours aux Européens qui ont à séjourner dans Île pays.

Pour éviter la mort des Francois, disent en effet ces instructions, trois choses sont absolument nécessaires. La première, d'empêcher qu'ils ne mangent des fruits de l’isle avec excès, et particulièrement du lait crüd, qui est mortel; c’est pourquoy il faut les assujettir à le faire cuire, et les accoutumer peu à peu à la nourriture du pays. La seconde est de les empêcher de s’adonner aux femmes du pais qui sont faciles et extraordinairement lubriques, et qui donnent le mal vénérien qui le plus souvent devient incurable; et en troisième lieu, de les empêcher de s’écarter et aller en partys, sans commandement exprès, parce que les peuples naturels du païs, estant traîtres et vindicatifs, ne peuvent oublier les mauvais traitements qu’ils ont reçus injustement, à ce qu'ils prétendent, de ceux de notre nation; ce qui leur donne lieu de se venger, sans quartier ny miséricorde, sur ceux qu'ils peuvent trouver à leur advantagef,

Cependant, vu le caractère purement conservatoire, pacifique, et le but exclusif d'exploration que les 1. Arch. col. du Minist. de la mar. et des col. Fonds Ma-

DAGASCAR, Correspondance générale (1642-1754), carton C* : Cahier des règlements de l’ile Dauphine.

syndics prétendaient imprimer à ce premier armement, il est manifeste qu’il lui fallait un personnel spécial, tout différent de celui des expéditions qu'on envoyait à cette époque dans les pays nouveaux. Cest ce qui explique, en effet, qu'en dehors des équipages et des membres du Conseil parüculier, le personnel de l'armement ne comprit que des artisans ; lesquels, toujours par les ordres des syndics, devaient être organisés en compagnies, de façon, selon les circonstances, à pouvoir servir d'ouvriers, de soldats ou de planteurs.

Ils furent recrutés au moyen de l'affiche suivante qu'on fit apposer sur les murs de Paris :

La Compagnie des Indes Orientales, y était-il dit, fait avertir tous les artisans et gens de mestier françois.qui voudront aller demeurer dans l’isle de Madagascar et dans toutes les Indes, qu'elle leur donnera le moyen de gagner leur vie fort honnestement et des appointements et salaires raisonnables ; et que s’il y en a qui veulent y demeurer huit ans, Sa Majesté veut bien leur accorder d’estre maistres de chef d'œuvre dans toutes les villes du Royaume de France où ils voudront s’establir, sans en excepter aucune et sans payer aucune chose. Ceux qui seront dans cette résolution se présenteront à la maison de la Compagnie.

Comme à cette date de 1664 les corporations étarent fermées, et que pour devenir patron et travailler à son compte, un ouvrier était astreint à des déboursés relativement exorbitants, on imagine le

retentissement que dut produire une semblable affiche dans la classe ouvrière parisienne.

D’après Charpentier, les demandes auraient afflué en tel nombre, qu’on dut faire un choix parmi ceux qui se présentèrent, On prit : 28 maçons et tailleurs de pierre, 12 charpentiers, 16 menuisiers, 17 maréchaux, forgerons, serruriers et armuriers, 48 laboureurs, jardiniers et vignerons, 12 « ouvriers à cultiver la soye », 8 charrons, 9 tonneliers, 145 boulangers, pâtissiers et cuisiniers, 8 bouchers, 3 taitlandiers, 4 tailleurs d’habits, 5 cordonniers, 3 tanneurs, 4 chandeliers; plus un artisan de chaque profession non comprise dans celles que nous venons de désigner.

Or, si l’on veut bien considérer, qu’il n’en était nullement alors comme aujourd'hui, en ce sens qu'à cette époque tout ouvrier connaissait à fond non seulement la partie technique de son métier, mais encore tout ce qui avait trait aux matières premières dont il faisait usage, 1l est aisé de supputer quelle somme énorme d'observations de tous genres ces artisans étaient susceptibles de recueillir. En moins d’une année, si tout se passait bien, il leur était possible de faire sur Madagascar l’enquête la plus complète qu'il y eût. Chaque profession étant représentée parmi eux, il n’y avait rien qui pût leur échapper.

Cette petite armée, beaucoup moins militaire qu'économique, et comprenant en somme plutôt des ingénieurs que des soldats, se composait de 200 personnes.

Plus on étudie les détails de cet armement, et plus on est contraint d’en admirer l'ordonnance, l'esprit pratique et l'intelligence. On se croirait en face d’une de ces expéditions scientifiques telles, que le xx° siècle semble devoir être seul capable un jour d'en concevoir et d'en organiser.

Aussi, quoiqu’en ordonnant cet armement, les syndics, sans droit aucun, eussent engagé des dépenses et abusé de leurs pouvoirs, doit-on reconnaître, aux détails dans lesquels nous venons d'entrer, qu'ils avaient agi avec énormément de prudence, de bon sens, d'habileté. Ce qu'ils avaient pris sur eux de faire était en effet si manifestement utile à la Compagnie, qu'à n'en point douter, tout devait leur être d'avance pardonné, et qu'il ne se trouverait jamais d’actionnaire assez mal disposé pour leur reprocher leur initiative, ou pour demander qu'on les blamât de ce qu'ils avaient fait.

Malheureusement pour eux et l'entreprise, ils ne devaient point s’en tenir là. A peine en effet les préparatifs matériels de cette expédition étaient-ils en train, que le roi, revenant à la charge, les enveloppait de nouveiles intrigues; et cette fois avec l’intention déclarée de leur faire engager la Compagnie dans une question qu'il n'avait pas encore osé leur soumettre. Nos lecteurs sentent que nous voulons parler ici de la colonisation proprement dite de Madagascar.

Résultats donnés par le premier armement.

Mais avant d'exposer les manœuvres nouvelles de Louis XIV, manœuvres dont la conséquence cette fois devait être de pousser les syndics à des abus de pouvoir sur le caractère desquels 11 n’y aurait plus à épiloguer, nous demanderons la permission, en vue d’alléger notre récit, d'interrompre l’ordre chronologique des faits, en racontant à cette place ce qu'il advint de ce premier armement.

Cet armement partit de Brest le 6 mars 1665, neuf mois après cette réunion où la délégation envoyée à Fontainebleau avait rendu compte de son mandat. Il se composait, avons-nous dit, de quatre navires: le Saint-Paul, la Vierge-de-Bon-Port, le

Taureau et l’Aigle-Blanc, avec 491 hommes, tant passagers qu'officiers, soldats et gens d'équipage. D’après le registre des dépenses de la Compagnie, il aurait coûté 504,111 liv. 14 sols et 3 deniers.

Peut-être pourrait-on reprocher à cette expédit:on de n’avoir pas donné tous les résultats qu'on aurait été en droit d'en espérer. Mais la faute, en tout cas, n’en serait imputable qu’à ceux qui en eurent le commandement. De Beausse, le président du Conseil particulier, «avoit consumé la majeure partie de sa vie à practiquer d’après les doctrines de Trismégiste et de Raymond Lulle, pour la recherche de la pierre philosophale » ; on peut juger par là de son esprit pratique. Il était d’ailleurs âgé de soixante-sept ans et tellement affaibli qu'il mourut le 14 décembre 1665, un peu moins de cinq mois après son arrivée à Fort- Dauphin. De Montaubon, qui lui succéda, avait luimême soixante-trois ans. Il était perclus de rhumatismes et souffrait de la pierre ; et pour l'envoyer à Madagascar, on l’avait arraché à des fonctions judiciaires qu'il remplissait depuis près de quarante années à Angers.

Quand la petite flotte arriva à Madagascar, il y avait déjà plusieurs années que nos affaires avaient été tellement gâtées par le prosélytisme intempestif du P. Étienne, que, pour les remettre en bon état, il nous aurait fallu là-bas des hommes jeunes, actifs, d'une santé à toute épreuve, expérimentés. Et l’on envoyait au contraire des hommes accablés d'années,

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