‹ Madagascar sous Louis XIVChapitre 39 sur 49 · Arch. col. du Ministère de la marine et des col. Fonds · texte numérisé non relu

Arch. col. du Ministère de la marine et des col. Fonds

MADAGASCAR, correspondance générale, carton n° 1. C.5; lettres et rapports de Champmargou, datés du 28 oct, 1671.

de Lacase, le « sieur de la Bretesche », qui avait épousé une de ses filles, que de la Haye quittait Fort- Dauphin, le 26 juin 1871, se rendant à Bourbon.

A Bourbon, qui fenfermait déjà un certain nombre d'habitants, de la Haye institua un gouverneur ; c'est le premier qu’ait eu cette île. Ce fut de cette île, qu’il écrivit au roi, lui expliquant que, tout bien vu et considéré, 1! n’y avait rien à faire à Madagascar, mais que, sous tous les rapports, pour la salubrité comme pour la richesse du sol, Bourbon étant de beaucoup préférable, il y avait pour cette raison installé un gouverneur. Il laissait même entendre, ‘en terminant, que toute la colonie de Fort-Dauphin ne tarderait pas elle-même à s’y transporter.

Une fois cela fait, ainsi que ses instructions le lui ordonnaient, de la Haye avait fait mettre le cap sur Surale. |

Ainsi, on dirait que de la Haye, comme un mauyais génie, n'avait abordé à Madagascar que pour y déchaïner tous les fléaux de la guerre, et que pour mettre la colonie française dans l'impossibilité d’échapper à la destruction.

Mais malheureusement sous d’autres rapports, de la Haye ne devait pas être moins funeste aux Indes.

Fautes irréparables commises par de la Haye dans la première partie de sa campagne aux Indes. — Il a l'imprudence de prendre Caron pour guide et pour confident.

Ce fut vers la fin de septembre 1671 que de la Haye parut devant Surate. Ainsi ses opérations élaient déjà en retard d’un an environ sur les prévisions de ses instructions.

Surate alors était le seul endroit des Indes où la Compagnie française eût à proprément parler un centre de commerce; c'était là au reste le siège de la Compagnie. Dans toutes autres localités où elle faisait des affaires, elle ne possédait que de simples comptoirs, avec des marchands ou des sous-marchands,

Nos directeurs aux Indes, au moment de l’arrivée de de la Haye, étaient au nombre de trois, Caron,

Blot et Baron. De Faye dont il a été plusieurs fois question dans ces pages et qui avait quitté Fort- Dauphin pour Surate à la fin de 1668, était mort dans cette ville quelques mois après, d’une façon tellement inattendue, que personne ne s'était fait scrupule d’accuser Caron de lavoir empoisonné. De Faye avait effectivément si bien réussi, dès les premiers temps, à se mettre au courant de ce commerce spécial des Indes, et il y obtenait tant de succès, que l’ancien directeur de la Compagnie hollandaise n'avait pu dissimuler tout l’ombrage qu'il en prenait.

Lorsqu'avait mouillé l’escadre, Caron était à la côte de Coromandel, faisant une tournée d’inspecüon dans nos comptoirs. Or de la Haye avait été si bien précédé de sa réputation d'homme difficile à vivre, maladroit et violent, que Blot et Baron lui firent un accueil plein de réserve. Un jour même où il les pressait trop et voulait faire important, pour le refroidir ils allèrent jusqu'à lui donner clairement à entendre qu'à leur avis, ils ne voyaient nullement en quoi lui ou ses vaisseaux pouvaient être utiles au développement de la Compagnie; ils lui avaient même dit qu'à leur idée, ce qu'il avait de inieux à faire était de s’en retourner en Europe.

D’après ses instructions, de la Haye devait prêter la main aux directeurs pour la fondation de deux établissements l’un à Ceylan, l’autre à Banca. A Banca, parce qu’en raison de sa situation, cette île

permettait de centraliser le commerce des épices. lesquelles dans larchipel de la Sonde passaient pour être d’une qualité de beaucoup supérieure. I montra à Baron et à Blot les paragraphes de ses instructions relatifs à cette question. Mais ces derniers déclarèrent qu'en labsence de Caron 1ls ne statueraient sur rien. De la Haye dut de la sorte se. morfondre un mois et demi dans le port de Surate. Car le retour de Caron n'eut lieu que le A1 novembre. |

Dès que Caron fut revenu. de la Haye mit expressément les directeurs en demeuré d’avoir à se prononcer au sujet des établissements à fare à Ceylan et à Banca. Plusieurs objections furent soulevées dans lé Conseil. Mais finalement lopinion de Caron qui était pour, finit par prévaloir. « Les directeurs, écrivait alors au ror de la Haye qui n'avait pas du reste beaucoup à se féliciter d'eux, au lieu de s'unir et de concourir au bien de la Compagnie se faisoient des artifices pour se faire tomber en faute, afin d’avoir lieu de blämer. » On décida en conséquence qu'on commencerait par Pile de Ceylan, et que l'établissement y serait créé sur la côte orientale, à Trinquémalé, aujourd'hui Trinkonomali, excellente baie, très facile à défendre. Et, comme Caron connaissait la localité, et que d'autre part, au temps où il avait été au service de la Compagnie hollandaise, 1l avait eu des rapports personnels avec le roi de Ceylan, avec lequel

il allait être nécessaire de se lier par un traité, Blot et Baron décidèrent en outre qu'il accompagnerait de la Haye. L’escadre, ayant donc embarqué pour six mois de vivres, partit incontinent de Surate le 6 janvier 1672. Caron était avec de la Haye sur le vaisseau amiral.

Le peu de cas que les directeurs Blot et Baron avaient semblé faire de lui et de son titre de vice-ro1 dont 1l s'était affublé en arrivant aux Indes,les sept mois qu'il avait perdus dans les parages de Madagascar, puis les tristes événements de Fort-Dauphin, tout cela avait fait rentrer de la Haye en lui-même et n'avait pas laissé de l’inquiéter sur ce que Louis XIV penserait de sa conduite. Ses instructions s'exprimaient au sujet de Caron dans les termes les plus élogicux. Le roi y était intarissable sur ses capacités, vantant son intelligence, sa prudence, et recommandant par-dessus tout à de la Haye de s’efforcer de lui témoigner une haute considération. De la Haye en conclut que l'approbation et les suffrages d’un homme aussi bien en cour auraient certainement pour effet de contre-balancer les difficultés qui lui pourraient être suscitées à propos de Madagascar. Dans cette pensée, il entreprit de gagner complètement Caron à sa cause, et comme le mieux était de paraître lui accorder toute sa confiance, 1} Jui communiqua ses instructions, non seulement dans la portion qui pouvait le concerner, mais dans toute leur teneur.

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C'était là un manquement insigne, dont de la Haye comprit plus tard toute la portée, lorsqu'il lui fut donné de s’apercevoir que Caron était à la solde de la Hollande et de la Compagnie hollandaise, pour trahir les intérêts français dans les Indes.

Caron possédait trop de flair pour n’avoir pas tout de suite deviné entre les lignes de ces instructions que dans lesprit de Louis XIV quelque chose se tramait contre la Hollande, dont de la Haye n'avait pas encore tout le mot. Comme bien on pense, il répondit avec empressement aux avances de ce dernier, et travailla à acquérir le plus grand empire sur lui. La chose était facile avec un homme tout d’une pièce et d’une intelligence aussi bornée que de la Haye.

Et, en effet, après quelques jours de navigation, avec ses façons cauteleuses, simples, insinuantes, Caron avait tellement bien réussi à capter sa confiance, qu'il était désormais sûr d’être renseigné sur tous les ordres que lescadre pourrait recevoir ultérieurement de France, et qu'il avait même assez d'influence pour neutraliser de la Haye, chaque fois qu'il voudrait entreprendre quelque chose de sérieux contre les Hollandais. |

L'arrivée de l’escadre de de la Haye aux Indes n'avait pas beaucoup inquiété les directeurs de Compagnie hollandaise, néanmoins dans la crainte qu'il ne s’ensuivit quelque prestige pour nous auprès des peuples, ils avaient eu un soin, celui d’ordonner

à leurs agents de répandre partout le bruit que natre escadre était une escadre de pirates à la recherche d'occasions de piller ct de faire des esclaves, et qu'il fallait rester sur ses gardes. On suppose en conséquence de quel œil notre pavillon était regardé sur les parties du littoral que de la Haye serrait d’un peu près, ou dans les villes où il jugeait à propos de s'arrêter. L’hostilité comme la défiance étaient générales. En dehors de cette précaution, l'amiral de la Compagnie hollandaise, Rickloff, avait été chargé d'exercer sur les faits et gestes de notre flotte une surveillance des plus actives. | Depuis une huitaine de jours, l’escadre avait quitté Calicut, voguant vers Ceylan, lorsqu'elle fit tout à coup la rencontre de douze navires de guerre, commandés par Rickloff. Si l’on n’a pas oublié les instructions de de la Haye, on doit se souvenir qu'il devait non seulement s'emparer de vive force, s’il en était besoin, des lieux où les directeurs auraient décidé que la France planterait son drapeau, mais qu'il lui était en outre tout particulièrement ordonné d'exiger le salut des Hollandais, forts ou faibles, dans tous les lieux de la mer des Indes où il les rencontrerait. Étant donné la puissance de la Hollande aux Indes et l'autorité considérable dont elle y jouissait, cette question du salut était d’une importance capitale. Être salué des Hollandais aurait été la preuve pour les indigènes de ces contrées, que la France était un pays sinon supérieur en puissance à la Hollande,

du moins son égal. Caron avait pesé les conséquences que ce salut aurait pour la France et la diminution de prestige qui en résulterait fatalement pour les Hollandais, lesquels, par politique, étaient presque obligés d'afficher aux Indes un mépris des plus profonds pour les autres nations d'Europe. Connaissant d'autre part la force de l’escadre francaise et les dispositions belliqueuses de ses équipages, il était clair à ses yeux que, si Rickloff refusait de saluer, c'en était fait de Jui.

Eh! bien, en cette circonstance, sans parler des renseignements confidentiels qu'il avait déjà très certainement fait passer aux Hollandais, Caron commença son œuvre de traître.

De la Haye voulait exiger le salut, et, dans la prévision où on ne lui accorderait pas satisfaction, il avait mème déjà commandé les préparatifs du combat, quand Caron, se précipitant vers lui, l'accabla d'objurgations, l’assurant qu'avec sa bataille, il allait compromettre à Jamais les intérêts de la Compagnie française aux Indes, et que le roi ne le lui pardonnerait jamais. De la Haye fut tellement ébranlé, intimidé, qu'il contremanda ses ordres, et se détourna de sa route pour éviter Rickloff et n'avoir pas de salut à demander.

Faute impardonnable, et dont la Compagnie hollandaise, qui avait à son service le fils aîné de Caron. dut savoir le plus grand gré à ce dernier !

Si de la Haye avait obéi à ses instructions sans

s'arrêter aux observations de Caron, nul doute que l'amiral Rickloff eût refusé de saluer, et ç'aurait été sa flotte anéantie, et tous les peuples des Indes despotisés par les Hollandais, passant'immédiatement de notre côté, se seraient donnés à nous. Quel pendant merveilleux là-bas aux prouesses que, quelques mois plus tard, Louis XIV devait accomplir lui-même sur le Rhin !

En parlant de cette affaire au roi, de la Haye, pour se disculper, se retrancha dans ses lettres sur Caron, sur son insistance, et sur les raisons dont il se servit. Excuses inacceptables! Les instructions de de la Haye lui enjoignaient d’obéir en tout à l'avis des directeurs et non d’un directeur ; et, si Louis XIV avait mis « des directeurs », c’est qu'il y en avait trois, dont deux français, et que, dès lors, tant au point de vue des intérêts français que sous le rapport de la réflexion, cet avis lui offrait de sérieuses garanties.

Mais ce ne devait pas être la seule faute de de la Haye.

Quand, le 22 mars, l’escadre arriva en vue de Trinquemalé, elle fut extrêmementsurprise de voir que la baie était occupée depuis peu par les Hollandais, et qu'ils y avaient déjà fait élever un certain nombre de fortifications. Il était manifeste que le but que l’escadre se proposait avait été trahi, et que la Compagnie hollandaise avait réussi à nous prévenir dans nos desseins. Caron, qui ne pouvait faire

autrement que de se rendre à l'évidence, s’empressa d'en accuser les religieux de Surate.

Quoi qu’il en soit, sur ce point encore les instructions étaient formelles. Elles spécifiaient que de la Haye userait de la force, s'il le fallait, pour s’emparer des lieux de Ceylan ou de Banca qui seraient désignés par les directeurs comme devant être occupés, peu importe d'où vint la résistance, des Hollandais ou des Anglais.

Ce qu'il avait à faire ne pouvait donc être plus clairement tracé. Caron intervint encore. Il pria, supplia de la Haye, de ne pas bouger, se faisant fort d'écrire au roi pour faire complètement approuver sa conduite. Il lui demanda au reste, avant d'agir contre les Hollandais, d'attendre le résultat de négociations qu'il venait de faire engager avec le roi de Ceylan.

Si, en arrivant, de la Haye eût attaqué les Hollandais, il est certain qu'il les aurait délogés sans peine de toutes leurs positions. Mais 1l eut encore le tort d'écouter Caron, et se contenta, en attendant le résultat des négociations susdites, de prendre possession de deux îlots situés au milieu de la baie et de les faire forüfier.

Mais l’ambassade qui s'était rendue auprès du roi de Ceylan tardait de plus en plus. D'autre part, les provisions s’épuisaient. Impossible d'en tirer de la côte de l’île à cause de la présence des Hollandais. On se rappelle qu’en partant de Surate, il n’en avait

36 LOUIS XIV ENVOIE UNE ESCADRE AUX INDES été embarqué que pour six mois; or, comme on approchait de mai, de la Haye jugea prudent d’envoyer deux de ses navires pour s’en procurer à la côte de Coromandel. |

Mais voilà que tout à coup, le 15 mai, apparaît à l'entrée de la baie toute la flotte de l’amiral Rickloff, Rickloff resta plusieurs jours dans cette position, puis, s'étant emparé des deux navires de de la Haye qui revenaient chargés de provisions, il alla s'embosser dans la partie est du port, dans un endroit que protégeaient les batteries hollandaises établies sur la terre ferme et où 1l pouvait défier toute agression de notre part. Attaquer les Hollandais retranchés à terre, impossible maintenant avec la flotte de Rickloff sur notre flanc, qui nous empêchait de dégarnir nos vaisseaux de troupes. Atfaquer la flotte hollandaise, impossible également, nous aurions été coulés par le feu plongeant des batteries à l'abri desquelles elle restait, Amener Rickloff à sortir de sa position pour engager la bataille, on l'essaya bien, mais il n'y fallait pas songer. Non seulement il était trop avisé pour cela; mais sachant que nous étions sur le point de manquer de vivres, il aimait mieux attendre que la faim nous obligeât à quitter de nous-mêmes Trinquemalé.

L'affaire était complètement manquée. Nous n'avions plus qu'à partir.

De la Haye poussa les fortifications des deux ilots dont nous venons de parler, y laissa une garnison

CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 166% 357 avec des vivres et des munitions, et cingla au plus vite sur la côte de Coromandel vers Trinquebar, 2 juillet. I manquait alors, pour ainsi dire, de tout, I comptait revenir une fois ravitaillé, et prendre sa revanche. Mais les événements en devaient disposer autrement,

Dès qu'il eut connaissance du départ de de la Haye, Rickloff vint attaquer les deux îlots et, après un bombardement terrible qui dura six Jours, 1l força nos troupes à capituler, 48 juillet 1672.

Non seulement nous avions sottement perdu notre temps à Trinquemalé, mais nous avions fourni l’occasion à la Compagnie hollandaise de dire de toutes parts qu'elle nous empêchaït de faire quoi que ce fût, que nous n’osions pas nous attaquer à ses vaisseaux, et qu'elle nous avait déjà vaincus,

Prise de San-Thomé par de la Haye. — Nouvelle faute commise par lui. — Reddition de San-Thomé après le siège de 26 mois.

Aïnsi en raison de l'insuffisance absolue de son chef, cette escadre dont la présence aux Indes aurait pu être pour nous la source des plus grands avantages, ne nous avait valu jusque là que des affronts : et cela uniquement parce que celui qui était à sa tête, ne tenant aucun compte de ses instructions, avait toujours agi contrairement à ce qu'elles Jui ordonnaient. Une circonstance heureusement vint ouvrir les veux de de la Haye sur Caron, sans quoi l'on se demande jusqu'où ce dernier ne l’aurait pas conduit.

Après son départ de Trinquemalé, l’escadre était venue jeter l'ancre à Tranquebar, 9 juillet 1672.

Tranquebar, port fortifié de la côte de Coromandel, appartenait aux Danois. Dès l’arrivée de de la Haye, le supérieur du couvent des capucins de la ville était venu lui remettre un paquet de France, renfermant une lettre de Louis XIV, datée de l’année précédente, juin 1671; lettre dont ïl à déjà été fait mention, et dans laquelle Sa Majesté lui annonçait son intention de déclarer la guerre aux Hollandais *.

Or, s’étant empressé de faire voir cette lettre à Caron, de la Haye fut stupéfait de la douleur et du chagrin dont Caron fut saisi à cette nouvelle d’une eucrre entre la France et la Hollande ; il en concut tout d’abord une certaine défiance. Mais plusieurs autres faits ne tardèrent pas à lui prouver bientôt que Caron était de cœur et d’âme avec ses anciens compatriotes et qu'à n’en pas douter, il trahissait les intérêts de la France à leur profit.

Lui ayant demandé, par exemple, ses cartes de l'Inde pour étudier les lieux et préparer quelque grosse opération en vue de la guerre, Caron lui répondit qu'il ne les avait pas, les ayant laissées à Surate. Or de la Haye eut la preuve matérielle qu'il n’en était rien et qu’en cela Caron Jui mentait. in plusieurs circonstances il s’aperçut, en outre, que Caron était tout à fait au courant des préparatifs de la Compagnie hollandaise des Indes, tant au point de

1. Cette guerre devait en effet éclater neuf mois après cettelettre,

vue de l'offensive que de la défensive, mais qu'il gardait tout pour lui, ne l’informant de rien de ce qui pouvait être utile à la France, ne lui disant les choses, que lorsqu'il savait que, lu, de la Haye les allait immanquablement apprendre par une autre voie.

C'était plus qu'il n’en fallait à de la Haye pour entrevoir le rôle que Caron avait jusque-là joué auprès de lui. Aussi modifia-t-1l brusquement sa conduite à son égard. Mais c'était malheureusement bien tard. Il ÿ mit même si peu de ménagements que (Caron se sentant découvert se {int complètement à l'écart, et que, quelques semaines après, en septembre, 1l s'embarquait pour la France, Mais le navire sur lequel 1l était monté se brisa à l'entrée du port de Lisbonne, et son cadavre fut trouvé parmi ceux des noyés.

On aurait pu s’imaginer qu'ayant secoué l'influence funeste de Caron, de la Haye: chercherait à tout réparer. Mais il ne devait pas hélas ! donner à ses opérations une direction plus conforme aux intérêts bien entendus de notre pays.

. Au sortir de Trinquemalé, le grand point pour lui était de se ravitailler, N'ayant pu le faire à Tranquebar où on lui suscita des difficultés, il remonta jusqu'à San-Thomé, dans l'espérance que, dans cette ville, il pourrait se procurer tout ce dont il avait besoin,

La ville de San-Thomé, située sur la côte de Coromande], à 9 kilomètres plus bas que Madras,

CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 166% 361 appartenait alors au roi de Golconde qui l'avait prise sur les Portugais dix ans auparavant. Au {emps des Portugais, elle avait été le marché principal de toute la côte de Coromandel. Mais elle servait encore de débouché à tout le commerce du royaume de Golconde et de celui de Vizapour, et rien n'aurait été facile comme de lui rendre son ancienne prospérité.

De la Haye ayant jeté l'ancre devant San-Thomé le 21 juillet, envoya deux de ses officiers pour les achais à opérer. Mais ces officiers furent injuriés par la populace et les autorités, battus et obligés de rembarquer sans avoir rien pu faire. L'insulte était grave, sigrave même qu'une réparation était indispensable ; autrement, partout dans les Indes tout le monde aurait pu se croire le droit de nous traiter ainsi. Cette idée était au reste d'autant mieux celle de de la Haye, qu'il voyait là une occasion, en mettant Ja main sur la ville, de donner à la France sur la côte de Coromandel un poste à la fois militaire, maritime et commercial de premier ordre. Le 22 juillet done, il fait avancer l’escadre dans le port. Le 25, 1l entame des pourparlers, et, ces pourparlers n'ayant pas abouti, le 25, après une attaque des plus audacieuses, il chasse les ennemis de la ville, sans faire éprouver à celle-ci le moindre dégât,

Jamais acquisition pareille ne s'était faite dans de meilleures conditions.

La première chose dont de la Haye s'oceupa le

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lendemain de sa victoire, fut de compléter les défenses de San-Thomé, sans attacher la moindre attention aux quelques milliers d’hommès que le roi de Golconde avait envoyés sur l'heure pour reprendre la ville. Cela dura quelques semaines. Mais ia nouvelle officielle étant tout à coup arrivée aux Indes que la guerre avait été déclarée par l’Angleterre et la France à la Hollande en avril de l’année précédente, c'était une transformation complète de la situation de nos forces à San-Thomé.

De La Haye, pas plus en hommes qu’en munilions, ne disposait de moyens suffisants pour marcher sur Golconde et obliger son roi à nous laisser la libre possession de San-Thomé, Le plus qu'il pouvait faire, était de maintenir à une distance respectueuse de la vilie les troupes du roi dirigées contre nous. Mais que les Hollandais vinssent à s’allier avec le roi de Golconde, et la prévision était toute naturellé puisque la guerre existait maintenant entre eux et nous, alors nous avions à craindre du côté de la terre un siège en règle conduit par des officiers hollandais à Ha tête des troupes indigènes, et du côté de la mer un blocus effectué par l’amiral

-Rickloff ou quelqu'un de ses lieutenants. Dès lors, ce n’était pas trop de toutes les forces possédées par

de la Haye aux Indes pour résister à San-Thomé. Qu’au contraire, par un sourire de la fortune, il

nous füt donné de traiter avec le roi de Golconde

sur les bases de la cession de San-Thomé, alors les.

CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 1664 363 conséquences les plus favorables en découlaient. Non seulement à la paix ce traité nous assurait une ville et un port sur la côte de Coromandel, et une ville dont on pouvait faire le centre commercial le plus considérable des Indes, mais pendant la guerre, il nous donnait contre la Hollande un lieu de relâche, où nous pouvions nous ravitailler

de tout ce qu’il était possible de tirer de linté-

rieur, indépendamment qu’il nous laissait la libre disposition de nos moyens pour causer aux possessions hollandaises tous les dommages possibles.

Il suffisait d’une ombre d'intelligence pour comprendre l'intérêt primordial qu'il y avait pour nous à désarmer le roi de Golconde.

Sur ces entrefaites, un des principaux marchands de la Compagnie française, le sieur Martin, celui à qui l’on dut plus tard la création de Pondichéry,

"vint, le 16 janvier 1673, à San-Thomé, offrir ses

services à de la Haye. Il se faisait fort, en se rendant auprès du roi de Golconde à la cour duquel il avait des intelligences, d'obtenir un arrangement avec lui. De la Haye ne pouvait pas faire autrement que d’accepter, et Martin partit le 14 mars.

Les négociations furent conduites par ce dernier avec une habileté extrême. Il montra au roi que trois peuples d'Europe, les Hollandais, les Anglais et les Portugais, cherchaient depuis des années à mettre la main sur ses États, mais qu’en s’alliant aux Français sous la condition qu'il renoncerait à revendiquer

364 LOUIS XIV ENVOIE UNE ESCADRE AUX INDES San-Thomé, il était certain d’avoir avec eux des amis sûrs et dévoués qui, s’il était nécessaire, le défendraient contre les autres. Les ministres du roi qu'il avait gagnés par des promesses ayant renchéri sur ses paroles, le 45 mai, Martin revenait à San- Thomé avec un projet de traité, nous accordant non seulement la propriété de San-Thomé, mais le concours armé du roi en cas de besoin. C'était plus que nous ne pouvions désirer ! Pour que ce traité devint définitif, 11 n'y avait plus à régler que la question des cadeaux d'argent au roi et à ses ministres.

Car personne n'ignore que, même encore de: nos jours, dans les contrées de l’extrème Asie, l'argent est la grande force et que cest surtout par l'argent que les choses importantes de la politique arrivent à se trancher. Il n'était pas supposable que des difticultés pussent être élevées de ce chef par de la Haye. % cependant c’est justement sur ce détail qu'allait se trouver la pierre d’achoppement.

Sur cette question des cadeaux, en effet, de la Haye fut intraitable. Par une aberration incroyable de jugement, il répondit à Martin avec une indignation qui, pour être sincère, n'en était pas moins injusüfiable, que de pareils moyens d'action étaient immoraux, « déshonnêtes », brefqu’un Français n’achetait pas la paix de ses ennemis avec de l'argent, mais qu'il l’arrachait par la force, et que si, ensuite, des cadeaux étaient à faire, ils ne pouvaient consister qu'en armes de luxe, rappelant celles avec lesquelles

CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 166% 309 la victoire avait été remportée. C'était tellement insensé que Martin, ne pouvant croire qu'à une plaisanterie, insista. Mais de la Haye, rendu furieux, le congédia honteusement, lui donnant à entendre que cet argent qu'il demandait, il le soupçonnait de vouloir se l’approprier. C'était complet!

Tout glorieux d’avoir démasqué sinon un traitre, du moins un concussionnaire, de la Haye chargea un autre ambassadeur d'aller traiter avec le roi de Golconde, mais cet ambassadeur se taisant sur les cadeaux, on le fit attendre tant et tant, que les Hollandais avertis arrivèrent avec force sequins. Eux n'hésitèrent pas à acheter roi et ministres, et ils obfinrent de la sorte un traité par lequel le roi s’engageait à se Joindre aux Hollandais pour faire le siège de San-Thomé et en chasser les Français. Quelque temps plus tard, en effet, la ville était complètement investie par terre, pendant que les Hollandais se préparaient à en faire le blocus par mer.

Voilà où nous avait menés l’entêtement imbécile de de la Haye.

N’avions-nous pas raison de dire plus haut qu'il était le dernier homme que Louis XIV aurait dû charger de cette expédition ?

Tout autre que lui avec un peu de bon sens et d'esprit politique aurait consolidé la colonie de File Dauphine, contraint les Hollandais à nous accorder le salut, fondé l'établissement de Trinquemalé, contracté une alliance avec le roi de Golconde. Et qui sait

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si la nouvelle de la présence d’une escadre française, commandée par un officier d'énergie, n'aurait pas fait réfléchir les États-Généraux, et si Louis XIV connaissant le succès que ses armes obteniaient aux Indes, n'aurait pas donné à la guerre de 1672 une tout autre tournure ?

Durant le siège qu'il eut à soutenir à San-Thomé, de la Haye donna des preuves d’une bravoure et d'une puissance de résistance, qui n'ont peut-être jamais été dépassées. Mais le mieux n’aurait-il pas été que ce siège eût été évité? N’aurait-il pas mieux valu que les grandes qualités qu’il montra en cette circonstance eussent été dépensées dans des opérations offensives contre les établissements hollandais ? Quoi qu’il en soit, les nôtres se défendirent jusqu’au bout, et, quand la capitulation eut lieu, le 6 septembre 1674, après un siège de vingt-six mois, la garnison qui le soutenait en était réduite à manger de l'herbe !

Et cependant, bien que nous en fussions réduits à cette extrémité, de la Haye inspirait encore aux Hollandaiïs tant de crainte, qu'ilssouscrivirent à toutes ses conditions. Il devait sortir de la place avec armes et bagages, tambours battants, mèches allumées, et on devait lui fournir deux vaisseaux de guerre « en bon estat et huit mois de vivres pour rentrer en France ».

La capitulation n'était d'autre part valable que quinze Jours après, et pour le cas seulement où des secours de la France ne seraient pas venus dans l’intervalle.

L’unique engagement que les Hollandais eussent demandé à de la Haye avec la reddition de la place, était qu'en s’en retournant en France, 1l promit de ne pas attaquer les colonies hollandaises ou les vaisseaux hollandais qu'il trouverait sur son chemin.

La capitulation de San-Thomé, en somme, était la ruine de tous les projets formés par Louis XIV sur l’expédition dont de la Haye avait eu le commandement.

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Rentrée de de la Haye en France. — Sa mort, — Anéantissement en 1674 de la colonie de Fort-Dauphin.

Ce fut le 25 septembre 1674 que de la Haye s'embarqua à San-Thomé pour revenir en France, ayant perdu tous ses vaisseaux et ramenant à peine le cinquième des hommes qui avaient été mis sous ses ordres. Tout le reste était mort de maladies ou dans la lutte.

Avec lui avait été perdue la plus grande occasion que nous ayons peut-être Jamais eue dans notre histoire, de fonder, d’un seul coup, un grand empire des Indes. Or, lorsqu'on à vu de quoi le succès a dépendu, on est forcé de reconnaitre que tous les calculs de Louis XIV, de ce côté, avaient été justes, et tous ses projets, pratiques, mais que les échecs n'étaient venus que de la faute de de la Haye.

Nul doute que de la Haye dut avoir conscience du mal irréparable dont il avait été cause. Pour nous son héroïque défense de San-Thomé en serait la preuve.

Quoi qu'il en soit, parti de San-Thomé pour la France le 25 septembre, de la Haye arriva à Bourbon le 19 novembre. La colonie était dans le même état où 11 l'avait laissée, en ce sens que le roi n'avait pas touché à l’organisation administrative qu'il v avait instituée trois ans et demi auparavant; sauf que le gouverneur avait été changé, et que le chiffre des colons s'était accru d’un certain nombre de gens amenés de France par des navires, qui dans l'intervalle s'étaient rendus aux Indes.

De la Hayese livra à une inspection détaillée de Pile. Mais, ayant demandé des nouvelles de la colonie de Fort-Dauphin, on ne put rien lui apprendre de précis. On lui parla seulement d’une vague rumeur de désastre, apportée on ne savait par qui et que, au surplus, personne n'avait cherché à vérifier. Voulant se renseigner par lui-même, le 2 décembre, il remit. à la voile de Bourbon, et il arrivait le 8 devant Fort-Dauphin. Aucun pavillon ne flottait au fort, lequel cependant paraissait intact. Pas une figure humaine ne se montrait; la solitude la plus absolue. Intrigué, 11 commanda d’armer sur-le-champ un canot pour aller reconnaître les lieux ct prendre des renseignements positifs.

Le fort était totalement désert, pas un être humain, Et deça, delà gisaient les « 52 pièces de canon

sans affûts, marquées aux armes de la France !», que, soixante années plus tard, les voyageurs pouvaient encore voir, à demi enterrées dans le sable du fort.

Quelques naturels rencontrés un peu plus loin répondirent avec un certain effarement, qu'il n'y avait plus de Français dans l’île, qu'ils s'étaient tous retirés à Bourbon. Comme on venait de Bourbon, on sayait à quoi s’en tenir. Aussi, dans la crainte de quelque embüche, le canot s’empressa-t-1l de regagner le bord, et de la Haye, à qui ce rapport inspira probablement de tristes réflexions, donna l’ordre immédiat de poursuivre la route pour la France, Il dut se dire que l’œuvre de destruction à laquelle 1! avait inconsciemment concouru, était malheureusement aussi générale que complète.

Qu'on nous permette de raconter en quelques lignes ce qui s'était passé à Fort-Dauphin après le départ de de la Haye, en juin 1671. Les versions qu’on à données à ce sujet sont des plus contradictoires. Quant à la nôtre, elle repose sur les documents officiels.

Une fois de la Haye part, Champmargou et de la Bretesche s'étaient loyalement mis à l’œuvre pour renouer de bons rapports avec les peuplades ; mais leurs efforts n'avaient abouti qu'à empêcher les

chefs, jusque-là fidèles, de se prononcer ouvertement

1. Mémoire sur Madagascar de 1731, par GRrossiN, publié pour la première fois en 1884 par M. Marcel Gabriel, Revue de Géographie, 13e vol. p. 338.

contre nous. De La Haye avait laissé chez tous les

naturels une terreur indicible ; ils étaient persuadés qu'un jour ou l’autre il reviendrait, et qu'ils ne pouvaient avoir de paix et de salut qu'après la mor ou le départ de tous les Français. ù

Dans cette occurrence, Champmargou et de la Bretesche s'étaient résolus à la création de tout un système de postes, lesquels, défendus par les colons eux-

mêmes couvraient les cultures et les herbages où

paissaient les troupeaux. Mais ce n’en était pas moins à tout instant des alertes, des coups de main, des incursions, des incendies, de la part des indigènes. On avait néanmoins vécu tant bien que mal dans cette situation pendant l’espace de dix-huit mois. Mais le 6 décembre 1672, Champmargou ayant été tué comme Lacase dans une embuscade, il en était résulté une aggravation dans l’état de choses. Champmargou habitait Fort-Dauphin depuis dix-huit années, et ce long séjour, comme ses procédés conciliants et

simples, lui avaient permis de se créer avec de puis-

sants chefs, notamment avec Dian-Manangue, des relations personnelles, grâce auxquelles il les avait

constamment maintenus de notre côté. Certes, de la :

Bretesche qui lui succéda dans le commandement, était loin d'approcher, pour la capacité ou les talents. de Lacase et de Champmargou; cependant, comme chaque colon y mettait du sien, peut-être, même après la perte de ce dernier, la colonie aurait-elle été sauvée, sans un incident des plus imprévus.

Pendant toute l'année 1673, en dépit de l'hostilité de Dian-Manangue qui n'avait pas voulu accorder à de la Bretesche l'amitié qu'il avait toujours fidèlement gardée à Lacase et à Champmargou, nous étions parvenus à conserver nos positions, et tout avait continué à marcher comme précédemment, lorsqu'en Janvier 1674, apparut devant Fort-Dauphin un navire, {a Dunkerquoïse, commandé par le sieur de Beauregard, envoyé de France comme gouverneur de Bourbon. Dès les premiers jours de son arrivée, il avait signifié aux colons que l'intention du roi était qu'ils allassent s'établir à Bourbon, et que, s'ils refusaient on les y tranporterait de force. I leur déclara qu'en tous cas, défense formelle avait été faite aux navires se rendant aux Indes ou en revenant, de $'arrèter à Fort-Dauphin ou de s’y livrer au moindre échange. C'était une façon indirecte de dire à ces braves gens qu'ils ne pourraient plus désormais troquer leurs produits contre ceux d'Europe. C'était, en conséquence, la misère ct des privations sans nombre pour eux.

Et cependant, comme au temps de de la Haye, pas un n'avait consenti à quitter le pays, tant ils s’y trouvaient bien, tant il leur offrait de garanties de prospérité. Mais le langage de Beauregard n’en avait pas moins eu pour résultat de semer le désespoir chez quelques-uns et, dans une certaine mesure, d’énerver la défense, pas assez toutefois pour qu’on pût Ôtre entamé par les naturels. Ces derniers

CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 166% 373 auraient donc continué à être tenus en respect, quand, reconnaissant qu'ils ne pourraient Jamais venir à bout de la colonie par la force, ils eurent, justement après la visite de /a Dunkerquoise, l'idée d’un complot.

Nous avons eu occasion de dire que les Français de Fort-Dauphin employaient sur leurs plantations, comme domestiques et travailleurs, une quantité assez considérable d’indigènes. Ces derniers répondirent d'autant mieux aux offres d'alliance que les chefs insurgés vinrent leur faire, qu'ils entendaient journellement leurs maîtres parler de l'abandon total de la colonie par la France, et qu'ils supposaient, en conséquence, qu'il n’y avait pas à craindre l’arrivée de renforts quelconques pour tirer vengeance de ce qu'on tenterait contre les Français. Nos alliés, qui se voyaient livrés à leurs seules forces au cas où les Français parüraient, avaient fait de leur côté des réflexions analogues. Et, l'espoir du pillage aidant, puis Dian-Manangue ayant sur ces entrefaites arboré hautement le drapeau de Ja révolte, il n’y avait bientôt plus eu un naturel qui restàt franchement de notre parti.

Un complot ayant donc été ourdi, le 27 août 1674, pendant la nuit, à un signal donné, les colons fran-

çais de 7) 6établissements, avec leurs femmes et leurs enfants, étaient égorgés par leurs domestiques et leurs ouvriers noirs, tandis que, de toutes parts, les tribus assaillaient en même temps le territoire de la colonie, mettant tout à feu et à sang,

On devine ce qu'il arriva des nôtres, pareillement surpris. Tous ceux qui échappèrent au massacre furent refoulés en désordre sur Fort-Dauphin et étroitement bloqués par les naturels. Et l'attaque avait été si soudaine, que pas un n'avait songé à faire entrer des vivres avec lui. Aussi tout le monde courait-il le risque de mourir de faim, quand heureusement un navire, le Blanc-Pignon, qui était en vue, ayant remarqué les signaux qu'on lui fit, jeta l’ancre à Fort-Dauphin et, le 9 septembre 1674, à onze heures du soir, de la Bretesche s’y embarquait avec les 63 Français qui lui restaient. Le Blanc- Pignon les déposa à Mozambique, d’où ils se répandirent un peu partout, les uns se faisant conduire aux Indes, les autres à Bourbon, d’autres prenant du service chez les Portugais ou s’en revenant en France, Un certain nombre de Français, dont les communications avaient été coupées avec Fort- Dauphin lors de l'attaque des indigènes, s'étaient échappés de leur côté, en traversant l’île jusqu’à la baie Saint-Augustin, d'où grâce à des navires de passage ils avaient pu se faire transporter, qui dans une direction, qui dans une autre.

Ainsi, puisqu'il ne s’agit que d’un écart de trois Jours, presqu'à la même heure où de la Haye capitulait à Saint-Thomé, périssait le centre de colonisation que nous possédions à Fort-Dauphin.

À quelque point de vue que l’on se place, les fautes de de la Haye avaient été si grosses, si visi-

bles, si inexcusables, que tout le monde, et lui tout le premier, s'attendait à sa disgrâce. Et cependant il n'en fut rien. Lorsque, débarqué en mai 1675, il s'était rendu à Saint-Germain pour une audience de Louis XIV, il en avait reçu le meilleur accueil, et avait été envoyé tout de suite à l’armée, en Alsace et plus tard en Lorraine, sous les ordres du maréchal de Rochefort. C’est même dans cette dernière province qu'il fut tué à l’attaque d’un convoi qu’on l'avait chargé d'enlever.

Lorsqu'on connaît la sévérité ordinaire de Louis XIV pour tous les hommes dont la conduite était à reprendre, on cherche d’où put bien provenir son indulgence pour de la Haye. Peut-être tint-elle à ce qu'à la rentrée de de Ja Haye, il n'avait pas encore eu le temps d’être exactement renseigné sur ce qui s'était passé à Madagascar et aux Indes. Quant à nous, nous Jui attribuerions plutôt une autre cause. Dans cette affaire de la Compagnie des Indes de 1664, Louis XIV s'était personnellement donné tant de mal, tant ingénié, et avait, en somme, abouti luimême à si peu de chose que, par une superstition commune aux grands hommes d’État, il avait certainement cru, pour cette entreprise, à l’existence d’une malchance contre laquelle aucune puissance humaine ou les actes les mieux conçus auraient été incapables de lutter.

En excusant de la Haye, ç'avait donc, par le fait, été pour lui, une occasion de s’excuser lui-même,

Une particularité à noter, car elle atteste combien la question de Madagascar tenait au cœur du roi, c'est qu'à parür du Jour où la Compagnie lui eut rétrocédé l’île, on ne vit plus Louis XIV intervenir aussi passionnément qu'autrefois dans la direction de la Compagnie, et qu'on chercherait vainement sa présence dans les assemblées d'actionnaires qui eurent lieu ensuite.

Et son ancienne idée le poursuivit si bien, qu'à dix ans de là, après la paix de Nimègue, quand la Compaonie de 166%, qui ne faisait que se traîner, fut forcée, en 1685, de se dissoudre pour céder sa place à une autre, Louis XIV fit tous ses efforts, lors de la concession donnée à cette dernière, pour lui faire accepter File Dauphine. Oh! il demandait peu de chose en échange; il se contentait d’une simple « redevance, à chacune mutation de Roy, d’un sceptre et d’une couronne d’or du poids de cent mares ». C'était insignifiant. Mais les actionnaires de la nouvelle Compagnie, qui se composaient, pour la plupart, de ceux de l’ancienne, refusèrent le présent. Ils connaissaient les anciens projets du roi sur Madagascar, etils auraient craint en acceptant que leur société ne füt quelque beau jour impliquée, malgré elle, dans quelque entreprise de colonisation.

A la suite de ce refus de la nouvelle Compagnie des Indes, par arrêt du Conseil du 4 juin 1686, l’île Dauphine fut rattachée au domaine de la Couronne. Et jusqu’en 1768, où Modave se proposa de reprendre

CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 1664 371 la colonisation de Fort-Dauphin, on n'entendit plus parler de Madagascar que comme d’un lieu de traite, où les gens de l'Ile de France et de Bourbon, moyennant finances, obtenaient le privilège d'aller commercer.

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