Michelet: Histoire de France, tome xrtIr°, page
lui c'est une autre affaire. Tout en reconnaissant que le roi éprouvait une antipathie profonde pour ce petit pays de Hollande, à la fois protestant et républicain, qui tenait dans les affaires d'Europe une place disproportionnée avec sa puissance continentale, et tout en convenant que cela ne dut pas être étranger à ses déterminations, il raconte qu'à son sens cette guerre fut surtout causée par de terribles froissements d’orgueil. Et, à ce propos, 1l réédite la vieille histoire de ces prétendues médailles frappées en Hollande en commémoration de la paix d’Aix-la- Chapelle, médailles dans l’une desquelles l’ambassadeur hollandais Van Beuninghen était représenté dans l'attitude de Josué arrêtant le soleil, et prononçant ces mots : In conspectu meo stelit sol.
Nous ferons d'autant moins linjure à Louis XIV de lui prêter des mobiles aussi mesquins, que ces médailles n’ont Jamais existé, que Louis XIV le savait fort bien, et que, d’ailleurs, Van Beuninghén protesta publiquement dès qu'il eut connaissance du bruit qu’on avait répandu à ce sujet.
On aura beau dire ou beau faire, aucune des raisons invoquées comme ayant été la cause de Ja guerre de 1672, ne saurait supporter l'examen des faits. La seule qui explique tout et contre laquelle aucune objection ne se peut élever, c’est, nous le répétons, le dessein qu'avait alors le roi d’écraser la Hollande en Europe, pour lui enlever son commerce et ses possessions des Indes. Viendra-t-on nous dire que
320 LOUIS XIV ENVOIE UNE ESCADRE AUX INDES cette question était minime et qu’elle n'aurait jamais décidé le roi à un pareil effort ? Peut-être qu’auparavant on aurait pu faire une pareille réponse, mais après tous les documents que nous avons produits dans ce travail, et quand on sait, à n’en plus douter, quelle importance, au contraire, Louis XIV attachait ‘à cette question, nous ne croyons pas qu'il se trouverait un critique pour nous l'opposer.
Un argument en apparence assez plausible pourrait cependant nous être objecté, c'est que si vraiment telle avait été la pensée de Louis XIV dans la guerre de Hollande, rien ne l'aurait obligé à la céler, et que dès lors elle aurait été connue. Eh bien ! de ce côté, la réponse que l’on peut faire est des plus aisées, Nous en emprunterons les éléments aux documents dont Mignet s’est servi pour son grand ouvrage, les Négociations relatives à la succession d'Espagne.
Louis XIV,avons-nous dit, négocia pendant quatre années avec toutes les cours pour isoler la Hollande. Mais il y eut une cour avec laquelle il se donna surtout de la peine pour une alliance, c’est celle d’Angleterre. Il allait jusqu'à employer, comme intermédiaire, la sœur de Charles Il, mariée au duc d’Orléans, cette Henriette d'Angleterre immortalisée par le beau cri de Bossuet: Madame se meurt ! Madame est morte ! Et c'est grâce à son aide, qu'il s’efforçait de peser sur le roi de la Grande-Bretagne afin de le décider à un traité. Charles Il, quoique consentant au fond, éprouvait des hésitations. Or,
voici l'extrait d’une lettre que, le 8 septembre 1668, il adressa à sa sœur à ce sujet !:
Mes dispositions sont toujours les mêmes et j'espère finir par arriver en tout à ce que je veux. Mais il y a sur la route deux empêchemens dont le moindre résultat est de retarder les effets de la bonne envie qu'auroient les deux parties d'en venir à une union parfaite. Le premier est le grand soin que l’on se donne maintenant en France pour se créer un commerce et pour être une puissance maritime imposante ; c'est un si grand sujet d’ombrage pour nous qui ne pouvons avoir d'importance que par notre commerce et par nos forces de mer,que chaque pas que la France fera dans cette voie perpétuera la jalousie entre Les deux nations. Ce sera un grand obstacle à l'établissement de relations tout à fait amicales, et vous ne pouvez vous refuser à croire qu'il sera très dangereux pour moi de faire ici un pacte d'union absolue avec la France, jusqu’à ce que le premier de nos intérêts, c’est-à-dire celui de notre commerce, ait été garanti.
D'autre part, page 60, nous trouvons une lettre de Louis XIV (26 décembre 1668) à son ambassadeur
à Londres, dont l'extrait suivant sera certainement jugé encore plus explicite :
Si les Anglais comme Buckingham vous l’a dit, écrit en effet Louis XIV, vouloient se contenter d’être les plus grands marchands de l’Europe et me laisser pour mon partage ce que je pourrois conquérir dans une juste guerre, rien ne seroit si aisé de nous accommoder ensemble, ni rien
1. Mignet: Négociations relatives à la succession d'Espagne, 3° volume, page 5Ù,
de si facile exécution que la première de ces deux choses-là, étant indubitable que si nous étions bien unis sur le fait du commerce, on détruiroit en moins de huit ou dix ans de temps celui des Hollandais, dont il est constant aussi que plus des trois quarts passeroient à l'avantage des Anglais et moins du quart seulement à mes sujets qui n’ont pas le quart du nombre des vaisseaux marchands qu'ont les Anglais,
Avec deux témoignages émanant d'aussi haut, n'estil pas de la dernière évidence que si Louis XIV n'avait pas eu la prudence de dissimuler ses intentions, jamais le traité d'alliance qu'il convoitait n'aurait été signé,et que Charies IE, au contraire, forcé par son peuple, aurait été obligé de se déclarer contre nous ?
Quelque étrange que cela paraisse, lorsque Louis XIV effectuait ce passage du Rhin si emphatiquement chanté par Boileau, et que comme dans une féérie, il voyait l’une après l’autre s'ouvrir devant lui les places les plus fortes, qu'on n’aille pas croire qu'il visait à étendre son royaume dans le Nord, à se venger d’épigrammes ridicules, à faire de la propagande religieuse, ou à permettre à ses industries de ne pas succomber sous la concurrence des Provinces- Unies. Non. Ce à quoi il songeait au-dessus de tout, c'était uniquement à prendre un pied sérieux aux Indes et à s’y substituer aux Hollandais. Qui sait même si, dans les nuits passées au bivouac, 1l ne s’endormit pas quelquefois avec l’espérance, le lendemain matin,
CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 1664 323 de recevoir la nouvelle de quelque grand fait d'armes, accompli par son escadre dans l’extrème Orient.
Sans doute, on pourrait nous dire qu'au traité de Nimègue, il ne fut en rien question de tout cela. Tout le monde le sait. Mais il en fut malheureusement ainsi, parce que la partie avait été totalement perdue aux Indes, que nous étions allés là-bas d’échec en échec, et que tout s'était trouvé compromis par l'insuffisance de l’homme, à qui Louis XIV avait confié le commandement de l’expédition.
Pour en finir donc avec cette digression, quand, à la fin de 1669, Louis XIV avait plié devant les exisences des directeurs de la Compagnie touchant la colonisation de Madagascar, on devine de soi-même avec quelles restrictions mentales il avait dû le faire. Il était alors tout énüer à cette escadre, dont il surveillait les préparalfs. Mais le fait même du coup qu il méditait de porter là-bas, impliquait, dans un moment donné, la nécessité, et la nécessité plus absolué que jamais, de la colonisation de Madagascar. Car il est clair, si le coup avait réussi, qu'il n’y aurait eu qu'avec l'ile Dauphine peuplée de Français, et aveé uni point intermédiaire fortifié comme la baie dé Saldaigne, qu'il lui aurait été possible de défendre son commerce et son empire des Indes contre toute agression des autres pays d'Europe.
Ïl va en conséquence de soi qu'il aurait imposé dé nouveau cette colonisation à la Compagnie, Mais en attendant, il entendait si peu que les résultats
déjà acquis par Montdevergue fussent perdus, que les ordres les plus positifs avaient été donnés sur ce point à de la Haye.
Arrivons maintenant à ce que de ki Haye fit à Madagascar et aux Indes, car il n'y a qu'avec le récit de ses faits et gestes dans ces contrées, que notre étude sur la Compagnie des Indes de 166% sera complète.
PE
Caractère de de la Haye. — Son arrivée à Fort-Dauphin. — S1 conduite impolitique provoque une insurrection des naturels.
Si Louis XIV avait été bien inspiré, de la Haye aurait été le dernier homme qu'il eût choisi pour l’accomplissement de ce qu'il avait projeté tant à Madagascar qu'aux Indes. On commettrait une injustice impardonnable, si l’on prétendait qu'il manquât de courage personnel ou de persévérance. Sous ce rapport au contraire 1! était partagé comme pas un, et il aurait été difficile de trouver un soldat plus capable que lui d'exécuter sans hésitation les ordres les plus périlleux, IE est même probable que ce fut à cause de ces qualités, que Louis XIV jeta les yeux sur lui. Car il avait senti qu'il avait besoin là-bas d’un homme de fer, d’une énergie indomptable, sur lin-
326 LOUIS XIV ENVOIE UNE ESCADRE AUX INDES tégrité et lobéissance duquel il pût absolument compter.
Mais si ces raisons lui avaient fait donner la préférence à de la Haye, il y avait une chose dont Louis XIV ne semblait pas s'être douté, c’est qu’une expédition semblable à celle dont il s'agissait, réclamait au même degré chez son chef une grande initiative, du tact, un esprit politique délié, une adresse extrême, et une intelligence complète des hommes et des choses. Or, sous ce rapport de la Haye était malheureusement l’homme le plus dépourvu. À idées étroites et absolues, brutal, d’un autoritarisme révoltant, beaucoup plus préoccupé de plier les hommes sous sa volonté que de les mettre en œuvre, il ne comprenait que la discipline et lobéissance passive. Aussi était-il insupportable à ses subordonnés qu'il Jetait hors des gonds, et dont il neutralisait par ses procédés l’activité, le zèle et le bon vouloir. D'autre part, en ce qui concerne les aborigènes des contrées où il avait à opérer, les atermoiements calculés, la douceur, la patience, la diplomatie qui pour tous les hommes d'expérience y étaient indispensables, tout cela constituait à ses veux des faiblesses indignes et déshonorantes. Il n’admettait dans les relations à avoir avec eux que le sabre et l’écrasement.
IL n’est pas besoin de démontrer combien il est imprudent de confier des commandements lointains, et sans contrôle immédiat, à des individualités de ce tempérament. Il avait poussé les choses si loin avec
les officiers placés sous ses ordres, qu'au bout de quelques mois, {ous sans exception avaient rédigé et signé une plainte collective au roi. À ces simples traits, on se rend compte du peu de chance qu'il avait de réussir en matière de traités commerciaux, de colonisation ou de politique dans les pays où il était envoyé. Il n’y a done pas lieu d’être surpris qu'il ait tout compromis et tout perdu à l’île Dauphine comme aux Indes, et tout compromis et perdu irrémédiablement.
Si l’on calcule que de la Haye avait pris la mer à Rochefort le 29 mars 1670, d’après les prévisions du roi, çaurait été en août qu'il eût dû mouiller à Fort-Dauphin. Mais la mauvaise fortune qui allait encore s'ajouter à de la Haye dans toute cette expédition, s'était, comme du temps de Montdevergue, mise à la traverse. Des coups de vent, des calmes, des vaisseaux en mauvais état et qu'il avait fallu réparer en chemin, tous ces accidents dont on n'avait pas tenu compte, avaient été cause que les premiers navires de l’escadre n’arrivèrent à Madagascar que le 23 novembre. C'était donc déjà plus de neuf mois que le voyage avait coûtés.
Mais voyons d’abord où en étaient alors les choses à l’île Dauphine.
Après les dépêches pessimistes qui avaient détruit les combinaisons de Louis XIV en 1668, le vice-roi, sans se douter du mal qu'il avait fait à Paris, avait continué à Madagascar sa politique de pacification et
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de colonisation. La paix entre les indigènes et les Français s'était, grâce à lui, de plus en plus consolidée. Les cultures avaient atteint une extension remarquable. De vastes « habitätions » exploitées par des Français, avaient été fondées dans toute l'étendue de la contrée d’Anossy. La colonie était désormais en état de se suflire largement à elle-même. Bref, on pouvait considérer le centre de colonisation de Fort-Dauphin comme définitivement créé.
Telle était la situation, lorsque le 2 octobre 1669 le navire le Saint-Paul, qui apportait les paquets du roi destinés à Montdevergue et à de Faye, était entré au port.
À la lecture de la lettre fulminante de Louis XIV, la stupéfaction de Montdevergne avait été à son comble. Il avait déviné sur l’heure que Caron ou d'Épinay, procureur général au Conseil Souverain, et Le correspondant de Caron à Fort-Dauphin, devaient être pour tout dans la colère et les mauvaises dispositions que lui marquait le roi. Aussi n’avait-il pas hésité à les accuser hautement d'avoir envoyé contre lui d’abominables dénonciations. Son irritation était d'autant plus violente qu'il avait la conscience plus tranquille. Îl fallait donc s’attendre à ce qu'il essayât de tirer d'eux quelque vengeance exemplaire, quand d'Épinay, qui avait ouvert les paquets adressés à la Faye dont la mort était survenue quelques mois auparavant à Surate, jugea prudent de prendre les devants et de couper court à tout, en usant des
CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 1664 329 pouvoirs envoyés par Louis XIV, c’est-à-dire en nommant Champmargou à la place de Montdevergue, avec le titre de lieutenant général du roi à l’île Dauphine et de commandant des troupes.
Devant un pareil acte d'autorité, Montdevergue n'avait naturellement eu qu'à s’incliner. Mais il n’en était pas moins resté à Fort-Dauphin comme simple particulier, attendant une occasion qui lui permit de retourner en France, et de s’y justifier.
Cela avait duré jusqu'à la fin de janvier 1670, Or, à ce moment, étaient arrivés les deux vaisseaux partis de France en 16(9, vaisseaux, on se le rappelle, qui portaient à Montdevergue des lettres toutes différentes de celles que Louis XIV lui avait fait parvenir par le Saint-Paul. Ces lettres et ces pacuets lui étaient adressés comme si, pour le roi et la Compagnie, 11 n'avait pas un seul instant cessé d'être le gouverneur de File Dauphine, et comme s’il n'avait jamais été question de le destituer.
On devine avec quelle joie Montdevergue lut ces lettres qui lui permettaient de confondre ses ennemis. {l n'eut rien de plus pressé que de les communiquer à Champmargou, aux officiers des troupes, aux membres du Conseil Souverain, aux notables de l’île; puis, ayant solennellement réuni la colonie le 13 février, avec l’assentiment de tous, il reprit le commandement en chef de Fort-Dauphin, Champmargou, qui d’ailleurs lui avait toujours donné raison en tout, restant comme précédemment son lieutenant.
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Cette rentrée dans ses fonctions n'avait été toutefois pour Montdevergue qu’une satisfaction qu'il avait tenu à se donner. Mais il ne s’était pas illusionné. II avait senti qu'en France, il devait être en butte à des imputations et à des calomnies, dont il était de son intérêt de se laver au plus vite. Aussi toute son autorité de gouverneur l’employa-t-1l dès lors à faire disposer un navire, et le 15 avril il s'y embarquait pour la France, emmenant avec lui Lacase dont la réputation était arrivée jusqu’au roi et aux directeurs, et qu'il s'était proposé de produire devant eux comme fémoin de sa conduite, comme garant de l’exactitude de tous les renseignements qu'il aurail à donner.
Mais, par un malheur singulier, 1l avait été impossible à Montdevergue de doubler le cap de Bonne- Espérance, en sorte qu'après un mois et demi d’absence, force lui fut dè revenir à Fort-Dauphin dont il avait repris le gouvernement.
Voilà où en étaient les affaires, au moment où de la Haye vint mouiller en face de Fort-Dauphin.
Nous passons sur la surprise que causèrent à la première heure dans toute la colonie l’arrivée d’une parcille escadre, et surtout la nouvelle que la Compagnie avait abandonné Madagascar, et que cette escadre venait en prendre possession au nom du roi.
Où la surprise cependant fit place à une indicible stupéfaction, c’est quand on vit la façon d'agir de de la Haye.
De la Haye avait calculé que l'acte de la prise de possession de l’île Dauphine au nom et pour le compte du roi, devait être accompli dans un appareil imposant, capable de produire une impression aussi profonde qu'éternelle sur les imaginations. A cet effet, afin de laisser à Montdevergue averti, le temps de tout préparer en conséquence, il différa son débarquement de onze jours. On avait convoqué tous les Français disséminés sur les côtes de l’île ou dans les terres; nos alliés indigènes avaient également été invités. Et ce fut avec un cérémonial réglé, comme s’il s'était agi de la représentation d’un opéra, que la reconnaissance de de la Haye comme gouverneur, la vérification de ses pouvoirs et la prise de possession de Madagascar au nom et pour le compte du roi de France, eurent lieu le 4 décembre 1670.
Ces formalités remplies, de la Haye s’occupa de ce dont ses instructions le chargeaient au sujet de lîle Dauphine. Il y avait urgence, puisqu'il n'y devait pas séjourner plus d’un mois ou de six semaines.
L'extrait suivant fera connaître les intentions du roi à cet égard, et ce qu'il attendait par conséquent de de Ja Haye :
Le sieur de la Haye, disaient les instructions de ce dernier, se fera rendre compte de toutes les causes de la misère que les François qui ont passé dans l'isle Dauphine ont soufferte, et donnera promptement des ordres sur tout ce qu'il estimera debvoir estre observé
pour le bien, l’advantage et la conservation de cette colonie. Et comme Sa Majesté se remet à sa prudence sur tout ce quil estimera nécessaire de faire pour parvenir à la fin qu'Elle s'est proposée dans son establissement, il suffit seulement de luy dire que l'intention de Sa Majesté est de donner un establissement solide à une colonie, divisée en deux ou trois endroits principaux de ladite isle, qui puisse par la culture de la terre et par les accommodements nécessaires à la vie donner lieu à y envoyer tous les ans quelque nombre d'hommes pour la fortifier, et mesmes que le bon estat ou la commodité et l'abondance de cette colonie puissent devenir telles en peu de temps que les sujets de Sa Majesté y passent volontairement pour s'y habituer, et’ que par succession de temps à proportion de. la force et du nombre d'hommes qui s'y trouvera, Sa Majesté puisse prendre ses advantages pour se rendre maistre de ladite isle, civiliser les naturels et les instruire à la Foy catholique.
On voit combien Louis XIV persistait à tenir à la colonisation de Madagascar, et avec quel soin il la recommandait à de la Haye. On saura dans quelques instants de quelle façon celui-ci allait répondre à ses VŒUX.
De la Haye commença par l'enquête qu’on lui avait commandée. Montdevergue, Champmargou, Lacase, les membres du Conseil Souverain, les officiers, tous ceux qu'il jugea bon de faire venir, pour avoir des renseignements, furent interrogés par lui avec une morgue, une raideur, un ton de brutalité, qui décontenançaient tout le monde, On eût dit qu'ils étaient
autant d’accusés. Chacun était fenu par lui en suspicion. Il ne sortait de sa bouche que des paroles de blâme et de mépris pour tout ce qu’on avait fait jusque-là, il ne montrait qu'un dédain moqueur pour tous les résultats obtenus. Bref, en quelques jours, il arriva à semer le plus profond découragement partout. Il y avait une chose surtout qui le mettait hors de lui et provoquait ses sarcasmes, C’est la douceur et les ménagements qu'on avait employés et dont on continuait encore à user envers Îles indigènes. A ses yeux, c'était une lâcheté pure et simple, c'était cette lâcheté qui avait été la cause de toutes les dificultés passées, Aussi, afin de joindre l'exemple aux préceptes, avait-il littéralement pris à tâche d’accabler de mépris et de vexations les chefs indigènes ayant l'habitude de venir en visite à Fort-Dauphin.
On se rappelle que Montdevergue avait transformé un certain nombre de ces chefs en princes et dues, relevant directement de la Compagnie. Or, le suzerain ayant changé, il fallait, pour la régularité, qu’un nouvel hommage füt prêté. Le 15 décembre avait été fixé pour la prestation de leur serment.
Quoiqu'ils eussent été rendus inquiets par l'allure brusque et hautaine et par le peu de considération de de la Haye à leur égard, tous les chefs cependant se présentèrent, sauf un seul, Dian-Ramoussave qui s'était fait excuser, se disant malade.
Quand bien même ce prétexte eût été mensonger, ce quin’est pas certain, tout aurait commandé à un
gouverneur doué d’un peu d'intelligence politique, de s’en contenter, du moins provisoirement: la puissance de Dian-Ramoussaye, son autorité auprès des indigènes, la nécessité de ne pas troubler la paix, puis enfin la saison, puisqu'on était dans la deuxième quinzaine de décembre, c’est-à-dire en plem hivernage. C'avait été l'opinion de Montdevergue, de Champmargou, de Lacase, de tout le monde. Mais de la Haye, ne voulut entendre à rien. Il tenait, disait-1l, avant son départ pour les Indes, à leur bien montrer de quelle façon il fallait se conduire avec des sauvages. Il déclara en conséquence qu’en ne se présentant point pour rendre hommage, Dian-Ramoussaye s'était mis en état de rébellion, et, le 2 janvier 1674, il marchait contre lui à la tête de « 700 François et de 600 Madascarrois ». C'était insensé, mais malheureusement tout devait finir au tragique.
Dian-Ramoussaye s'était retiré, à trois jours de marche, dans une position escarpée. De la Haye, Payant rejoint, enleva bien la position, mais il ne put réussir à mettre la main ni sur Dian-Ramoussaye, ni sur sa petite troupe, qui étaient allés se retrancher plus loin. Il aurait fallu les poursuivre, car avec les sauvages mieux vaut ne rien faire que de se retirer sans avoir eu le dernier mot ; mais de la Haye avait si mal pris ses mesures que les vivres manquaient. Une inondation, des pluies diluviennes, un soleil de feu, puis le mécontentement qui gagna tous les soldats à la vue de la faute qu’on venait de commettre,
CHUTE DE LA COMPAGNIE DE L6G4 339 tout cela joint ensemble obligea de la Haye à rentrer à Fort-Dauphin, ramenant avec lui un grand nombre de malades. Ce mouvement de retraite qui pour les indigènes avait déjà toutes les apparences d’une sanglante défaite, s’opéra comme une vraie débandade.
Il n'est pas besoin de parler des conséquences que devait avoir auprès des peuplades un semblable échec. Le prestige de Dian-Ramoussaye s’en augmenta considérablement du jour au lendemain. Et, comme il était actif, 1l s’en prévalut sur-le-champ pour
travailler nos alliés et les mettre de son. côté.
Il leur rappela l'administration de Pronis, de Flacourt, les entreprises religieuses du P. Étienne. Tout cela s'était passé depuis moins de trente ans. Il leur fit entendre que les Lacase, les Champmargou et les Montdevergue dont on n'avait jamais eu qu'à se louer, avaient simplement été envoyés pour endormir la vigilance des indigènes, et dans le but de préparer les voies à des de la Haye, dont le dessein manifeste était de s'emparer de l’île et d’en réduire tous les habitants en esclavage. Malheureusement,
tout dans la conduite de de la Haye justifiait ce que
Dian-Ramoussaye pouvait dire dans ce sens. Ses dernières paroles étaient même corroborées par l’ordre qu'avant de partir contre lui, de la Haye avait maladroitement adressé à nos alliés les plus vieux et les plus fidèles, leur enjoignant d’avoir à rapporter au Fort toutes les armes à feu dont ils étaient détenteurs.
Il en résulta que ceux de nos alliés qui ne prirent pas ouvertement les armes contre nous, se retirèrent dans léurs cantons. C'était une insurrection générale qui était allumée. Et ce long et pénible travail de pacification, qui avait coûté tant de mal à Montdevergue, par la faute d’un homme inconsidéré, se trouvait pour ainsi dire entièrement à recommencer.
Montdevergue, de retour en France, est arrêté et meurt en prison. — De la Haye, ne pouvant venir à bout de l'insurrection des indigènes, abandonne la colonie de Fort-Dauphin, sans moyens de défense,
En voyant cette retraite dont les résultats pouvalent être si graves auprès des indigènes, ç'avait été une huée universelle parmi tous ces braves gens de la colonie de Fort-Dauphin et des environs, dont les tribulations, les misères et les peines étaient naguère encore si grandes. Ils n’admettaient nullement que le fruit de tous leurs efforts fût en danger d'être perdu par Pincapacité d’un homme, fûtl gouverneur, sottement infatué de lui-même et de son autorité, et qui n'avait voulu écouter les conseils de personne.
Pour de la Haye, on imagine aisément son état de trouble et sa colère. Sa conduite avait été tout à
l'opposé de ses instructions, et avait entraîné des conséquences absolument contraires à celles que le roi voulait. Puis son amour-propre et sa dignité étaient cruellement offensés. Quel visage faire devant ses subordonnés, devant ces hommes dont il avait fait fi de l'expérience, et qui lui avaient tout prédit ?
Dans ces conjonctures, une infamie odieuse fut ourdie ! Qui en doit-on accuser ? De la Haye, ou bien d'Épinay, le procureur général du Conseil Souverain de Fort-Dauphin, qui nourrissait pour Montdevergue une haine au moins égale à celle que lui avait vouée Caron ? Il serait impossible de le dire. Mais voici ce qui eut lieu :
On était alors dans la deuxième quinzaine de janvier, et Montdevergue que rien ne retenait plus à Fort-Dauphin avait pris ses dispositions pour s’embarquer sur la Marie, un navire de la Compagnie en ce moment en rade, retour des Indes et qui devait rentrer en France. De la Haye, redoutant que Montdevergue informât le roi des périls dans lesquels se trouvait présentement la colonie, et de l’homme qui en était cause, se proposa-t-il de le perdre pour n’avoir pas à craindre ses rapports? D'Épinay qui ne relevait plus de Montdevergue, puisque Montdevergue n'était plus rien, voulut-il, au moyen de quelque venimeuse délation destinée à lui susciter en France les plus cruels embarras, se venger de ses duretés passées comme président du Conseil Souverain? La
seule chose que l’on sache à la décharge de de la Haye, c'est qu’à la date du 11 février 1672, c’est-àdire onze ou douze mois après l'événement dont nous allons parler, Louis XIV se plaignait vivement de n'avoir encore reçu aucune lettre de lui depuis son passage aux Canaries. Si de la Haye est le coupable, 1! y aurait done là une preuve qu’il n’a pas e1 directement. Rien ne démontrerait cependant qu'il n’eût point poussé d’Épinay.
En tous cas, le 9 février 1671, en même temps que Montdevergue s’'embarquait sur la Marie, montaient avec lui et sans qu'il en eût le moindre soupçon, quatre sergents chargés de le surveiller pendant le voyage, et une fois en France de le faire mettre en état d’arrestation. On leur avait même confié un paquet avec ordre, durant larrêt que la Marie devait faire au Cap, de lexpédier en France par le navire qu’ils supposeraient suscepüble d’y aborder avant eux. On suppose ce que ce paquet renfermait, quand on saura qu'à la fin de juillet, en mettant pied à terre à Port-Louis, Montdevergue était sur le champ appréhendé au corps sur une lettre de cachet venue de Versailles, et transféré au château-fort de Saumur où il était mis au plus étroit secret. Tous ses papiers avaient été en même temps saisis. Et il lui était expressément interdit de le laisser communiquer avec âme qui vive.
Étant donné l’époque, on se doute de ce qu'il dut advenir dans ces conditions de Montdevergue.
Il ne lui était guère possible de compter sur les sympathies de jadis ou le bon vouloir ordinaire de Louis XIV. Quand bien même Louis XIV aurait encore été bien disposé en sa faveur, 1l Jui eût été bien difficile d'oublier les embarras effroyables où il était convaincu d’avoir été mis par sa faute, en 1668 et en 1669. Qui sait, d'autre part, vu son idée de plus en plus persistante de coloniser l'Ile Dauphine, s’il ne devait pas alors considérer comme une bonne fortune d’avoir sous la main quelqu'un qu'il pût rendre hautement responsable des échecs éprouvés ? Car c'était de la sorte une facon indirecte ‘de déclarer que l’entreprise, excellente en soi, n'avait avorté que par l'exécution. D'ailleurs, il pourrait très bien se faire qu'on se fût arrangé pour laisser croire au roi que la révolte provoquée par l’incurie de de la Haye, avait été au contraire une œuvre tortueuse de Montdevergue, voulant donner libre cours à son dépit.
Or si Montdevergue n'avait rien à espérer de Louis XIV, il était encore moins en droit de faire le plus léger fond sur la Compagnie, En s’abstenant de protéger l’ancien gouverneur de l’île Dauphine, et même en excitant à des poursuites contre lui, n’étaitce point pour elle prendre le parti de ses agents aux Indes, et notamment de ce Caron dont elle attendait sa prospérité? Au surplus, comme nous avons déjà eu sujet de le dire, Montdevergue personnifiait à ses yeux la colonisation de Madagascar et l’intrusion de
Louis XIV dans les affaires des actionnaires; 1l offrait donc une occasion détournée de dauber sur le roi et sur cette idée de colonisation.
Aussi arriva-{-il que, sans appui, sans secours, sans personne pour s'intéresser à lui, livré au farouche procureur tout spécialement depêché de Versailles, après sept mois de la captivité la plus dure, Montdevergue mourut subitement dans la prison du château de Saumur, le 23 janvier 1672, sans que sa mort ait paru avoir causé le moindre bruit. C'est encore un nom que les historiens devront ajouter à ceux de Dupleix et de Montcalm.
Bien cependant que cette infâme machination eût empêché le roi d’être exactement renseigné sur les fautes de de la Haye à Fort-Dauphin, la guerre n’en existait pas moins là-bas, et naturellement dela Haye, quoique malade, ne voulait pas partir avant sa fin.
Or, bien loin de finir, elle ne faisait que s’envenimer. Chaque jour en effet les dispositions des chefs, qui ne s'étaient pas encore prononcés contre nous, devenaient plus mauvaises ; et pour l’audace des autres, elle allait chaque jour augmentant.
Dans cette circonstance critique, de la Haye consentit enfin à prendre avis de Champmargou et de Lacase, qu'il avait été forcé de nommer, comme ses instructions le Jui commandaient, l’un lieutenantgénéral, l’autre major-général de l’île Dauphine.
Ils lui donnèrent le conseil de s'éloigner pour quelque temps, lui ayant fait observer que sa pré-
sence à Fort-Dauphin entretenait la méfiance des indigènes, et que tant qu'ils le sauraient là, il serait impossible d'essayer de reprendre sur eux l'ancienne autorité. Voyant qu'il n'avait qu'à obéir, de la Haye dispersa son escadre ; 1l envoya deux de ses navires explorer la baie Saint-Augustin et la côte occidentale de l’île, tandis que deux autres se rendaient à la baie d’Antongil et à Sainte-Marie; et luimême, avec le reste, mità voile, le 14 avril 1671, pour l’île Bourbon, où on lui avait dit qu'il se guérirait de la fièvre dont il souffrait.
C'est deux mois seulement après, et tout à fait rétabli, que de la Haye revint à Fort-Dauphin. Il s'était bercé de l'espoir que, durant cette absence, Champmargou et Lacase auraient arrangé les affaires. Mais la guerre, au contraire, continuait plus féroce que jamais. Les indigènes s'étaient de plus en plus montrés implacables. Toutes les propositions de conceiliation qui leur étaient venues de la part de Champmargou ou de Lacase, les avaient trouvés absolument fermés. L'héroïque et dévoué Lacase avait même succombé dans une embuscade à lui tendue par les indigènes, tandis qu’il parcourait le pays à la recherche de ses anciens amis pour les voir, leur parler, les ramener à l'alliance des Français. C’avait été là une perte irréparable à un pareil moment.
On comprend quels durent être, dans ces conJonctures, les soucis de de la Haye. I lui avait été ordonné par le roi de ne pas rester plus de six semaines à
CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 1664 343 Madagascar, et il y avait près de sept mois qu'il y élait. Et ce n’était pas tout, cette colonie de Fort- Dauphin, en pleine paix, en pleine prospérité à son arrivée, il avait attiré la guerre sur elle, et une guerre terrible, impitoyable, où tout ce qu’on avait fait depuis trente ans menaçait de sombrer.
Que faire? Telle est la question qu'il dut se poser chaque jour. Écrire au roi dans de pareilles conditions ? impossible ; comment aurait-il pu lui pallier les choses? D'autre part, il lui était moralement interdit de s’embarquer pour les Indes, en laissant derrière lui l'incendie qu'il avait allumé, et cependant il ne pouvait indéfiniment demeurer
Durant son séjour à Bourbon, de la Haye avait parcouru cette île, dont il avait conservé la meilleure impression. Une idée lui vint, c'était d’y transporter les colons de Fort-Dauphin. Il les réunit et leur en fit la proposition, leur offrant de les prendre eux, leurs biens et leurs domestiques noirs, sur ses vaisseaux et de les débarquer à Bourbon où ils pourraient, disait-il, se livrer en toute sécurité à leurs cultures, sans crainte des sauvages.
Évidemment, si les colons avaient accepté, ç'aurait été l'éponge passée sur les fautes de de la Haye, et il aurait pu ensuite, à propos de Fort-Dauphin, raconter au roi tout ce qu'il aurait voulu. Ses calculs ne laissaient donc rien à désirer. Montdevergue, pour se venger de sa destitution, avait soulevé les
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paturels, et sans Jui, de la Haye, qui avait eu la bonne inspiration de passer tous les membres de la colonie à Bourbon, pas un homme n'aurait survécu,
Mais six mois à peine s'étaient écoulés depuis le moment où les colons entrevoyaient le plus brillant avenir pour leurs établissements. Toutes leurs plantations avaient réussi à souhait. Ils pratiquaient déjà l'élevage sur une assez vaste échelle, Leurs récoltes de riz les dispensaient d'aller comme auparavant en acheter dans le nord de l’île, Répandus dans tout le pays d’Anossy, ils avaient engagé une foule d’indigènes qu'ils faisaient travailler à leurs terres. Après cinq années d'épreuves de toute nature, il leur avait enfin été donné de voir que le rêve, dont ils avaient été bercés en France à l'heure de leur embarquement pour Madagascar, était sur le point d’être complètement réalisé,
Aussi tous, en entendant les offres de de la Haye,
se répandirent-ils contre lui en malédictions de
toute sorte, accusant son ignorance, sa présomption, sa sottise, le rendant responsable de tout. Et, non seulement ils lui répondirent par un refus formel, mais ils le supplièrent en grâce de s’en aller et de ne jamais revenir à Fort-Dauphin. Les malheureux se refusaient à croire que tout fût à jamais perdu. Ils espéraient que, laissés seuls en présence des indigènes, ils parviendraient à la longue à se reconcilier avec eux et à les apaiser. Devant cette réponse qui rendait ses fautes en-
CHUTE DE LA COMPAGNIE DE 1664 345 core plus éclatantes, ivre de colère, et dans l'intention probable de faire disparaître des témoins qui pourraient un Jour l’accuser, de la Haye se rendit coupable d’un crime dont il ne saurait être trop flétri.
Il fit en premier lieu partir tous les navires qui étaient dans le port, de façon qu'il n’en restât pas un, dont les colons pussent faire usage. Puis, ayant ernbarqué sur ses vaisseaux la plupart des soldats en garnison avant lui à Fort-Dauphin, il se prépara à lever l'ancre, laissant seulement 40 soldats, sur lesquels Champmargou, qui allait avoir la responsabilité de la colonie, l’obligea de reconnaître lui-même qu'il y avait « plus de la moitié hors d’estat de rendre aucun service ». Et encore ces 40 hommes, il avait poussé la cruauté, jusqu’à ne pas même leur donner les vivres et les munitions dont ils pouvaient avoir besoin.
Bien mieux, comme si cela n'eüt pas suffi, comme s'il eût craint éncore qu'en dépit de: tout, l'établissement n’arrivât à se relever, lui, l’homme dé la hiérarchie quand même et avant tout, il donia séparément à chaque employé des ordres contrarës à ceux des autres, en sorte qu'il en devait fataleinent résulter une désorgänisation irrémédiablé.
Ce fut seulement après avoir pris ces dispositions; et désigné, comme major général en remplacement