ACTE 11, SCENE II
instant dentrer dans la zone dangereuse. Et à mesure, cette gêne a augmenté jusqu'à me rendre angoissants ces moments de causerie qui auraient pu, sans cela, être si délicieux pourtant!
MARTHE
Ma pauvre enfant! Ma pauvre enfant!
GABRTELLE
C'était comme un masque collé sur moi. Puis bientôt, cette peur répétée de Taveu inconscient m'a envahie tout entière. Elle me hantait jusque dans mes silences, jusque dans nos baisers. Certes, ce doit être terrible de se demander, quand on doute de l'être qu'on aime, si les pensées enfermées sous ce front qu'on regarde, qu'on touche, qu'on embrasse, ne sont pas à cent lieues de vous. Mais combien il est plus terrible encore, quand on rêve de se livrer sans restrictions, sans même la moindre réserve mentale, d'être forcée de distraire de cet abandon toute une partie de soi-même, enfin d'élever un mur derrière lequel celui qui aurait le droit de tout connaître ne pénétrera jamais... jamais!... [Un temps — quelques pas dans la jjièce.) Non... vois-tu, je le sens... ça ne peut pas durer ainsi ! Juge que j'en arrive parfois à souhaiter de le voir s'éloigner... partir... enfin, que saisje?... me quitter tout à fait même... Et cependant je ne vis plus s'il reste seulement un jour loin de moi !... Ah ! aimer trop, est-donc pire que de ne pas aimer assez?
MARTHE, dans un soupir.
Si j'avais su !
GABRIELLE
Oui, n'est-ce pas? (Venant se planter toute droite devant Marthe.) Enfin, ce qui est fait est fait et les
regrets n'ont jamais servi à rien. Qu'est-ce que tu me conseilles?
MARTHE, laissant tomber ses bras en signe de découragement.
Ce que je te conseille?... Hélas! rien... ou plutôt, du courage... Patiente... Peut-être qu'avec le temps...
GABRIELLE
Le temps n'arrangera rien.
MARTHE
Tune peux cependant pas songer à avouer à Antonin...
GABRIELLE
Je ne songe qu'à cela, pourtant!
MARTHE
Ah!
GABRIELLE
Je n'y peux rien. Depuis quelque temps, c'est chez moi comme une idée fixe... Antonin est si bon, si noble, si au-dessus des autres ! S'il était capable de pardonner, ou, mieux encore, d'absoudre!...
MARTHE, effrayée.
Je t'en supplie... C'est de la folie!
GABRIELLE
Où est la folie? Où est la sagesse?... Rien n'est bien... rien n'est mal... Réfléchis. Si sa colère et sa jalousie devaient se fondre tout de suite dans une immense pitié?