ACTE TROISIÈME
LE MARQUIS
Çà mais ! vous donnez donc des leçons, à ce que je viens d’apprendre... des leçons de piano I quelle idée !
Une idée qui me nourrit, monsieur. Quelques années encore après que j’eus confié mon filsà M. Berlin, j’ai rêvé... — obéissant à je ne sais quels sentiments mêlés de dévoûment et d’infamie!... — j'ai rêvé d’augmenter la fortune de mon fils... Dieu ne le permit pas. On ne lutte qu’un temps avec l’excès. Un jour je tombai terrassée. C’était à la campagne, j’y restais... J y fis une longue et ruineuse maladie. Quand je fus guérie, guérie... des effets! non de la cause... j’avais perdu pour toujours, avec ma santé première, la beauté qui m’avait faite folie et coupable.
LE MARQUIS
Pauvre Flora !
Je ne veux pas qu’on me plaigne !... Le peu qui me restait s’était perdu, durant ma maladie, dans je ne sais plus quelle spéculation. Je n’aurais pas été demander à M. Bertin de rit n reprendre pour moi au capital de mon fils. Je ne voulais pas même tenter de recommencer une vie... — dont les vrais responsables ne sont peut-être pas les femmes, monsieur le marquis! — J’eus le bonheur de songer à tirer parti de mon talent... voilà tout.
LE MARQUIS
Pauvre Flora 1
Mais je ne suis pas à plaindre! Comprenez donc t Ici, dans ces murs... qui rayonnent aujourd’hui!... mon fils est venu!... Il est venu, il est là ! Ahl monsieur, quelle âme! Il a toutes sortes de grandeurs, mon fils!... mais surtout il est bon!... Il sait tout! et il ne se rappelle rien, rien! tant sa clémence est douce!... Il est bon comme Dieu !... Il m’accable! et je suis heureuse.,. Ah!...
comme si j’avais mérité le ciel sur la terre!... Allez-vous enfin me dire, monsieur le marquis, ce que vous venez faire au milieu de ce bonheur-là ?...
LB MARQUIS
Je viens... je viens révéler un danger à une femme... dont je sais maintenant le courage.
MADAME AUBE RT
A moi!
LE MARQUIS, continuant.
Je viens vous dire... que... que votre fils va se battre.
MADAME AUBERT, suffoquéo.
Mon fils !
LE MARQUIS
Oui, aujourd’hui I mais il est encore temps de tout sauver.
MADAME AUBERT, faisant nn mouvement vers la droite.
Il est là, par bonheurl il est là! (S’arrêtant et h elle-même.) Je comprends! au moment d’une rencontre, il n’a pas voulu risquer de mourir, sans avoir embrassé sa mère... O mon Georges!... Mais comment se fait-il?... (En attachant sur le marquis des yeux pleins de doute.) Et... VOUS avez voulu venir VOUS-mème ! (Brusquement avec un regard profond.) Pourquoi?
LE MARQUIS, balbntiant.
Mais pour prévenir un malheur, ne devais-je pas ?...
Oh! je vous remercie! mais... vous m’avez cherchée pour cela ! (Appuyant.) vous-même! vous 1 qui jamais n’aviez tenté de me revoir depuis notre séparation! vous! léger, insouciant, oublieux!... vous que je connais si bien! (Brusquement.) Pourquoi doit-il se .. battre, mon fils?
LE MARQUIS
Parce que... parce qu’on a offensé sa mère.
El vous vous occupez de ces choses-là, vousl ce n’est pas naturel.
ACTH TROISIÈME
LE MARQUIS
Il n’est pas naturel que je...
MADAME AUBERT, avec force.
Nonl... Enfin, l’adversaire de Georges, c’est?...
LE MARQUIS, éclatant.
Ah! c’est trop de contrainte à la fini l’adversaire de Georges, c’est le comte Armand de Saint-Géry.
Lui! (a part.) Justice de Dieu! (Haut). C’est donc pour lui que vous avez eu peur !
LE MARQUIS
Eh bien, ouil Car je suis léger, insouciant, oublieux, vous l’avez dit : mais j’aime mon enfant... je l'aime!... comme je ne croyais pas pouvoir aimer ! et pour empêcher ce duel, je suis venu. Pour l’empêcher... je risquerais mes derniers jours 1 je me battrais à la place d’Armand, je le tuerais, ce Georgesl...
MADAME AUBERT, grand cri.
\ OUS ! ! ! (Prenant la main an marquis, l’attirant vers ia droite et lui mnntrant la porte de l’antre main en pariant d’une voix basse et frémissante. ) Entrez donc là, provoquez-Ie doncl tuez-le donc! C’est votre fils.
LE MARQUIS, sailU.
Luil lui! Georges!... Allons donc! (Cherchant ses mots.) Mais... (il pose son chapean sur la table.) mais si... si Georges eût été mon fils, ne me l’auriez-vous pas dit autrefois... (il s’assied à gauche.)
MADAME AUBERT, très-grave.
Je vous l’ai dit, monsieur le marquis. Je vous l’ai dit alors que cet enfant allait naître. Mais je ne méritais pas d’être crue, je n étais digne d’aucun droit et vous m’avez répondu comme aujourd’hui... « Allons donc! » Je me suis tue, je ne vous ai jamais reparlé de votre fils, et je l’ai fait élever... de mon mieux. Vous le connaissez, vous l’estimez... il est là.
f>8 MADAME AUBERT
LE MARQUIS, d’une voix basse.
Georges est mon fils?
MADAME AUBERT, la main étendue.
Sur sa vie et sur son honneur, je le jure.
LE MARQUIS, sa levant.
Mais, ils sont sauvés tous les deux alors 1 je n’aurai qu’à leur dire : Vous êtes...
MADAME AUBERT, lui saisissant la main.
Ah! merci!
LE MARQUIS, agité.
Et comme, grâce à Dieul leur rendez-vous n’est que pour quatre heures...
MADAME AUBERT, cri de terreur.
Pour quatre heures I
LE MARQUIS
Qu’avez-vous?
Alt ! c’est horrible!... là, tout à l’heure, ils se sont vus; et sans savoir que je les entendais, moi, qui ne pouvais me douter de la portée de leurs paroles!... ils ont avancé leur rendez-vous d’une heure I
LE MARQUIS, regardant la pendule, avec épouvante.
C’est donc à trois heures...
Mais puisque Georges est là... (Elle va à la première porte de droite, en appelant.) Georges! (Silence.) Georges I Georges! (Silence. Elle entre. Au même instant, la domestique réparait par la porte du fond.),
Qu’y a-t-il?