‹ Madame BaringhelChapitre 19 sur 35 · LES ABANDONS DE MME BARINGHEL · texte numérisé non relu

LES ABANDONS DE MME BARINGHEL

Au Marais, dans son nouvel hôtel. Petit salon en rotonde, l'air d'un puits, tant il est haut de plafond ; trois portes-f'enètres donnent sur le jardin reflétées dans trois hautes glaces, boiseries du temps peintes en bleu céladon, corniches or vert, où courent des branches de myrte, encadrant un plafond d'un rose atténué embrumé de vapeurs soufre.

Meubles en bois laqué vert pâle, tapisseries fond blanc dites de la savonnerie, où s'écrasent des guirlandes de pivoines et de chrysanthèmes énormes, modèle connu de Trianon.

Dans la cheminée, un grand feu de bois de pommier; rideaux de pékin rose pâle; devant les fenêtres, trois petits paravents de satin blanc brodés d'astragales et de guirlandes de lilas blanc et mauve, montures dorées.

Guéridons d'acajou orné de beaux cuivres avec galeries ajourées, groupes de biscuits de Sèvres, quelques Saxe, des éventails dans une tablevitrine, une gerbe énorme de chrysanthèmes verts dans un grand vase cendré de Lachenal, posé sur un socle de marbre rouge royal.

Assise sur une banquette Empire (un anachronisme), Mme Baringhel et quelques coussins.

Flic et Floc, les deux bulls favoris, gros tous les deux comme une poignée de mains, dorment, à ses pieds, dans une corbeille de jonc doré garnie de soie blanche; Flic est coiffé d'un béguin parce qu'il a sa névralgie.

Quelques livres voisinent sur une petite table en laque blanche peinte d'un semis d'œillets, à portée de Mme Baringhel; c'est le dernier livre de Loti, les Déracinés de Barrés, la Canne de jaspe de Henri de Régnier, et les Roseaux pensants du cher comte.... les Roseaux sont à peine coupés.

Mme Baringhel, en longue robe d'intérieur de brocart bleu ramage de fougères d'argent, sur la tête une fanchon de malines, lit négligemment les Poèmes, de Gabriel de Lautrec; dehors, la détresse des quinconces couleur de rouille, des pelouses jaunies et du jardin délabré par l'automme ; un jet d'eau jase dans une vasque.

Mmc Baringhel, lisant à demi-voix comme pour se bercer elle-même. — « Watteau, c'est l'âme futile et charmante, guère plus vibrante, mais aussi finement émue que celle des arbres et du soir. Les personnages en manteau de soie, à marcher silencieux dans le crépuscule, sont parvenus aux contrées étranges où le cœur s'apaise et s'atténue ; un sentiment les effleure et passe, mais ce sentiment est exquis, la tristesse ne dure pas plus que la joie. » (Feuilletant quelquespages.) « Watteau, c'est le joueur de flûte dans le site sombre et vert... » Ce Watteau est bien

des choses àla fois ; le voilà maintenant joueur de flûte. Comme c'est bien un livre pourd'Héloé, ga ne veut rien dire et ça vous fait penser ; c'est un tas de tableaux qu'on a déjà vus. (Re prenant sa lecture.) « La flûte dit, en modes légers et moqueurs, les tristesses de quelqu'un qui n'y croit pas. Le décor est bien le même : les arbres immobiles qui forment le fond ne seront jamais balancés. On voit leurs têtes fuyantes reflétées, au clair des eaux, renversées, en la patrie des chimériques nuages qui courent sous terre et disparaissent à quelque rive de gazon. Les peupliers s'arrondissent en clairières pour une conversation, et pour que la troupe habituelle, vêtue de soies frivoles, puisse venir s'asseoir. Écoutez, on vient là-bas. » (Prêtant i 'oreille à un bruit de timbre.) Quelqu'un.

Elle se regarde à la dérobée dans un miroir dissimulé entre les coussins, se passe rapidement sur les joues un chiffon de flanelle rose imprégnée de poudre, un peu de raisin sur les lèvres et prend une attitude encore plus.alanguie.

Le valet de pied, puis Mme des Ipnauses.

Mm0 des ïpnaises. — Quelle enfilade d'appartements ! Je me croyais aux Archives. J'ai traversé combien de salons ?

Mme Baiunghel. — Mais cinq, pas plus. Vous êtes entrés parla salle de billard, Jean ?

Le valet de pied. — Par la salle de billard* madame.

Mm0 des Ipnauses. — Ça a de l'allure, mais, moi, je mourrais d'ennui là-dedans. Ça ne va pas mieux?

Mm0 Baringhel. — Guère, je suis à la mort, je vais décéder, parole !

Mme des Ipnauses. — Oh ! non, plus de fausse joie : depuis dix ans que vous annoncez votre mort, exécutez-vous, ou n'en parlez plus. Vous n'avez pas changé de bourreau ? je vous assure que Dervairy n'y entend rien. On ne fait pas soigner une influenza par un chirurgien.

Mme Baringhel . — Mais ce n'est pas l'influenza, ma chère, ce sont des douleurs, mes affreuses douleurs. Je ne suis jamais sûre de rien avec elles ; je me crois guérie, je vais sortir. Au moment de monter en voiture, tout se déclanche, me voilà reprise, et le pis, c'est que ça voyage.

M"ie des Ipnauses. — Eh bien, faites comme elles, voyagez, partez; ,vous qui avez toujours le pied levé, qu'est-ce qui vous retient à Paris ?

Mm* Baringhel. — Mais ce fol automne ! Il pleut à verse dans le Midi ; ici, nous avons du soleil.

Mmc des Ipnauses. — Du soleil, vous y mettez du vôtre.

Mme Baringhel. — Et puis j'aurais trop de regrets ; songez que je n'ai rien vu. Voilà plus de quinze jours que je n'ai mis le pied dehors. Mme des Ipnauses. — Pauvre mignonne !

M"'e Baringhel. — Ma dernière sortie c'a été la première de Tristan.

Mme des Ipnauses. — C'est là que les premières douleurs vous ont prise. Aussi, quelle imprudence !

Tristan de Léonois, Trislan le Preux est mort !

Mme Baringhel. — N'abîmez donc pas Silvestre ; quand on a écrit la Chanson des Heures, le Pays des Nymphes...

Muie des Ipnauses. — Et la Gloire du Souvenir.

M'"e Baringhel. — Oh ! ne soyez donc pas rosse !

Mme des Ipnauses. — Vous êtes malade, je ne vous connaissais pas cette indulgence, très malade même ; soignez-vous, ma chère. Comment supportez-vous d'Héloé dans cet état d'âme charitable !

Mme Baringhel. — D'Héloé? Je ne l'ai pas vu depuis la Toussaint.

M"" des Ipnauses. — Comment, lui aussi ?

Mm* Baringhel. — Oui, tout le monde m'abandonne: c'est un suiveur, il s'est mis au pas. Je suis bien malheureuse, chère amie.

M"18 des Ipnauses. — Il n'est pas à Paris ?

Mme Baringhel. — Ah ! ça, non. Il doit être en Normandie, à moins qu'il ne soit à Chartres ou peut-être à Strasbourg. Il éprouvait lebesoin de voir des cathédrales.

\Im' des Ipnauses. — Des cathédr...?

Mm" Baringhel. — Oui. à cause du roman de Huysmans. Il y a tant de snobisme au fond de d'Héloé. Le jour de la Toussaint, il a voulu entendre des cloches : il est parti pour Rouen, Saint-Ouen, la cathédrale, les ruines de Saint- Wandrille ont suivi, puis l'église de Caudebec, celle de Barfleur, tout un parcours archéologique : de là, Lisieux. Baveux et Caen... Quelle misère! Nous voyez-vous, nous, pélerinant à Billancourt pour découvrir le corps de l'Arménienne décapitée de Barrés ?... Ah ! les gens qui orientent leur vie sur la boussole de la littérature !

Mme des Ipnauses. — Vous êtes dans vos mauvaises, je vois cela.

Mme Baringhel. — Le fait est que je m'ennuie à pleurer, ma chère.

M1"8 des Ipnauses. — La cadre ne vous suffit donc plus, etce merveilleux hôtel à meubler; savez-vous que celte pièce est délicieuse ! Lâcheur si vous voulez, mais ce d'Héloé est précieux, il a un goût ! et ce salon est peut-être ce que j'ai vu de mieux de tout votre hôtel.

M",e Baringhel. — Eh ! M. d'Héloé n'y est pour rien ; ce salon est de moi, ma chère, oui, de moi, de moi seule... et de Jansen.

Mm* des Ipnauses. — De Jansen de la rue Royale ?

Mme Baringhel. — Vous lavez dit, mais il faut savoir choisir, car rien n'est ancien ici. Le vieux

MADAME BAR1NGHEL 107

meuble, je le laisse à d'Héloé, ça l'amuse de brocanter, de courir les antiquaires; Jansen m'a tout fait d'après le Garde-Meuble. Les boiseries, je les ai trouvées dans l'hôtel ; mais les tapisseries, les petits paravents (admirez cette étoffe), c'est du Grand Trianpn, comme le guéridon. Tout cela, c'est Jansen qui me l'a fourni ; l'harmonie de la pièce, bleu céladon et vieux rose, c'est une idée à moi, mais la mise au point est de lui. Vous voyez qu'on peut se passer de M. d'Héloé et que le beau Jacques n'est pas si nécessaire.

Mme des Ipnauses. — Et vous le regrettez d'autant plus.

Mma Bakinghel. — Naturellement. On ne regrette que le superflu.

M"1" des Ipnauses. — Et la marquise, cane va pas, le ménage !

Mme Bakinghel. — Mais si, seulement, Madame d'Héloé est Anglaise, elle est restée très indépendante et elle passe ses hivers au Caire : ils s'adorent, d'ailleurs : on aime toujours les absents.

Mme des Ipnauses. — Les absents, ce sont même là les seuls amants qu'on supporte. Ah ! le déchirement des adieux et la joie inondante des retours !

Mme Baringhel. — Inondante ! Vous en connaissez ? l'espèce s'en fait rare. (On entend sonner le timbre d'entrée.) Ah ! voilà ma mena-

gerie de cinq heures et les lampes qu'on apporte.

Entrent deux valets de chambre porteurs de lampes à grands abat-jour de vélin ornés d'estampes de Debucourt. Une ombre à peine visible, du dehors, a fermé les persiennes. Un des valets tire les rideaux de pékin fleur de pécher, puis ils sortent.

Mm" des Ipnauses. — Votre ménagerie ! Je vous croyais dans l'abandon ?

Mme Baringhel. — Oh ! ils comptent si peu, tout le Chicago de la rue de la Trémoïlle, toute la petite classe de la plaine Monceau, et notre conversation, qui devenait si intéressante I... Ça, c'est la vie...

Entrent, avec un gazouillis de volière, Suzanne d'Hélleuron, Chasteley, miss Nelson, Mme de Santander, lady Grafford, Dolorès Mayréna, les deux petites Vrismicouic et lord Algernon Hotheley.

Arme DEg iPNAUSES# — Mais c'est tout le thé de la rue Royale !

Mm" Baringhel, se soulevant. — Je vous l'avais dit !

Tout ce monde à la fois: «Comment va, chère ? — Mais elle a une mine superbe ! — Toujours mourante ? — On en mangerait. — Si je étais onne dgentleman, moa, je serais votre courtisara. — Oh ! milady ! — Ne vous gênez pas ! — Et

MADAME BARINGIIEL 109

dHéloé, avez-vous de ses nouvelles? — Alors, ses douleurs vont mieux ?

Mme Baringhel. — Un peu de thé, n'est-ce pas, ou du Porto, ou du sherry, ce que vous voudrez, demandez à Jean.

Les aparté se forment dans la conversation générale.

— Alors, ce spectacle du Nouveau-Cirque ? — Les chevaux plongeurs, deux cow-boys dans une cuvette ; quand on a vu Buffalo... — Et les Petites Folles ? — Oui, Marcelle Lender, jolie, mais pas dans son cadre, elle manque aux Variétés.

Deux hommes. — Les Variétés, à propos, vous savez, crevant, les coulisses, ah ! nous pouvons nous fouiller. — Elles n'en mouraient pas toutes, mais toutes étaient frappées. [Fredonnant.) Les femmes, les femmes, il n'y a que ça, tant que la terre tournera, tant que Samuel gouvernera.

Groupe de jeunes femmes. — Et Oscar, avezvous des nouvelles d'Oscar ? — Oui, mon frère l'a vu cet été à Naples ; il est installé avec lord Douglas dans une villa de Pausilippe ; ils s'occupent de photographies. — Oh ! moa, j'adore les instantanais.

Pierre de Morfels. — Réussissez-vous bien es développements, miss ?

Mme des Ipnauses, à Mme Baringhel. — Mais c'est une chronique des mauvaises mœurs que vos cinq heures, ma chère !

Mme Baringhel. — Naturellement, tout Londres est chez moi.

Les conversations continuent, lambeaux de phrases,

— Et Lavallière ? — Avez-vous vu le groom mauve de là Muse de Montmartre ? — Il y a mieux, Ginette et Manon. — Oui ça, Manon et Ginette ? — Deux figurantes de l'Olympia ;on va remonter Rêve de Noël pour elles, deux perles, deux Liane, deux amours. — Cette pôvre demoiselle Demay. elle ne fait aucun effet aux Variétés. — Jolie pourtant, oh ! inoa, j'aime Gallois. — Un peu opéra comique, elle pontifie, la belle Germaine ; et puisle Requiem de Meilhac, moi, ça me jette un froid. — Aoh ! une ôtre très jolie femme, très excitante, très apéritive, comment vous dites ? c'est une actrice que j'ai vue à l'Odéonne, un travesti dans le Ghérubinne, aoh ! oune véritable amour, une Lucy Gréard. - — Non, Lucy Gérard. — Aoh ! yes. Lucy Gérard, very lovely. oune very nice boy, aoh ! je voudrais faire la connaissance avec

Pierre de Morfels, à Chasteley. — Elles ne sont pas Russes, pourtant, pour vouloir ainsi cimenter l'alliance.

Chasteley. — Non, mais elles sont dans lé train : c'est Londres qui marche.

MME BARINGHEL A GARTHAGE

Dans la plaine de Tunis, sur l'emplacement même de Carthage, à quelques mètres de la cathédrale des Pères-Blancs, Mme Baringhel, lord et lady (Juray, lord Edouard Fingal, la marquise de Spolete et d'Héloé. II. pleut à verse, tout ce monde est engoncé dans des caoutchoucs, enveloppé de plaids et chaussé de snowboots ; on ne distingue absolument rien, si ce n'est quelques vergues et quelques mâts formant hachures dans la direction de la Goulette; le Zaghouan, le Bou-Kornin, toutes les montagnes célèbres ont disparu dans la brume, c'est un spectacle de désolation.

Lord et lady de Quray de passage à Tunis qu'ils visitent en se rendant à Sofia; lord Algernon vient d'y être nommé consul et l'ait son tour de Méditerranée avant de se rendre à son poste où il entre en fonctions dans les premiers jours de mars ; l'homme, géant, très blond, haut en couleur, très effacé et très correct, la femme très grande, trop grande presque, mais très belle, de la beauté classique d'une Junon, une des professionnelles beautés citées pendant dix ans à Londres; lady de Quray a bien trente-cinq ans.

H 2 MADAME BARINGHEL

Lord Edouard Fingal, dix-huit ans, beau comme un dieu grec, des cheveux d'un noir de jais, bouclant naturellement, avec des yeux gris vert dans un visage de médaille syracusaine ; produit évident d'un vigoureux croisement de races, d'origine irlandaise pourtant; fait loucher les Arabes et la marquise de Spolete.

La marquise de Spolete, Sicilienne, vingt-huit ans, en paraît quarante; petite, mince, sèche, mélange déconcevant de langueur et d'imprévue vivacité, tète étroite et longue au menton accusé, éclairée par de splendides yeux pâles, des yeux d'un bleu comme mourant de désir; rejoint le marquis de Spolete, acquéreur d'immenses terrains entre Nabeul et Enfidaville; évidemment ruiné vient se refaire en Tunisie.

Mme Baringhel, plus nerveuse et surexcitée que jamais, un peu fanée par la traversée, un peu hàlée surtout, mais toujours jolie.

D'Héloé, casquette russe en velours gris côtelé, immense caoutchouc mastic, plaid vert myrte et vert olive, plus anglais encore que lord Edouard Fingal, mais beaucoup moins beau.

Tous ces seigneurs braquent en vain jumelles et parapluies sous l'averse qui redouble.

Mme Baringhel. — Qu'est-ce que nous sommes venus faire ici?

D'Héloé. — Je me le demande.

Marquise de Spolete. — Mais admirer des ruines, chère amie, songez, l'antique Carthage, la rivale de Rome, ce sol est plein de souvenirs, et tout le passé qu'il évoque !

Mu,e Baringhel. — Les souvenirs ! Je ne suis

MADAME BARINGIIEL 1 1 3

pas encore à l'âge des souvenirs; puis, dans cet ordre d'idées, il n'y a que les miens qui m'intéressent. (A d'Héloé.) Elle commence à m'agaccr moi, la Sicilienne, elle parle comme un guide Conty, pas même un Bœdecker; nous a-t-elle assez ennuyés, en voiture, avec son histoire de Caton d'Utique... Utique, rivale de Carthage !

D'Héloé. — Carthage, rivale de Rome !

Mmo Baringhel. — Rome, rivale d'Utique! ça se décline, c'est une femme pour musées, nous avions bien besoin de nous en embarrasser ! Avoir échappé aux courtiers-vautours pour tomber sur ce vieux cicérone.

D'Héloé. — Vieux ! vous êtes dure.

M"16 Baringhel. — Avec ce teint de citron séché, vous avez des indulgences.

D'Héloé. — Que voulez-vous? en voyage...

Mm' Baringhel. — D'autant plus qu'elle en sait beaucoup trop pour une femme de notre monde, et c'est d'un mauvais goût, cet étalage de connaissances.

D'Héloé. — Ça vous humilie, hein?

MmL Baringhel. — Son érudition d'institutrice, moi ? Vous êtes fou, mais écoutez-la parler; on n'est jamais assez difficile sur ses relations d'hôtel, quand cette femme-là serait une espionne.

La marquise de Spolete à lord et à lady de (Jurai/, attentifs. — Le petit village, là-haut, ces koubas et ces villas arabes ?

Lord de Ouray. — Oh ! yes, Bou-Saïd.

Marquise de Spolete. — C'était la ville haute, celle où s'étageaient les immenses terrasses des palais de Carthage, remplacement même du quartier des riches, l'endroit où Flaubert, dans son beau roman de Salammbô...

D'Héloé. — Ça y est.

Marquise de Spolete. — A fait rêver, les soirs de lune, l'ardente virginité de la fille d'Hamilcar.

Mme Baringhel. — Et lady de Quray ne bronche pas.

D'Héloé. — La phrase est dans le guide, c'est une vieille connaissance.

Marquise de Spolete. — Vous vous rappelez la belle description du lever de soleil sur Carthage, dans le roman : la mer moirée et laquée d'argent avec le profil des montagnes du golfe et les chevaux consacrés au soleil, hennissant vers l'aurore et frappant de leurs sabots dorés le parapet du temple.

Mme Baringhel. — Elle sait le roman par cœur.

Marquise de Spolete. — Vous avez vu les citernes? toutes les données scientifiques portent à croire que le temple de Moloch s'élevait tout auprès.

Mme Baringhel. — Moloch fécondateur, elle va leur montrer le temple de la déesse, maintenant.

D'Héloé. — Voyons, ne vous agitez pas.

Mme Baringhel. — Le malheur est que le jeune

Fingal reste insensible à toutes les avances. En voilà un, je crois, auquel la dame ne serait pas fâchée de dire : « Moloch, tu nie brûles », mais Love's labour lost, très shakespearien, le jeune lord ! Il se méfie de la Sicile.

D'Héloé. — Taisez-vous, elle va vous entendre.

Marquise de Spolete. — Et quelle disgrâce que celte pluie! Si la chance avait voulu que vous vinssiez ici quinze jours plus tôt, vous auriez vu, mais à croire pouvoir les toucher avec la main, le Bou-Kornin et le Zaghouan. La lumière de ce pays est si merveilleuse, vous vous rappelez, le Zaghouan, la montagne des sources, dont le célèbre aqueduc de Spendius et de Mathô ■apportait les eaux à Carthage.

Lady de Ouray. — Mathô, aho, oui, je me rappelle ; c'était M. Sellier qui avait créé le rôle dans la Salammbô, de Re}rer; il était très bien, ce garçon-là, et la Caron donc, dans la Salammbô, divine.

Lord de Quray. — Divine, en effet. Moâ, je adore ses longs bras. Les longs bras, cela est 1res chaste.

Mme Baringhel. — Ecrivez donc des chefsd'œuvre. (Du ton d'un enfant qui récite une leçon.) Vous oubliez le Bou-Kornin, ma chère, la montagne en croissant, tant chantée par Flaubert, la fameuse montagne de plomb où l'auteur a placé le défilé de la Hache. Sans ce brouillard, vous la verriez, la gorge où l'armée des mercenaires

pressentit sa destinée tragique devant les lions crucifiés des deux côtés de la route ! Voyons, un petit effort de mémoire, chère amie, et ditesnous la belle page du crucifiement des lions. Cette Carthage ! Nous ne nous souvenons que de celle de Salammbô, d'Hamilcar et d'Hannon ; mais il y a celle des Scipion, de Massinissa cl, plus tard, de Marius, les deux ruines se pleurant ensemble. Mais qui parle jamais de celle-là ! Quel pneumatique, qu'une œuvre de génie! Salammbô a fait le vide dans l'histoire, car il y a eu une Carthage romaine et même une Carthage chrétienne dont on ne souffle mot, celle de saint Augustin, d'Apulée et de Tertullien, le Nice et le Monte-Carlo des sénateurs et des chevaliers de la décadence ; car ils allaient, eux aussi, prendre leurs quartiers d'hiver dans de meilleurs climats : « Viens dans une autre patrie! » Et il ne pleuvait pas alors, à Carthage! Quand on pense que tous les sièges de cette ville-là ont été des odyssées de la Soif; Carthage, la ville sans eau! Qu'est-ce qui s'en douterait? voilà dix jours que nous sommes à Tunis, et que la pluie ne cesse pas ! Dire que les mercenaires faillirent la réduire en coupant Taqueduc, et que les Romains, pour s'en emparer, durent l'envelopper d'un mur d'enceinte! Que les temps sont changés! Voyezvous ces ondées au troisième chapitre de Flaubert ! Plus de Crée Spendius et de rusés stratagèmes ; Mathô ne s'introduit plus dans la con-

duite d'eau, et Carthage en deuil n'a plus à sacrifier ses enfants à Moloch. Voilà tous les effets du roman coupés : petite pluie abat grand vent. [Bas à cVIIéloé.) Vous voyez qu'on sait ses auteurs; lui ai-je assez coupé ses effets, à la marquise ?

Lord Edouard Fingal, qui n'a pas cessé de prendre des notes. — D'où savez-vous toutes ces choses, madame ?

M"'e Baringiiel. — Mais dans mon guide, tout simplement; je vous l'indiquerai.

D'Héloé. — Vous êtes cruelle !

Mme Baringhel. — Oui, l'ennui me rend assez féroce (à haute voix); et, maintenant, vous ne trouvez pas que nous sommes assez mouillés? Très imposants, tous ces souvenirs, mais, comme paysage, ça vaut la plaine d'Argenteuil. Moi, je rentre à l'hôtel; assez grelotté sous la pluie.

Lady de Quray. — Ah! mais, n'y a-t-il pas à visiter l'église ?

Marquise de Spolete. — La cathédrale, vous voulez dire ?

Lady de Quray. — Oui, la cathédrale est un musée très curieux, est-il vrai ?

Mm' Baringiiel. — La collection des pieds et des mains des soi-disant statues célèbres, tout le résidu des familles ; bien du plaisir, je la connais, la cathédrale de Carthage et le petit couplet sur Mgr Lavigerie. (Reprenant son ton de petite fille.) Le cardinal Lavigerie, un nom qu'on re-

trouve partout ea Algérie et en Tunisie, le grrrand cardinal, vénéré des Arabes, qui le considèrent comme un marabout, regretté des Français dont il avait assuré, ici, la prépondérance par sa haute intelligence politique et religieuse et sa profonde compréhension du caractère indigène, un point, c'est tout. Je laisse à la marquise de Spolete le soin de vous en faire les honneur-, elle possède le pays mieux que moi, et, en sa qualité d'Italienne, vous dira en détail toute l'histoire de la colonisation française; je suis un peu lasse, vous permettez que j'aille vous attendre à l'auberge, je ferai atteler ; mais vous me laissez M. d'Héloé n'est-ce pas?

Ces dames, en chœur. — Comment, chère, fatiguée ! — Êtes-vous assez couverte, voulez-vous mon plaid ? Serez-vous bien dans cette auberge ? — Merci, merci, ne vous préoccupez pas de moi.

Dix minutes après, dans la salle de l'hôtel de Caithage, Mme Baringhel et d'Héloé, assis en tête à tête devant des punchs tunisiens (lisez grog très étendu d'eau); la pluie tombe encore avec plus de violence.

D'Héloé, après un long silence. — Et dire qu'il y a trois ans nous cueillions ici des asphodèles et du trèfle incarnat de Tripoli que nous envoyions le lendemain par le courrier de France aux amis restés à Paris !

MADAME BARINGHEL HO

M'ne Baringhel. — Et sous le plus beau ciel An monde! Quelle mélancolie ! C'était au début de nos hostilités, comme vous me connaissiez peu encore, cher ami. Vous me faisiez la cour, oh! ne vous défendez pas, vous ne me jugiez ni plus mal ni mieux que les autres... « Cette petite femme-là doit marcher », vous étiez-vous dit, parce que bien chaussée et de jolis dessous.

D'Héloé. — Ah! si l'on peut dire !

M"" Baringhel. — Mais voilà, je ne marche pas, et sur un flirt inutile, nous avons bûti une amitié sérieuse... Il est vrai que depuis vous avez tant marché, vous, pour votre compte...

D'Héloé. — Mais, chère amie, je ne vous permets pas...

Mmc Baringhel. — Allons donc, vous n'allez pas me faire croire que vous êtes du Cercle des pieds nickelés. Ou'ètes-vous venu faire en Tunisie?

D'Héloé. — Mais des documents pour mon livre.

M,ue Baringhel. — Ah! oui, le fameux livre : Figues de Barbarie... J'aimerais mieux, moi, Odeurs de Tunis, car elle odore assez au milieu de ses lacs, la marécageuse ville des beys, et c'est pour documenter ce livre que depuis dix jours, dix fois vingt-quatre heures, nous moisissons ici; vous me plantez là tous les soirs pour courir les cafés et les bains maures.

D'Héloé. — D'abord, le soir, les bains maures

sont fermés à Tunis; et puis, je ne puis pourtant vous mener dans les mauvais lieux.

Mm9 Barixghel. — Vous m'y traîniez bien pendant votre dernier voyage... Ah! je comprends, c'était un cadre à votre flirt, vous escomptiez le trouble et la suggestion des spectacles, vous me meniez là comme un voyeur.

D'Héloé. — Vous me prêtez des sentiments...

Mme Barixghel. — Bien naturels, oh ! je connais les hommes, moins que vous, certainement, mais assez pour les mépriser à leur juste valeur, et la pluie redouble... Dire qu'à Paris on donnait hier la Ville morte et avant-hier le Nouveau Jeu de Lavedan.

D'Héloé. — Oui, mais il y a aussi l'influenza, l'affaire Dreyfus, l'incident Zola et les lettres infectieuses.

Mme Barixghel. — Oui, c'est vrai, nous avons échappé aux lettres anonymes qui le premier janvier ont inondé Paris : vous soupçonnez qui ?

D'Héloé. — Mais le post-scriptum de Chas-

teley ne laisse aucun doute. Il pleut de la m

a-t-il écrit, ça ne peut venir que de Bob ou de Gavrochetinette.

Mme Barixghel. — Odeurs de Tunis, odeurs de Paris; j'aurais aimé pourtant entendre la prose d Annunzio.

D'Héloé. — La Sicilienne ne vous suffit donc pas ?

Mme Barixghel. — Rien ne me suffit, mon

ami ; les choses me manquent ou bien m'excèdent. Mais que peuvent-ils bien faire dans ce musée? Pourvu qu'on n'y ait pas retenu lady de Quray; ils auraient au moins une statue intacte, ah ! bon, les voici qui sortent.

C'est Junon tout entière à son socle attachée.

Quelle majesté! Ça m'ennuierait, moi, une femme si grande, c'est tout un monde à parcourir ; mais lord Fingal est vraiment beau, c'est le dieu même de la jeunesse ; mais d'où sort-il ? A-t-il de la fortune? Pourquoi voyage-t-il? Pour son agrément ou celui des autres?

D'Héloé. — Mais vous devenez pernicieuse...

Mme Baringhel. — Oh ! ces Anglais, tout est possible avec eux, et puis, un homme si beau... Enfin, que fait-il dans ce ménage, pupille de monsieur ou amant de madame ? Moi, il me fait l'effet de Dorian Grey.

D'Héloé. — Et vous osez dire que vous êtes réfractaire à Tunis!

Page 1