LE 4 SEPTEMBRE DE MME BARINGHEL
Chez d'Héloé... Le hall déjà décrit, avec ses hautes tapisseries d'après Lancret, Gilles et Pierrots se poursuivant à travers des parcs baignés de clair de lune, et ses meubles du dix-huitième siècle recouverts d'étoffes mauves et violettes brochées d'argent; le cabaret italien à incrustations d'ivoire est toujours sur la grande commode en marqueterie de bois des îles, et c'est partout la même profusion d'objets d'argent, vases, flambeaux, statuettes et écuelles du plus pur style Louis XV. C'est, toujours filtrant par la grande baie drapée d'étoffes à transparences bleuâtres, le même jour de clair dé lune, la même pale lueur de rêve où l'argent des bibelots met un éclat de givre et le fané des étoffes un reflet de mélancolie entre ces tapisseries peuplées de Pierrots blancs.
D'Héloé est assis devant son bureau, à côté sur une table encombrée de statuettes de Tanagra, des livres, les chansons de Bilitis, édition de luxe, les Vies imaginaires, de Marcel Schwob, et Pays de l'Ouest, de Gustave Geffroy.
Entre en coup de vent Mme Baringhel.
M",e Baringhel. — Ah ! vous savez ce qui m'arrive? C'est un désastre !
D'Héloé. — Non, sérieusement.
M°" Baringhel. — Sérieusement, je vous crois, j'en pleurerais. Non, qui est-ce qui aurait pu prévoir! C'est-à-dire que, si vous étiez homme à en abuser, je perdrais connaissance. (Se levant." Ça changerait peut-être un peu le cours de mes idées.
D'Héloé. — Oui, ça changerait peut-être un peu le cours, mais je n'abuserai pas.
Mme Baringhel. — Oh ! je le sais. Voyons, vous ne devinez pas ce qui m'amène? Un ennui, le plus gros ennui qui puisse arriver à une femme.
D'Héloé. — M. Baringhel est à Paris?
Mme Baringhel. — Vous êtes bête.
D'Héloé. — Votre couturière vous taquine ? une douloureuse chez le bijoutier?...
Mme Baringhel. — Est-ce que je serais chez vous? Vous êtes obtus, aujourd'hui, vous ne devinez pas ?
D'Héloé. — Non.
Mme Baringhel. — Eh bien! mon médecin, Potier, le grand Potter, Potter m'envoie aux eaux, aux eaux, le 4 septembre, la saison archilinie, tous les hôtels vides ; aux eaux, avec les petites bourses et toute la magistrature de province, moi, Mu,c Baringhel, aux eaux, le 4 septembre!
D'Héloé. — Diantre! c'est dur.
MmB Baringhel. — Et devinez où il m'envoie ? .Je vous le donne en mille...
D'Héloé. — A Saint-Gervais-les-Boues ?
.M" Baringhel. — Pis, à Plombières, dans les Vosges, à Plombières avec toutes les dyspepsies et toutes les gastralgies de la France et del'étranger.
D'Héloé. — Ça, c'est la guigne noire.
Mlue Baringhel. — Je suis condamnée à vingt et un jours d'humeurs peccantes, vingt et un jours de buvette, de douche et de kiosque, le terrible kiosque à musique où, trois fois par jour, vous savez, la T 'aise des Roses, l'ouverture de Carmen et Nervosita. Vous croyez qu'il n'y a pas de quoi devenir folle, moi qui ne peux pas me voir dans une ville d'eaux. A Luchon déjà, les autres années, je mourais, et Luchon c'est...
D'Héloé. — Le préau de Mazas transporté dans la montagne.
M'ue Baringhel. — Le préau, vous l'avez dit. C'est le préau, ces bains à heure fixe, ces repas réglés comme un papier à musique, ces Thermes dont on ne peut s'écarter un jour, sous peine des complications les plus graves, et ce perpétuel médecin geôlier, bourdonnant autour de vous comme la mouche du coche, c'est déjà un rien, n'est-ce pas, dans l'existence d'une indépendante! mais, à Luchon, au moins, il y a la montagne, la vallée du Lys, le port de Vénasque, l'allée d'Etigny, le parc et les potins ; puis il y a le prince Henri.
D'Héloé. — Votre béguin.
Mme Baringhel. — Idiot, mon cher, ce que vous dites-là; enfin, Luchon, j'ai l'habitude, mais, là-bas, dites-moi, que vais je devenir avec tous ces estomacs malades, toutes ces victimes de la constipation, toutes ces faces de carême contractées, angoissées et crispées entre la crainte et l'espérance, toutes ces dames de Lyon ou de Rouen, car ce sont les deux villes de France où, m'a-t-on dit. l'estomac fonctionne le plus mal... à cause de la dévotion.
D'Héloé. — Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots? vous avancez là, chère amie, des choses...
Mm* Baringhel. — Mais, je n'avance pas, mon cher, je répète. Il paraît qu'à Plombières il n'y a que des âmes dévotes et austères, des personnes bien pensantes, racornies de privations et séchées de vertu (rien ne constipe comme l'abstinence), des femmes qui portent des bas blancs et des dessous de laine noire ! vous voyez cela, mon cher. J'avais une vieille tante dans ce goùt-là, et elle était de Lyon. Elle portait des pantalons de flanelle, et de flanelle rouge, ma tante, mon père l'appelait Mazaniello. Eh bien ! j'étais encore enfant qu'elle allait déjà à Plombières, et ce qu'elle était jaune et susceptible, et maigre et érupée, ma tante Mazaniello, avec une perpétuelle angoisse dans le regard (vous comprenez pourquoi), l'angoisse de certain moment
chez elle rare et difficile, l'air empêtré d'une poule qui ne sait où pondre son œuf, eh bien ! il paraît que c'est la physionomie ordinaire des baigneurs, là-bas, et le matin, à la buvette, savez-vous comment, on s'y aborde ?
D'Héloé. — Je vous écoute.
Mme Baringhel. — Avez-vous obtenu ce matin? — Moi, pas encore, et vous? — Oh! moi, les eaux me font effet, trois fois depuis hier soir. — Oh ! moi, seulement une fois, vous pouvez être fière. — Et cette pauvre Mme de Champclos qui n'en a pas eu une depuis trois jours. — Et voilà, mon ami, le train des conversations ordinaires, c'est Clotilde de Montreuse, qui y est allée l'an dernier, qui avait sténographié cette littérature de cabinet...
D'Héloé. — De malaisance.
Muie Baringhel. — Et ils et elles ne parlent que de ça, à la buvette et aux thermes, et à table, et, à quatre heures, autour du kiosque, et, le soir, au casino, l'épigastre de celui-ci et le pylore de celle-là, et le gros colon de cet autre, et la douche ascendante.
D'Héloé. — Et le trou du Capucin.
Mma Baringhel, effarée. — Qu'est-ce que ce trou? Vous m'inquiétez. Potter ne m'a pas parlé de ça.
D'Héloé. — C'est une spécialité de l'endroit ; je vous expliquerai, mais continuez, vous m'intéressez vivement.
Mme Baringhel. — Non, je veux savoir ce qu'est ce trou, quelque horreur sans doute ? Expliquez-vous,, mon cher?
D'Héloé. — Dites-moi d'abord ce que vous a ordonné votre médecin, pourquoi vous envoie-t-il là-bas?
Mmt; Baringhel. — Pourquoi ? c'est ce que je me demande, car je n'ai pas l'air malade, n'est-ce pas ?
D'Héloé. — Vous êtes môme éblouissante.
Mme Baringhel. — C'est ce que je lui ai fait observer. Il a même convenu que l'air de Paris est merveilleux l'été, car il est merveilleux, l'été. l'air de Paris... c'est le seul moment, où on y respire.
D'Héloé. — Cet été surtout, puisque nou> y sommes ; mais, alors, qu'êtes-vous allée faire chez Pot ter?
Mme Baringhel. —Oh! en effet, pour une fichue idée, c'a été une fichue idée que j'ai eue là ; il faut vous dire, mon cher, car il faut bien que j^ m'explique, que, tous les matins, pour me distraire, je visite Paris.
D'Héloé. — Vous visitez Paris ?
M'uo Baringhel. — Parfaitement/On ne connaît pas assez les musées et les coins pittoresques, les faubourgs et les quais. Qu'est-ce que nous voyons, l'hiver, en dehors des premières et des gens de notre monde? Donc, tous les matins, je déjeune à dix heures très légèrement, et me
voilà partie à travers mon Paris avec ce petit livre.
Elle met sous le nez de d'Héloé un livre relié en maroquin rouge qu'elle tient à la main.
D'Héloé, regardant le livre. — Paris-Parisien. — Ce qu'il faut voir. — Ce qu'il faut savoir. — Paris usages et Paris pratique... le livre de Mm* Saint-Cère, un chef-d'œuvre.
M"' Baringhel, convaincue. — N'est-ce pas ? vous avez lu?
D'Héloé. — Oui, il y a de bonnes choses, sur les gens de théâtre surtout.
Mm Baringhel, feuilletant. — Oui, c'est amu- Banl ! Vous vous rappelez Dudlay. (Elle lit) : I M"c Dudlay, 2, rue des Pyramides, née en 1859, Théâtre-Français, tragédienne (très beaux bras) ».
D'Héloé. — C'est court, mais suffisant.
Mm" Baringhel, enthousiaste. — Ça renseigne. Kl Reichenberg. (Elle feuillette): «49, avenue d'Antin, née en 1854. Théâtre-Français, la petite doyenne, joue les ingénues depuis 1868 à la Comédie qu'elle n'a jamais quittée, diction enfantine ».
D'Héloé. — Oui, c'est très bien.
Mm' Baringhel, tout à fait partie. — Et Jane llading? Artiste connue par sa beauté. Et Louise Marsy? Actrice de drame, écurie de courses et...
D'Héloé. — Nous sommes un peu loin de
Plombières, chère amie. Pardon si je vous arrête, mais nous tournons le dos au Trou du Capucin.
Mme Baringhel. — C'est vrai, ce trou. Je vous disais donc, mon cher, que, tous les matins, mon petit livre en main, je fais, depuis huit jours, mon tour de Paris. Oh ! ce que je connais maintenant mon Luxembourg, et mon Louvre, et mon hôtel de Cluny, donc! mais j'ai fait jusqu'aux Archives avec mon précieux bouquin.
D'Héloé. — Je vous croyais installée à Louveciennes. Vous quittiez Louveciennes tous les matins?
Mme Baringhel. — Louveciennes ! j'y suis restée trois jours, il pleuvait à verse; puis, c'est un peu trop Louis XIV, au château des Voisins : c'est très beau et on y est reçue comme une princesse du sang, mais les maîtresse maison retardent de tout un siècle. Louveciennes est Louis XV, que diable, et l'on est reçue là comme à Marly!
D'Héloé. — Nous n'arriverons jamais à Pot ter.
Mmfl Baringhel. — M'y voilà, eh bien ! ce matin, je suis retournée au Louvre pour y revoir Y Homme au gant et le Jeune homme du Titien. A propos ! connaissez-vous bien l'Antonio Moro, le Nain de Charles-Quint, quel chef-d'œuvre !
D'Héloé. — Oui, je connais et j'admire, mais Potter, Potter.
Mme Baringhel. — M'y voilà. En sortant du
Louvre, une idée m'a prise de monter chez lui, chez Potter ; il faut vous dire que j'ai perdu trois centimètres de taille depuis un mois, et Rosalie,
qui me lace tous les matins mais, ça ne vous
regarde pas... et puis, j'avais des pesanteurs. Donc, je monte chez Potter, je le trouve dans ses malles, il repartait le soir môme pour Dinard, vous savez, sa belle propriété? Bref, il m'examine et me trouve de la dilatation. Je suis dilatée, mon cher, mon estomac est comme une outre : on m'envoie à Plombières sous peine d'avoir la taille de la duchesse d'Usaige avant un mois, une ordonnance à se suicider, comme vous voyez, un vrai désastre, et ce désastre, comme c'est à vous que je le dois...
D'Héloé. — A moi ? c'est moi qui vous ai dilatée ?
Mme Baringhel. — Parfaitement, j'expie mon 14 juillet à Monte Carlo, et vos aïolis et vos bouillabaisses et votre satanée cuisine provençale. Est ce assez vous qui m'y avez attirée en Provence, et en juillet, quelle imprudence ! Vous pouviez me congestionner le foie. Est-ce qu'on va l'été là-bas? Bref, j'expie. En juillet, dans le Midi; dans les Vosges, en septembre, c'est la dette, la fatale douloureuse, et je paiemais vous la paierez avec moi.
DHéloé. — Moi?
Mm' Baringhel. — Vous, oui, vous, car je vous emmène, ça vous diminuera aussi l'estomac, car
vous êtes dilaté, vous aussi, et puis vous me devez bien ça. Je vous ai rejoint en juillet, vous m'accompagnerez en septembre, donnant, donnant; maintenant, qu'est-ce que ce Trou du Capucin ?
D'Héloé. — Vous verrez, une chaise en marbre blanc, de celles que nos grand'mères avaient dans leur garde-robe, mais scellée au-dessus dune source chaude et d'où monte une perpétuelle vapeur.
Mme Baringhel. — Et cette vapeur-là ?
D'Héloé. — Oh ! d'un efficace. Neuf mois après, celles qui s'y sont assises, même cyclewomen enragées, sont sûres de leur affaire, régénération de l'espèce et repopulation de la France, are you ready ?
Mme Baringhel. — Comment, c'est là l'effet, et ça s'appelle du capucin! Un homme dans les ordres !
D'Héloé. — La robe magnifie tout, madame, la chasteté fait des miracles.
Mme Baringiiel. finement. — Ne vous vantez donc pas.
LE 20 OCTOBRE DE MME BAïtINGïïEL
lu petit parloir dans le nouvel hôtel de Mm" Baringhel, parloir oblong, au plafond excessivement élevé, boiseries Louis XVI. Chaque panneau est tendu de moire antique bleu de lin, brodée et rebrodée de cannetille d'acier, alternée de lacs d'amour vieux rose. Deux cheminées se faisanl l'ace, en marbre bleu turquin, hautes glaces biseautées ornées d'attributs Louis XVI; le parloir en galerie ouvre quatre hautes fenêtres sur les massifs rouilles d'un grand jardin. Parquet ciré sans tapis, sièges cannés et dorés, un feu de bois dans chacune des cheminées, toutes les fenêtres ouvertes ; température exquise, aspect froid et luisant.
Mm0 des Ipnauses, Suzanne d'Héfleuron, Jean des Veuleries, Pierre de Mortels, Jacques d'Héloé et Mm0 Baringhel.
Tout ce monde prend le thé et grignote des sandwiches au caviar et quelques akoskis servis sur un guéridon tout en glaces ! il est environ quatre heures, on cause théâtre et Vie de Bohème.
— Tout ce que vous voudrez, mais la soirée de chez Mme de Rouvres, Mimi chez la promise de Rodolphe, la grisette chez la grande dame,
ça me dépasse. — Erreur grave, madame, tout le théâtre de l'Ambigu est là dans l'œuf. C'est l'acte, le seul des cinq, un document précieux pour les mœurs du temps, mais, ma parole ! c'en est presque une estampe. — Comme vous dites vrai ! Cette scène de l'album et le groupe de Marcel et de Rodolphe autour de Muie de Rouvres, je me croyais, moi, à Nohant ! C'est toute la jeunesse de George Sand que cet album, et Nancy Martel y est délicieuse. — ...?? — Vous n'avez pas aimé Nancy Martel? moi, je la trouve la femme du rôle. Cette distinction... — Vous dites? — Cette distinction... de province, cette prétention et cette condescendance, ce cou de jolie girafe hautaine et ce grand air un peu bécasson, mais on n'est pas plus préfète de Compiègne... sous l'empire, plus cliché de femme comme il faut, comme elles l'étaient toutes alors, obsédées du profil de l'impératrice. J'ai connu, moi, une madame Fodor, la madame Fodor de la Polaca, la célèbre danse polonaise. en vogue en 1830... — Morfels, vous vous payez notre tête. — Pas plus que les sociétaires ne se paient celle du public ; vous connaissez les dessous de la reprise? — Non. — Mounet-Sully voulait jouer Rodolphe. — Ce vieil Œdipe ! — Je n'invente rien ; ils avaient vu une reprise de çà, à je ne sais quel bénéfice, l'autre hiver à l'Odéon, et Mounet s'était dit : « Je serai ce jeune homme, je serai ce Rodolphe à la longue cheve-
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lure et au verbe de flamme», mais il a dû y renoncer. Dès la première répétition, les bons petits camarades l'ont trop félicité sur son regain de jeunesse; il a vu clair dans le compliment. — Dommage, nous aurions eu de bonnes minutes. — Ça ne vous suffit donc pas de voir Féraudy en Théodore Massiac, Berr avec la tête de Casais... oui, Casais- Verlaine, et le masque de Becque compromis par l'oncle Million,.. Ah! ils vont bien à la Comédie-Française, ils se sont payé les têtes de toute la littérature. — Sans compter que Mimi rappelle Séverine à en troubler la duchesse d'Uzès. — Ah ! vous avez remarqué, vous aussi, que Mlle Leconte?... — Il y a beau temps que je l'ai remarqué; déjà à l'Ambigu, dans le mélodrame. — Moi, je n'ai pas trouvé qu'au Gymnase... — Oui, ça avait disparu dans l'Abel Hermant, mais ça a repris d.ans le Mùrger; d'ailleurs, charmante. — C'est une manie qu'ils ont dans la Maison; déjà, dans l'Evasion, Prudhon avait campé et silhouetté un Charcot père. — Et dire que, dans tous ces fantoches, il n'y a qu'une jolie tête. — Celle d'Albert Lambert fils, naturellement! mais comment donc, et quel ténor ! non, quel talent! — Oh ! tu peux dire ténor : c'est de l'opéra comique, on chante tout le temps.
M""' Barixghel, jusqu'alors en aparté avec Jean des Veuleries. — Opéra comique, bêchez, mordez, les costumes en sont exquis.
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De Morfels. — Parbleu.
Mmc des Ipnauses. — Moi, je suis de l'avis de Mme Baringhel. Ça correspond tout à fait à la folie que nous avons du bibelot : c'est une charmante reconstitution.
D'Héloé. — Ah ! si vous parlez bibelot, c'est toute autre chose. Vous seriez-vous remise aux lampes Carcel ?
Mme Baringhel, à Jean des Veuleries. — Un peu de ce pain noir au saumon de Norvège, c'est très léger, je vous assure. (A Mm"- des Ipnauses.) Défendons-nous, chère amie, d'Héloé devient insupportable avec ses prétentions, monsieur impose maintenant ses idées, il pontifie... vous damez le pion à Gaston Deschamps.
D'Héloé. — Vous, d'abord, chère amie, vous n'avez pas voix au chapitre. Quand on a été se loger en plein Marais en l'an 1897, pour faire lu pige à l'hôtel Carnavalet et désespérer ses amis de la plaine Monceau, on ne juge pas une pièce, parce que reconstitution.
M°" Baringhel. — Vous me reprochez mon hôtel, maintenant, et c'est vous-même qui me les avez conseillés, et ce quartier et cet hôtel !
D'Héloé. — Il fallait bien vous occuper cet été; vous ne saviez que faire.
Mme Baringhel. — Je ne savais que faire ?
D'Héloé. — Parfaitement, vous ne teniez pas en place, parce que la pluie et des lettres navrantes de toutes les villes d'eaux. Tous les ma-
tins, vous étiez chez moi ; alors, je vous ai cherché un dérivatif. Cet hôtel était à vendre ; je vous l'ai indiqué; et puis, il fallait bien vous sortir de vos ameublements de chez M a pie et de voire sauce anglaise. Elle commençait à tourner, la sauce ; finis, les mobiliers laqués blanc et les étoffes verjus. On commençait à grincer des dents, chez vous, et j'ai eu pitié de vos connaissances.
Mme Bakinghel, consternée. — C'est une indignité.
D'Héloé. — En doutez-vous ? Mais cela no valait-il pas mieux que d'aller à Plombières, d'autant plus que vous m'y emmeniez. J'ai esquivé le Trou du Capucin, et vous êtes logée comme une vraie pairesse, puisque c'est toujours Londres qui vous obsède... Très malins, ces bons Anglais, ils nous ont placé tous leurs petits meubles à compartiments et leurs sièges raides et incommodes; mais ils n'achètent, eux, que du bon dix-septième et dix-huitième siècle français; ils ont dévalisé Trianon et Versailles; od ne trouve plus un Riesener sur la place de Paris, mais, en revanche, tous les Cressent sont à Londres. Or, chère amie, je vous en ai trouvé quelques-uns. De quoi vous plaignez-vous?
Suzanne d'Héfleuron. — Oui, chère amie, de quoi te plains-tu ? D'Héloé a raison pour une fois.
D'Héloé. — Merci.
Jean des Veuleries. — Alors déménager, ça vaut une saison d'eaux, vraiment?
D'Héloé. — A qui le dites-vous? Excellent pour l'estomac, un déménagement, ça occupe; être occupé, tout est là.
Mlue des Ipnauses. — C'est que c'est vrai.
M"'e Baringhel. — Et puis, il y a aussi le massage.
Jean des Veuleries. — Vous vous êtes fait masser l'estomac ?
M'"e Baringhel. — Tous les matins, pendant un mois, par un masseur de vélodrome.
Toutes et tous. — De vélo...
Mme Baringhel. — Drome. Tous les masseurs médicaux étaient absents, et ma masseuse me chatouillait.
Jean des Veuleries. — Vous chatouillait?... Et ce bicycliste ?
Mme Baringhel. — Oh! une ardeur et une pression !... Il ne vous effleurait pas, lui ! Aussi, j'ai gagné huit centimètres de taille... Gagné, c'est-à-dire je les ai perdus. J'avais une outre dans l'estomac. D'Héloé aussi s'est fait masser : il nous fallait bien rendre tous nos coquillages, les coquillages de notre séjour, en juillet, au pays des moustiques.
D'Héloé. — Et des calinières... Un peu de reconnaissance, donc; ne vous démentez pas.
Jean des Veuleries. — Et vous avez tous deux une mine charmante, le teint clair et la taille
souple, tous les deux amincis et à point; on vous croirait retour de Saint-Morris, c'est étonnant.
M"'° Baringhel. — Et nous n'avons pas bougé de Tété.
Jean des Veuleries, rêveur. — Je sais, je sais. Alors, résumons-nous ; recette : un mois d'intimité avec déménageurs et masseur cycliste, guérison radicale des fatigues d'estomac.
Mma Baringhel, nerveuse. — Vous exagérez peut-être.
D'Héloé. — Mais non, mais non. Chose très importante aussi, des Veuleries, ne plus aller aux premières, éviter soigneusement le Tout- Paris soiriste, aussi soigneusement que les truffes, les sauces et le mélange des vins et vous verrez la santé que ça vous fera ! C'est si nerveux souvent, les troubles de l'estomac.
Mme des Ipnauses. — Plus de premières, c'esl dur.
— Croyez- vous ? vous n'avez jamais réfléchi, j'en suis sûr, au sort de ces pauvres critiques qui se carrent triomphalement dans les avantscènes gratuites et trouvent du talent aux actrices et de la personnalité aux auteurs, selon le menu de la table qu'ils quittent ou du souper qui les attend. — Bien de mauvais goût, votre tirade, cher Morfels; vous appuyez comme un éléphant. — Je croyais d'Héloé un pilier de premières.
98 MADAME BARINGHEI.
D'Héloé, en riant. — Moi, il n'y a que trois sortes de premières pour moi. celle des Variétés, celle de la Renaissance et celle du Vaudeville.
— Et trois actrices n'est-pas? Granier, Rëjanc et Sarah. Ça n'a pas dû beaucoup vous manquer, les premières de ces derniers temps? — Mais il y a eu quelques reprises. — Oui, plutôt. — Kl il y en aura encore. — Dont le besoin se fait sentir. — Thermidor après Hoche. — Après Service secret, la Dame aux Camélias. On quitter.i tôt Paris cet hiver, vous verrez cela. — Pourquoi, si ce beau temps-là dure ? Il y a en ce moment un parc de Saint-Cloud tout en or que je vous recommande. — Halte-là, d'Héloé, assez Je Saint-Cloud comme ça. — Inouï, je vous assure, c'est un Turner. — (.'est bon, allez à Londres alors, et fichez-nous la paix. — El .Montmartre !... — Montmartre, peuh, c'est toujours Montmartre. — Vous paraissez froid, vous l'inventiez il y a deux ans; déjà finie, la passionnette? — Ce n'était pas un bail. — On dit 1<m dyce roulant à la Roulotte. — Le chemineau anglais Paris sur la route, oui, je sais, cl «le jolis costumes de Métivet : mais il y a Ferny avant. — Et? — Ferny. Fursy, moi, je les ;ii trop entendus. Si, au moins, ils changeaient les airs de leurs chansons, sinon le texte; mais ces paroles d'enterrement sur l'air des Noms de Dieu de princes, depuis vingt ans qu'on les en-
(end, ces sous-Mac-Nab et ces sous Jules-Jouy...
— Ah ! ce ne sont pas les poêles mobiles, maisbien les poèmes immobiles, que leurs toujours trois dernières chansons; et puis, quand on a lu Franc- Nohain, ça ne tient plus, leurs calembredaines.
— Je croyais que Trianon les avait tous pris et je voulais illuminer; mais non, il en reste encore. — Vous grinchez, mon cher. — Encore, s'ils s'étaient installés à Montrouge ou aux Buttes-Chaumont, on aurait un prétexte : nous connaissons si peu Paris, nous autres Parisiens. — Et quelle idée géniale, Paris par les chansonniers, le Bœdecker en chansons. — Ça c'est une idée. — A lancer dans un journal !
Mme des Ipnauses, à de Mortels. — C'est en Sicile que vous allez cet hiver ?
Mme Baringhel, à des Veuleries. — Un peu de cette grillade aux foies de canards; ça ne pèse pas, je vous l'affirme.
D'Héloé. — Ça rétablit même l'estomac ; vous n'en manquez pas !