MME BARINGHEL AU MUSÉE DE NAPLES
Onze heures du matin, dans le vestibule du musée, entre les consuls romains trouvés à Herculanum et la colossale Uranie qui ornait le théâtre de Pompée à Rome ; trôlées d'Anglaises à Bœdeker et couples de gros Allemands en blouse de voyage, M. le professeur et Mm0 la professeuse. Entrent d'Héloé et Mmc Baringhel : tenue ultrasoignée pour protester contre le laisser-aller des Outre-Manche etdes Outre-Rhin, tous deux fleuris de réséda et de fraisia des marchands de fleurs de la rue Chïaïa. Mme Baringhel tient à la main un paquet de lettres qu'elle décacheté et lit tout en marchant : ils viennent tous deux de la poste restante.
Mme Baringhel. — Tiens, la petite Morialus se marie. Qu'est-ce que va devenir sa mère?... D'Héloé. — Elle continuera...
Mme Baringhel. — A prendre les amants de sa
fille, mais le mari n'entendra peut-être pas de cette oreille-là.
D'Héloé. — Oh ! un homme qui épouse la petite Morialus... qui épouse-t-elle?
Mme Baringhel. — Lisez, Corisand écrit si mal, on ne sait jamais.
D'Héloé. — Saint-Aiglon, ah! celui qui commet dans la revue des Trois Globes.' pfutt, un littérateur, encore un monsieur qui compromet les aigles, les voici du coup passés oiseaux de mer. C'est tout votre courrier?
Mme Baringhel. — Non, voici une lettre qui vous intéresse, on y parle de vous ; nous sommes invités à dînera Paris pour le 20 avril.
D'Héloé. — Voici qui fixe notre retour. Chez qui?
Mme Baringhel. — Mais chez Yolande. Tenez, écoutez (Elle lit.) «Voyons, voyons, chère amie... Merci bien... Ah! j'y suis. (Lisant très vite.) Je n'ai pu vous écrire à Naples : j'ai une vie mondaine si agitée, si remplie que je suis comme une toupie volante. Nous avons, comme vous, un mauvais temps, et ce qui est pluie pour vous, nous est neige à Paris. Cette rigueur tombe sur les bourgeons de lilas et les premières feuilles d'un faux printemps. »
D'Héloé. — Un bulletin barométrique.
Mme Baringhel. — Attendez, attendez... Ah ! voilà : «. Saint-Yriex m'a donné un beau masseur suédois dont je suis presque amoureuse, et qui
me fait un bien énorme. J'ai Vu les Saint-Yriex il y a quelques jours; ils viendront dîner chez moi le mercredi 20 avril; j'ai mis le dîner à cette date lointaine pour être sûre de vous avoir tous deux : Saint-Yriex vous adore. »
D'Héloé. — Naturellement.
Mme Baringhel. — Taisez-vous donc : « Nous ferons un dîner de gens amusants et indépendants. »
D'Héloé. — L'exposition de la Plume, quoi ! C'est tout?
Mme Baringhel, feuilletant huit pages de lettre. — Non, non, attendez. (Elle lit.) « Je suis dans l'enthousiasme du Nouveau Jeu. C'est délicieux. »
D'Héloé. — Je vous crois.
M11" Baringhel. — « On ne saurait avoir trop tle reconnaissance aux auteurs qui ont encore la gaieté de l'esprit; c'est le triomphe du naturel et de la finesse pimentés d'une drôlerie de mots lout à fait imprévus. Granier est exquise, exquise, exquise; elle est couchée dans un lit magnifique et y fait des bonds d'écureuil au récit étourdissant que lui fait son amant du flagrant délit où il a pris sa femme. Elle crie : h Vive Félix ! » avec un enthousiasme et un entrain qui ont eu, dit-on, de l'écho à la Présidence... Il paraît que le nouvel Opéra-Comique est lout à fait manqué. »
D'Héloé. — On devait s'y attendre.
Mme Baringhel, continuant. — «On n'a pensé qu'à l'incendie. »
D'Héloé. — Mieux vaut tard que jamais.
Mme Baringhel, continuant . — « Les couloirs et les escaliers sont énormes, mais il n y a plus ni salle, ni scène; la scène est grande comme celle de la Renaissance, on pourra à peine y placer vingt choristes; la salle a la dimension de celle du Gymnase ; je crois qu'on n'aura pas d'autre moyen que d'y remettre le feu. »
D'Héloé. — C'est un sport comme un au lie. Elle a encore combien de pages, votre lettre ?
Mm! Baringhel. — Trois. Taisez-vous, c'est très intéressant, continuons : « J'ai été au Journal, dans une très jolie salle, entendre un drame terrible de Mmc Gillou, Flore ou l'Enfant du pavé; Y Enfant de la forêt devient de la Saint- Jean à côté des péripéties du passé de cet enfant ; le préfet de police y est un criminel, le gardien de la paix un assassin, et le pseudocoupable un jeune homme innocent... On dit que le mariage de Lorgeril va empêcher son élection à l'Académie. Que cette Académie est donc immorale; la baronne est à Monte-Carlo, hôtel de Paris, jusqu'au 20 mars, Mlle Reichenberg nous a fait ses adieux, elle rentre, dit-on, à la Pouponnière. »
D'Héloé. — Pas mal.
Mmc Baringhel, toute à sa lecture. — « J'ai trouvé une estampe extravagante et folle, je la
crois de Rowlandson ; je vous l'enverrai dès que j'aurai de vous une adresse sûre; n'avez-vous pas envie de quelque chose de Paris? Depuis cette grande absence, vous avez dû amasser des désirs, dites-les moi. »
D'Héloé. — L'imprudente.
Mme Baringhel, continuant. — « Je saurai bien les contenter, non... je serai bien contente de vous offrir vos petites fantaisies. M. d'Héloé peut aussi parler, on satisfera ses caprices. »
D'Héloé. — Elle s'avance.
Mme Baringhel. — « En vous attendant, nous allons à des mariages riches ; c'est encore le moyen le plus court pour un homme de s'approprier le bien d'autrui. Otero est de retour à Paris, Portalis fait un procès à Maurice Barrés. »
D'Héloé, qui regarde sa montre. — Et?
Mme Baringhel, s' arrêtant. — Et...
D'Héloé. — Je vous ferai observer que nous avons pris rendez-vous à onze heures avec Marciusde Borre.
Mme Baringhel, comme réveillée en sursaut. — Ce cher Marcius ; c'est vrai.
D'Héloé. — Et il est onze heures et demie.
Mme Baringhel. — Mais aussi, vous me faites lire ma correspondance. Et où cela, le rendezvous? >
D'Héloé. — Dans la galerie des Chefs-d'OEuvre.
Mme Baringhel. — Mais nous y sommes.
D'Héloé. — Non, nous lui tournons le dos.
Mme Baringhel. — Ah! oui, cette salle où il y a une Electre qui ressemble tant à Mmo de G..., Electre conseillant à Oreste le meurtre de leur mère.
D'Héloé. — Charmantes pour le marquis d'A..., vos petites réflexions.
Mme Baringhel. — La galerie des Chefsd'OEuvre, des quatres petites statues couchées de Pergame et de cette Junon qu'on dit de Praxitèle.
D'Héloé. — C'est une Minerve.
Mme Baringhel. — Vous l'avez choisie à cause de Y Antinous.
D'Héloé. — Vous savez bien que je n'aime qu'Hadrien.
Mme Baringhel. — Hadrien et Platon, les bustes, simulateur que vous êtes! mais voici de Borre, ilne fait qu'arriver, ce nétaitpasla peine de me faire une scène.
Marcius de Borre, sculpteur de passage à Naples, le complet de serge bleue et le canotier à ruban noir des touristes pratiques. — Ah ! vous voilà! — Vous nous prenez pour des statues; vous nous faites poser. — Moi, il y a une heure que je croque le marmot. — Où ça? — Mais dans la salle des bronzes ; vous ne m'avez pas donné rendez-vous aux dieux lares? je viens d'y découvrir un amour porteur de canard, oh! mais, à tomber à genoux. — Aux dieux lares, non, Nounous avez dit aux Ghefs-d 'Œuvre. — Aux Chefs-
d'OEuvre, moi ! jamais je ne mets les pieds dans cette galerie, je ne peux pas voir la Callipyge. — La Callipyge, vous êtes le seul homme de cet avis, et vous nous conduisez? — Mais je suis à vos ordres. — Non, c'est nous qui vous attendons. Qu'avez-vous fait hier? — Oh ! pas grand chose, je suis retourné à l'Aquarium. — Intéressant, hein! moi, j'y ai retrouvé toute ma famille. — Vous dites? — Oui, il y a des poissons qui ont de terribles physionomies, des poissons tout en tête, avec des rangées de dents dans des gueules immenses, des yeux à fleur de tête et des narines flairantes, des têtes méchantes et stupides. J'ai deux vieilles tantes en province de ce profil-là, et d'autres allongées tout en museau, des figures de dévotes ; je vous assure qu'on retrouve là des gens qu'on connaît. — En effet, c'est surprenant combien il y a de personnes qui ressemblent à des poissons. — N'est-ce pas? — Je ne vous dirai pas, moi, que j'y ai retrouvé ma famille; mais ça m'a fait songer à des soirs de première. Il y a là un tas de monstres barbus qui rappellent évidemment quelques critiques. — Comme je suis de votre avis; d'abord il est certain que X... ressemble à un turbot. — Et vous, qu'avez-vous l'ail. Commencez-vous à vous faire à Naples? — Moi, nous savez que je ne suis pas habituée à cette exploitation org misée du forestier; payer tout le triple et le quadruple de la valeur, parce que j'ai un chapeau de Paris et des
souliers de Londres, cette idée m'exaspère. - Oui, mais avouez que le pays est beau, ce golfe et cette ligne de montagnes du Vésuve à Sorrente; vous avez été aux Camaldules ? — Oui, vous nous l'aviez dit, aux Camaldules et à San Martine — Et San Martino vous a plu? Avouez que c'est superbe. — Oui, mais j'ai trop vu de mosaïques en Sicile ; cette chapelle de marbre et de lapis après Païenne, Monreale et les nougats de la Palatine, c'est trop pour une femme seule. Quand j'étais enfant, il y avait une complainte d'Epinal sur une certaine Dame Tartine dans un palais de beurre frais. — Je sais.
Les murailles étaient de pralines Et les parquets de croquets.
— Parfaitement! eh bien, les églises d'Italie me font toujours, à moi, un peu l'effet de ce palaislà, nougats, pistaches et amandes, ornemenls variés de pralines et croquets, saucisson d'Arles coupé par tranches. — Et le Presepe? — La Crèche? oh! cela, charmant, le jouet d'enfant idéal, et quelles perspectives! et quel paysage ! la Vierge et Joseph sous cette colonnade en ruine et les attitudes des rois mages. — N'est-ce pas? Et cette descente d'anges presque mythologiques au-dessus de la sainte famille ; et le détail de la Tratloria et des marchands de poissons! — Et le luxe des costumes, celle antiquité rococo et théâtrale, est-ce assez italien, et comme
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ça enfonce les santons de Marseille. — Ah ! je suis enchanté, vous trouvez donc, enfin, quelque chose de bien; le cloître aussi a du caractère. — Oui, mais il était plein d'Anglais, et je ne puis m'y faire ; ceux qu'on rencontre en Italie sont d'une laideur si particulière que je finis par les croire exilés par décret esthétique ; ce sont sûrement tous les refusés de Londres et d'Edimbourg qu'on nous expédie de là-bas. — Ne soyez pas cruelle pour Oscar, il habitait encore il y a deux mois le Pausilippe.
Mmo Baringhel, en arrêt devant un petit Silène en bronze en train de caresser son outre.
— Ce pauvre Oscar, ah ! si ce Silène ne ressemble pas à Sarcey! A propos, vous savez que les d' Enervons sont à l'hôtel du Vésuve ? — Non.
— Si, M. d'Héloé les a rencontrés hier. — Hum ! brrr, il va falloir manœuvrer pour les éviter, et ferme alors, car madame n'est pas collante, non !
— D'Héloé, vous ne leur avez pas dit où nous sommes, au moins? — Vous leur avez écrit vous-même ce matin pour venir à San-Carlo ce soir.
Marciusde Borre. — Alors, vous m'excusezsi je vous fausse compagnie ? — Oh ! vous ne ferez pas ça, mon pelit Borre, vous n'allez pas nous lâcher ? — Parfaitement si, si vous croyez que je suis venu à Naples pour retrouver des Parisiens.
M1110 Baringhel. — Mais, avec tout cela, vous
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ne nous faites rien voir, mon petit Marcius, vous bavardez, vous bavardez; voyons, vous savez pourquoi je suis venue ici... le Musée secret... A propos, j'ai reçu une lettre de Mme de Saint- Phalle, très amusante, pleine de potins ; elle nous invite à dîner pour le 20 du mois prochain; il faut que je vous la montre. (Mme Baringhel sort sa lettre et le trio continue à visiter le Musée.)