AMENDE HONORABLE
Dix heures du matin, à la promenade du Château, à Nice. Sur la terrasse bâtie au-dessus du Châteaud'Eau et d'où le regard embrasse lesplendide panorama du Mont-Boron, de Cimiez et des montagnes du Var, avec toute la baie des Anges s'étendant au loin jusqu'à l'Estérel. L'Estérel apparaît vaporeux au-dessus du cap d'Antibes : les pins et les chênes verts exhalent des senteurs âpres, balsamiques, enivrantes ; des fragances d'oeillets et d'iris vanillent à souhait une atmosphère de soie, la brise du large elle-même embaume.
A perte de vue, c'est le miroitement d'acier bleui du golfe sous l'irradiation du soleil ; les toits de tuiles du vieux Nice s'entassent, pittoresques et rougeâtres, autour du clocher de Sainte- Répara te ; des grands trous d'ombre, d'où montent des voix, des cris de vendeurs, tout une rumeur heureuse, indiquent la place des rues entre les toits, rues tortueuses, étroites et fraîches, où grouille et vit une population demeurée italienne ; après, c'est la grande travée blanche et cailloutée du Paillon, sous l'enjambement de ses deux ponts et le pavoisement ensoleillé de ses les-
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sives ; après, malheureusement, c'est le Nice des hôtels, mais la ligne des montagnes est si belle, leur amphithéâtre se développe si majestueux de l'Estérelau Mont-Boron que dlléloé. M"'u Baringhel et la baronne Thécla Scotti qui les accompagne en ont comme l'âme rajeunie, réchauffée, en même temps que rafraîchie et toute dénuée de malveillance. Ces dames, gantées et chaussées de chevreau blanc, sont mises à la dernière mode des maisons X. Y. Z., de l'avenue Masséna (ne faisons pas de réclame .
Mme Baringhel. — Alors, vous en convenez ? Nice a l'heur de vous plaire : lavez- vous assez décriée en juillet dernier ? .Monsieur n'y est pas demeuré même vingt-quatre heures, et pendant trois semaines son fiel n"a pas tari. C'étaient les imprécations de Camille, les malédictions de M. de Saint-Vallier, bref, tout le répertoire, à propos de Nice et de ses pauvres Niçois : il n'y en avait que pour Monte-Carlo, Monte-Carlo Eden, Monte-Carlo, le paradis du monde, Monte- Carlo, oasis de fleurs et de verdure entre le ciel et l'eau, à croire qu'il touchait dix louis par mot à la roulette ; et voilà la troisième semaine que nous vivons ici, à l'hôtel ! Ah ! vous n'êtes pas capricieux, mon cher ! A quelle bonne l'ortune devons-nous ce revirement subit, à quelle heureuse rencontre, à quelle jolie inconnue, car Monsieur est ainsi, il a toutes les indulgences pour les pays où il trouve chaussure à son pied, je dis pied par euphémisme. Est-ce vous,
baronne, qui l'avez séduit ? il était comme un crin avant que nous ayons lié connaissance. Non, ce n'est pas vous, d'Héloé n'est amoureux que le soir; il prétend que l'habitude tue le désir et n'a jamais pu supporter la nuit les femmes avec lesquelles il vit la journée. Ah ! c'est un drôle de corps, notre ami, baronne, un compagnon charmant, mais un flirt pitoyable. Voyons, quelle est la belle dame qui vous a mené à résipiscence ? Est-ce la blonde Américaine de l'hôtel des Baumettes ou la comtesse hongroise de Westminster ? ce ne peut être la dame de Beaulieu, c'est une amie de plus de dix ans et vous n'ôtes retourné que deux fois à Cannes... A propos, faites-moi penser à vous raconter l'histoire de la duchesse, elle a fait scandale cet hiver... Et vous savez qu'il est réellement amoureux, il ne va même plus jouer à Monte-Carlo, Monsieur a ses petites théories là-dessus.
Voyons, exposez-nous un peu votre système de chances, la chance pécuniaire et la chance sentimentale se détruisant l'une l'autre et les gains de jeu supprimant totalement la passade et l'aventure le la vie du trop heureux joueur, et d'Héloé tient avant tout à la passade, c'est un fantaisiste. Mai- vous êtes muet comme une carpe, vous ne soufflez mot, mon cher.
D'Héloé. — Vous [tariez comme un sermon, je vous écoute... et j'admire le paysage.
M'"e Bahinghel. — Le paysage seulement.
Arborez donc, pour accompagner Monsieur, depetits Belbeuf de huit cents francs !
Baronne Smotti. — De chez Stepfern, ce petit carreau rose et blanc !
Mme Baringhel. — Non de chez Macquart, de la rue Paradis.
Baronne Smotti. — Là où il y a de si jolies ruches ? Il paraît qu'il y est de vingt mille dans le pouf Cobourg.
Mme Baringhel. — Oh ! ils ysont tous ici, toute l'avenue Masséna écope. Vous savez à quels prix ont été vendues les robes ?... Cinq louis l'une dans l'autre et les chaussures trois francs ; il y en avait cinquante-huit paires.
Baronne Smotti. — El deux cent cinquante chapeaux ; je connais la légende.
Mm8 Baringhel. — Et Gast, de Monte-Carlo, y perd quatre cent mille francs.
Baronne Smotti. — Le Gast des saphirs étoiles'.'
Mme Baringhel. — Oui, celui qui a un si joli bracelet de saphirs blancs et de perles. Voyezvous cela en barrette, sur un corsage de tulle noir, ma chère ? un rayon de lune sur un étang, j'en suis folle ; mais, quand on a laissé six mille francs en trois jours à la Principauté, il faut être raisonnable.
Baronne Smotti. — Et le procès Zola qui recommence !
Mme Baringhel. — Vous êtes sinistre. Ça nous promet un joli printemps.
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Baronne Smotti. — Mais restez, vous êtes maîtresse de vos mouvements, vous, vous ne trouverez pas ce soleil-là à Paris.
M"1* Baringhel. — A qui le dites- vous ? vous prêchez une convertie : mais il faut que nous y soyons le 19, pour ce dîner costumé de la duchesse Martinpré des Landes... Ah ! cette soirée du 20, ce que je me mords les pouces de l'avoir acceptée ; c'est M. d'Héloé qui l'a voulu.
D'Héloé, brusquement arraché à ses contemplations du paysage. — Moi, je n'ai jamais fait que vos volontés au monde, mais vous ne m'avez jamais laissé le temps d'en exécuter une. Vous n'avez pas envie de venir dîner ce soir à Villefran.che ? l'escadre y arrive aujourd'hui.
Mme Baringhel. — Il commence à faire bien chaud pour excursionner, et puis cette route de la Corniche, très belle, mais ce que je l'ai dans l'œil !
Baronne Smotti. — Oh ! Villefranche, en partant à cinq heures et demie, il faut une demiheure pour y monter, et cette heure-là c'est l'heure exquise.
M*a Baringhel. — Paroles de Verlaine, musique de Reynaldo, l'Hahn de toutes nos âmes... nous aurions dû aller à Monte-Carlo entendre Isidore de Lara dans ses œuvres.
D'Héloé. — A propos, vous savez qui j'ai rencontré hier chez Clément Massier, près du Grand- Hôtel ?... Bob Walter !
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Baronne Smotti. -— Et vous aviez croisé la veille la Qaeendans sa petite voiture à âne blanc ; il est vraiment temps de partir.
Mme Baringiiel. — C'est le défilé des horreurs qui commence. Ce Nice, quel musée Tussaud ! Vous savez qu'on annonce l'arrivée de l'ex-princesse, de Mme Rigo Ward ; elle a sousloué la villa de la princesse de Cobourg. Ce que la baronne de Vanswieten est heureuse ! C'est la moitié de la location sauvée.
D'Héloé. — Clara Ward ici, dans ce musée de souverains, c'est une rentrée dans le monde officiel d'Europe.
Baronne Smotti. — Non, une rentrée en Bel gique, nous sommesde Flandre, quoique de Cobourg, et le prince de Chimay est belge.
Mme Baringiiel. — Extraordinaire, pourtant, que ce vieux roi n'ait pas payé les notes de sa Louise ; c'est plus d'un million qu'y perd le commerce niçois.
D'Héloé. - Bah ! aux prix où ils vendent tout, avenue Masséna, ils se rattraperont ; les étalages y sont vraiment plus jolis qu'à Paris. (Ici la conversation devient générale.) Le fait est qu'on est tenté dans ce Nice, passage des Princes et à Monte-Carlo donc, hôtel garni des Rois. — Mettons même maison de passe. La série des conférences. — Le Satanisme chez la femme. — Le Don Juanisme à Monaco et le Péladanisme en art, la série n'est pas de vous, mon cher, il faut
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! renouveler vos clichés ; vous ne trouvez pas que M. d'Héloé baisse ? — Moi ? — Oui, vous, d'abord vous portez de trop grosses boutonnières. Ces œillets jaunes entêtent et, à la longue, c'estl'anémie cérébrale, la fâcheuse anémie que vous aimez tant constater chez autrui. Vous n'avez môme pas été vous inscrire à Riviera, chez le Président. — Faure, for ever. Comme j'aurais voulu assister à l'entrevue avec la Queen. — Tableau d'histoire ; moi, je préfère les épisodiques, j'aurais mieux aimé voir la tête du monsieur par qui la princesse de Transylvanie s'est fait offrir un chapeau chez Mazotish. — Un chapeau, la princesse de Transylvanie ? — Comment ! vous ne connaissez pas l'histoire : on en a parlé tout un soir dans Nice. Vous savez combien la princesse Emma est jolie, capiteuse, élégante et pas du tout anglaise? Eh bien, son sport favori est de se faire suivre? Comme elle est toute jeune mariée et peu répandue encore aux étalages de photographies, elle abuse de son incognito pour allumer les jeunes Russes friands d'aventures et les Américains suiveurs. Tous les jours, vous pouvez la voir faire les cent pas avenue Masséna, au shopping de cinq heures, et comme elle est jeune, mise à peindre et d'une souplesse d'anguille, elle a toujours dans ses jupes un flaireur. Il y a une huitaine, serrée de près par une haute casquette de yacht, elle s'arrête devant Mazotish, et, malicieuse, feint de s'hypnotiser sur les cha-
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peaux en montre : « Est-ce que ce chapeau vous plaît » lui est-il doucement chuchoté dans la nuque. Et comme la princesse sourit, le monsieur offre l'objet tentateur ; on entre chez Mazotish, la princesse essaie, le monsieur s'exécute : une bagatelle de dix louis, un de ces amours tout en jacinthes bleues pâles avec aigrette d'œillets roses comme en porte la petite de Rutof, et quand la vendeuse demande où envoyer l'objet : — Princesse de Transylvanie, château de Mont-Boron, déclare impassible la petite-fille du roi. — Charmant. — Quel malheur que l'autre n'ait pas pris cette méthode. — Pauvre Louise ! mais aurait-elle trouvé trois cent cinquante suiveurs ? Oh ! elles vont bien, les princesses, princesses de Provence, princesses d'Italie, c'est la côte d'Azur qui veut cela. — Oh ! ma charmante écoute ici, l'amant qui chante et pleure aussi. — . Musique d'Isidore, au moins ? — Non, c'est la chanson de Fabio Fabiani, dans Marie Tudor, la ballade du favori à la reine ; du Victor Hugo chère amie. — Oh ! mon petit d'Héloé, vous qui savez tout, renseignez-moi ; est-ce que YElisabeth d'Angleterre, de Giacometti, est antérieure, à la Marie Tudor, d'Hugo ? — Oh ! il faut demander cela à Sarcey, c'est de la haute critique ; vous pouvez lui télégraphier ; il est à Monte- Carlo, où il préface les 28 jours de Clairette, tout à fait du grand art.
Baronne Smotti. — C'est étonnant, c'est ici la
plus belle promenade de Nice, et il n'y a jamais personne. — Naturellement, on y a une vue splendide. Si vous croyez que tous ces gens-là s'occupent du paysage! ils ontbien d'autres chats à fouetter. (Entre ses dents.) Quels cochons ! — Vous dites ? — Je songe aux architectes de la jetée-promenade. Dire qu'elle a déjà brûlé et qu'ils l'ont rebâtie!
Baronne Smotti. — Car ici-bas tout n'est qu'opéra-comique.
Mm* Baringhel. — Mais il est temps d'aller aux Ponchettes, j'ai trois envois de fleurs à faire aujourd'hui ; je vous offrirai une boutonnière d'œillets gris ardoise ; vous venez avec nous, d'Héloé,je me sens déjà une faim ! (Et ils descendent lentement par les allées tournantes, ombragées de chênes verts et de pins.)