PRINTEMPS GRINCHEUX
LE TRACASSIN DE MME BARINGHEL
Chez Paillard, à l'heure du dîner : assistance onne peut plus élégante, tout le clan des sorties de bal de tulle et de mousseline de soie, rose de Bengale, mauve, glycine et citron, tout le bataillon des chapeaux de nuances claires ennuagés de plumes et scintillants de métal: resplendissement de cristaux, d'argenterie et de glaces ; dans l'énorme chauffeur en métal anglais, les allées et venues de la légendaire côte de bœuf.
A une table, marquis et marquise d'Héfleuron, lord et lady de Kray, de Morfels, Smokel, Pierre Isnard, Sommerset, miss Nelly Bengson et Mm° Baringhel; tout ce beau monde cause à la fois, gazouille, chuchote et bruit.
— Nous avons l'air d'une noce. — Ça vous gêne ? — Oh! moi, il n'y a que des étrangers en ce moment à Paris. - En effet, voyez-vous un Parisien dans celle salle ? — C'est que c'est
vrai, rien que des têtes d'Outre-Manche. — Ou bien des Teutons. — Pourtant, encherchantbien, là-bas, ce faux Charles-Quint, à la barbe en pointe. — Ah ! oui, l'idéal conseiller municipal.
— Oui vient de proposer de donner à une rue le nom de Francisque Sarcey. — Ça, c'est une idée. — De la rue de Douai. — Ce cher Paul Escudier, il vous rappelle Charles-Quint à vous? mais c'est le sosie de Duflos. — Raphaël poulies dames: ça vous a chanté, vous, le Torrent?
— Torrent de mots dans un lit plutôt à sec d'idées. — Vous n'êtes pas à moitié prétentieux, mon petit Smokel : il faudra envoyer celte délinition-là aux Débals. — Gaston Deschamps, il a du talent, ne vous y trompez pas. — Oh! parce qu'il a découvert deux auteurs que vous aimez, Louis Bertrand et M. La Jeunesse. — Louis Bertrand ! le Sang des Baves ; vous avez lu la Nuit de bordée à la kasbah ? — Un peu.
Madame Baringhel. — Le Torrent ou les maux de cœur de Mllc Bartet. — Ou les étapes d'une grossesse. — Coupable. — Mais c'est le génie des définitions.
Les enfants vivent peu, quand ils ont tant d'esprit
— Henry Becque est pourtant mort à un Age raisonnable. — Soixante-deux ans. — Vous trouvez qu'il a eu une bonne Presse 1 — Peuh ! une Presse d'amis : tous se son! décerné des couronnes sur son cercueil: il y en a même qui
ont insinué qu'ils lavaient nourri. — Non ! — Parfaitement, dimanche dernier, aux courses, un ami très bien informé m'a dit que Becque était mort de faim {toile général), c'est-à-dire serait mort de faim, sans la générosité de... — Ne le nommez pas. — Comment le..., vous savez qu'ils étaient trois. — Trois pour Becque et dix pour Verlaine. — Des Syndicats partout, alors.
— Le Syndicat des morts célèbres, le Comité de l'assistance privée des notables contemporains.
— Tiens, La Cavalieri! - Quelle jolie sortie de bal rose. — Lin peu mince. — Mais une des femmes les plus exquises de Paris. — Parbleu ! elle est Napolitaine.
Lady de Kray, à Mme Baringhel. — Alors, vous regrettez toujours le Midi?
Mme Baringhel. — Si je le regrette, c'est-àdire que j'en meurs !
Smokel. — Calypso ne pouvait se consoler du départ de Nice.
Mme Baringhel. — Celui-là, vous l'avez déjà commis l'autre soir à la Scala ; vous vous répétez, Smokel.
Sommerset. — Oh ! ça n'est pas du d'Héloé.
D'Héloé, le nom prononcé jette un froid ; Mme Baringhel, impassible, en verdit légèrement sous sa poudre. On sent qu'une gaffe a été commise.
Lady de Kray. — Oh ! moi, une fois le 15 avril, je trouve le Midi fini. N'est-ce pas, messieurs,
qu'à partir du lundi de Pâques il n'y a qu'une ville au monde. Paris for ever and Paris!
Mme Baringhel. — C'est que vous ne connaissez pas Florence.
De Morfels. — Il y a aussi une certaine Venise qui n'est pas désagréable en avril.
.Miss Nelly Bengson. — Oh ! Venise en avril, il y fait souvent très froid, cher monsieur. Ce que j'y ai grelotté, moi, en quatre-vingt-seize !
Lady de Kray. — Et puis, il faut bien commander ses robes et on ne trouve rien qu'ici. Nous voyez-vous habillées à Florence ? Je sais que c'est trèsdémodé maintenant d'aimer la capitale, mais je suis étrangère, moi. et j'adore Paris.
Mm' Baringhel. — Et je ne vous en complimente pas. ma chère. D'ailleurs, il n'existe plus de Paris. Qu'est-ce que c'est que cette ville éventrée, en proie aux puisatiers et aux démolisseurs, von s avez vu la rue de Rivoli et les quais? Quel massacre ! on dirait une ville après un assaut : mais les lendemains de la Commune étaient moins effroyables, parole ! Ce ne sont qu'échafaudages et tranchées, une levée en masse de pioches, de piques, de pelles et de truelles. Ah ! il sera joli, le Paris de 1900. avec sa gare d'Orléans en plein quai d'Orsay, toutes ces façades blanches de nouvelles bâtisses et l'ignominie de celte rue du Caire installée le long du fleuve. La rue du Caire, mais c'est le vieux Paris! — Un vieux Paris pour limonadiers, oh! je connais
nos édiles ! Et tout le Trocadéro bouleversé. Si on lavait jeté par terre au moins, pendant qu'on y était, mais on n'a saccagé que les jardins et le Champ de Mars. Vous avez vu toutes ces hideurs qu on élève dans le Champ de Mars? Le quartier devient inhabitable ; j'avais des amis avenue de La Bourdonnais, ils ont déménagé. C'est une panique ; et cette Grande Roue, la fameuse Grandi' Roue comme si la Tour Eiffel ne suffisait pas pour gâcher tout l'horizon! D'ailleurs, ils l'ont peinte en jaune, ils ont eu cette idée géniale ; encore s'ils l'avaient peinturlurée de gris ! les jours ordinaires, on l'aurait moins vue, ri. les jours de gros temps, elle se serait confondue dans le brouillard, tout le monde y aurait gagné ; mais non, ils l'ont peinte en jaune et en jaune de caca d'enfant, si bien que c'est ça, parfaitement, c'est ce caca d'enfant qui domine toute la ville. Tout l'univers se. sera dérangé pour venir voir Paris, ses monuments et ses théâtres dominés par un caca d'enfant.
Smokel. — Symbole des temps.
M"10 Baringhel. — Un bon point, Smokel, vous avez dit le mot juste : symbole de cette époque, et vous voulez que, moi, j'adore ce paris-là, un Paris yankee qui, tous les jours, S'enlaidit davantage; et dont, après trois mois d'absence, on ne reconnaît ni les rue-, ni les place-, une ville perpétuellement en démolition et perpétuellement rebâtie, qui, toutes les
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semaines, change de forme et d'aspect. (A lady de Kraij.) Et c'est la même chose dans le monde: on bâtit aussi maintenant dans la société, et quels monuments de grotesque; on quitte en janvier des bons bourgeois tout courts comme Ledai ti ou Lelièvre, et en rentrant, en avril, on les retrouve comtes, comtesses ou marquise-, un chambardement général, quoi : et vous voulez que j'aime ce Paris !
Smokel. — Finis Gallîœ ! Sans 1- mot chambardement, vous auriezpu signer votre morceau : Huysmans. (Bas à l'oreille de Morfels.) Et dire que nous devons tout ce beau dithyrambe au seul nom de d'Héloé !
Morfels, à voix basse. — Ça ne s'est pas remis depuis Cannes?
Smokel. — Non, ils sont toujours en froid ; elle n'a pas digéré l'envoi de fleurs, le reproche d'eczéma qui lui a échappé.
Morfels. — Oh! pour une boutade! Car ça ne tient pas debout, cette histoire d'arlhritisme : elle a la peau comme une rose thé.
Smokel. — Oui ; mais elle n ! boit (pie de l'eau et s'abstient de poisson, je l'observe depuis qu'elle est à table: elle esl au régime du docteur Hirkel. Voulez-vous parier qu'elle ira à la Bourboulecet été?
Morfels.— Smokel, vous êtes une peste;
Autre groupe. — Miss Bengson. — Oh ! moi, je suis bien comme lady de Kray. Paris, vive
Paris! Il n'y a que Paris ; d'abord, ne serait-ce que pour les théâtres.
M"'e Baringhel. — Les théâtres, parlons-en, je vous y attendais, vous avez vu ?... - - Mais, tout. -- Tout! Je vous plains. Tout ! Mais c'est une vocation. Sarcey est mort : il y a une place à ] irendre.
Smokel. — Vous savez que c'est Larroumet.
M"" Baringhel. — Oui le remplace? Tant mieux, j'avais craint Faguet.
Smokel. — Faguet s'imposait davantage comme successeur adéquat; mais Larroumet sera plus Athénien, plus littéraire.
M",e Baringhel. — Oh! certes, puis, c'est un homme qui voyage ; moi, j'aime les voyageurs. {A miss Bengson.) Et vous avez vu tout, disiczvous. — C'est-à-dire tout ce qu'il faut voir. — Ah ! bon. il est donc des choses qu'il faut voir: moi. je ne vois que ce qui me fait envie ; et dans tout ce qu'il faut voir, quelles sont les pièces, ma chère, qui vous ont le plus... plu, comme on dit ? — Mais, c'est un examen? — Parfaitement ; vous êtes étrangère ici, je vous guide ; il faut bien que je vous préserve, c'est une vocation chez moi : le Guide Baringhel à travers Paris. — Il ferait prime à l'Exposition. — Tu parles. ( Toute confuse.) Souvenirs du Vieux Marcheur, ne faites pas attention. (.4 miss Bengson.) Vous avez vu cela, n'est-ce pas? '— Oui. — Et cela ne vous a pas choquée? — Nullement.
— Très bien, et le Torrent, beaucoup? — Beaucoup. — A cause de l'adultère ? — Oui, à cause.
— Elle est exquise, ensuite? — Nous avons été. lady de Kray et moi, au Théâtre Antoine et puis à POdéon, Ma bru! — Passez; ça n'a pas d'importance. — Et puis, à rOpéra-Comique, le Cygne; on donnait aussi la Vie de Bohème. — Très joli spectacle avec Mlle Mastio, dans Mimi : elle est charmante. — Et le Cygne, quel adorable décor ! — Très poétique ; passons, après ?
— Nous avons vu aussi Plus que Reine, à cause d'Hading. — Et de Goquelin, naturellement. — Mais nous avons trouvé que M. Coquelin n'avait pas le type, ah ! mais du tout, et au Musée Tussaud, à Londres. Napoléon est beaucoup plus ressemblant. — Mais dans les musées de cire français aussi, rassurez-vous, c'est une opinion partagée ; personne ici ne trouve que M. Coquelin ait le type, . mais Hading a de si belles robes, n'est-ce pas? — Oh ! oui, si belles, riches... Nous avons vu aussi Madame de la Valette. — Oh! cette Réjane ! — Madame de la Villette. —.Ah! c*est un mot! — Non. u.ie opinion; quelle distinction, n'est-ce pas , elle vaut Guitry. — Vous êtes allées au Salon? — Oui, d?ux fois : le jour du Vernissage et le premier vendredi. — Et qu'avez-vous remarqué, au Salon ? — M lis. le Garolus Duran. le Jean-Paul Laurens, leRochegrosse... — J'allais le dire. — Les Jean Béraud, les Gervex. — Le
Boulet de Monvel ? — Oli ! très joli, une page de missel. — Comment donc! Et puis leTattegrain.
— Les trente-six mille chemises. — Vous dites!
— Rien, et à la sculpture le Cariés et le Barrias. n'est-ce pas? (.A part.) C'est l'évangile des oies.
— Ah ! nous oublions les Gandara ! Ah ! ce que nous l'aimons, ce peintre-là, si jamais je fais faire mon portrait, je sais bien à qui je le commanderai. — Ce qu'il fait le satin, n'est-ce pas?
Smokel. — Demandez-leur donc si elles ont inauguré la Grande-Roue.
Mis;- Bengson. — Certainement, nous y étions, même qu'il y avait un jeune matelot préposé au tourniquet, mais un matelot avec des hanches, je ne vous dis que ça ! — Je vous crois, c'était Odette Vallery ; à propos, elle pleure toutes les larmes de son corps, la belle Odette ; il paraît que, dans le nouveau ballet, on ne la reconnaît pas. — On lui a donc mis une jupe bien longue.
— Mais non. mais une immense perruque qui lui cache toute la tête. — Elle descend donc bien bas, celte perruque ? — C'est la chevelure de Vénus. — En Vénus, on ne la reconnaît pas! Smokel, vous nous faites poser.
Miss Bengson. — Nous sommes allées aussi à la fête des wagons-lits, à l'inauguration du grand hôtel des Champs-Elysées. ■ — Ah ! vous inaugurez les hôtels. — Mais il y avait là tout Paris.
— Oui je sais, des duchesses et des femmes de ministres dans la chambre à coucher et dans la
cuisine : c'était une bousculade, hein ? — Oh ! ce qu'on était pressé, et ce que cétait amusant ! D'ailleurs, pas un visage de connaissance.
M"1C Barixghel. — Comme dans toutes les fêtes où il y a tout Paris. Puisque vous suivez tant le mouvement, êtes-vous allé hier au Grand Guignol, au bénéfice de la mère France?
— Non. — Non ! vous y auriez entendu les scénettes les plus raides qu'on ait jamais représentées ici ; mieux, vous y auriez vu jouer au naturel une jeune demi-mondaine. La Pauline de Glaves, du Vieux Marcheur, n'est qu'une enfant auprès d'elle. — Vraiment! et on l'appelle, cette demoiselle ? — Rose d'Octobre ou le lait Mariani.
Smokel. — Vous abusez de leur innocence.
— Pas plus qu'elles de ma patience : avouez qu'on en ferait du pâté de foie — gras.