PRINTEMPS DE LA RIVIERA
Nice, dix heures du matin, au Marché des Ponchettes. Dans la lumière et le brouhaha d'odeurs et de couleurs des étalages du Marché aux Fleurs.
Il y a là tous les roses, tous les mauves et tous les bleus lavés des anémones, toutes les pâleurs mates des roses-thé et, pareilles à des flaques de sang, d'étranges renoncules écarlates, aux déchiquetures marbrées de vert. Puis, c'est le demi-deuil somptueux des violettes, violettes en touffes et violettes en bouquets. Et puis, c'est la folie de nuances et de senteurs, l'échevèlement fringant et cambré des œillets, les œillets jaunesoufre, les œillets rose-chair, les œillets jaspés, les œillets orange et les violacés et les ardoisés, toute la gamme changeante et vibrante des œillets corsetés comme des duchesses et chiffonnés comme des fdles, les œillets entêtants et poivrés, tumultueux comme l'Espagne et soleilleux comme la Provence, les œillets, ces princes des Fleurs ;
et puis des anémones encore et encore des roses, et des nacres et des froissements de soie blanche, qui sont des iris blancs, et des turgescences de crêpe, pareilles à des chauves-souris figées, qui sont d'énormes calices d'iris noirs : au-dessus des égrènements d'or cotonneux de mimosas et (on les dirait détachés d'une estampe japonaise) des floconnements roses d'amandiers en fleur. Au milieu de tous ces parfums, au milieu de toutes ces couleurs, Mme Baringhel s'agite, affairée, hèlée par les marchandes, appelée, de-ci de-là, harcelée, affolée de leurs offres et suivie de trois porteuses aux corbeilles déjà chargées d'œillets soufre et d'iris noirs.
— Ma petite dame, prenez-moi mes roses, un bon marché, un franc la botte; — et ces œillets, une occasion, madame, deux francs cinquante les deux paquets de douze. -- Hé ! madame la Parisienne, voyez mes iris, vingt-cinq centimes ; on les vend cinquante, place Masséna. — El mes branches d'amandier, quinze sous mes trois branches. Je ne les vends pas, je les donne. {Voix de porteuses dans la foule.) Faut-il vous porter quelque chose, madame ?
M'"e Baringhel. cherchant à s'esquiver. — Je sens que je deviens folle ! Non, laissez-moi, de grâce, laissez-moi, je n'ai besoin de rien, de personne... Et ce d'Héloé qui m'abandonne, et ce déjeunera Cannes, et je n'ai pas ma montre.
.1 voix haute.) Le train part à onze heures, n'estce pas ? (S' apercevant qu'on ne lui répond pas.) Ils ne comprennent paslefrançais ici, quelpays !
Non, laissez-moi ! Où vais-je faire mes envois maintenant, par ici, par là, à droite, à gauche? ces vendeuses m'affolent, une seule maison me suffit. Allez à gauche, là, au plus près... Et mes chapelets d'eucalyptus pour l'influenza, qu'on m'a tant recommandes. Où vais-je trouver ça"? Bon, je vois. Allez, je vous suis. Combien vos chapelets, mon bonhomme, moi je trouve que ça empoisonne.
Le Marchand. — J'en ai à un franc cinquante, ça vient d'être cueilli : les moins frais, un franc. C'est la santé, madame. Ca s'porte autour du cou, ça s'accroche aux rideaux du lit ; la nuit sur la peau, ça s'échauffe, c'est un baume, ça développe même la faculté d'aimer chez l'homme. Et en infusion... •
M""' Baringhel. — Est-ce qu'on vous demande tout cela ! Voici dix francs, donnez m'en six. — Je vous rends un franc, madame. — Non, garde/, la monnaie, faites vite. — Alors, prenez-en sept, madame ! un cadeau que je fais à madame, vous le porterez en souvenir de moi, madame esl si jolie.
Effarement de Mme Baringhel qui gagne précipitamment la maison des envois. Les porteuses l'y attendent avec leur cargaison de fleurs.
Mm0 Baringhel, en coup de vent à l'expéditeur qui s empresse. — Six paniers pour six envois, pour Paris, naturellement. Je vais vous donner
les adresses ; et ma liste, où l'ai-je fourrée? je ne la trouve plus : c'est d'Héloé qui l'a et il ne vient pas! Nous manquerons le train sûrement; faites toujours les paniers, je vais tâcher de me souvenir. Dans chacun un chapelet d'eucalyp tus, trois paquets d'eeillets jaunes et dix iris noirs.
D'Héloé, qui vient d'entrer derrière elle et l'observe. — Ce sont des envois de faire part, deuil de cour d'Espagne, jaune et noir. Vous ne vous êtes pas mise en frais d'imagination.
M'"e Baringhel. — Ah! c'est vous, où étiezvous donc ?
D'Héloé. — Mais, chez Savona, place Masséna, pour mes envois de fleurs. (Tirant sa montre.) Vous savez que nous n'avons plus qu'un quart d'heure, et si vous voulez déjeuner à Cannes... — Si je veux, mais nous sommes invités. Qu'est-ce que vous avez envoyé, vous, comme flore ? — Je vous dirai ça en wagon.
L'Expéditeur. — J'attends la liste de Madame.
M1"" Baringhel. — Ma liste, mais vous avez ma liste ? — Non ; mais je vais vous la faire. Ce sont les mêmes noms que moi. Je le parierais.
Il s'assied au comptoir et écrit.
M"'e Baringhel, son face à main sur le nez, lit par-dessus son épaule. — Comtesse des Ipnausesj rue du Cirque; marquise d'Héfleuron... ; M"'e de
MADAME BABINGHEL 289
Panama. — comment, vous aussi? Sarah Bernlian.ll. la grande artiste, naturellement. — Ah! pardon, effacez ce nom; je n'ai pas de raisons, moi, pour envoyer des fleurs à Mme de Pougy. — Oui. alors? — Mais Corysandre, notre vieille amie, cette chère Traiphanay. — Parfaitement. - Et, je vous ai devinée, n'est-ce pas, un envoi à Bcrthe Bady? — Oui, cette chère petite Salomé, vous lisez dans mon âme. — Rien à Smokel ? — Vous vous moquez.
D'Hklok tire un louis el le donne à l'expéditeur. — Voici pour les frais. — Cela fait douze francs, monsieur. — Egayez-moi trois de ces paniers d'amandier rose et les trois autres d'anémones, gardez les huit francs pour .. (A Miue Buringhel.) Jolis, vos envois noir et jaune, mais un peu monotones. D'ailleurs, j'ai fait les mêmes chez Savona, mais j'ai laissé mêler d'autres fleurs. Allons, partons, nous n'avons que le temps. - Vous avez la voiture? je voudrais passer quai Saint-Jean-Baptiste pour mes deux bagues. - Ça, vous vous en [tasserez, vous avez déjà cinquante-huit pierres à chaque main. — Mais je veux ma perle, je l'ai commandée exprès pour ce déjeuner. — Alors, vous déjeunerez ici; moi, je vous laisse... Cocher, à la gare. — Vous avez une âme déjuge d'instruction, vous êtes féroce. — ■ Enfin, vous ne m'avez pas appelé Bertuhis, l'injure est réparable. — Mais j'y ai pensé. — Parbleu ! je le sais bien.
Et la victoria file au trot dans l'avenue de la gare.
Même jour. 1 heure 1 "2, à Cannes, dans une des plus belles villas de la Croisette; la villa Néo- Grecque où en 1860.... la fameuse villa qui... la résidence où la princesse *** (Ne réveillons pas le scandale, laissons dormir les vieux souvenirs.] Le déjeuner tire à sa fin; dans la salle à manger, genre pompéien, colonnes de stuc, plafond peint à l'italienne, fresques représentant des théories de canéphores peintes d'après les vestales de Leroux, Mme Baringhel, d'Héloé, le duc, la duchesse, le prince Henrich, père du duc, mis Ellen Termund, lady Forgett, lord Sandrigham, Pierre Bérard, le romancier, et d'Assailly retrouvé la par hasard. La table en fer à cheval, comme celle de la Cène, commande trois larges baieswindows, reliées entre elles par des colonnes : stores de soie bise légèrement mouvementés par la brise de la mer : le bleu du golfe, le vieux Cannes et les dentelures superposées de l'Estérel s'encadrent à souhait dans chaque baie en perspectives à la Vernet. Des panaches de palmiers, des tiges glauques d'agaves forment les premiers [dans avec des bougainvillias en fleurs. La conversation est générale.
— Alors, vous avez l'ait beaucoup d'automobile .' — Mon Dieu, je m'y suis mise pour tuer le temps, comme les autres : c'est un sport qui me laisse froide. — 11 vous laisse froide, parlons-en! Vousn'avez jamais pu aller d'Eyc à La Condamine sans ameuter toute la Riviera; dite- la vérité, il vous affole. — Quoi, vous avez le taf à ce point? — Oh! pour elle, ce u'est pas le teuf-tenf, c'esl le laf-taf. — Ça, c'est un mut. — Plutôt mau-
MADAME HARINOUEL 29 1
vais. — Moi. je n'ai aucun goùl pour écraser les gens sur les routes. — Belle âme. — Et puis, en somme, ces locomotives en liberté sur les grands chemins, je trouve ça laid, immoral et imprudent. — Le fait est que ça ne détrônera jamais le yachting. — Tous en chœur : Oh! le yachting!
11 était brun, plein de tendresse Pour son ami, beau châtaiu-clair.
% On ne leur connut pas de maîtresse Moralité : la vie en mer.
D'Héloé, d'Héloé, vous abusez ! — Songez qu'il y a ici des Anglaises ! — Mais ce quatrain esl de lord Fingal. — Vous le connaissez ? — Aùh ! oui. beaucoup; il fait en ce moment le tour du monde, en yacht privale, naturellement. — Avec un ami. — J'allais le dire. — Le comte Beacosmy, le petit-fils du rajah de Mysore, quatre millions de rentes. — Ce qui permet d'emmener l'amitié en voyage. — Les Anglais ont le culte de l'amitié. — Monsieur Bérard, réfléchissez que ces dames sont Anglaises. — Aôli! si peu, miss Termund est Irlandaise et je sui-née aux Grandes Indes ; ne vous gênez donc pas. Quant à lord Sandrigham, c'est un cosmopolite. — Allons-y donc. Savez-vous ce que YOsborn et la Vénus, de l'escadre anglaise, ont eu le toupet d'arborer en rade de Nice, la veille de l'arrivée de la Queen? Lue immense banderole avec ces mol- : .1 l'amitié! A Vamitié! 'Ils
ont déployé ça, en pleine bataille de fleurs, au
lendemain de Fachoda et des incident- du Niger; ça ne manquait pas d'à-propos... Ça n'a pas empêché, le lendemain, Sa Gracieuse Majesté de faire son entrée dans sa bonne \ille de Nice. au milieu d'un silence glacial. Oh! d'une éloquence, ce silence! — Et à Villefranche quelques incidents ont suivi. — Alors, c'est vrai, ces rixes? — Incidents d'escadre, mais d'escadre russe : ne réveillons pas le< nationalités qui dorment.
Autre groupe. — Ce printemps de la Riviera, moi, je ne puis pas m'y faire. — C'est comme moi, voyez dans quel état j'ai le cou et les oreilles : je pèle, ma chère, je pèle. — Moi, j'ai les pieds gonflés d'arthritisme. — Et les miens qui se déchirent comme du papier à cigarette.
— Ça, il faudra l'écrire, M"'e Baringhel a les pieds en dentelle, mais qu'est-ce qui le croira?
— D'Héloé, vous avez un esprit de chauffeur, on n'est pas plus stupide. — Oh! je suis bien de votre avis, ma chère, il n'y a pas de sport plus inepte. — Ah! que je suis donc aise ! voilà quelqu'un qui ose dire la vérité. Avez-vous jamais entendu, en automobile, parler d'autre chose que de la vitesse, du pétrole ou du frein? — Toute autre conversation y est impossible. C'est un sport pour les grues; le moyen pour une femme d'y placer un mot ! — Et les hommes y gagnent. — C'est à Insolence-Club qu'il faut
MADAME BAR1NGHEL 293
entrer, mon cher. — Mais aussi, c'est votre eczéma qui vous rend intraitable. — Mon eczéma, mon eczéma, mais c'est odieux, un goujat ne parlerait pas ainsi.
jyjme Baringhel se lève exaspérée, suivie par la duchesse, Miss Termund et Lady Forgett.
Pierre Bérard, à lord Sandrigham. — C'est un envoi de fleurs.