Madame Claude
Quoique l’on ne fût encore que vers la fin de février, la journée était presque aussi belle qu’une belle journée de printemps. L’Angelus de midi venait de sonner; mais bien des gens n’avaient pas entendu les neuf coups, et, partant, avaient oublié de réciter l’oraison accoutumée.
Le marguillier du village continuait à remuer lentement sa cloche, pour dire la mort de quelque pauvre paysan qui devait être mis en terre le lendemain; cependant l’on ne prenait nulle garde à ces funèbres tintements; cependant l’on ne se demandait pas, comme de coutume en pareil cas : « Qui donc est mort? pour qui sonne-t-on les glas? »
C’est qu’un grand événement attirait seul tout l’intérêt de la foule, qui se portait bruyante, caqueteuse.
vers l’endroit où l’un des grands chemins ruraux^ qui aboutissent au village en devient la rue principale.
Là, en travers de la route, une longue table était dressée. 11 y avait sur la nappe de celte table une rangée de bouteilles, — toutes bien essuyées, quoiqu’elles continssent d’excellents vins; — deux ou trois douzaines de verres, des assiettes de dragées et de biscuits; enfin, planté sur une carafe vide, un petit bouquet de fleurs artificielles nouées d’un ruban blanc.
Autour de la table allaient, venaient, jasaient, criaient les jeunes, les vieux ; hommes, femmes, enfants. Nul pourtant ne touchait aux vins ni aux friandises; car ces choses avaient été préparées, non pour ceux qui étaient là, mais pour des personnes attendues, qui ne pouvaient tarder à venir.
Tout cet appareil, ce bruit, cet entrain signifiaient qu’un des riches du pays s’en était allé prendre femme dans une paroisse voisine, et que, guettant le retour des mariés, l’on s’apprêtait à barrer la noce. Barrer la noce : pour traduire cette expression, il suffirait de montrer la table qui obstrue le passage ; mais ce ne serait là qu’une explication toute matérielle. — Pourquoi ce bairage? quelle est la pensée de cet acte? — Dans nos campagnes, où la vertu simple et vraie a encore son prix, où la virginité de l’ânie et celle du corps ne sont pas des biens dont on trafique, il semble que l’époux n’acquière ses droits qu’en