PREMIERE PARTIE
lésant une cause sainte, sacrée, qui serait la cause de tous; et l’on se croit autorisé à lui demander compte d’une félicité consentie, mais déplorée. C’est pourquoi l’on établit sur sa route un barrage, ou plutôt un péage (les deux mots sont synonymes dans la vieille langue fiscale). 11 doit un tribut : on le lui réclame, non point par l’autorité des armes, comme faisaient les châtelains du temps jadis, mais en vertu de cet argument irrésistible qui s’appelle le verre à la main, et qui veut toujours, quand même, être obéi.
Lorsque la noce arrive près du barrage, le meilleur diseur fait' à la mariée un petit compliment, et lui offre les fleurs qu’elle met à sa ceinture. Puis elle est invitée, ainsi que celui dont elle va devenir la femme, à prendre un des verres qu’on a remplis. L’on trinque aux prospérités du ménage; et, pour avoir le droit de demander que le passage soit rendu libre, le marié pose sur la table une poignée d’argent, — largesse qui donne la mesure de sa fortune ou de sa libéralité.
L’on ne barre ni la noce d’une veuve, ni celle d’une fille dont on a parlé. Cette glorification, peut-être non raisonnée, mais éclatante, de la pudeur, de la pureté, est un vieux reste poétique de l’ancien beau monde chrétien.
Aussitôt que le cortège s’est éloigné, l’on commence à dépenser en rasades et bonbances, assaisonnées de joyeusetés et de chansons folles, la somme reçue, tant et si bien que, le soir venu, bien des cerveaux sont troublés, bien des jambes vacillent, bien des
voix sont enrouées. Mais, bah! c’est, en contre-partie de la noce privée, la noce presque publique: ainsi la fête, qui n’aurait été que pour quelques-uns, est pour tous; ainsi la joie d’une maison devient la joie du village.
Or, la noce qu’on attendait ainsi venir était celle de M. Claude Fargcot, un des principaux propriétaires du pays, lequel M. Claude, quoique dépassant la soixantaine, quoique déjà deux fois veuf et presque arrièregrand-père par le premier lit, épousait bel et bien une jolie fille de dix-neuf ans à peine.
M. Claude était membre du collège électoral (l’histoire se passe sous la monarchie de Juillet), conseiller à la mairie, fabricien à la paroisse ; après 1830, il avait été capitaine élu de la garde civique. M. Claude avait son banc à pupitre dans le chœur de l’église, portait une hampe du dais aux processions, recevait les aubades du tambour au premier de l’an, et celles des musiciens le jour de la fête patronale. M. Claude enfin était un notable ; et l’on faisait avec lui comme avec ceux de son rang.
On était venu en foule au barrage, et, en attendant l'arrivée de la noce, les commérages allaient leur train. « Mariage et mort font que tout se dit, » assure le proverbe; certes, le proverbe ne mentait pas ce jonr-là.
Les caqu'ls avaient leur centre principal dans un groupe de femmes, vieilles la plupart, qui, pour mieux jouir du coup d’œil, s’étaient installées sur les