CONTINUATION DU MÊME SUJET
Pensant seulement à établir le règne de Dieu en nous.
Sur ces paroles mon cœur s'est épanché en sa sainte présence, envisageant que je n'ai point d'autre affaire que de lui préparer un royaume en moi , une Jérusalem , dans laquelle il règne et s'établisse entièrement comme maître absolu; j'ai vu que ce royaume ne lui pouvait être agréable, s'il n'était bâti de certaines pierres précieuses, qu'il estime et que le monde méprise, et que ma nature ne saurait supporter. Il m'a semblé qu'il m'a fait connaître que si je lui bâtis cette Jérusalem, qu'il y demeurera avec plaisir, que là il s'unirait à moi , que le Père , le Fils, et le Saint-Esprit, qui ne sont qu'un seul Dieu, s'y établiraient, y régneraient, et moi avec eux.
4'aj entrevu que ce royaume devait être bâti ma-
gnifiquement de pierres précieuses, et qu'il y aurait plusieurs appartements : le premier de mortifications, de croix, de peines, de gémissements, de douleur de ses péchés, d'affections intérieures et extérieures;
Le second, d'humilité, d'anéantissement intérieur et extérieur;
Le troisième, d'obéissance, de soumission, d'amour de la contradiction et de la dépendance;
Le quatrième, de pauvreté, de dépouillement pour le bien et les commodités de la vie , pour toutes les créatures, pour mon particulier, pour ma famille, notre communauté et le reste ;
Le cinquième, la charité, le support, la douceur, la condescendance, la prévenance, l'honnêteté et civilité, le renoncement à mon naturel, à mon port, à mon air, et à mon ton fier et haut, qui ressent la personne du monde plus que l'épouse de Notre- Seigneur anéanti et plein de charité;
Le sixième, la soumission, la conformité à la volonté de mon Père céleste et de mon Roi, avec un entier abandon de tout ce que je suis et de toute cette communauté, et de tout ce qui me regarde. Il m'a paru que ce serait là où il se plairait, et qu'il se communiquerait sans réserve à moi, que ce sérail la où je jouirais de lui à mon aise, qu'il fallait qu'il m'en coûtât pour bâtir ce royaume à mon Dieu; mais que, puisqu'il le désirait, je mettrais le tout pour le tout sans retardement et Bans relâche : quelle
peine ne se donne point un favori pour recevoir le
roi chez lui ! et c'est ici le Roi des rois : je ne dormirai ni ne mangerai que je n'aie bâti une maison au Seigneur, selon son cœur.
SECONDE ORAFSON DU TROISIÈME JOUR. A été encore sur le même sujet.
J'ai vu que ce bâtiment m'était impossible sans un secours extraordinaire de la grâce; le Seigneur m'a toute encouragée, et m'a fait entendre qu'il avait acheté les matériaux par son sang, qu'il m'avait découvert ces pierres précieuses, qu'il les avait taillées et polies par la pratique qu'il avait faite de toutes ces vertus, qui m'auraient été insupportables et même inconnues , sans qu'il les a mises au jour.
Il me semble qu'il m'a dit que je n'avais plus qu'à prendre ces chères pierres, pour les placer dans ces divins appartements; que lui-même m'aiderait, qu'il fallait toujours y travailler sans me lasser.
Je suis entrée dans un sincère désir de travailler, quoi qu'il m'en puisse coûter; cette pensée m'a été dure et très-douce en même temps, dans la vue de jouir de mon Dieu et de mon Roi ; il me semble qu'il a élevé mon cœur et mon esprit à lui dans une douce confiance, et, si j'ose le dire, dans une sainte union, qui m'a portée à faire des actes d'amour; je l'ai vu dans sa Passion, j'ai tâché de l'adorer dans cet état comme mon Dieu, mon roi, mon père et
mon époux ; je me suis offerte pour le suivre et l'imiter.
TROISIÈME ORAISON
Sur le même sujet.
Dans la suite ces paroles me sont revenues : Celui qui reçoit et qui pratique mes commandements , c'est celui-là qui m'aime, mon Père l'aimera, et je l'aimerai, et je me découvrirai à lui.
J'ai donc vu qu'il ne fallait qu'aimer et faire tout par pur amour, pour être aimée et entrer dans les secrets de Dieu, pour converser avec lui, et pour être remplie et enivrée de ses grâces.
Je me suis abandonnée à cette vive source d'amour, et y suis demeurée comme abimée.