‹ Madame de ChamblayChapitre 1 sur 4 · Madame de Chamblay · texte numérisé non relu

Madame de Chamblay

C'est une singulièrR histoire que ceHe que je vais TOUS raconter — ou plutôt que celle que l'on va vous raconter, cher lecteur.

Elle est écrite par un homme qui n'a jamais rien écrit que cette hi^-ioire. C'est une page détachée de sa vie, ou, pour mieux dire, c'est sa vie tout entière.

La vie de l'homme se mesure, non point par le nombre d'années pendant lesquelles il a existé, mais par les minutes pendant lesquelles son cœur a battu.

Tel vieillard, mort à quatre-vingts ans, n'a vécu parfois en réalité qu'un an, qu'un mois, qu'un jour.

Vivre, c'est être heureux ou souffrir.

Faites passer devant le moribond couché sur son r. I. ft

lit d'agonie tous les jours qu'il a traversés, il ne reconnaîtra que ceux qui viendront à lui le rire sur les lèvres ou les larmes dans les yeux. Les autres passeront ternes, voilés, insaisissables ; u ne pourra pas même dire si ces jours font partie de sa vie ou de celle d'un autre; ces jours, il les aura usés, mais il ne les aura pas vécus.

L'homme qui a vécu le plus longtemps est l'homme qui a le plus éprouvé.

J'avais un ami.

Vous savez toute l'extension que l'on donne à ce mot ami.

Ami, xlans notre langage de convention, ne signifie môme pas toujours un compagnon, un camarade. Ami signifie souvent une simple connaissance.

Pour nous, si vous le voulez bien, ce mot ami ne signifiera ni compagnon ni camarade : il signifiera une simple connaissance sympathique.

Cet ami se nommait et se nomme encore Max de "Villiers.

J'avais rencontré Max au milieu d'une partie de chasse, dans le parc de Corapiègne, à l'époque où le duc d'Orléans commandait le camp.

C'était en 1836; je faisais Caligula à Saint-Corneilli'.

Max était un camarade de collège du duc d'Orléans, plus jeune que moi d'une dizaine d'années.

C'était un homme du monde, de vingt-cmq à

vingt-six ans, de bonne éducation, de façons excellentes, gentleman jusqu'au bout des ongles. — J'emprunte aux Anglais cette locution qui nous manque, pour exprimer ma pensée.

Sans être riche, Max avait quelque fortune; sans être beau, il était charmant; sans être savant, il connaissait beaucoup de choses; enfin, sans être peintre, il était artiste, dessinant avec une rapidité et un bonheur incroyables les traits d'une figure ou la silhouette d'un paysage.

Il adorait les voyages : il connaissait l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, la Grèce, Constantinople.

Nous nous étions beaucoup plu; pendant les cinq ou six chasses que nous fîmes avec le duc d'Orléans, nous nous plaçâmes à côté l'un de l'autre.

Il en fut ainsi aux dîners : libres dé nous asseoir à notre convenance, nous échangions un coup d'œil, nous nous rapprochions, et, pendant tout le repas, nos deux chaises se touchaient et nous bavardions à qui mieux mieux.

Il était de cette rare espèce d'hommes qui ont de l'esprit sans s'en douter.

Son voisinage m'allait donc à merveille : — à la chasse, parce qu'il était prudent; — h table, parce qu'il était spirituel.

Je crois que, de son côté, il maimait fort.

Nous avions, du reste, l'un avec l'autre, i ine singulière analogie : nous ne jouions pas, nouii ne fumions pas, nous ne buvions que de l'eau.

Il me disait toujours :

— Si jamais vous faites un voyage, prévenez-moi, nous le ferons ensemble.

if! *

li'n 1838, j'allai en Italie, et nous nous perdîmes de vue, Max et moi. — En 1842, j'appris à Florence la mort du duc d'Orléans. Je revins en poste, et j'arrivai à temps pour assister au service de Notre- Dame et au convoi de Dreux.

La première personne que j'aperçus dans l'église, fut Max.

Il me fit signe qu'il avait une place près de lui, sur les gradins.

Je montai ; nous nous embrassâmes en pleurant, et nous nous assîmes l'un près de l'autre, la main dans la main, sans rien dire.

Il était évident que nous pensions tous deux à la même chose, c'est-à-dire au temps où nous étions, comme dans cette église tendue de noir, assis côte à côte à la table du pauvre prince.

Nous n'échangeâmes que deux mots pendant la cérémonie.

— Vous allez à Dreux, n'est-ce pas?

— Oui.

— Nous irons ensemble.

— Merci.

Nous allâmes à Dreux, et nous ne quittâmes le cercueil que les derniers.

Cette amitié, que nous portions d'une fr.çoî: presque égale à un troisième homme, — je ne dirai

pas à un prince : pour nous qui n'avions rien à faire avec l'ambition, le duc d'Orléans n'était pas un prince; — cette amitié que nous portions à un troisième homme resserra la nôtre; on eût dit que nous reversions l'un sur l'autre la part dont n'avait plus que faire l'illustre mort.

Nous revînmes ensemble à Paris, et, en me quittant, Max me dit pour la seconde ou troisième fois:

— Si jamais vous faites un voyage, écrivez-moi.

— Mais oîi vous trouver ? lui demandai-je.

— Là, on saura toujours oiije suis, me répondit-il. Et il me donna l'adresse de sa mère.

En 1846, c'est-à-dire dix ans après l'époque où j'avais vu Max pour la première fois, je me décidai à faire mon voyage d'Espagne et d'Afrique.

J'écrivis à Max :

« Voulez-vous venir avec moi? Je pars,

Et j'envoyai ma lettre à l'adresse indiquée. Le surlendemain, je reçus cette réponse ;

«Impossible, mon ami : ma mère se meurt. tt Priez pour elle !

» Max. »

Je partis. Le voyage dura six mois.

A mon retour, on me remit toutes les lettres qui étaient venues pour moi en mon absence.

Je jetai au feu, sans les lire, celles dont l'écriture m'était inconnue.

Parmi les écritures connues, il y avait une lettre de Max.

Je l'ouvris vivement.

Elle ne contenait que ces mots :

« Ma mère est morte I Plaignez-moi!

» Max. »

Le château qu'habitait la mère de Max était situé en Picardie, près de la'Fère.

Je partis le môme jour, pour aller, sinon consoler, du moins embrasser Max.

Je pris une voiture à la Fère et me fis conduire aux Prières. C'est là qu'était situé le château de madame de Villiers.

Le château me fut montré de loin par mon conducteur ; il s'élevait sur le talus d'une colline plantée de très-beaux arbref. avec de grandes clairières de gazon.

Toutes les fenêtres en étaient fermées.

Je me doutai que Max était absent; —je continuai cependant ma route; — c'était le moins que je m'en assurasse.

Je me fis arrêter à la porte; un vieux serviteur vint m'ouvrir.

Je dis serviteur, et non domestique. — Les vieux serviteurs s'en vont, en France, avec les vieilles mai

sons. — Dans vingt ans, il y aura encore des domestiques en France; il n'y aura plus de serviteurs.

Celui-là appartenait à la race qui dit « notre bonne dame » et « notre jeune maître. »

Je lui demandai des nouvelles de Max.

Il secoua la tête.

— Trois mois après la mort de notre bonne dame, me dit-il, noire jeune maître est parti pour voyager.

—Où est-il?

— Je n'en sais rien.

— Quand reviendra-t-il?

— Je l'ignore.

Je pris mon canif dans ma poche, je creusai une croix dans la muraille, et j'écrivis au-dessous :

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