‹ Madame de ChamblayChapitre 2 sur 4 · AINSI SOIT-IL · texte numérisé non relu

AINSI SOIT-IL

— Quand votre maître reviendra, dis-je au vieux f^erviteur, vous lui direz qu'un de ses amis est venu pour le voir, et vous lui montrerez cela.

— Monsieur ne dit pas son nom?

— Inutile, il me reconnaîtra.

Je partis.

Je ne revis point Max : plusieurs fois je m'informai de lui à des amis communs, nul ne savait ce qu'il était aevenu.

Le mieux renseigné me dit :

— Je crois qu'il est en Amérique.

Il y a quinze jours, je reçus un énorme paquet de la Martinique; je l'ouvris.

C'était un manuscrit.

Moii premier mouvement fut un mouvement d'effroi. Je croyais n'être condamné qu'aux manuscrits d'Europe, et voilà que les manuscrits traversaient l'Atlantique et me venaient des Antilles!

J'allais le jeter avec rage loin de moi, lorsque l'épigraphe me frappa.

C'était une croix, avec ces mots au-dessous :

AINSI soit-il!

En môme temps, je reconnus l'écrilu! >. — Oh ! m'écriai-je, c'est de Max!

Et je lus ce que vous allez lire.

Alex. Dumas.

Ile de la Martinique, Fort-Koyal, 7 novembre 1858.

Du moment qu'il m'est permis de donner signe d'existence, il est juste que ce soit à vous, mon ami, que je me révèle et que je raconte les événements qui m'ont conduit ici.

La mort de la personne la plus intéressée à mon silence permet que je vous raconte des choses qui, tant que cette personne vivait, devaient être enveloppées du mystère le plus profond.

Les dernières nouvelles que vous reçûtes directement de moi , ce fut la lettre où je vous disais : a Ma mère est morte ! Plaignez-moi ! »

Comme ce que je vous écris ne sera probablement jamais lu que de vous, laissez-moi vous parler tout à mon aise de ma pauvre individualité. 1. 1. 1.

Est-ce confiance en vous? est-ce orgueil de moi? Je n'en sais rien; mais il me semble que je vais faire pour vous, au point de vue de l'anatomie du cœur, ce qu'un homme dévoué à la science ferait pour un médecin, en lui disant : « J'ai été atteint d'une maladie douloureuse et profonde, j'en ai guéri; ouvrez-moi tout vivant, afin que vous voyiez les traces de cette maladie. Vide manus, videpedes, vide latust»

Mais, pour que vous me compreniez, cher ami, il faut que vous me connaissiez bien.

Ma seule science est, je crois, de me connaître moi-même, et, en cela, j'ai suivi le précepte du sage, 7vw6t usKvrôv. Je vais vous mettre de moitié dans ma science.

Quand je vous rencontrai pour la première fois à Compiègne, j'avais vingt-cinq ans, — je suis de 1811; quand je vous vis pour la dernière fcià à Dreux, j'en avais trente et un; lorsque je perdis mi mère, j'en avais trente-cinq.

Laissez-moi vous dire d'abord ce qu'était ma mère pour moi. — Tout.

Mon père , colonel d'un régiment de lanciers, faisait, à la suite de l'empereur, la campagne de Russie ; ma mère, qui, tous les matins, venait m'embrasser dans mon berceau, mouilla un matin son baiser de larmes.

Mon père avait été tué à Smolcnsk; elle était veuve, j'étais orphelin. J'étais fils unique ; elle se consacra tout entière à moi.

C'était une femme tout à fait supérieure, que ma

mère, par le cœur surtout; elle résolut donc de ne confier à personne ma première éducation, la plus importante de toutes, celle qui porte les fleurs.

Selon les fleurs sont les fruits.

Ma mère pouvait, sans l'aide de personne, m'apprendre à lire, à écrire; elle pouvait me donner les premiers éléments d'histoire, de géographie, de musique et de dessin.

Elle était, dans ce dernier art, nièce et élève d'un homme à qui l'on a rendu justice après sa mort, mais qui faillit mourir de faim de son vivant, — de Prudhon.

Le premier souvenir que j'aie de ma mère est celui d'une femme vêtue de noir et d'une grande beauté.

Elle avait trente ans quand mon père mourut; elle était mariée depuis six ans : une sœur aînée était morte.

Je ne me rappelle pas l'avoir jamais \ue ou entendue rire ; — seulenient, elle souriait en m'embrassant ou en me grondant. C'était à moi de faire la différence de ces deux sourires.

Ma mère était pieuse, non pas aux hommes, mais aux monuments et aux dogmes.

Elle m'inspira le respect des choses symboliques surtout.

Je ne crois pas avoir jamais parlé haut dans une église. Je ne crois pas avoir passé près d'une croix sans la saluer.

Cette religion des inu);;es me valut souvent de

12 MADAME DE CHAMBLAT.

singulières plaisanteries de la part de mes camarades de plaisir.

Je n'y répondais pas.

Quant aux prêtres, ma mère me laissa toujours penser d'eux ce que je pensais des autres hommes, c'est-à-dire les juger d'après leurs actes. Loin d'être pour elle un être privilégié, le prêtre était un homme qui, ayant contracté de plus grandes obligations que les autres hommes , les devait scrupuleusement tenir.

Elle mettait le prêtre qui ne remplit pas ses devoirs au même rang que le négociant qui ne remplit pas ses engagements.

Seulement, à son avis, pour le négociant, il n'y avait que faillite ; pour le prêtre, il y avait banqueroute.

Vous connaissez le château des Prières, mon ami; vous y êtes venu, et l'épigraphe même de ce manuscrit vous prouve que j'y ai reconnu votre signature.

C'est un château du xvii" siècle, s'élevant au milieu d'arbres qui datent de la même époque.

Ma première enfance, jusqu'à l'âge de douze ans, s'y écoula.

Jamais ma mère ne me dit une fois : a Max, il faut travailler!» Elle attendait toujours que je le lui demandasse.

— Que veux-tu faire? me disait-elle alors.

Et, presque toujours, je choisissais moi-même la leçon que je voulais prendre.

MADAAIE DK CHAMBLAT. 13

Ma mère m'avait habitué à ce que mes heures de travail fussent, au contraire, mes heures de récréation. Elle ne me faisait pas apprendre l'histoire, la géographie, la musique ; elle me les apprenait.

Jamais de leçon apprise par cœur; elle me racontait un fait historique, ou me faisait la description d'un pays.

Ce qu'elle m'avait dit se gravait dans mon esprit, et ce qu'elle m'avait dit la veille, je le lui redisais le lendemain.

Elle me jouait un air sur le piano, et il était rare que je ne lui jouasse pas, le lendemain, le même air.

Vous comprenez, n'est-ce pas, mon ami, que nous passions ainsi du simple au composé ?^

Les difficultés venaient à leur tour, et elles étaient si bien échelonnées selon ma force, que je ne les reconnaissais pas pour des difficultés, et que je les surmontais sans les avoir vues.

Quant au dessin, je l'appris seul. — Dès mon enfance, ma mère me mit un crayon entre les mains, en me disant :

— Copie I

— Quoi? lui demandai-je; que veux-tu que je copie ?

— Tout ce que tu voudras : cet arbre, ce chien, celte poule.

— Mais je ne sais pas.

— Essaye I

J'essayai. -*- Les premiers essais furent absurdes ;

puis, peu h peu, la forme se dégagea du bloc, l'embryon parut, le contour vint, puis les ombres, puis la perspective. — Vous vous êtes étonné so':vent, je me le rappelle, de ma facilité à faire un croquis.

— Quel a été votre maître de dessin? me demandiez-vous.

Je répondais :

— Personne.

Ingrat que j'étais ! J'avais eu deux maîtresses patientes et tendres : ma mère et la nature.

Jamais je n'eus les terreurs ordinaires aux enfants. La nuit ou le jour m'étaient parfaitement indifférents. Un cimetière m'inspirait du respect, jamais de la crainte.

En somme, je n'ai jamais bien su ce que c'était que la peur.

L'habitude que ma mère m'avait laissé contracter d'errer dans le parc, aussi bien pendant l'obscurité que pendant le jour, m'avait familiarisé avec tons les bruits de la nuit. Je connaissais le monde des ténèbres comme celui de la lumière, le vol de l'engoulevent comme celui de l'hirondelle, le pas du renard comme celui du chien, le chant du rougegorge et du rossignol comme celui du linot et du chardonneret.

Vous m'avez dit souvent :

— Pourquoi n'écrivez- vous pas? pourquoi ne faites-vous pas de vers?

Et je vous répondais naïvement ou orgueilleusement, comme vous voudrez :

— Parce qu'en vers, je n'écrirais jamais comme Victor Hugo; parce qu'en prose, je n'écrirais jamais comme Chateaubriand.

Mais ce n'était point la poésie qui me manquait, cher ami : c'était la forme. J'avais le cœur et non la main; je sentais, mais j'hésitais à rendre ma sensation.

Vous voyez que j'ai fini par m'y mettre, puisque je vous envoie deux cent trente pages de mon écriture.

Seulement, comme le Métromane, je m'y suis mis tard.

Lorsque j'eus atteint l'âge de onze ans, ma mère comprit qu'il était temps que je passasse aux mains des hommes.

L'éducation, à son avis, n'était complète qu'à Paris ; or, comme elle ne voulait pas me quitter, elle se décida à venir habiter Paris.

Elle me mit au collège Henri IV et se logea rue de la Vieille-Estrapade, afin que je pusse venir passer auprès d'elle mes jours de congé.

Or, il m'arriva une chose unique peut-être dans les fastes du collège : c'est que, pendant sept ans que j'y restai, je n'eus pas un jour de retenue.

Je savais que ma mère m'attendait.

Les vacances venues, nous nous sauvions, ma mère et moi, aux Prières.

Oh ! c'étaient les véritables joies, celles-là, quand je revoyais tous mes amis de jeunesse, — meubles, chiens, arbres, ruisseaux.

16 MADAME DE CHAMBLAT.

Dès mon enfance, ma mère m'avait mis un fusil entre les mains; mais, en même temps, elle m'avait mis moi-même entre les mains du garde, — homme adroit et prudent, qui fit de moi, comme vous l'avez pu voir, un assez bon chasseur.

Vous savez que c'est au collège Henri IV que je fis la connaissance de notre pauvre duc d'Orléans, chez lequel nous nous rencontrâmes.

1830 arriva : son père devint roi, lui prince royal ; j'étais de ses plus intimes. Il me fit venir et me demanda ce qu'il pouvait faire pour moi.

Je lui avouai franchement que jamais mon esprit ne s'était arrêté sur une ambition quelconque. J'avais été l'enfant heureux par excellence; pourquoi ne continuerais-je pas à marcher dans celte voie de bonheur où j'étais entré ?

Je lui dis, au reste, que je le remerciais de ses bontés pour moi et que je consulterais ma mère.

Je rentrai et je racontai à ma mère ce qui venait de se passer.

— Kh bien, me demanda-t-elle, que décides-tu? — - Rien, ma mère ; quel est votre avis?

— Je vais peut-être te tenir un singulier langage, nie dit-elle; mais je parlerai selon ma conscience et selon mon cœur.

Il y avait dans l'accent de ma mère une certaine solennité, à laquelle elle ne m'avait pas habitué. Je relevai la tête et la regardai.

Elle sourit.

'^«^ J'ai, jusqu'à présent, été pour toi une f-^mme,

mon ami, c'est-à-dire ta mère; laisse-moi pour un instant être un homme, c'est-à-dire ton père. Je pris ses deux mains, que je baisai.

— Parlez, lui dis-je.

Elle resta debout. J'étais assis, j'avais la tête appuyée sur ma main, les yeux fixés sur la terre.

J'écoutais sa voix, qui semblait celle de Dieu venant d'en haut.

— Max, me dit-elle, je sais qu'il existe une espèce d'axiome social qui dit qu'il faut que l'homme embrasse et suive une carrière quelconque. Je suis une bien faible créature, une bien pauvre intelligence pour réagir, fût-ce contre un préjugé ; mais je crois avant tout qu'il faut que l'homme soit honnête homme, évite le mal, fasse le bien. Notre fortune est parfaitement indépendante ;*j'ai quarante mille livres de rente ; — à partir d'aujourd'hui, tu en as vingt-quatre. Je m'en réserve seize.

— Ma mère !

— C'est assez pour moi... Avec vingt-quatre mille livres de rente, un jeune homme doit toujours être en position de prêter mille ou quinze cent francs à un ami qui en aurait besoin. Si j'ai besoin de mille ou quinze cents francs, je m'adresserai à toi, mon ami.

Je secouai la tête, mais n'osai la relever.

J'avais des larmes plein les yeux.

— Quant à l'état que tu dois embrasser, c'est une affaire de vocation et non de calcul. — Si tu avais le génie, je te dirais : « Sois peintre ou poëte, n —

OU plutôt tu le serais sans que je te le disse ; si tu avais îe cœur froid et l'esprit subtil, je te dirais : « Sois homme politique; » si nous avions la guerre, je te diiais : « Sois soldat. » Tu es un bon cœur et un esprit juste; j:' ta dis tout simplement : « Reste toi et à toi. » Il y a peu Je carrières où il ne faille pas prêter serment ; je te connais, le serment que tu auras prêté, tu le tiendras ; s'il arrive un changement de gouvernement, tu donneras ta démission, et ta carrière sera brisée... Avec quarante mille livres de rente... — Je fis un mouvement. — Tu les auras un jour; en attendant, avec vingt-quatre mille livres de rente, un homme qui sait bien dépenser son argent n'est pas un homme inutile ; tu voyageras ; les voyages sont le complément de toute éducation intelligente, je sais bien que cela me fera de la peine de te quitter; mais je serai la première à te dire ; « Quitte-moi. » Solliciter ou accepter une place du gouvernement quand on a une fortune indépendante, c'est voler cette place à quelque pauvre diable qui en a besoin. L'homme qui aura la place qu'on t'a olfcrte fera peut-être, avec cette place, le bonheur d'une femme et de deux ou trois enfants. S'il y a une révolution, et que tu croies que la raison, ton éloquence ou ta loyaulé puissent être utiles à ton pays, choisis bien ton parti, pour ne jamais le renier ou le trahir, et offre à ton pays ta loyauté, ton éloquence ou ta raison. Si une invasion menace la France, offre à la France ton bras, et si, avec ton bras, elle demande ta vie, donne-les-

MADAME DE GHAMBLAY. 19

îui tous deux sans penser à moi. Je ne suis, moi, que ta seconde mère; la femme enfante, non pour elle, mais pour la patrie. L'homme qui a de mauvais instincts, l'esprit pervers, le cœur corrompu, cet homme a besoin d'être dirigé par un devoir quelconque. L'homme simple, loyal et droit ne reçoit point son devoir tout fait ; il le fait lui-même. Au reste, réfléchis, tu as le temps ; pèse mes paroles ; ce sont des conseils et non pas des ordres.

Je baisai les mains de ma mère avec une respectueuse et reconnaissante tendresse , et, dès le lendemain, j'allai remercier le duc d'Orléans de ses bontés ; mais, en le remerciant, je lui dis que, ne me sentant de vocation décidée pour aucune carrière, je désirais demeurer libre et indépendant.

il resta d'abord étonné de rencontrer un refus, lui qui était fatigué de repousser des demandes ; mais, après avoir réfléchi un instant :

— Avec le caractère que je vous connais, dit-il, peut-être avez-vcus raison ; je ne vous demande donc plus qu'une chose, c'est de me garder votre amitié.

Puis il ajouta, avec le charmant sourire que VG12C savez :

— Tant que j'en serai digne, bien entendu!

J'atteignis mes vingt ans en suivant les différents cours qui complètent une éducation, et, en 1832, je commençai mes voyages.

Chacun d'eux me servit à me donner l'habitude de la langue du pays dans lequel je voyageais; — j'arrivai ainsi à parler avec une grande facilité les langues apprises au collège, l'anglais et l'allemand; quant à l'italien, je l'avais appris avec ma mère.

Ce fut elle qui, la première, attaqua la question des voyages; je n'eusse jamais osé lui en parler, moi ; mais, comme elle me l'avait dit un jour, il semblait que, de temps en temps, elle devînt homme et père, pour s'affranchir des faiblesses maternelles.

Après chaque absence, je revenais passer six mois avec elle, tantôt à Paris^ tantôt aux Prières.

Ce fut pendant un de ces retours que nous noua connûmes.

J'avais essayé, autant que possible, de mettre es pratique le conseil de ma mère ; avec mes vingtsquatre mille francs par an, j'étais riche. Il est vrai qu'au lieu que ce fût ma mère qui vînt à moi, comme à un ami, c'était elle qui non-seulement me faisait cadeau de toutes mes coûteuses fantaisies de

jeune homme, chevaux et voilures, mais qui encore m'ouvrait sa bourse quand il y avait à faire quelque bonne action où l'exiguïté de mon revenu était impuissante.

Je lui rendais compte de tout.

— Fais-tu des heureux? me demandait ma mère,

— Le plus que je puis, répondais-je.

— Es-tu heureux toi-même ?

— Oui, ma mère.

— T'ennuies-tu ?

— Jamais,

— Alors, tout va bien, disait-elle à son tour. Et elle m'embrassait.

Sur une seule chose, elle était d'une certaine sévérité.

Elle m'avait fait donner ma parole de ne pas jouer, et, sans que cela me coûtât le moins du monde, je lui avais tenu parole.

— Mieux vaut signer une lettre de change que de toucher une carte, me disait ma mère : en signant une lettre de change, on sait à quoi l'on s'engage, et un honnête homme ne s'engage qu'à ce qu'il peut tenir. En touchant une carte, on entre dans l'inconnu, et l'on ne sait point où l'on va.

Le duc d'Orléans, qui connaissait ma manière de vivre, m'appelait en riant le petit Manteau-Bleu.

Mais, lorsqu'on lui parlait de moi, et qu'on lui demandait : « Que fait donc votre ami Max, monseigneur? » il reprenait son sérieux et répondait ;

— Il est utile.

Il connaissait ma mère et l'appréciait ; lorsqu'il se maria, il voulut l'attacher à la princesse royale; ma mère refusa.

Elle avait rompu avec le monde depuis la mort de mon père ; c'était une cicatrice fermée qu'elle ne voulait pas rouvrir.

En 4842, le prince se tua; ce fut une de mes grandes douleurs, — je puis même dire : ce fut une de nos grandes douleurs, n'est-ce pas? — Je vous vis arriver de Florence ; nous pleurâmes ensemble.

C'est à Dreux, qu'après vous avoir de nouveau manifesté le désir de voyager avec vous, je vous donnai l'adresse de ma mère, en vous disant qu'aux Fxières on saurait toujours où j'étais.

C'est là, en effet, que votre lettre me trouva. Oh ! mon ami , ma mère se mourait.

Le matin même, à cinq heures, j'avais appris qu'elle avait été atteinte d'une congestion cérébrale. — J'étais venu par le chemin de fer jusqu'à Compiègne, et, de Compiègne aux Prières, à franc étrier.

Ma pauvre mère était couchée sans parole et sans mouvement, mais ses yeux étaient ouverts.

Elle semblait attendre quelqu'un.

Je n'avais rien demandé à personne. Je m'étais pré- Mpité dans sa chambre et jeté sur son lit en criant :

— Me voilà, ma n-ère I me voilà !

Puis les pleurs, qui tout le long de la route m'étouffaient, avaient débordé en sanglots.

MADAME DE CHAJIBLAY, 23

Alors ses yeux avaient fait un faible mouvement vers le ciel et avaient pris une étrange expression de grati'tjde.

— Oh ! m'écriai-je, elle me reconnaît, elle me reconnaît! Ma mère, ma pauvre mère !

Par un suprême effort, elle parvint à agiter ses lèvres d'un faible frémissement.

Oh ! ce frémissement, j'en suis sûr, voulait dire : (c ly .n fils ! »

A partir de ce moment, je m'installai à son chevet et ne la quittai plus.

C'est là que je reçus votre lettre et que j'y répondis.

Le médecin avait quitté ma mère un instant avant que j'arrivasse ; il l'avait saignée, lui avait mis des sinapismes aux pieds et aux jambes. '

Je connaissais assez de médecine pour savoir qu'il n'y avait pas autre chose à faire; néanmoms, j'envoyai chercher le docteur.

Lorsque je me levai et que je m'approchai de la porte pour appeler, il me sembla que quelque chose d'invisible me faisait retourner vers le lit de ma mère.

Son regard, quoique la tête restât immobile, me suivait avec anxiété.

Je devinai sa crainte, et, revenant me jeter à genoux devant son lit :

— Oh! sois tranquille, sois tranquille, ma mère, lui dis-je, je ne te quitterai pas, pas une minute, pas une seconde I

24 MADAME DE CHAMBLAT.

Son œil redevint calme.

Le médecin arriva et me retrouva à genoux.

Aux premiers mots que nous échangeâmes :

— Mais, me dit-il, vous avez étudié la médecine?

— Un peu, répondis-je avec un soupir.

— Alors, vous devez savoir que j'ai fait tout ce qu'il y avait à faire. Il y a plus, vous devez savoir ce qu'il y a à espérer ou à craindre.

Hélas! oui, je le savais, voilà pourquoi je l'interrogeais; voilà pourquoi je cherchais ailleurs une espérance que je n'avais pas.

Pour recevoir le médecin, pour causer avec lui, je m'étais éloigné dé ma mère.

En me retournant de son côté^ je retrouvai son œil triste fixé sur moi.

Il semblait me dire : « Tout cela t'éloigne de moi; à quoi bon?»

Je revins à son chevet.

L'œil reprit sa sérénité.

Je passai mon bras sous sa tête.

L'œil devint presque joyeux.

Il était évident que, dans ce corps à l'agonie, l'œil et le cœur vivaient seuls, et, par des fibres mystérieuses, communiquaient entre eux.

Le médecin s'approcha de ma mère et lui tâta le pouls. Je n'avais point osé le faire, je ne craignais rien tant qu'une certitude.

Il fut obligé de le chercher, non pas au poignet, mais à la moitié du bras.

Le pouls remontait vers le cœur. <

MADAME DE GHAMBLAY, 25

Je vis ce signe funeste et mes larmes redoublèrent. Mes larmes tombèrent sur le visage de ma mère; je ne cherchais pas aies lui cacher; il me semblait qu'elles devaient lui faire du bien.

Et, en effet, deux larmes parurent à ses paupières. Je les recueillis avec mes lèvres.

Le médecin restait debout devant moi ; je le regardai à travers mes pleurs; il avait évidemment quelque chose à me dire.

Seulement, il hésitait.

— Parlez, lui dis-je.

— Votre mère était une femme pieuse?... demanda-t-il. Si elle pouvait parler, elle dirait ce qu'elle désire. — Vous la connaissez mieux que moi; c'est à vous de donner les ordnes qu'elle ne peut donner.

— Un prêtre, n'est-ce pas? lui dis-je.

Il fit signe de la tête que oui.

Une sueur d'angoisse me prit à la racine des cheveux.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je, il n'y a donc plus d'espoir? — Est-ce que l'on ne pourrait pas essayer de l'électricité ?

— Il nous manque un appareil.

— Oh ! j'en irai chercher uû à Saint-Quentin ou à Soissons.

Je m'arrêtai court; l'œil de ma pauvre mère avait pris une expression désespérée.

■— NoU;, non, non, lui dis-je, pas une minute, pas une seconde je ne te quitterai.

Et je me rejetai sur mon fauleuil, ma tête contre sa tête, sur le môme oreiller.

— Un prêtre, dis-je, envoyez chercher un prêtre. Le médecin prit son chapeau; mais, comme il

allait sortir ;

— Mon Dieu ! lui dis-je, je vois bien qu'elle me reconnaît ; mais est-ce qu'elle ne me parlera plus?

— Il arrive quelquefois, répondit-il, qu'au moment suprême, et de même qu'au condamné sur l'échafaud on accorde ce qu'il demande, il arrive parfois, sans doute à la suprême prière de l'âme qui va quitter le corps, que la mort semble s'adoucir et permettre un dernier adieu; mais... — il secoua la tête — mais c'est rare, ajouta-t-il.

Je le regardai avec élonnement.

— Je croyais que les médecins n'admettaient pas l'âme? lui dis-je.

— C'est vrai, répondit-il, il y en a qui la nient; mais il y en a d'autres qui l'espèrent.

— Monsieur, lui dis-je, vous parliez tout à l'heure d'électricité.

Il sembla deviner ce que j'allais dire.

— Eh bien? demanda-t-il.

— Ne pourrait-on remplacer l'électricité par le magnétisme ?

— Je crois qu'on le pourrait, dit-il en souriant.

— Eh bien, lui dis-je, essayez.

11 me mit la main sur le bras.

— Ce n'est point en province qu'un médecin peut faire de pareils essais, monsteur, dit-il; à Paris,

MADAME DE CUAMBLAY. 27

peut-être, oui, si j'y vais jamais. — Mais, ajoutat-ii, il n'est pas besoin d'être médecin pour magnétiser; vous devez, vous, par votre organisation, avoir une grande puissance magnétique. — Essayez ; si une chose au monde peut, pour un instant, rendre, non pas la vie, mais la parole à votre mère, c'est le magnétisme.

Et il s'éloigna comme effrayé de ce qu'il venait de dire.

Je restai seul avec ma mère.

J'étais non moins effrayé que le docteur.

Je pouvais, disait cet homme, à l'aide du magnétisme, tirer peut-être une dernière parole, peutêtre un suprême adieu du cœur de ma mère.

Pour cette parole, pour cet adieu, ,1e Seigneur, vers lequel j'étendais les bras, savait que j'eusse donné dix ans de ma vie.

Mais n'était-ce point un sacrilège?

N'y avait-il pas quelque chose de l'évocation de la magie dans l'emploi de ce moyen, déjà réprouvé par la religion et pas encore reconnu par la science.

Enfin, cette influence incontestable de l'homme sur la femme pouvait-elle s'exercer de la part d'un fils sur sa mère?

Non, il me semblait que non.

Je m'abîmai dans une profonde prière.

— 0 mon Dieu! murmurai-je, vous savez que j'aime ma mère d'un amour aussi profond que vous aimiez votre fils. 0 mon Dieu ! par cet amour , lien commua de la créature avec le Créateur, en

celte circonstance comme toujours, comme dans le reste de ma vie, ne me laissez point faire une chose qui ne soit pas selon votre sainte volonté, mon Dieu, mon Dieu, je vous en supplie !

Et je tombai à genoux avec un de ces élans d'indicible amour qui firent les rêves de saint Augustin et les extases de sainte Thérèse.

Ecoutez, mon ami, ce fut sans doute une hallucination; mais, lorsque je restai les bras ainsi tendus, les yeux ainsi levés au ciel, parlant à Dieu avec cette foi entière que, dans les grandes douleurs, trouve celui qui croit, là où celui qui ne croit pas ne trouve que le désespoir; mon ami, aussi vrai que nous sommes deux cœurs loyaux, deux âmes honnêtes, deux esprits intelligents, je sentis deux lèvres se coller sur ma joue, et une bouche murmurer à mon oreille :

— Adieu, Max, mon cher enfant!

Je jetai un cri et me dressai sur mes pieds.

Ma mère n'avait pas bougé de sa place, elle était toujours immobile et muette.

Mais j'eusse juré que son œil me souriait.

0 agonie, mystère suprême î le jour où l'homme saura ton secret, il sera dieu.

Je serrai ma pauvre mère entre mes bras, en lui disant :

— Oui, tu m'as embrassé ; oui, tu m'as parlé ; oui, tu m.'as dit adieu; je t'ai sentie, je l'ai entendue ; merci ! merci I

Et je levais les yeux au ciel, et il semMail que je

MADAME DE CHAMBLAT. 29

fisse Dieu, assis dans sa gloire, splendide, rayonnant, immortel, foyer immense où s'alimentaient non-seulement les âmes des hommes, mais encore celles des mondes.

Etait-ce du délire? était-ce delà folie? était-ce que l'homme, si infime qu'il soit, peut dans sa vie, une fois comme Moïse, se trouver en face du buisson ardent? Je n'en sais rien; mais, à coup sûr, j'ai vu, puisque j'ai cru voir.

Je fus tiré de cette espèce de vision par le bruit de la sonnette qui annonçait l'arrivée du prêtre apportant les derniers secours de la religion.

Je me relevai, je regardai ma mère. Son œil avait une expression d'angélique sérénité.

Avait-elle entendu comme moi le tintement de cette clochette qui lui annonçait l'approche de son Dieu?

Percevait-elle encore les sensations, elle qui ne pouvait plus les rendre?

Je le crois !

Le prêtre entra.

Le porte-croix et les enfants de chœur entrèrent avec lui.

Derrière le prêtre et les enfants de chœur, dans les antichambres, sur l'escalier, dans la cour, étaient agenouillés les gens du château d'abord, puis les gens du village, qui avaient suivi le prêtre, dans la pieuse intention de mêler leurs prières aux siennes.

Ma mère n'avait pas eu le temps de se confesser; mais l'Église — l'Église intelligente du moins— a,

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pour ces circonstances suprêmes, des miséricordes infinies.

Le prêtre se prépara à lui donner le viatique.

Je lui fi? signe d'attendre un instant.

Dans mon voyage à Rome, j'avais vu le pape Grégoire XVI, j'avais été reçu par lui, et — riez de moi, mon ami, si vous le voulez, — je portais à mon cou, à une chaîne d'or, une petite croix de nacre travaillée par les religieux de la terre sainte, et qui, bénite par le saint-père, m'avait été donnée par lui.

Je tirai cette croix de mon cou et je la posai sur la poitrine de ma mère.

N'était-elle pas le symbole de cet homme-Dieu qui avait ressuscité la fille de Jaïre et le frère de Madeleine?

— 0 Jésus ! murm.urai-je, divin Sauveur ! vous savez que je crois du fond de l'âme à la mission sainte que vous avez accomplie sur la terre. 0 Jésus! vous savez que jamais je n'ai passé devant le glorieux instrument de votre supplice sans me découvrir et vous glorifier non-seulement comme le Sauveur des âmes, mais aussi comme le libérateur des corps. — Jésus, vous savez que j'ai gravé au centre de mon cœur, plus profondément et d'une façon plus indélébile qu'ils ne l'ont jamais été sur l'airain, ces trois mots qui doivent faire de l'humanité tout entière un seul peuple : — liberté, — égalité, — fraternité. — Jésus, mon Dieu, faites pour moi un miracle : rendez-moi ma mère !

Je ne puis croire que ma prière ne. fut point assez

MADAME DE CIIAMBLAY. 31

fervente pour monter à Dieu, car toutes les fibres de mon cœur vibraient en la prononçant; mais je dois croire que les jours des miracles étaient passés, ou que j'étais indigne qu'un miracle se fît pour moi.

— La malade est-elle prête à recevoir le viatique? demanda le prêtre de cette voix sans intonation qui indique, non pas le détachement des choses terrestres , mais l'accomplissement d'une œuvre d'habitude.

— Oui, monsieur, lui dis-je.

J'avais essayé de répondre : « Oui, mon père; » je n'avais pas pu.

Je me redressai sur mes genoux, je soulevai ma mère ; le prêtre, en prononçant les paroles saintes, lui mit l'hostie sur la langue ; la bouche de la mourante, qui s'était entr'ouverte, se referma; je lui reposai la tête sur l'oreiller, et ne m'occupai plus de rien.

Je priais.

Vous me comprendriez mal, mon ami, si vous croyiez que je priais les prières écrites ou imprimées; non, j'improvisais je ne sais quelle langue divine, que l'on ne parle qu'à certaines heures et que l'on oublie après ; langue des puissances célestes, qui se compose de mots que l'on invente pour les dire, et que l'on ne retrouve plus après les avoir dits!

Je priai ainsi, combien de temps, je ne saurais le calculer. Quand je revins à moi , j'étais seul.

32 MADAME DE CHAMBLAT.

Le prêtre était parti; — homme, il avait vu un homme, son frère, abîmé dans la douleur, et il ne lui avait pas dit : « Pleure ! A défaut de mes yeux desséchés, arides, sans larmes, mon cœur pleure avec toi. »

Il me semblait que, moi qui n'étais pas un prêtre, si ce prêtre m'avait fait appeler et m'avait rendu témoin d'une douleur pareille à celle que j'éprouvais, je n'eusse pas essayé de le consoler; oh ! non, certes! — Anathème sur le cœur de bronze qui croirait la consolation possible en un pareil moment ! — Mais je l'eusse pris dans mes bras, je lui eusse parlé de Dieu, de l'autre vie, de ce saint abîme de bonheur et d'éternité où nous nous réunirons tous ! J'eusse tenté quelque chose enfin.

Lui, avait rempli purement et simplement son devoir d'homme d'Eglise.

Puis, ce devoir rempli, il s'était retiré, disant à la mort : « J'ai fait mon œuvre ; à ton tour, fais la tienne. »

Je sais bien que c'est trop demander que de demander à des hommes qui sont en dehors des conditions humaines le partage de leur cœur.

Il n'y a qu'un père qui fasse le partage de ses entrailles à ses enfants.

Il n'y a qu'un Dieu qui répande son sang pour les hommes.

Quand j'en vins à sortir de ce chaos de pensées au milieu duquel j'étais enseveli, et que je regardai ma mère, ses yeux étaient fermés.

MADAME DE CHAMBLAT. 33

Je poussai un cri terrible.

Était-elle morte sans qu'elle m'eût vu de son dernier regard ?

Avait-elle expiré sans que j'eusse senti passer son dernier souffle ?

Ce n'était pas possible.

Elle rouvrit les yeux lentement, avec difficulté.

Le regard avait terni.

Mon Dieu ! mon Dieu ! la mort venait.

Ah ! du moins, je ne détournerais plus mes yeux des siens.

Oh ! si la vie pouvait s'infuser dans le cœur par le regard, ma mère eût vécu, eût-elle dû, en vivant, user ma propre vie.

Les paupières retombèrent lentement, lourdement.

Je les rouvris, et les tins ouvertes du bout de mes doigts.

Puis, tout à coup, je pensai qu'il y avait peutêtre un mouvement d'impiété dans ce que je faisais.

11 y a sans doute un moment où les mourants doivent regarder autre chose que ce qui est sur la terre.

Je cherchai le pouls, il ne battait plus; je cherchai l'artère, je ne la trouvai pas.

Je mis la main sur le cœur.

Non-seulement le cœur battait, lui, mais il battait d'une façon désordonnée.

— Ah! dis-je en sanglotant, oui, je te comprends,

6i MADAME DE CHAMBLAT.

pauvre cœur qui m'as tant aimé, tu luttes pour ne pas me quitter. — Oliî où est la mort, que, moi aussi, je lutte avec elle pour te garder vivant I

Ce cœur bondissant, c'était pour moi une douleur que je ne saurais vous dire, mon ami, et cependant je ne pouvais en éloigner ma main. — Il semblait vouloir se réfugier dans tous les coins de la poitrine, je le suivais partout. — J'eus l'idée, un instant, que c'était sa façon de me parler, que chacun de ses battements me disait : « Je t'aime ! »

Cela dura deux heures.

Pais, tout à coup, l'œil se rouvrit et lança un éclair.

La bouche frissonna et laissa échapper un souffle.

Le cœur s'éteignit.

Ma mère était morte !

Du moins, il n'y avait là personne que moi : dernier regard des yeux, dernier souffle des lèvres, dernier battement du cœur, j'avais tout pris pour moi.

Je ne m'en allai point pour cela.

Je m'assis au chevet du lit, immobile, les mains sur mes genoux, les yeux au ciel.

Dans la journée, le médecin vint.

Il entr'ouvrit la porte : je lui fis un signe de tête; il comprit.

Il s'approcha de moi, et fit ce que n'avait pas eu l'idée de faire le prêtre.

11 m'embrassa.

Le soir, le prêtre vint à son tour. Il fit allumer des

MADAME DE CHAMBLAT. 35

cierges et, s'assit au pied du lit, tenant son bréviaire à la main.

Le matin, deux femmes entrèrent.

C'étaient les ensevelisseuses. — Je dus m'en aller.

Je repris ma croix sur la poitrine de ma mère; je déposai un dernier baiser sur ses lèvres; puis, d'un pas ferme, les yeux secs, je rentrai dans ma chambre.

Mais, une fois là, je poussai le verrou de ma porte, et me roulai sur le tapis avec des cris et des sanglots, tout en baisant cette petite croix qui avait assisté au dernier battement de son cœur.

Ah ! cher ami, j'avais besoin de vous dire tout cela : j'ai beaucoup pleuré en vous écrivant, et cela m'a fait du bien.

Aussi vous tiendrai-je quitte des douloureux détails qui suivirent ceu?: que je vous ai donnés.

Le premier ordre qui sortit de ma bouche fut qu'on ne changeât rien à la chambre de ma mère.

J'y passai les jours qui suivirent sa mort. Le soir venu, j'allais au cimetière; j'y restais une partie de la nuit, je revenais au château, j'entrais dans la chambre de ma mère, sans lumière, toujours l

î>6 MADAME DE CHAMBLAT.

Pendant les premières nuits, je dormis sur le fauteuil qui était resté au chevet du lit.

J'espérais que son ombre m'apparaîtrait.

Hélas! il n'en fut rien...

Une chose me pesait surtout, plus qu'une douleur, une chose me pesait comme un remords.

Je songeais au temps que j'aurais pu passer près de ma mère et que j'avais passé loin d'elle; à ces voyages inutiles, vides, creux; à ce temps pendant lequel j'avais volontairement renoncé au bonheur de la voir, bonheur que j'eusse payé maintenant du prix que l'on aurait voulu.

Une chose me réjouissait cependant : c'était de sentir que mes larmes étaient intarissables et que la source qui les alimentait au fond de mon cœur était toujours prête à les faire jaillir au dehors.

Chaque fois que j'allais visiter sa tombe, je pleurais; chaque fois que je rentrais dans sa chambre, je pleurais; chaque fois que je rencontrais le prêtre ou le médecin, — le médecin surtout, — je pleurais.

Il me semblait que ma vie s'écoulerait désormais sans que je me reprisse à aucun des amusements de la vie. L'été se passa sans que j'eusse l'idée de monter à cheval, l'automne vint sans qu'il me prît fantaisie de chasser. Je n'avais pas môme songé à rompre avec les connaissances féminines qui, à défaut de l'amour, en représentent la monnaie.

J'eusse cru commettre un sacrilège, le cœur plein de ma douleur comme il l'était, d'écrire à

Tune de ces femmes, même pour lui dire : « Je ne vous écrirai plus. »

Il me semblait surtout que, mort de la mort de ma mère, mon cœur ne pourrait plus jamais aimer.

Cela dura quatre mois ainsi.

J'avais revu quelquefois le jeune médecin qui, hélas ! sans résultat avait soigné ma mère.

Il avai^!:, peu à peu pris sur moi une certaine influence : à force de me répéter que je devais faire un voyage, il me décida à quitter les Prières.

Mais, résolu à faire le voyage, je fus encore longtemps à me résoudre à partir.

Trois fois je partis, et trois fois je revins.

Il y avait encore des racines saignantes qui tenaient à cette chambre et à cette tombe.

Enfin, je m'éloignai ; — mais j'évitai de passer par Paris; j'en étais à cette période où la douleur, n'ayant plus sous les yeux les objets qui l'entretenaient, ne veut pas de rivaux de ses souvenirs. J'en étais au besoin de la solitude.

J'avais résolu d'aller passer un mois ou deux en face de l'Ccéan, dans quelque petit port de la Belgique ou de la Hollande, là où je ne connaîtrais âme qui vive.

Je jetai les yeux sur une carte que je trouvai pendue dans ?^ne auberge de Péronne, et je choisis Blankenberghe, à trois lieues de Bruges.

Dieu merci, je serais là seul, bien seul.

J'étais parti à cheval pour ne me trouver, ni dans une diligence, ai dans un wagon, en contact avec 1. 1. t

aucun homme. Peu m'importait d'être un jour ou quinze jours en route ; — que m'en reviendrait-il quand je serais arrivé?

Je m'arrêtais, non pas quand j'étais fatigué, — il me semblait que j'étais infatigable, — mais quand mon cheval était fatigué. Je ne m'informai pas même du nom des trois ou quatre villes oii je couchai, et je ne m'aperçus que je franchissais la frontière que parce que l'on me demanda mon passe-port.

J'avais couché dans un petit bourg à quelques lieues de Bruxelles, — comptant traverser cette ville sans m'y arrêter, et aller faire halte à quelque village au delà, — ^ lorsque, sur le boulevard du Jardin-Botanique, je m'entendis appeler par mon nom de baptême.

Je ne puis vous rendre la sensation douloureuse que j'éprouvai.

Je piquais mon cheval — pour fuir — lorsqu'on me barra le chemin.

C'était Alfred de Senonches, un de mes bons amis; seulement, vous le savez, mes bons amis euxmêmes, dans la disposition d'esprit où je me trouvais, m'étaient insupportables.

Cependant, j'avais été tellement lié avec celui-là, que le coup en fut adouci, quand je le reconnus.

Il étaitpremier secrétaire d'ambassade à Bruxelles, et je n'avais pas été étranger à la rapidité de sa carrière.

Il me fît questions sur questions; je lui montrai le crêpe de mon chapeau.

uâdâme de châmblât. 39

lime serra la main.

-V Je comprends, me dit-il ; pauvre ami, plus lard !...

— Oui, plus tard, lui dis-je, j'aurai grand plaisir à te revoir.

— Tu ne veux pas l'arrêter chez moi?

— Je ne m'arrête pas à Bruxelles.

— Où vas-tu ?

— Où je serai seul.

— Va! dit-il, tu es encore trop malade pour qu'on te soigne ; seulement, souviens-toi de ceci : c'est qu'une grande douleur est un grand repos, et que tu sortiras de ta tristesse plus fort que tu n'y es entré.

Je le regardai avec étonnement.

— Aurais-tu été malheureux? lui demandai-je.

— Une femme que j'aimais m'a trompé.

Je le regardai et je haussai les épaules.

Il me semblait impossible qu'aucun amour pût faire souffrir ce que j'avais souffert.

— Et maintenant? lui dis-je.

— Maintenant, je joue, je fume, je bois, et suis très-heureux ; je crois qu'on va me faire préfet. — Alors, lu comprends bien, il ne manquera rien à mon bonheur.

Cette fois, je le regardai avec tristesse.

Se pouvait-il donc qu'il y eût un homme plus malheureux que moi?

Il lut dans ma pensée comme si j'avais parlé tout haut.

40 MADAME DE CHAiMBLAY.

— Mon cher Max, ciiL-il, outre vingt autres sortes de douleurs dont je ne te parle pas, — il y a la douleur criste, — c'est la tienne, — puis il y a la douleur amère, — c'est la mienne. Je veux bien changer; mais, si tu m'en crois, ne change pas. Adieu! tu viendras me voir dans ma préfecture, n'est-ce pas? Tu seras chez moi comme chez toi, et jeté laisserai pleurer tout à ton aise... pourvu que tu me laisses rire. As-tu du feu pour allumer mon cigare? Parbleu! j'oubliais que tu ne fumes pas.

Et, accostant un homme du peuple qui fumait dans une pipe d'écume de mer, il alluma son cigare et remonta vers Schaerbeek en poussant sa fumée et en me faisant des signes de tête.

Je le suivis des yeux jusqu'à ce que je l'eusse perdu de vue.

Puis je continuai mon chemin, remerciant Dieu de m'avoir envoyé cette douleur sainte au lieu d'une douleur profane.

Deux jours après, j'étais à Blankenberghe.

Trois mois, je restai en face de l'Océan, c'est-àdire de l'infini.

Tous les jours, j'allais, en suivant les bords de la plage, m'arrêter dans un endroit près duquel avait, quelques jours avant mon arrivée, échoué un bâtiment.

Cinq hommes qui le montaient avaient péri d'abord ; c'était la machine humaine qui avait été la première détruite.

La coque du navire avait été jetée à la côte avec

MADAME DE CHAMBLAY. Al

une telle force, qu'elle s'était, pour ainsi dire, incrustée dans le sable.

Le premier jour où je visitai le navire nawfragé, i! avait encore un mât debout, son beaupré et la plupart de ses agrès. Gomme nous étions en plein hi«» ver, la mer ne cessait point d'être mauvaise.

Chaque jour, je trouvais le bâtiment désemparé de quelques-uns des agrès que je lui avais vus la veille.

Aujourd'hui, c'était une vergue; demain, c'était un mât; après-demain, le gouvernail.

Comme fait une troupe de loups sur un cadavre» chaque vague, mordant sur la carcasse du bâtiment, en enlevait un morceau.

Bientôt il fut complètement rasé.

Après les œuvres hautes, vint le tour des œuvres basses.

Le bordage fut brisé, puis le pont éclata, puis l'arrière fut emporté, puis l'avant disparut.

Longtemps encore un fragment du beaupré resta pris par ses cordages.

Enfin, pendant une nuit de tempête, les cordages se rompirent et le mât fut emporté.

Le dernier vestige du naufrage avait disparu sous l'effet de la vague, sous l'aile du vent...

3élas ! mon ami, je fus forcé de m'avouer à moimême qu'il en était ainsi de ma douleur : comme ce navire échoué, dont chaque jour emportait une épave, chaque jour en emportait un débris. — Enfin, vint le moment où rien n'en fut plus visible au

dehors, et, de môme qu'à la place où avait èlé le bâtiment naufragé, il ne restait plus rien, là où s'était engloutie ma douleur, il ne restait plus qu'un abîme.

Cet abîme, qui le comblerait?

Suffirait-il de l'amitié, ou faudrait-il l'amour?

Je revins en France.

Ma première visite fut au château des Prières.

En voyant la façade aux fenêtres fermées, en voyant la chambre où était morte ma mère, en voyant la tombe où elle dormait, je retrouvai les larmes que je croyais taries.

Pendant les premiers jours, je repassai à travers les amères délices de mon ancienne douleur.

On me montra sur la muraille la trace, laissée par vous, de la visite que vous m'aviez faite.

Je vous reconnus, quoique votre nom n'y fût pas.

J'avais trop présumé do ma douleur en revenant aux Prières : elle n'était plus assez forte pour que j'y restasse. Je sentis que ces endroits sacrés allaient devenir pour moi ce qu'est l'église pour le prêtre. J'allais m'habiluer aux lieux saints.

Je sentis le besoin de quitter cette demeure dont, quatre mois auparavant, j'avais eu tant de peine à m'arracher.

Seulement, au lieu de la quitter cette fois les yeux pleins de larmes et la gorge pleine de sanglots, je îa quittai la gorge serrée et les yeux secs.

Je retournai de moi-même à ce Paris que j'avais cru un jour ne jamais revoir.

Paris vivait toujours de sa vie multiple, agitée

MADAME DE GHAMBLAY. 43

fiévreuse, inquiète, insouciante, égoïste, — brisant, dans ce mouvement quotidien, entre les dents de cette roue gigantesque à laquelle s'engrène le monde, les intérêts, les existences, les positions sociales, les trônes, les dynasties. — 11 en était à réaliser votre procès Morcerf avec le procès Teste, et les empoisonnements Villefort avec les assassinats Praslin.

Je ne sais si mon absence, si ma douleur, si mon isolement, si mon contact avec les flots, les vents et les tempêtes, avaient mis en moi une intuition de l'avenir ; mais il me sembla que, dans tout ce chaos moral, je devinais quelque chose de sombre et d'insondable, quelque Maelstrom politique, où toute une époque allait s'engloutir.

Je voyais, comme une vision de Patmos, flotter dans les vagues de l'air ce vaisseau qui porte la pensée et le progrès et que l'on appelle la France ; je le voyais, ayant bonne mer sous sa quille, bonne brise dans ses voiles, essayer de naviguer sans cesse contre le vent. Je voyais au gouvernail ce puritain morose, cet historien rigide, cette âme sèche, dont un pauvre vieux roi, auquel échappaient la valeur des hommes et l'intelligence des choses, avait fait son pilote, et je me rappelais ce qu'un jour le duc d'Orléans, cet esprit si juste et si appréciateur m'avait dit de lui : « C'est un homme qui nous met des sinapismes, quand il nous faudrait des cataplasmes.»

El, en effet, M. Guizot mettait des sinapismes à la Franccp dont le système nerveux était déjà exaspéré.

44 MADAME DE CHAMBLAT.

J'étais tout étonné de -voir les choses comme avec une double vue.

Si le duc d'Orléans eût vécu, j'eusse été à lui et Je lui eusse dit : «Est-ce moi qui me trompe, et ne voyez-vous pas ce que je vois? »

Mais il dormait dans son tombeau de famille à Dreux; lui, du moins, il était sûr de ne pas être exilé de cette France qu'il aim-ait tant.

Quant à moi, que m'importait! je n'aimais plus rien.

Je pensai à deux hommes : à vous d'abord, puis à Alfred de Senonches.

Vous étiez occupé de la fondation d'un théâtre; cela vous jetait dans un ordre d'idées bien éloigné du mien.

Au point de vue de l'art, votre oeuvre était bonne et belle, je vous laissai tout à votre œuvre.

Je m'informai d'Alfred de Senonches ; il était préfet à Évreux.

Je ne voulais pas arriver chez lui comme un hôte : je passais et le venais voir en passant. Le reste dépendrait de l'accueil qu'il me ferait.

Si je n'étais pas content de lui, j'irais ailleurs.

J'arrivai un matin à la préfecture.

Je demandai M. le préfet.

On me répondit que M. le préfet était énormément occupé et ne recevait personne.

Je répliquai que je ne venais pas pour le déranger, que j'étais un de ses amis, que je passais par Évreux, où je ne comptais «^ester que deux heures,

MADAME DE CIIAMBLAY. 45

et que je priais qu'on lui remît ma carte seulement.

L'huissier se décida.

Une seconde après, la porte s'ouvrit.

C'était Alfred de Senonches en personne, bousculant l'huissier, l'appelant idiot, parce qu'il ne m'avait pas reconnu.

— Vous auriez cependant dû reconnaître à la tournure de monsieur, à la coupe de son habit, à la forme de sa carte, que monsieur n'était pas de mes administrés, et que je devais, par conséquent, avoir du plaisir à le recevoir. — Ne faites plus, à l'avenir, de ces erreurs-là, entendez-vous ?

Et, me jetant le bras autour du cou, il m'entraîna dans son cabinet.

— Ah ! dit-il, te voilà ! Je t'attendais un jour ou l'autre ; mais je n'espérais pas que j'aurais la chance de t'avoir aujourd'hui. ïuas du bonheur, mon cher Max : tu arrives un jour de conseil général ; je traite demain toutes les sommités du département de l'Eure. — Es-tu à la recherche d'orgueilleuses incapacités, d'incommensurables vanités politiques, de nullités fastueuses? Éteins ta lanterne, Diogène; tu as trouvé, non pas ton homme, mais tes hommes.

— Il me semble, au contraire, lui dis-je, que j'arrive dans un mauvais moment et que je te dérange; tu avais défendu ta porte, tu t'étai? enfermé seul et tu mesurais la gravité des événements qui nous menacent.

— Moi, mon ami ? Et pourquoi diable veux-tu que je m'occupe de ces niaiseries-là? J'ai une vingtaine

de mille livres de rente en biens-fonds, que les événements, si graves qu'ils soient, ne m'enlèveront jamais; je suis né garçtjn, j'ai vécu garçon et je mourrai probablement garçon. Une maîtresse a failli me faire brûler la cervelle en me trompant. Juge un peu ce qui serait arrivé si elle eût été ma femme ! 11 est vrai que, si elle eût été ma femme, elle eût eu cette excellente raison à me donner : « Je ne pouvais pas vous quitter; » tandis que l'autre avait cette raison-là et n'a pas eu l'idée de la mettre en pratique. Les femnies sont si capricieuses! — De sorte que... Mais que me disais-tu? Je n'en sais plus rien.

— Je te disais que lu t'étais enfermé seul en défendant ta porte.

— Ab ! oui, c'est vrai; je m'étais enfermé et j'avais défendu ma porte pour faire le menu de mon dîner.

— Ab ! ah !

— Oui ; tu comprends bien que ce n'est pas pour les grossières mâchoires qui vont le dévorer que je prends cette peine ; c'est pour moi. On n'est pas de l'école politique des Romieu et des Véron sans avoir une certaine responsabilité morale à l'endroit de la nourriture. On n'a pas connu Courchamp et Montrond sans s'être fait une réputation de gourmet. — Noblesse oblige ! — Je vais donner à mes braves con£2illers un dîner dans le genre de celui de Mont'î-Cristù à Auteuil, — moins les sterlets du Volga et les nids d'hirondelle de la Chine. Quand il s'est agi pour moi de passer de la carrière diploma-

MADAME DE GHAMBLAY. 47

tique à la carrière administrative, je rae suis dit qu'il me faudrait encore, malgré toute mon intelligenct, dix ou douze ans pour être ministre à Bade, ou chargé d'affaires à Rio-Janeiro, tandis qu'une fois nommé préfet, je me faisais nommer député, et qu'une fois nommé député, je me faisais nommer ce que je voudrais; j'ai donc mieux aimé être préfet, et je l'ai été, comme tu le vois. Alors j'ai obtenu de ma digne mère qu'elle me fît cadeau, non pas de ma part d'héritage, Dieu m'en garde! —j'aime bien mieux que mon argent soit entre ses mains que dans les miennes, je suis toujours sûr d'en avoir, — mais qu'elle me fît cadeau de son cuisinier. Ah! mon cher Max, par bonheur, j'avais dix ans de diplomatie ! Qu'on me charge d'obtenir de l'Angleterre qu'elle rende l'Ecosse aux Stuarts, de la Russie qu'elle rende la Gourlande aux Biren, de l'Autriche qu'elle rende Milan aux Visconti, de la Prusse qu'elle rende les frontières du Rhin à la France, j'y réussirai ; — mais entreprendre une seconde fois la conquête de Bertrand, — j;imais!

— Ce grand homme s'appelle Bertrand?

— Oui, mon ami; je te présenterai à lui un jour qu'il sera en belle humeur. — Tâche de te rappeler, comms souvenir de voyage, un plat inconnu, et dotes-en son répertoire. — Bertrand, comme Brillal-Suvarin,fait plus de cas de l'homme qui découvre un plat que de celui qui découvre une étoile; car des étoiles, dit-il, pour ce à quoi elles servent et pour C3 que l'on connaît, il y en a toujours assez,

— C'est un grand philosophe que Bertrand.

— Âh ! mon ami, je dirai de lui ce que Louis XIII dit, dans Marion de Lorme^ de l'Angely :

Si je ne l'avais pas pour m'amuser un peu!...

Mais je l'ai, par bonheur; demain, tu goûteras de sa cuisine. En attendant, que vas-tu faire? Voyons !

— Mais, mon ami, je comptais passer, t'embrasser et m'en aller.

— Oij cela?

— Je n'en sais rien.

— Tu mens, Max! tu en es à cette période de la douleur qui a besoin de distractions; tu as pensé à moi; et tu es venu à moi, merci ! Oh ! sois tranquille, la distraction ne sera pas folle; elle ne heurtera pas les angles encore tant soit peu obtus de ta douleur; car, je le vois bien, les angles aigus ont disparu. Vivent les douleurs honnêtes, loyales et dans la nature ! elles se calment lentement, mais elles se calment. Vivent surtout les douleurs sans ressource! on ne les oublie pas, mais on s'y habitue. — Rappelle-toi les vers que Shakspeare met dans la bouche de Clodius, essayant de consoler Hamlet ;

But you must know, your father lost a father, Tlial fallier lost his; and tlie survival bound. In ûlial obligation, for some term. . . . . . , » . . to do obsequious sorrow.

Ici, mon cher Max , tu trouveras cette distraction grave qui ressemble tellement à l'ennui, qu'il faut

MADAME DE CHAMBLAT, 49

être très-fort pour s'apercevoir qu'elle n'est que sa sœur, et, quand cette distraction-là ae te suffira plus, tu me quitteras, et tu suivras celle qui sera en harmonie avec la situation de ton cœur. Sois tranquille, si tu ne t'en aperçois pas, je te préviendrai; moi, je m'en apercevrai, je suis médecin en douleur.

— Pourquoi ne te guéris-tu pas toi-même, alors, pauvre ami?

— Mon cber Max, Laënnec, qui a inventé les meilleurs instruments d'auscultation pour les maladies de poitrine, est mort de la poitrine. — Maintenant, je ne te demande pas d'avouer si j'ai tort ou raison. Je te dis : J'ai, à une lieue d'ici, sur les bords de l'Eure, une charmante maison de campagne que je loue pour le moment, mais qu'à la première révolution j'achèterai. — J'y rentre tous les soirs; comme je t'attendais, tu y trouveras ton pavillon tout préparé.

Il sonna; je voulus faire une observation : un signe de la main m'imposa silence.

L'huissier entra.

— Faites mettre le cheval à la voiture, et dites à Georges de conduire monsieur à Reuilly, puis de revenir me chercher à cinq heures.

L'huissier sortit.

— Quand ma journée sera finie, ajouta Alfred.

— Et ta journée va se passer?...

— A compléter ma carte, mon ami; c'est ia première affaire véritablement sérieuse qui me soit

tombée sous la main depuis que je suis préfet. Tu comprends qu'il ne faut pas que je la manque. Cinq minutes après, j'étais sur la route de Reuilly.

Reuilly, ou plutôt le château de Reuilly, était une charmante habitation. — C'était tout à fait la cage de ce misanthrope sybarite qu'on appelait Alfred de Senonches. Jolie bâtisse du xviP siècle, affectant, par ses deux tours aux toits pointus et ardoisés, des airs de seigneurie qui réjouissaient un œil aristocratique, il s'élevait sur une colline qui s'étendait en pelouse jusqu'à l'Eure, ombragée par un rideau de peupliers, — ces grandes herbes forestières qui poussent si bien en Normandie. — Aux deux côtés de ce tapis, se massaient, d'une façon pittoresque, des groupes d'arbres de ce vert vivace que l'on ne trouve que dans les localités un peu humides, tandis que les gazons, peignés frais chaque matin par des jardiniers invisibles, pouvaient rivaliser avec les pe- /ouses les plus moelleuses d'Angleterre.

Un petit pavillon, se composant d'un salon, d'une chambre à coucher, d'un cabinet de toilette et d'un cabinet de travail, fut mis à ma disposition comme si, en effet, on m'eût attendu.

Il donnait, par un petit perron de quatre marches

MADAME DE CHAMBLAT. 51

toutes garnies de géraniums, sur un parterre de fleurs- de sorte qu'à loule heii.re du jou^ et de la nuit, sans ouvrir une autre porte que celle de mon appartement, je pouvais descendre au jardin, ou rentrer chez moi.

Les murailles du cabinet étaient couvertes de dessins de Gavarni et de Raffet, au milieu desquels deux ou trois Meissonnier tiraient l'œil par leur finesse, leur esprit et leur netteté.

Trois panneaux, l'un faisant face à la glace de la cheminée et les deux autres aux deux murs latéraux, formaient trois collections : l'un de fusils et de pistolets modernes, l'autre de fusils et de pistolets d'Orient, le troisième d'armes blanches -de tous les pays, depuis le crid malais jusqu'au machete mexicain, depuis le couteau-baïonnette de Devisme jusqu'au kandjiar turc.

Je me demandais comment un homme pouvait avoir en môme temps des goûts artistiques et des aptitudes administratives.

Ce fut l'observation que je fis à Alfred lorsqu'il arriva.

— Ah ! mon cher, me dit-il, tu as été gâté par ta mère, toi; elle a très-bien reconnu qu'il n'était aucunement nécessaire d'être quelque chose pour être quelqu'un, et qu'une grande personnalité valait mieux qu'une belle position. Moi, j'ai trois tantes dont je suis l'héritier unique, mais non pas absolu- Ce sont mes» trois Parques; elles me filent des jours d'or et de soie; seulement, il y en a wie qui est toujours

prête à couper le fil, si je ne suis pas une carrière. Or, tu te figures bien, mon cher, que ce n'est pas avec mes vingt mille livres de rente et avec mes quinze ou dix-huit raille francs d'appointements que j'ai six chevaux dans mon écurie, quatre voitures sans compter mes remises, un cocher, un valet de chambre, un piqueur, un cuisinier, et trois ou quatre autres domestiques dont je ne sais pas même les noms. Non, ce sont mes trois tantes qui se chargent de tout cela, — à la condition que je serai quelque chose. Elles se sont cotisées, elles ont mis une espèce d'intendant près de moi, et, en attendant qu'elles me laissent les deux cent mille livres de rente qu'elles possèdent à elles trois, elles consacrent quatre mille francs par mois à l'entretien de ma maison; de sorte que mes vingt mille livres de rente personnelle et mes appointements me restent intacts comme argent de poche. Elles ont du bon, en somme, les trois vieilles dames; bien entendu, tu comprends que je leur fais payer à part mes dîners officiels. J'ai, dans ce cas, pour elles, une attention qui les touche infiniment. Comme nous sommes de race robine, — c'est-à-dire gourmande, —je leur envoie la carte, un dessin de la table que je fais moi-même, — avec l'ordre du service et le nom des convives aristocratiques auxquels j'ai l'honneur de faire manger leur argent. Moyennant cette attention, je pourrais donner, sans abuserj un dîner par semaine; mais je n'ai garde!

— Je comprends -, cela t'ennuie...

MADAME DE CHAMBLAT. 53

— Non, pas précisément; manger n'est pas plus ennuyeux qu'autre chose, quand on mange l)ien. Mais je m'userais comme homme politique, et je n'aurais dIus de moyens d'action dans less grandes circonstances. Il faut se ménager. Veux-tu voir mon menu?

— Je suis bien profane, cher ami.

— Voyons, suppose que je suis un poëte et que je te dis des vers. — Ce ne sera jamais plus ennuyeux que des vers, va !

— Allons, dis ton menu.

— Pauvre victime !

Alfred tira un papier de son portefeuillle administratif, le déplia gravement et lut :

« Menu du dîner donné au conseil général de l'Eure par M. le comte Alfred de Senonches, préfet du département. »

— Tu comprends que c'est pour mes tantes que je me suis livré à cette ambitieuse rédaction, n'estce pas?

Je fis signe que oui.

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