ET DE LA POSSESSION DES RELIGIEDSES DE LOUDON
» J'appelai Joséphine.
» — Qui a mis là ce livre ? lui demandai-je.
» Elle parut étonnée et regarda le livre.
» — Je n'en sais rien, dit-elle.
» Puis, voyant qu'il portait la marque de la hihliothèque :
» — C'est vous qui l'aurez été chercher en dormant, comme vous faites d'habitude, dit-elle.
» C'était possible ; je n'insistai pas. Je renvoyai Joséphine, je fis ma prière devant ma petite Vierge, je me déshabillai et me couchai.
» Puis j'étendis le bras et j'ouvris le livre.
» Vous le connaissez et, par conséquent, vous savez les choses étranges que j'y lus.
» Il est vrai que ces choses étranges demeurèrent dans mon esprit à peu près incompréhensibles; mais les noms de Satan, d'Astaroth et de Bel' 'but, prononcés à chaque page, étaient si bien en harmonie avec ce qui se passait dans mon cerveau, que je n'en devins que plus craintive à l'endroit de M. de Montigny,
» Je dormis à peine : toute frissonnante de peur, je dévorai le livre.
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» Moins j'avais compris ces mystères de la possession, et plus les détails m'en avaient paru obscurs, plus ma terreur devint grande. Deux ou trois fois, je pensai à l'abbé Morin, et, malgré ma vague répulsion pour lui, je me dis que, s'il était encore à Juvigny, j'irais lui confier mes craintes.
)) Je passai une journée fort agitée; je m'étais réfugiée près de ma source, et, comme on pensait que, si jeune que je fusse, je méditais sur mon changement de position, on me laissa méditer à loisir.
» C'était le soir même que j'allais à confesse; quoique les péchés que j'avais commis jusque-là fussent des péchés bien véniels, on avait suivi la coutume adoptée, et qui consiste à mettre le moins de temps possible entre l'absolution et la cérémonie nuptiale.
» Je tremblais en entrant à l'église : elle était fort sombre, n'étant éclairée que par une lampe qui brûlait dans le chœur ; c'était la première fois que je me confessais au nouveau prêtre, et j'avais préparé une liste de péchés pris à ces examens de conscience que l'on imprime pour les enfants.
» Joséphine m'accompagnait. Elle s'arrêta à dix pas du chœur et se mit à dire ses prières^
» Je m'acheminai 1 vers le confessionnal et m'y agenouillai.
» A. peine y étais-je, que j'entendis le pas du prêtre.
» Ce pas lent, compassé, solennel, plutôt pareil au pas tardif et sombre de la Vengeance antique,
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qu'au pas doux et empressé du Pardon chrétien, retentissait sur les dalles froides et humides et avait un écho frissonnant dans mon cœur.
» Je n'osai me retourner.
» La robe du prêtre silencieux effleura la mienne; il ouvrit la porte du confessionnal et la referma.
» Je sentis son souffle s'approcher du grillage qui sépare la pénitente de son directeur ; ce souffle était haletant et chaud.
» J'éloignai vivement ma joue; il me sembla éprouver la même impression que j'avais déjà ressentie dans la sacristie lorsque j'étais évanouie.
» Je tombai dans cette espèce de stupeur que doit éprouver l'oiseau devant la fascination du serpent, et, quoique ce fût naturellement à moi de prendre la parole la première, je restai muette.
» — Parlez, ma chère enfant, me dit le prêtre au bout de quelques secondes.
» Jejetai un cri.
» — Oh ! m'écriai-je, c'est vous?
» J'avais reconnu la voix de l'abbé Morin, et je compris alors l'impression que m'avaient produite son pas et son souffle.
» — Oui, ma chère enfant, répondit-il, c'est moi qui vens exprès pour sauver votre âme des griffes du démon. Arriverai-je à temps ?
» — Ah ! m'écriai-je, c'était donc vrai?
» — Quelle chose regardiez-vous comm€ vraie, ma chère enfant?
» — Que M. de Montigny,.,
» J'hésitai à aller plus loin.
)) — M. de Montigny, reprit le prêtre avec un accent de nai'îe impossible à rendre, est un hérétique qui est d'avance voué à l'enfer et qui vous entraînera en enfer avec lui.
» — Oh I mon père ! mon père ! murmurai-je, voilà ce que j'avais pressenti.
» — ^ On a hâte de se débarrasser de vous, pauvre enfant, et l'on vous jette aux bras du premier venu. Voilà pourquoi on m'a éloigné, voilà pourquoi on a pressé ce mariage impie ; on espérait qu'il s'accomplirait sans que j'en fusse prévenu; mais j'ai tout appris, et me voici prêt à vous protéger.
» Un frisson me passa par tout le corps. Le protecteur, je ne savais comment m'expliquer cela, me paraissait plus à craindre que celui contre lequel il me protégeait.
» — Par malheur, continua le prêtre d'une voix sombre, je ne puis vous défendre ouvertement; par malheur, vous n'oserez pas lutter contre la volonté de votre belle-mère, et, au pied de l'autel, dire : « Non. »
» — Je n'oserai jamais, je n'oserai jamais, m'écriai-je.
» — Je m'en doutais, dit le prêtre. Mais, au moins, reprit-il, quand vous appartiendrez à cet homm^., aurez-vous la force de lutter contre lui?
» — Je ne vous comprends pas, mon père, répondis-je; pourquoi lutter contre lui, et de quel danger dois-je me défendre?
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» — Avez-vouslu, dans les saintes Écritures, l'histoire du possédé exorcisé par le Christ?
» — Oui, mon père.
») — Eh bien, le danger que vous courez est celui d'être possédée.
» —Gomme les religieuses de Loudun? m'écriai-je.
» — Avez-vous lu ce livre pieux, mon enfant?
» — Hier, par miracle, sans doute, je l'ai trouvé dans ma chambre.
» — Eh bien, je n'ai plus rien à vous dire. M. de Montigny est un hérétique, un de ces êtres réprouvés par le ciel, contre lesquels malheureusement, aujourd'hui, la justice n'informe plus comme au temps du cardinal de Richelieu et de la révocation de l'édit de Nantes; si jamais vous lui appartenez, vous êtes perdue.
» — Mais, demain, à dix heures du matin, je lui appartiendrai, mon père.
» — Pas tout à fait, ma fille : vous serez sa femme; mais le mariage n'est pas encore tout à fait la possession.
» — Qu'est-ce que c'est donc que la possession? demandai-je.
)) — Ne l'avez-vous pas vu dans l'histoire des religieuses de Loudun ?
» — Si ; mais je n'ai pas compris.
» — Eh bien, alors, dit le prêtre avec un accent étrange, puisque ceux qui devaient vous instruire du danger ont négligé de le faire, c'est à moi de tout vous dire.
» Et, en effet, continua madame de Chamblay, il me dit tout.
» 0 saint mystère de la confession, celui qui t'a institué se douta-t-il jamais combien on oserait, un jour, t'écarter de ta voie, te détourner de ton but !
» Alors, tout ce qui m'était resté obscur dans l'bistoire de la possession des religieuses de Loudun s'éclaircit aux paroles du prêtre. Ces sensations dont elles s'accusaient et qui, selon elles, étaient l'œuvre du démon, me furent expliquées ; mieux que cela, analysées. Je courbai la tête sous les paroles impures que j'entendais, comme si la honte n'en devait pas appartenir tout entière à celui qui les prononçait; dix fois, je fus prête à lui dire : « Assez, au nom du Ciel, assez ! » Je n'osai point ; mais j'appuyai mes mains sur mes oreilles et je cessai d'entendre.
)) Je ne sais combien de temps je restai ainsi; je sentis avec terreur qu'on essayait de me soulever en me prenant par-dessous les bras ; je me retournai vivement, prête à crier si c'était le prêtre... C'était Joséphine.
» Le prêtre était sorti du confessionnal et était rentré dans la sacristie.
» — Viens, dis-je alors vivement à ma nourrice,
» Et je l'entraînai hors de l'église.
» Un instant après, en rentrant au château, j'eus l'envie de me jeter aux pieds de madame de Juvigny et de la supplier de ne pas me forcer à devenir la femme d'un hérétique; mais il y avait plus
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d'une heure qu'elle s'était retirée dans sa chambre, en recommandant qu'on ne la réveillât point avant le lendemain, sept heures du matin.
» Mon courage échoua devant cette défense; d'ailleurs, je sentais que ma démarche serait inutile et qu'il y avait chez madame de Juvigny un parti pris de m'éîoigner d'elle.
» Je rentrai dans ma chambre et je tombai à genoux devant ma petite Vierge en disant à Joséphine de m'envoyer Zoé.
» Joséphine ne savait qu'une chose, m'obéir aveuglément. Vous savez où elle demeure ; pour m'envoyer Zoé, il lui fallait traverser le parc, éveiller sa fille, qui, elle aussi, était couchée, la faire lever et me l'amener.
» Trois quarts d'heure après, Zoé était dans ma chambre.
» J'avais toute confiance en Zoé ; elle avait été élevée près de moi ; elle ne m'avait jamais quittée'; j'étais sûre qu'elle ferait à la lettre ce que je lui ordonnerais de faire.
» Je lui racontai tout. Zoé ne partageait point mes préventions contre M. de Montigny; elle le trouvait fort bel homme, ne savait pas ce que c'était qu'un hérétique; mais elle déclarait que, si Satan lui ressemblait, elle n'était plus étonnée que tant de gens se donnassent à Satan.
n L'impression était trop profonde pour céder aux raisonnements de Zoé; ses plaisanteries sur ce sujet me semblaient une impiété. Je lui dis que,
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si elle continuait sur ce ton, j'allais la renvoyer chez elle. Elle se tut, m'aida à me déshabiller en gardant le silence; puis, quand je fu? coucliée, elle tira un grand fauteuil près de mon lit, s'y étendit en me disant qu'elle y dormirait à merveille, et, diî minutes après, j'avais la preuve qu'elle ne m'avait pas menti : Zoé dormait profondément.
n Quant à moi, je ne parvins à fermer les yeux qu'écrasée par la fatigue.
)) Je fus réveillée par Zoé, qui m'annonça que madame de Juvigny, accompagnée de la coiffeuse et de la couturière, m'attendait dans la chambre verte pour me faire ma toilette de mariée. On eût dit que madame de juvigny prenait à tâche de ne point se trouver seule avec moi; peut-être n'y pensait-elle pas, mais c'était ma conviction, à moi.
» Il était huit heures du matin; la cérémonie aurait lieu à dix, et ce n'était pas trop de deux heures pour me transformer en mariée.
» Je me laissai faire machinalement, sans aider à ma toilette, ni me défendre; à neuf heures, j'entendis le roulement d'une voiture dans la cour du château; auelques minutes après, un domestique frappa à la porte de la chambre verte fermée en dedans, et, à travers Ja porte, annonça :
» — M. de Montigny.
» Je crus que j'allais tomber de mon ïiaui; je me sentis devenir très-pâle; mes jambes tremblaient.
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» — C'est bien, dit madame de Juvigny, qu'il entre au salon et nous y attende.
» Puis, se retournant vers moi :
» — "Voyons, petite sotte, me dit-elle avec brutalité, n'allons-nous pas faire du scandale?
» Je ne répondis rien, j'étouffais.
» Cinq minutes après, ma toilette était achevée. On me conduisit devant la glace, afin que je pusse me voir de la tête aux pieds; on me dit que j'étais jolie, on me caressa, on m'embrassa et nous descendîmes.