CHAPITRE XVII
La Révolution et l'Émigration
« Dans ma plus grande pitié pour la France actuelle, je n'ai pu encore regretter la France passée. »
(M"" de Charrière à M"" de Sandoz-Rollin.)
Opinion de M'^e de Charrière sur la Révolution. — Les émigrés arrivent ; embarras du gouvernement neuctiâtelois. — De quelques émigrés : M"^<^ de Monirond ; la Redingote verte ; M. de Sérenl et les princes; la famille de Trémauville; Georges de Montmollin. — Le lo août; un héros neuchàtelois. — Le prince de Montbarey. — Croquis d'émigrés, par César d'Ivernois. — Le chevalier de Legualès. — Les Mallarmey de Roussillon : Camille et Pierrot. — Les émigrés à Constance.
Nous avons peine à nous représenter aujourd'hui l'effet d'iny/azsemhlable que produisait dans nos contrées le grand bouleversement dont la France était le théâtre. Chaillet-de Mézerac écrivait de Lyon, en 1792, à M'"'^ de Charrière :
«Cette année, et surtout les événements du jour, me rappellent le moment où nous vîmes ensemble arriver à Neuchâtel les fuyards genevois. Qui nous eiit dit alors que le principal d'entr'eux jouerait un rôle pareil ' ? Que de réflexions tous ces bouleversements font naître ! Je me trouve seulement trop près de la scène pour en jouir, et j'aimerais bien mieux être aux troisièmes loges que dans le parterre, où l'on ne peut ni causer, ni même respirer à son aise. Dans quelques années d'ici, il faudra avoir été témoin oculaire pour croire tout ce qui s'est passé. »
' Il s'agit probablement d'Etienne Clavière, banni de Genève en 1782 et qui devint ministre des finances en France.
Ce spectacle exerçait une sorte d'attrait, comme un drame étrange et terrible. Le 5 avril 1792, M. de Charrière partait avec M. de Pury, maire de la Côte, pour Paris, afin « de voir de près ce dont ils jugent depuis longtemps de loin. » Ainsi dit M"^'^ de Charrière, qui, elle, ne bouge du logis ; aucun spectacle ne l'en tirera plus désormais. La Révolution a cessé de la passionner, depuis qu'elle a constaté combien les partis extrêmes se ressemblent. Elle devait à son origine hollandaise ses sentiments républicains et l'amour intelligent de la liberté : aussi ennemie de la violence jacobine que dédaigneuse du fétichisme royaliste, son journal préféré, c'est celui où un grand poète, encore ignoré alors, menait la campagne contre les Jacobins avec une bravoure qu'il paya de sa vie :
« André Chénier, écrit-elle le 12 avril 1792 à d'Oleyres, publie et signe dans le Journal de Paris ce qu'on peut dire de plus fort contre les factieux, qu'il nomme, qu'il dégrade, dont il dénonce la vie, les opinions, les anciens écrits... Voilà les semeurs de la raison ! »
Elle était, de toute l'ardeur de sa sympathie, et de toute la vigueur de son bon sens, avec les semeurs de la raison. Nous trouvons l'exposé complet de ses idées sur ce sujet dans une lettre à M""^ L'Hardy, qui lui avait fait part des opinions de la comtesse Dœnhoff relativement aux émigrés et à la Révolution :
« Ce 20 novembre 1794. Il n'y a rien, écrit-elle, dans ses pensées et dans sa conduite à cet égard, que je ne puisse comprendre et approuver, quoique je ne pense pas précisément comme elle. Je n'ai point autant détesté qu'elle la Révolution dans ses commencements. Je suis née républicaine, et mon chagrin dans mon propre pays était de voir le Stathouder et les étrangers trop puissants, et l'esprit de liberté frappé de léthargie. Chez nous, les nobles, quoique plus distingués des roturiers que partout ailleurs, puisqu'il ne peut y avoir d'anoblissement et qu'ainsi une nouvelle famille ne peut venir partager les privilèges de nos anciennes familles, chez nous, dis-je, les nobles n'ont presque point de privilèges qui pèsent sur le peuple. Certaine part au gouvernement, à laquelle eux seuls ils peuvent prétendre, un droit pour ainsi dire inné à la chasse, lequel droit, pourtant, peut être accordé par le prince d'Orange à des roturiers, voilà à quoi tout se bornait ; mais ce droit de chasse tel que l'avaient nos gentilshommes me paraissait odieux, et quoique je n'aie vu personne en abuser, je m'en suis souvent fâchée et j'ai souvent fâché mes frères en exprimant mon désir de le voir aboli. L'éga-
LA REVOLUTION ET L EMIGRATION
lité et la liberté étaient faites pour me plaire ; leur annonce trompeuse et mensongère était faite pour me séduire, et jusqu'au 10 août 1792, j'ai approuvé les Français encore plus souvent que je ne les ai blâmés. Depuis, j'ai eu des impressions bien différentes ; mais les nobles émigrés n'en devenaient ni meilleurs ni