‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805) (volume 2)Chapitre 4 sur 72 · GEORGES DE MONT.MOLLIN · texte numérisé non relu

GEORGES DE MONT.MOLLIN

plus intéressants à mes yeux ; seulement leurs ennemis étaient plus haïssables. Et pouvait-on se dissimuler que ces deux portions de la nation, la petite portion et la grande, se ressemblaient infiniment ! Avidité de plaisir et d'argent, horreur de tout frein, de toute règle, impudeur, irréligion, partout j'ai cru voir la même chose au même degré. La bravoure aussi s'est trouvée

être commune chez les Français ; tout ce qui est enrégimenté et qui marche sous des étendards français contre l'ennemi étranger s'est montré invincible. Eh bien, les émigrés pris ensemble, mais séparés des autres Français, m'ont donc très peu intéressée ; je les ai plaints, et voilà tout. J'ai fait parmi eux des exceptions, des distinctions ; j'en aurais fait aussi chez les révolutionnaires. ...J'ai parié pour un roi, mais sans désirer un roi. Je désirerais une république, si j'étais persuadée qu'elle fût possible... Au bout du compte, je n'y vois point clair et je ne désire rien avec vivacité. Qu'il en arrive ce que le Destin en a décrété ; il ne rapporte jamais ses décrets, et l'homme ne peut jamais s'y soustraire. »

Vers la fin de la Révolution, elle écrivait encore (à M"^^ de Sandoz-Rollin, 3 avril 1799) :

« Seront-ce des rois ou des sans-culottes qui seront les riches et les puissants ? Seront-ce les vices des uns ou des autres qui pèseront sur le commun des hommes ? Voilà à quoi se borne presque la question, et on pourrait presque dire que cela revient au même. J'ai vu la France avant la Révolution : M. de Breteuil, le comte d'Artois, M. de Calonne, les Polignac, étaient ce que sont les Directeurs ; leurs créatures et les employés du gouvernement ancien, depuis les intendants jusqu'aux commis des douanes, depuis le lieutenant de police jusqu'aux mouchards, étaient ce que sont les Jacobins, ou plutôt ce sont là les Jacobins : les employés de l'ancien gouvernement sont identiquement ceux du nouveau ; et la magistrature ne valait pas mieux, n'était pas plus éclairée ni plus incorruptible... Les plus déterminés Jacobins ont aussi par-ci par-là leur honnêteté. J'ai lieu de croire que les francs-maçons démocrates ménagent les francs-maçons aristocrates, qu'ils rendent des services à leurs confrères émigrés; en un mot, dans ma plus grande pitié pour la France actuelle, je n'ai pu encore regretter la France passée. »

Son scepticisme se traduisait dans ces vers :

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LA REVOLUTION" ET L EMIGRATION

Comme il arrive inévitablement, durant une crise violente, à ceux qui cherchent à garder la juste mesure, M"^^ de Charrière paraissait tiède à tout le monde :

« On ne pense que politique, dit-elle à d'Oleyres ; je pense quelquefois politique aussi, mais de ixianière à ne plaire à personne. Je n'espère pas tant que les vrais démocrates ; je ne m'afflige pas tant que leurs adversaires. Je ne m'indigne, ni n'applaudis, ni n'excuse comme l'on voudrait. Et si je parle musique au lieu de politique, c'est un sproposito qui ne peut que déplaire aussi. (31 décembre 1791.) »

Remarquons en passant que, quoi qu'elle fît ou dît, la torpeur neuchâteloise paraissait agacée de son activité d'esprit : Samuel de Chambrier, dans une lettre à d'Oleyres, l'appelait avec un dédain ironique « la dame aux petits contes, aux petits pamphlets, aux petites musiques et aux grands opéras ». (i^"" mai 1790.)

Egalement exempte de toute prévention aveugle et de toute illusion naïve, elle assista au spectacle de la Révolution, et au spectacle plus voisin de l'Emigration. Elle jugea, avec sa liberté et sa décision d'esprit ordinaires, les Français qui commençaient d'affluer dans notre pays. Il y en eut quelques-uns — une élite — dont elle fit ses amis ; elle fut écœurée de la sottise et de la frivolité du plus grand nombre. Cependant, désarmée par la réalité de leur infortune, elle oublia souvent de les mépriser pour ne plus penser qu'à les secourir :

« Ne vous ai-je pas toujours dit, lui écrivait DuPeyrou, que toute bonne que pouvait être votre tête, le cœur valait encore mieux ? Eh bien oui, vous êtes faible. Eh ! tant mieux ! »

Dès les premiers jours de la Révolution, sitôt après la prise de la Bastille, on vit des Français, suivant l'exemple du comte

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d'Artois, du prince de Condé, du duc de Bourbon, se réfugier à l'étranger. Mais le mouvement d'émigration se prononça surtout à partir des journées d'octobre, où la populace des faubourgs ramena de Versailles à Paris le roi et sa famille, l'Assemblée constituante demeurant spectatrice impuissante de l'émeute. Le pays de Neuchâtel, situé à la frontière de la Suisse et de la France, servit naturellement d'asile aux fugitifs, comme, un siècle auparavant, aux victimes des dragonnades, et comme, en 1871, aux malheureux soldats de l'armée de l'Est. Magistrats du régime déchu, représentants de l'antique noblesse, prêtres réfractaires, affluaient dans les hautes vallées de notre Jura et sur les bords de notre lac. On peut admettre la vérité du tableau tracé par Fauche-Borel :

« Après les journées des 5 et 6 octobre, les émigrés arrivèrent en bien plus grand nombre encore à Neuchâtel. On ne voyait qu'eux sur les grandes routes et dans les chemins de traverse. Les uns à pied, chargés de paquets, étaient bientôt dépassés par ceux qui étaient à cheval ou dans des voitures, dont à peine pouvait-on distinguer les armoiries, tant elles étaient couvertes de boue ou de poussière. Les gens des villes se tenaient aux fenêtres et ceux des campagnes devant leur maison pour les voir passer. Je puis dire que ces fugitifs étaient la plupart gais et bruyants, et que leur abord dissipait bientôt le souci ou l'inquiétude que faisait naître naturellement leur situation. Les auberges de Neuchâtel en furent bientôt remplies, ainsi que les maisons des particuliers. Mon père arrangea convenablement pour eux ses deux maisons du Tertre, et leur céda les appartements qu'il n'occupait pas lui-même dans sa maison de ville '. »

^ Mémoires, I, p. 83-4. — '-■^ émigré devait encore, quelque trente ans plus tard, trouver asile dans une maison appartenant à Fauche-Borel : en juillet 1824, Chateaubriand séjournait dans notre ville, oij sa femme l'avait précédé : « Elle avait loué, dit-il, une cabane au bord du lac... Une galerie de bois me servait de promenoir. » Cette cabane, qui est en réalité une modeste maison bourgeoise, existe encore, avec sa galerie; seulement, elle n'est plus baignée par le lac, dont la rive a été reportée plus au sud par des remplissages successifs. Voisine du manège, la maison dont il s'agit porte le n° 14 du faubourg du Crét. Balzac y demeura à son tour en i833, lorsqu'il vint à Neuchâtel pour y rencontrer M"' Hanska (Voir Musée neuchdtelois, 1883-84). Puis cette maison devint celle du géologue Ed. Desor, qui l'a léguée à la ville. — L'auteur des Mémoir-es d'outre-tombe dit encore : « Neuchâtel avait eu ses beaux jours : il avait appartenu à la duchesse de Longueville; J.-J. Rousseau s'était promené en habit d'Arménien sur ses monts, et .M"' de Charrière, si délicatement observée par M. de Sainte-Beuve,

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION

Il serait intéressant de publier les listes d'émigrés dressées par les autorités locales, sur l'ordre du gouvernement, en octobre 1790 et septembre 1793. Nous savons par un rapport du châtelain Monvert que pendant l'été 1791, la seule ville de Besançon était représentée par vingt-quatre émigrés dans le Val-de-Travers. C'était par centaines que l'on comptait chez nous les prêtres qui avaient refusé de prêter serment à la République et de reconnaître la constitution civile du clergé. Très nombreux aux Verrières, à deux pas de la France, ils étaient menacés d'être enlevés par des Francs-Comtois fanatiques : aussi les autorités neuchâteloises leur donnèrent-elles pour direction de « porter leur domicile dans un endroit plus éloigné des frontières ». On vit alors la partie catholique du pays, le bourg du Landeron, le village de Cressier, regorger d'ecclésiastiques, qui y étaient reçus avec vénération \

Les Neuchâtelois, en général, accueillaient avec humanité ces malheureux, parfois héritiers des plus grands noms de France, qui arrivaient dans un état de complet dénûment. Mais, leur nombre grandissant, on se plaignit bientôt du renchérissement de la vie dans la petite Principauté qui produisait à peine de quoi nourrir ses habitants. On redoutait plus encore les représailles de la France contre ce pays dont le prince — le roi de Prusse — était entré dans les coalitions formées contre la Révolution. Et puis, il y avait aussi des Jacobins neuchâtelois, surtout dans nos montagnes, où ils arboraient le bonnet rouge et plantaient des arbres de hberté. Ces citoyens exaltés par les idées nouvelles reprochaient au gouvernement sa tolérance envers tant d'émigrés qui venaient conspirer chez nous contre leur pays. Les comités révolutionnaires français des régions frontières entretenaient dans nos campagnes des espions, des agents secrets, qui cherchaient à semer le mécontentement

en avait décrit la société dans les Lettres neuchâteloises; mais Juliane, mademoiselle rfe la Prise, Henri Meyer, n'étaient plus là; je n'y voyais que le pauvre Fauche-Borel, de l'ancienne Emigration : il se jeta bientôt après par sa fenêtre...» (Mémoires d'outre-tombe, édition Biré, Paris, Garnier, t. IV, p. 302-4). — Chateaubriand avait donc lu les Lettres neuchâteloises,... à Neuchâtel peut-être.

» Voir Aug. Parel, Les Emigrés dans le pays de Neuchâtel (1790-1799). Colombier, 1900.

contre le régime monarchique. Beaucoup de gens paisibles, mais dominés par la peur, en venaient à faire chorus avec les Jacobins pour demander l'expulsion des émigrés, dont la présence compromettait la sécurité du pays. Il n'était pas rare que des comtes ou des marquis fussent l'objet d'insultes et d'attaques sur la voie publique, comme il arriva au fils de M. de Trémau ville dans les Allées de Colombier, ou au comte Girard de la Fayolle sur la route de Saint-Biaise.

La tâche du gouvernement neuchâtelois était singulièrement difficile. L'humanité lui défendait d'arrêter à la frontière et de refouler dans leur pays les femmes, les enfants, les vieillards et les prêtres qui cherchaient dans le nôtre un asile contre la mort. D'autre part, accueillir à bras ouverts tous les émigrés, c'était se donner l'air de prendre parti contre la Révolution. Le gouvernement et la Bourgeoisie de Neuchâtel cherchèrent à tenir une ligne de conduite à la fois habile et ferme. Dès 1790, on proscrivit les écrits séditieux et « inflammatoires » qui venaient de France et jetaient le trouble dans les esprits ; on défendit la propagande révolutionnaire par la parole et dans les assemblées ; on refusa l'entrée du pays aux inconnus qui n'étaient pas munis de passeports suffisants, ce qui permettait d'écarter les personnages suspects, émigrés ou Jacobins. Puis, sous la pression de la République française, le Conseil d'Etat décréta à plusieurs reprises l'expulsion des émigrés. Mais l'exécution de cette mesure souffrit toujours de nombreuses exceptions, et nous voyons le Conseil de ville de Neuchâtel tolérer la présence de plusieurs de ces infortunés, qui ne savaient où aller. En novembre 1794, Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse, réclamait impérieusement le renvoi de tous les émigrés. Leur expulsion était décidée en principe le 21 janvier, mais il en demeurait un peu partout. Nous voyons que le 3 octobre 1795, le Conseil de ville décide que l'abbé Sallemagne DuPeyrou et le chevalier DuPeyrou — accueillis chez leur parent de Neuchâtel avec bien d'autres émigrés — ainsi que M. de Malon, ne seront plus tolérés que l'espace de huit jours. Le même Conseil arrête, le 7 octobre 1795, que si les émigrés peuvent traverser la ville, du moins ils n'y séjourneront pas : ceux qui y arriveront l'après-midi en partiront dès le lendemain ; ceux qui y arriveront pour dîner, doivent «passer plus outre» le même jour, et ne coucheront point à

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION g

Neuchâtel ! Le 20 juin 1796, le gouvernement décide pour la troisième ou quatrième fois le renvoi de tous les émigrés sans exception,et leur interdit même de traverser le pays. Il n'en est pas moins vrai qu'à la fin de 1797 encore, M. de Curlet est « toléré » à Saint- Aubin \ On sent, dans toutes ces décisions générales si souvent démenties par les faits, l'embarras d'un gouvernement qui cherche à concilier des intérêts contraires, à sauvegarder à la fois la neutralité du pays et les devoirs de l'humanité.

Les documents que nous avons rassemblés nous permettent de désigner bon nombre d'émigrés qui résidèrent plus ou moins longtemps à Neuchâtel.

C'est ainsi que nous voyons M. du Cheylard, — parfois nommé dans des lettres neuchâteloises d'alors, — séjourner en 1793, au Tertre, dans une des maisons de Fauche ^. Fenouillot de Falbaire est également fixé à Neuchâtel et y rédige l'almanach royaliste que Fauche-Borel répandit dans toute la Franche- Comté ^. Nous rencontrons, chez le Président de Sandol, M. La Font de Savines, qui plus tard se fixa à Colombier, et au logis de la Balance le vicomte Beaupoil de Saint- Aulaire, protégé par M. de Meuron. Le capitaine de Marval intervient auprès des autorités en faveur de MM. de Tessé, ancien capitaine de cavalerie, et de Bussière, conseiller au ci-devantParlement de

'■ W Moula, dans une lettre non datée (1794 ou 95), écrivait : « A la fin, M. de Curlet a pris le parti de se faire horloger; il est depuis un mois aux environs du Locle, chez un M. le justicier Sandoz, duquel il se loue infiniment. Il est adroit et ingénieux dans ce qu'il fait et il réussira sûrement. Ses jeunes compagnons apprentis ont des attentions tout à fait aimables pour lui; entr'autres un jour que le domestique revenant du village lui dit qu'il n'avait pu attendre l'arrivée du messager, les jeunes gens, sans rien dire, se hâtent de souper et vont lui chercher ses lettres... »

^ C'est précisément dans une de ces maisons du Tertre, colline haut élevée au-dessus de la ville (et qui domine la route de la gare actuelle), qu'avait séjourné, dès 1781, Sébastien Mercier, l'auteur du Tableau de Paris. De ce belvédère, il contemplait, avec une émotion déjà romantique, les Alpes * illuminées au coucher du soleil d'un feu rouge et vif». (Voir Léon Béclard, Sébastien Mercier-, déjà cité, p. 453 et sq.)

* Fenouillot de Falbaire (1727-1800) est connu surtout par son drame L'Honnête criminel (1767). Son Véritable messager boiteux de Neuchâtel (1794) faillit attirer sur notre pays les représailles de la France.

Besançon, pour qu'on leur permette de demeurer à Saint- Biaise '.

La plupart de ces personnages avaient, comme on voit, formé des relations dans l'aristocratie du chef-lieu. Samuel de Chambrier écrit, le 14 novembre 1789, à son parent d'Oleyres :

« J'ai fait connaissance avec M""^ la marquise de Termauville

Trémauville et sa famille, aimables gens, de condition, ayant,

avec l'usage, plus de simplicité que l'on n'en a ici. Ils vivent

fort simplement et reçoivent avec la plus grande honnêteté ;

* Dans ce village, distant de Neuchâtel d'une lieue, séjournèrent de nombreux émigrés. Plusieurs d'entr'eux habitaient la belle vieille maison encore connue, grâce à eux, sous le nom de Petite Fra?ice (qui appartint plus tard au peintre Léon Berthoud, aujourd'hui propriété du peintre Gustave de Steigen. On a conservé aussi dans la contrée le souvenir de M"' de Kerkaradec, dont Auguste Bachelin a romancé l'émouvante histoire dans une nouvelle intitulée La marquise (Musée neuchdtelois, 1878). Ce récit, dont le fond est parfaitement authentique, donne une juste idée des hasards et des malheurs de l'Émigration. Un archéologue de Saint-Biaise, M. Alexis Dardel-Thorens (mort en 1904), avait recueilli dans ce village une foule d'objets élégants, ayant appartenu à des émigrés, et qui forment une collection précieuse et rare. — M'" de Kerkaradec, — qui, recueillie par de braves humbles gens, devint une simple marchande de vaisselle, et perdit jusqu'au souvenir de sa noble origine, — n'est pas la seule émigrée qui soit demeurée dans notre pays. Le 24 mars i85i, mourait d'hydropisie, à Neuchâtel, Thérèse-Gaspard-Antoine de Montlezun, chanoinesse de Nancy, née en 1773. Amie de la famille de Roussillon, dont nous parlerons plus loin, alliée par sa propre famille à la Maison de Lorraine, M"" de Montlezun eut une existence assez mouvementée pendant la Révolution et les années qui suivirent. Après un premier séjour à Neuchâtel, la jeune chanoinesse vécut un temps en Allemagne; mais, trop fière pour ne se point suffire à ellemême, elle devint institutrice en Pologne (chez les Potocki et les Radziwil). A la Restauration, en dépit des instances de sa sœur, la marquise de Courtemanche (dont le mari était aide-de-camp de Louis XVllI), elle refusa de rentrer en France et préféra, encouragée d'ailleurs par la reine Louise, se fixer dans la petite ville à laquelle un premier séjour l'avait attachée. Elle vécut dès lors à Neuchâtel, toujours bonne catholique, et gardant jusqu'en son extrême vieillesse, avec le charme d'une personne qui avait été fort jolie, la vivacité d'un esprit piquant et cultivé, et une exquise sensibilité. Elle se plaisait à recevoir, dans son salon de la rue du Musée, un cercle d'amis de choix, dont elle s'est souvenue dans son testament. Quelques personnes âgées, qui l'ont connue au temps de leur jeunesse et que nous nous sommes plu à interroger, conservent précieusement le souvenir de cette aimable femme.

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION I I

comme madame dessine, cela m'a mis en relations '. A la Rochette sont aussi M. et M"^*^ de Savines, du Dauphiné. Le mari est maréchal de camp. L'évêque de Tarbes, cousin des cousines ^, fort réduit par le dernier arrêté sur les biens du clergé, prend, dit-on, logement particulier en ville. L'on a parlé aussi de l'arrivée de M"^^' la marquise d'Harcourt, en sorte que, cela joint à M. Thiroux de Montregard et sa femme, la société française se renforce ici. Si seulement cela pouvait nous procurer des vivres, qui continuent à renchérir, ainsi que le pain, qui se paie aujourd'hui à 5 c. de France la livre.

...La maison de Rocaille, à Bienne, contient une colonie entière de Français et de Françaises, qui s'amusent tout le jour et procurent des divertissements à cette petite ville... On dit ]y[me d'Hénin à Estavayer, avec M. de Lally-Tollendal... Enfin, de tous côtés on trouve des fugitifs de cette nation. »

Six mois plus tard (i'^'" mai 1790), il reprend :

« Le marquis de Trémauville et sa famille habiteront Colombier. M. de Montregard n'est pas décidé où il ira pendant l'été. Vous aurez laissé les aristocrates à Turin, et les retrouverez ici : le premier en est un fort décidé, au reste ennuyeux et vrai gentilhomme de campagne ; le second, fort bon homme, gai et amusant, moins pesant dans son aristocratie... J'apprends qu'il est arrivé ici un M. de Polignac. Il vient, dit-on, pour faire imprimer, ce dont la permission lui a été refusée par le censeur de la ville. Il servait sous M. de Maillebois en Hollande, ce qui me fait croire qu'il pourrait bien avoir eu en vue de justifier celui-ci du projet de complot à lui attribué à Paris.»

A son tour, le colonel J.-P. de Chambrier écrit à d'Oleyres

(5 juin 1790) :

« Vous savez que nous avons au Chanet M. de Choiseul- Beaupré, qui était commandant en second en Lorraine. Il est

' Samuel de Chambrier, qui est, pour les Neuchàtelois, l'auteur bien connu de la Description topographique et économique de la Mairie de Neuchâtel, illustrée de précieuses gravures (Neuchàtel, Wolfrath, 1840), s'occupait beaucoup de dessin. Il fut chez nous un des promoteurs de l'enseignement de cet art, que plusieurs envisageaient, selon lui bien à tort, « comme de pur agrément ».

^ Nous ne savons ce que signifient ces derniers mots, qui font sans doute allusion à quelque anecdote. L'évêque de Tarbes était, depuis 1782, François de Gain de Montagnac, qui le resta jusqu'en 1802, date de sa mort. Les dictionnaires biographiques nous apprennent que, pendant la Révolution, il séjourna en Espagne. Son séjour à Neuchàtel n'est, à notre connaissance, mentionné nulle part.

arrivé avec un assez grand train de domestiques et de chevaux, ce qui excite assez de murmures. Il a été très surpris de trouver une habitation aussi resserrée, et je crois impossible qu'il tienne longtemps '. M. de Narbonne est en marché pour la Rochette. Ces gens-là nous affameront, et si la cherté devait continuer, je ne voudrais pas les garantir de grands désagréments ".

D'Oleyres revint, à son ordinaire, passer l'été au pays. Il note dans son journal (juillet 1790), que M'"*^ DuPeyrou a chez elle M"^^ de Montrond, qui vient de publier une brochure sur les affaires de France ^. Il assiste, le 19 juillet, à un dîner offert par M"^^ DuPeyrou, et y rencontre M'"^' de Montrond et ses deux fils, le marquis et la marquise de Choiseul, M. et M™*^ de Montregard, M'"^ de Médavy, et le président de Vesin, de Besançon.

DuPeyrou se montra d'une générosité sans pareille envers les émigrés, et au lendemain de sa mort, d'Oleyres, écrivant de Turin, lui rendait cet hommage :

« C'était le bienfaisant par excellence. Il n'y a pas d'exemple d'un homme plus occupé du bonheur de ceux à qui il s'intéressait. Il en faisait sa propre affaire ; leurs afflictions faisaient le tourment de sa vie. Croiriez-vous qu'il étendait ses munificences jusqu'ici à des émigrés ? Pouvez-vous imaginer que cet homme, qui depuis deux ans ne touchait rien de ses plantations de Surinam, et dont les affaires étaient embarrassées, aidait vingt familles d'émigrés, et que M""^ de Montrond et la sienne lui coûtaient en Angleterre 50 louis par mois ! (A J.-F. de Chambrier, 5 décembre 1794.)

On a vu plus haut que M'"'^ de Charrière ne fut pas moins généreuse — bien qu'elle fiît plus démocrate — que son vieil ami. Dès le mois de juin 1789, séjourne à Colombier une dame de Levé ville, dont nous ne savons rien, sinon que « ses malheurs et beaucoup de sensibilité l'avaient rendue à la fois aussi malade

' M. Thiroux de Montregard, ci-devant intendant des postes, 76 ans (V, Archives nationales, F^565i'.), était le père de M. Thiroux de Médavy, de M"" veuve Thiroux de Pracomtal et de M. et M"" Thiroux de Choiseul- Beaupré.

^ Ces lettres inédites proviennent, comme tant d'autres dont nous donnons des extraits, des Archives de Chambrier.

' Le Long Parlement et ses crimes. Rapprochements Jaciles à faire. Paris, de l'imprimerie d'un royaliste, 1790. Nous retrouverons la comtesse de Montrond.

LA RÉVOLUTION ET l'ÉMIGRATION i3

et aussi intéressante qu'elle puisse l'être » : M'"<= de Charrière la soigna tendrement et l'assista dans son agonie :

« La pauvre dame de Leveville est morte, raconte Susette DuPasquier. Elle a conservé sa présence d'esprit jusqu'au dernier moment. Le dernier jour, M'^^ de Charrière y fut depuis 7 heures du matin jusqu'à 8 heures du soir, qu'elle mourut, jyjme (^g Leveville désira qu'elle se fît apporter à dîner près d'elle ; Il semblait qu'elle redoutait de mourir sans que M'"*^ de Charrière fût là. » (i8 août 1789) \

Il existe aux Archives de l'Etat (D*) une Notte des étrangers arrivés rière la juridiction de Colombier. Cette liste, qui est de 1790, contient des noms qui nous intéressent et dont nous connaissons déjà quelques-uns : le marquis de Trémauville (il est, cette fois, appelé Trémonville), de Normandie, chevalier de S^-Louis, son épouse, une fille et deux fils, et l'abbé du Rochet (le vrai nom est Durocher), instituteur des jeunes gens, quatre valets, une femme de chambre ; le comte d'Harcourt, maréchal de camp et chevalier de S^-Louis ; le baron d'Aché, de Normandie, colonel et chevalier de S^-Louis, avec son valet ; M'"'^ de Valise, sa sœur et une servante ; l'intendant général des postes de France, M. de Montregard et sa femme ; leur fils, M. de Médavy, capitaine de dragons, avec sa femme, deux jeunes enfants, six valets et trois femmes de chambre... M'^*^ de Charrière a mentionné déjà M. de Tussan, qui jouait si bien certain air du Cyclope qu'elle compare sans modestie au Ranz des vaches (v. ch. XIII) :

« Il y a ici, écrivait-elle à Benjamin, un mouvement prodigieux de Français qui, ne m'amusant pas, m'attriste. Chacun vient me raconter des choses qui ne m'intéressent pas. C'est un vide mouvant et bruyant. » (29 mai 1790).

La plupart de ces étrangers venaient lui présenter leurs hommages ; mais elle ne faisait attention à eux que s'ils souffraient. Quelques-uns étaient fort à plaindre. Il y avait l'émigré qui se cache, pour une raison quelconque, et que ses protecteurs ne désignent que par ime périphrase convenue. Tel le mystérieux

1 Nous avons entre les mains des leures signées Lebousier de Meilo et Démeunier, président de l'Assemblée nationale, qui remercient avec effusion M"" de Charrière des soins qu'elle a donnés à leur amie M"" de Leveville. Nous ne savons rien de plus sur cette personne, dont — chose étrange — le décès n'est point mentionné dans le registre des décès de Colombier.

personnage qui vint un jour à Colombier et dont nous savons seulement, par M'"^ de Charrière, que c'était un gentilhomme et un brave officier :

« Je reçus hier la visite de ï homme à redingote verte. M. de Roussillon me l'amena. Il n'avait pas froid ; il n'a aucun besoin de secours pécuniaires. Il aurait besoin d'un asile. Puisse-t-il en trouver un ! Je ne me bornerai pas à des vœux stériles... » (A Huber. 24 octobre 1793)... «Cette nuit, je n'ai pas dormi, et j'ai pensé à l'émigré à redingote. J'ai cherché d'un bout de notre village à l'autre une maison ori il piît être en sûreté sans exposer ses hôtes. Je n'ai trouvé que celle des sœurs Girardet, mais encore sont-elles entourées de commères et le sont-elles un peu elles-mêmes. Une maison écartée comme la Prise-Perrin, Martin-des-Bois, près de Peseux, Cottendart, ne vaudrait-elle pas mieux ? M. Berthoud ne connaît-il point ce comte hermite de Cottendart ? S'il voulait partager ou plutôt donner un asile à l'émigré, il serait mieux là que partout ailleurs. » (25 octobre).

Le comte hermite, c'était probablement celui qui se cachait avec son secrétaire, sous les faux noms de Chappuis et Damian : on sut plus tard que le soi-disant Chappuis était j\I. de Mesmay. Dans ce même manoir, s'était réfugié un M. du Poutier, qui cultivait, en 1794, depuis trois ans, les terres de Lebel, gendre de lord Wemyss : ce laborieux émigré avait avec lui sa femme, ses enfants, sa mère, deux sœurs et des domestiques.

Pour caser « l'homme à redingote verte », M""^ de Charrière s'adressa au pasteur de Bôle, M. Berthoud, un des fidèles habitués de la maison, et réussit à procurer une retraite à ce personnage embarrassant.

« La redingote verte est en sûreté pour le moment, écrit-elle à Huber. Cet asile à chercher, à trouver, à assurer, m'a donné assez de peine et m'a obligée à écrire des lettres sans fin. »(28 octobre).

Nous croyons que la redingote verte n'était autre qu'un certain de Combe, dont nous possédons quatre lettres précisément datées de cette époque et de Colombier. Il écrit à sa protectrice :

« Ce que vous m'avez fait l'honneur de me mander à l'égard des arrestations multipliées faites à Besançon, m'a beaucoup inquiété par la crainte que j'ai qu'un frère, qui est membre

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du Directoire de ce département ', ne soit devenu victime des agitations populaires; il a été commissaire à Neuchâtel. Je vous ai confié quelques particularités qui ne me laissent pas sans inquiétude... Depuis que je suis ici, je n'ai encore point eu de nouvelles de M. de Roussillon... Je pense qu'il peut venir ici sans inconvénient. » (i6 novembre 1793).

Dans une lettre suivante, il exprime la crainte que le Conseil de ville de Neuchâtel ne prenne parti contre lui. Il ajoute :

« On a dit m'avoir rencontré : cela est possible ; j'ai effectivement fait avec mon hôte une petite promenade, mais je doute que j'aie pu être remarqué; cependant, je me détermine à ne m'en permettre aucune, et dans le cas où cela pourrait arriver, je me conformerai entièrement à votre avis de changer de costume. »

Quelles raisons avait ce personnage de se cacher ainsi ?

« Je ne vous dissimule pas, écrit-il encore, que mon genre de vie est incompatible avec la vie active que j'ai menée jusqu'à présent, et que si elle doit durer encore longtemps, — proscrit de mon pays comme proscrit dans celui-ci par la calomnie la plus atroce, — je finirai par porter ma tête en expiation à ma patrie. Je tiens peu à la vie, et je terminerai par là tous mes malheurs. » (i'^'" janvier 1794.)

Que devint cet infortuné, qui vraisemblablement portait un nom d'emprunt ? Qui était-il en réalité ? Nous l'ignorons, comme nous ignorons qui fut le héros d'un dramatique incident dont M'"*^ de Charrière parle en quelques mots volontairement trop concis. Ses amis Chaillet-de Mézerac étaient enfermés à Lyon pendant le siège de cette ville. On les attendait anxieusement à Colombier. M"^"-" de Charrière écrit à d'Oleyres le 30 novembre 1793 :

« M. et M'"^ Chaillet sont arrivés de Lyon ; vous pouvez croire qu'on leur fait raconter le siège ^. Nous nous en entretenions

^ Notre érudit et obligeant confrère de Besançon, M. Léonce Pingaud, que nous avons interrogé au sujet de ce personnage, nous dit qu'aucun de Combe ne figure a cette époque parmi les membres du Directoire du département. D'autre part, le président du Directoire du district de Baume-les- Dames était alors M. Grosrichard de Noircoinbe, ex-secrétaire des gardes du comte d'Artois. — De Combe peut fort bien n'être qu'un nom de convention.

2 Les Chaillet avaient couru de sérieux dangers. M"" de Charrière écrit à M"° L'Hardy (6 septembre 1794) : « Le mari surtout se rappelle le moment où il vit tirer sur sa femme et la nuit qu'il passa sans savoir si les coups avaient porté. »

l5 MADAME DE CHAPBIERE ET SES AMIS

avant-hier, M""^ Chaillet et moi : on ouvre la porte de ma chambre, un homme entre, que je ne reconnais pas d'abord. Sa mine était effrayée et effrayante. C'était un ex-constituant qui se dérobait "à un décret de prise de corps, c'est à dire à la guillotine. »

Et c'est tout. DuPeyrou, instruit du fait, et qui venait de conseiller à son amie un remède contre la sciatique, lui écrit :

« N'abusez pas de ma recette ; il ne faut abuser de rien. Votre soirée d'hier n'était pas un préparatif calmant. Des détails sur Lyon, une apparition telle que celle dont vous me parlez, il y a de quoi fouetter le sang d'une anguille et faire fermenter l'imagination d'une marmotte. Bonjour, Madame. »

A côté des émigrés intéressants, il y en avait d'autres, que M""*^ de Charrière juge sans merci :

« Ces Français sont inconcevables. On se souvient sûrement encore à Berlin des étranges scènes qu'ils y donnèrent après la bataille de Rosbach ; et aujourd'hui, quelle démence ! Ils vont gâtant leur cause partout où ils vont ; ils détruisent la pitié, ou la font tomber sur leur sottise. On voit que cette noblesse française n'est que vent, qu'elle n'est rien, qu'elle a passé, et que l'oubli a déjà commencé pour elle. ...Pour M. de la Ferté, il justifie toutes les préventions les plus outrées ; c'est la caricature du Français ^ » (A M"<= L'Hardy.)

Ainsi que nous l'avons déjà indiqué, M"*^ L'Hardy retouj-na, à la fin de l'été, en Allemagne, rejoindre la comtesse Dœnhoff. Ce voyage lui fournit l'occasion de voir de près un coin de l'Emigration : spectacle fait pour confirmer le sévère jugement de son amie. Les lettres de M"*^ L'Hardy sont d'un tour assez piquant. Elle écrit de Suhr, près Aarau, le 24 août 1794 :

«Depuis Bienne, je dîne et soupe avec des Français... Le Français qui me suit, et qui voyage avec une grande, grosse, belle madame et deux enfants, s'est d'abord déclaré émigré ; on a parlé politique : c'est un aristocrate de la plus terrible espèce.

^ Ceue allusion nous est expliquée par le passage suivant d'une lettre à d'Oleyres : « Un monsieur de la Ferté a un peu fait rire dernièrement la Cour de Berlin. Après avoir chanté ridiculement dans un concert, persuadé, lui, que les contorsions qu'on faisait pour ne pas rire étaient des applaudissements concentrés, il a demandé au roi de pouvoir chanter, à quelques jours de là, dans un autre concert, cet air qui commence par : Respectable étranger... La favorite ne le voulait pas, mais le roi n'a pas voulu faire cette peine au ridicule étranger. » (4 février 1792.)

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION

Hier, il me disait : « Je mène cette dame à Ulm ; de là j'irai à «Hambourg, peut-être en Amérique; j'ai quelques fonds, de «l'intelligence, mais du reste aucune industrie; je n'ai jamais « su que manger 50,000 livres de rente. » Et puis les scélérats, les horreurs, les infamies, et toute la liste des injures usitées en pareil cas. Il prétendait qu'avant la Révolution, il n'y avait pas de peuple plus heureux que le peuple français. Je me suis récriée, et il s'est trouvé qu'il entendait par le peuple français les gens chez qui il allait dîner, qui avaient comme lui 50,000 livres de rente.

...Hier au soir, j'ai soutenu contre lui le parti de M. Barthélémy. Il prétend qu'un honnête homme ne peut servir la République. La dame ne dit pas grand chose, et montre ses bras tant qu'on veut ; ses manches lui découvrent le coude, et je ne pense pas que celui de Sapinelle de Jutland ^ fût d'une beauté plus admirable ; je trouve tout simple qu'elle en donne le spectacle, et si j'avais des bras pareils j'en ferais autant, par amour pour mon prochain, tant je trouve de plaisir à les regarder.

Schaffouse, 26, à 11 heures. ...Je laisserai derrière moi mes émigrés. Ils m'ont dit hier qu'ils allaient à Londres, qu'ils n'étaient point assurés de pouvoir y rester. Quand on n'a jamais su que manger 50,000 livres de rentes, et qu'on est réduit à gagner sa vie, Londres n'est point l'endroit qu'il faut aller habiter. Ils fondent grand espoir sur des recommandations de Monsieur et du prince de Condé. Aucun d'eux ne sait ni l'allemand ni l'anglais. L'homme, qui n'est point le mari de la dame aux beaux bras, est déjà un peu vieux ; il eut hier bien mal aux dents et me fit grand pitié. Il avait l'air découragé, et la dame était aigrie et comme insensible aux bons ou mauvais gîtes, aux mauvaises réceptions, à la crainte des voleurs et aux autres misères de ce monde.

Je me veux mal de mes murmures quand je pense avec détail à la situation de ces gens, moi qui toute chétive suis assurée d'être bien reçue où je vais, qui n'ai pas les cheveux gris, ni mal aux dents, qui ai un Johann, une Madeleine ", de l'argent. Avec tout cela, je suis fâchée de m'en aller. »

Pendant l'été 1792, des émigrés moins obscurs avaient traversé la Suisse, où leur passage nous est signalé par M"^"^ de Charrière : M. de Serent, gouverneur des princes ^, venant de Turin,

' L'héroïne de quelque roman, sans doute : nous avouons notre ignorance.

2 Deux domestiques que M'" L'Hardy emmenait avec elle.

* Nous avons déjà rencontré Armand-Louis de Serent, gouverneur des fils du comte d'Artois. Sa femme, la comtesse Julie de Serent, fut dame d'honneur de la duchesse de Bourbon, sœur de Philippe-Egalité. Elle est mentionnée par M"° Achard, Rosalie de Constant, II, 46-7.

l8 MADAME DE CHARPIERE ET SES AMIS

se rendait avec ceux-ci à Coblentz pour rejoindre «la grande et noble troupe ». Elle ajoute :

« Que cela me paraît mal entendu de les associer soit à une pareille victoire, soit à une pareille défaite. » (A M"^ L'Hardy, 8 août 1792.)

M. de Serent était lié et avec Chambrier de Turin et avec M. de Charrière. Ce dernier se rendit à Berne pour le saluer :

« Sur une invitation de M. de Serent, M. de Charrière y est allé l'attendre à son passage. Ils se sont peu vus ; les conseillers, envoyés, émigrés, entouraient les princes, et M. de Charrière s'éloignait par discrétion et par ennui. Il a trouvé son ancien ami fort bien, le duc d'Angoulème grandi et d'une agréable figure, l'autre assez gros et dandinant, comme un vrai Bourbon qu'il est. Ils ont dit des lieux communs en vrais princes. Je crains, entre nous, que malgré une éducation assez distinguée, ce ne soient des princes du commun. M. de Charrière a eu le plaisir de voir l'abbé Marie, qui n'aurait pas été fâché de venir à Colombier. » (A d'Oleyres, 17 août 1792.)

Lés mœurs souvent fort libres des émigrés déteignaient sur la société neuchâteloise, tout comme, un siècle auparavant, les mœurs austères des réfugiés huguenots avaient rendu les nôtres plus sévères. M'"'^ de Charrière note au passage les petits scandales qui défraient la chronique :

« M"^^ de Vassy est arrivée '. Je ne sais du tout encore ce qu'on en dit à Neuchâtel. Mais auparavant W^^'^ DuPeyrou en disait assez de mal comme aimant trop l'autre sexe ; d'ailleurs elle faisait grand bruit de l'inconvenance qu'il y aurait pour elle à voir la fille d'un homme avec qui son mari était brouillé. Vous voyez quelles infinies délicatesses de tous les genres !.. »

« ...Il y a sur le compte des émigrés de nos environs beaucoup d'histoires scandaleuses, les unes plaisantes, les autres fort tristes... Il faut qu'on pardonne à tous ces oisifs leurs sottises... Je m'en tiens aux seuls émigrés que j'aie vraiment accueillis... »

« ...On joue passablement dans votre bonne ville, écrit-elle à d'Oleyres, et cela avec des Français qui sont fort embarrassés de payer, tels qu'un petit comte, fils de duc, et un autre petit seigneur, fils des postes ". La mère de celui-ci doit avoir dit tout ce qu'elle [pensait de bien des gens, avec beaucoup de liberté

* La fille de M. de Girardin, déjà nommée (ch. XIV enir'auires). ^ Voir p. 12, la note sur la famille .Moniregard.

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION

et de gaîté, entr'autres de M"^<^ DuPeyrou, à qui un seigneur ci-devant, habitant le Chanet \ doit l'avoir dit. J'aurais voulu voir la dame pendant ce compte-rendu.

Colombier a aussi ses anecdotes. Un très bel abbé donne, non de la jalousie à un mari, — qui, je crois, aimerait assez que sa femme fit des folies qui le débarrassassent d'elle, —mais du chagrin à un beau-père, et infiniment de sujet de causer au public. Je me tiens plus coi que jamais dans ma tanière ; et je n'y reçois plus guère que M'^^*^ de Trémauville ; encore vient-elle rarement. » (A d'Oleyres, 16 novembre 1790.)

Cet abbé dangereux, — ■ et « si beau », que M*"*^ de Charrière «lui pardonne d'être un peu sot ^;» cet abbé, qui dîne un jour à Colombier avec un autre religieux, homme d'esprit vif et gai, le P. Arnould, et avec le comte d'Harcourt, — s'appelait Durocher. Il était précepteur des jeunes de Trémauville ; M'^^ de Charrière ne le mentionne guère qu'avec un mélange d'ironie et de pitié :

« Notre bel abbé, écrit-elle à M"*-' L'Hardy, est au lit très malade, très triste, très plaignant. C'est pour le coup un pur rhumatisme, mais si bien conditionné, qu'il ne peut remuer ni pied ni patte. M'"'^ de Trémauville déménageant, il a fallu le porter chez M'"*^ de Savine. Là, quatre femmes et deux hommes s'empressent de le soigner, et il trouve encore que mille choses lui manquent. Le public se moque un peu de lui ; moi, je compatis à sa surprise de voir tant de vigueur et de beauté en si chétive, souffrante et dépendante condition ; de se voir gisant comme un autre ! » (19 décembre 1791.)

Mais il est temps de faire plus ample connaissance avec la famille de Trémauville, que ses malheurs pendant l'Emigration ont liée à l'une des plus notables familles de notre pays. Les Estièvre de Trémauville, de bonne noblesse normande, résidaient à Sahurs près Rouen ^ M-^^ de Trémauville (née de Grieu) et sa fille Julie- Alexandrie, arrivèrent à Neuchâtel le 25 juin 1789. Le marquis les y rejoignait à la fin d'août. Son passeport

' M. de Choiseul-Beaupré.

2 A Benjamin Constant, 29 mai 1790.

3 La famille devait avoir aussi une résidence à Paris, si c'est à elle que se rapporte cette mention que nous avons rencontrée dans une des listes d'émigrés : « Tremonville, rue ci-devant Royale. »

le qualifie d'<< ancien officier supérieur de la gendarmerie \ allant en Suisse avec deux de ses enfants, leur précepteur et deux domestiques ». Le précepteur Durocher passa trois ans plus tard aux Etats-Unis avec les secours qu'il reçut de DuPeyrou, de M"''' de Charrière et de la famille de Montmollin. Les Trémauville se défendirent plus tard d'avoir émigré : le seul motif de leur voyage était, disaient-ils, le mariage que Julie devait contracter avec un jeune officier neuchâtelois.

Georges-François de ]\Iontmollin, né à Neuchâtel le i8 janvier 1769, fils de Jean-Frédéric, conseiller d'Etat et maire de Valangin. et de Anne-Marie de Luze, était sous-lieutenant dans le régiment de Salis-Samaden, cantonné à Rouen. Il y rencontra une jeune fille de quinze ans, blonde aux yeux bleus, fort mignonne, s'éprit d'elle, lui inspira le sentiment le plus vif, et obtint l'entrée de la maison. Dès ce moment, il rêva d'améliorer sa situation en entrant aux Gardes-Suisses. Il pria instamment le colonel d'Affry de lui réserver une des premières places vacantes. En attendant, il revint en congé à Neuchâtel pendant l'année 1790. Les Trémauville s'étaient fixés à Colombier ; Montmollin avait ses grands-parents maternels tout près de ce village, au Bied. En allant et venant, il s'arrêtait volontiers chez M'^*^ de Charrière. La passion de la musique les avait rapprochés. Bel- Archet, — c'est le surnom qu'elle lui donnait quelquefois, — fut, pendant les années 1790-91, un des hôtes assidus de Colombier. M"''^ de Charrière écrit à son amie M"^ de Chambrier (26 mai 1790) :

« Je vis hier Montmollin le beau : il était accablé de chaleur; il revenait à pied de Neuchâtel, et se reposa auprès de moi dans le petit jardin. Avant-hier, il m'accompagna un certain trio comme un ange. On entendait son violon dans toute la maison ^»

^ Notre ami, M. Ed. Rott, nous signale la mention suivante, dans un article sur VEtat-civil des citoyens nobles de Paris en 178g (Mémoires publiés par la Société de l'histoire de Paris, XXVI, p. 36i) : « Trémauville (Pierre-Bruno-Emmanuel Estièvre de), mestre de camp de cavalerie, ancien sous-lieutenant des gendarmes de la Reine, chevalier de Saint-Louis {1789)».

^ Nous reproduisons une silhouette du jeune violoniste, due à M'" Moula, propriété de .M. le D' Henri de Montmollin, à la Borcarderie. Au-dessous est écrit ce quatrain, que la tradition attribue à M°" de Charrière :

Au triste sort d'un bon fils, dun bon frère.

Qui pourrait refuser des pleurs ?

Il ne parut qu'un instant sur la terre. Et cet instant lui gagna tous les coeurs.

LA REVOLUTION ET L EMIGRATION

Il y avait nombreuse société à Colombier et aux alentours ; elle peint en trois lignes ce joli monde d'oisifs :

« Tous ces gens-là dandinent par le village et demandent par désoeuvrement des nouvelles de ceux qu'ils viennent de voir et qui d'ailleurs ne les intéressent guère. Ma femme de chambre s'en impatiente : Comment se porte votre maîtresse ? Comment se porte M^'^ de Charrière ? »

Trois jours plus tard, elle en dit davantage à Benjamin Constant, et lui présente M'"*^ de Trémauville sur ce ton un peu dédaigneux qui n'épargne personne, mais ne l'empêche pas d'être infiniment bonne, même envers ceux qu'elle malmène :

« Nous avons ici ime nombreuse société, que je vois quelquefois le soir à nuit tombante.

Tout le jour ils courent les bois, les montagnes, les grands chemins : leur troupe se grossit à mesure qu'ils vont. Il leur vient des renforts de Reuse,qui est comme une

ruche de monde, et du Bied, et de Neuchâtel. Vous jugez si je les suis ou les arrête. Hier au soir, j'en eus ime division dans mon petit jardin. Le reste était avec mes belles-sœurs à la porte du grand. C'est là que se tiennent fréquemment les grandes assemblées. M"ie de Trémauville a de l'esprit [Elle ajoute en marge : «C'est tout au plus si l'on peut dire qu'elle ait de l'esprit »] et du sens en petite monnaie courante et de tous les jours. Cela m'ennuie déjà un peu. Il n'y a ni mélodie dans sa voix, ni élégance dans son ton. Sa fille est jeune, pâle, sans idée, mais elle est amoureuse, c'est quelque chose, et l'objet est un bel indolent, qui joue du violon comme un ange et qui a tous les talents possibles. Si les ressorts de cette élégante machine étaient moins faibles, il en résulterait les plus belles choses, mais, quoique sa musique soit son fort, à peine lit-il les notes dans une seule clé ; il peint joli-

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