MAISON DE TUYLL A UTRECHT
décoration extérieure, mais confortable et riche au dedans, répond à l'idée que nous nous faisons des honnêtes gens qui l'ont habitée pendant plusieurs générations. La vie s'y écoulait égale, paisible et digne. Belle a parlé du « triste Utrecht », et il est sûr qu'à une jeune fille aussi vive, les hivers devaient paraître longs et monotones, entre le jardin dépouillé et le canal à l'eau somnolente pailletée de feuilles mortes.
De sa première enfance, nous ne savons qu'une chose, importante, il est vrai. Elle fit à Genève, avant l'âge de dix ans, un séjour assez prolongé, auquel ses lettres font de rares allusions. La suivante doit être recueillie précieusement :
« J'ai appris le français chez monsieur Colondre '. J'y ai joué Y Ecole des femmes. J'y ai été bien grondée, parce que je ne voulais ni tricoter ni coudre, et que je faisais la raisonneuse. (A M"1' de Sandoz-Rollin, Novembre 1799.) »
Le français lui devint si familier qu'elle oublia un peu sa langue maternelle, et, selon son propre aveu, ne s'en servit plus qu'avec effort.
Est-ce après ce séjour que mademoiselle Prévost, de Genève, devint la gouvernante des enfants de Tuyll, ou bien occupait-elle déjà ce poste auparavant ? Nous l'ignorons. Maisjl^est certain que Belle noua des relations intimes avec la famille de l'institutrice. Celle-ci avait de nombreux frères et sœurs, dont il est souvent question dans les lettres qu'elle adresse à Belle après avoir quitté Utrecht. Jacques, Augustin et Marc Prévost firent de brillantes carrières militaires, soit en Hollande, soit au service de l'Angleterre, où la descendance d'Augustin existe encore 2. Mlk Prévost fait de fréquentes allusions à ses sœurs, toutes mariées : mesdames Bontems, Mallet, Mussard et Agier. Cette dernière possédait sur la côte vaudoise, à Gilly, une campagne où la petite Belle passa d'heureux moments. La gouvernante aimait
1 Pierre Colondre fut maître au collège de Genève de 1752 à 1764. Il est probable qu'avant d'occuper ces fonctions officielles, il tenait un pensionnat où Belle aurait séjourné, ou dirigeait un externat qu'elle aurait fréquenté vers 1749. Suivant un renseignement donné plus tard dans une lettre à M"" de Sandoz-Rollin, elle demeurait dans une maison Pictet, que doit avoir remplacée le n° 20 de la Rue Etienne-Dumont actuelle.
2 Voir, sur les Prévost, le Dictionnaire biographique des Genevois et des Vaudois, par Albert de Montet.
à lui rappeler le plaisir des vendanges et l'entrain avec lequel la fillette « attaquait un cep ». Belle avait fait amitié avec la jeune Marie Agier, qu'elle n'oublia pas : quelque vingt ans plus tard, elle écrivait à son frère, qui, voyageant en France, y avait rencontré Marie :
« Faites mille amitiés pour moi à M1U Agier, et assurez-la qu'elle, nos jeux, Gilly, les raisins que je mangeai chez son père, sont encore présents à ma mémoire '.»
1 Marie Agier, née en 1742, morte en 1820, n'est pas la première venue. Pendant un séjour à Lyon, elle eut l'occasion d'v rencontrer Bonaparte, alors sous-lieutenant d'artillerie, âgé de 19 ans : « L'éloignement qu'il manifestait pour tous les plaisirs de son âge, sa réserve dans la société, son application constante à l'étude, piquèrent la curiosité d'une femme d'esprit; une relation suivie s'établit entre eux, et Bonaparte, après son départ, correspondit quelque temps encore avec celle qu'il avait pris l'habitude d'appeler sa bonne maman. Il ne l'oublia point dans sa prospérité ; traversant la Suisse en 1797, il la vit à Nyon ; une seconde entrevue eut lieu à son passage à Chambéry après la bataille de Marengo. » M"' Agier ayant perdu sa fortune, ses amis lui conseillaient d'exposer sa situation à Bonaparte devenu tout puissant. Elle ne le voulut pas. A son insu, une de ses amies lui fit accorder une pension de 6000 francs. Elle se fixa alors à Paris. M"' Agier vécut depuis auprès de la duchesse de La Rochefoucauld-Lian- ■court. Elle laissait un roman manuscrit, qui, selon son désir, parut après sa mort sous ce titre: Eléonore de Cressv, par M"' Agier-Prevost (2 vol. in-i 2, Genève, Paschoud ; Paris, même maison, i823). En tête du tome I se trouve une notice non signée, à laquelle nous avons emprunté les renseignements qui précèdent. Ajoutons que notre confrère genevois M. Bernard Bouvier a eu la bonté de nous communiquer une curieuse lettre de Bonaparte à Marie Agier, qu'il se réserve de publier. Le roman d'Eléonore de Cressy est d'une invraisemblance trop étrange pour offrir beaucoup d'intérêt. Parmi les lettres de M'" Prévost à Belle de Zuylen, nous en avons une qu'adressait à celle-ci Marie Agier (Genève, 22 février 1757); nous y lisons ceci : «Je pense comme vous, Mademoiselle, que les plaisirs de l'imagination sont imparfaits; malgré cela ils nous plaisent toujours, et plus encore quand nous voyons l'impossibilité d'en avoir d'autres... Vous êtes bien bonne de vous rappeler de votre petit séjour à Gilly; on l'a depuis rendu plus agréable et plus commode... Vous me demandez des nouvelles de M. Perronet : il n'a pas encore une église et le public ne profite pas de ses rares talents, vu qu'il ne prêche point ; je le vois souvent, sa conversation m'instruit et m'amuse; il répond à mes questions avec une complaisance que j'admire... » — Nous accusera-t-on d'abuser des rapprochements si nous constatons que dès son premier séjour dans le pays de Vaud, Belle avait rencontré un jeune «proposant», et que plus tard elle traça avec humour, dans ses Lettres de Lausanne, la silhouette, un peu caricaturée, d'un candidat au saint ministère admiré et chové par son entourage ?
Son frère s'étant rendu en Suisse pour voir un ami, elle lui écrit :
« Vous voyez donc ce lac, premier objet de mon admiration ; mais à Genève, où je l'admirais, il est plus animé par les bateaux qui viennent de tous ses bords et par les barques de pêcheurs. J'ai mangé autrefois des raisins à Gilly, tout près de Bursins, où vous en mangez. »
De ce séjour d'enfance, Belle avait conservé, au dire de M le Prévost, « un peu de prévention pour la bonne ville de Genève ». Elle se plut, en effet, à y retourner dans la suite, une fois mariée, pour rompre la monotonie du séjour de Colombier.
Belle visita aussi la Savoie :
«J'ai vu Chambéry, écrit-elle vers 1765; je n'avais pas dix ans, mais pourtant je me souviens de tout, du bon accueil que nous reçûmes, de mille caresses qu'on me fit dans une jolie promenade toute remplie de beau monde, et puis chez plusieurs personnes de la première condition, où l'on me mena. Je me souviens d'une grotte de verdure, d'une cascade naturelle, qui me firent un plaisir infini. J'ai été deux fois aux bains d'Aix ; la pauvreté des Savoyards m'affligeait, je gémissais quand j'entendais parler des tailles et je maudissais le souverain, mais j'aimais les sujets, qui me paraissaient les meilleurs gens, les plus polis, les plus officieux du monde. (A Constant d'Hermenches, sans date.) »
En regagnant son pays avec Mlle Prévost, la petite Hollandaise eut la joie de traverser Paris, où nous la verrons séjourner à deux reprises après son mariage. L'institutrice l'invitait plus tard à noter les impressions et les souvenirs de cette première vision de la France :
« Pouvez-vous vous rappeler les idées que vous fournissait la vue des plus beaux bâtiments, des superbes promenades, enfin toutes les beautés en différents genres que vous vîtes à Paris ! N'oubliez pas les tableaux remarquables de l'Arsenal... (26 septembre I754-) »
Près de quarante ans après, Mme de Charrière nous fera cette confidence, à propos d'une petite bonne neuchâteloise transportée à Berlin :
« Je pardonne fort à Rosette son peu d'étonnement. Etant enfant, je ne fus surprise de rien à Versailles ni à Paris, si ce n'est des décorations de l'Opéra, et en Angleterre rien ne m'étonna que des brebis à cornes. En revanche, Amsterdam et son port
m'ont étonnée toutes les fois que je les ai vus. (A Mlle L'Hardy, 15 septembre 1791.) »
Elle avait donc visité aussi l'Angleterre avec MlIe Prévost.
Nous n'avons aucun détail sur les leçons que Belle recevait de sa gouvernante ; mais l'enseignement méthodique paraît avoir eu moins de part à l'éducation de ce jeune esprit que la lecture et la réflexion. Vers la fin de sa vie, Mme de Charrière racontait que son style s'était formé « presque uniquement de méditation », et ajoutait ces précieux détails :
« A onze ans, mes instructions ont fini, j'entends celles que j'ai reçues. Le désir de parler un autre français que celui que j'avais entendu à Genève, et un autre que celui que j'entendais en Hollande, a été après cela mon maître, au secours duquel sont venus l'anglais et l'italien. (A Mme de Sandoz-Rollin, 9 février 1798.) »
Son enfance fut nourrie de notre littérature classique ; on en trouve la preuve dans un fragment d'élégie sur la France qu'elle écrivit pendant la Terreur, et dont nous avons retrouvé plusieurs brouillons, tous incomplets d'ailleurs. C'est un hommage reconnaissant, un peu attristé, au génie de la France, et à ces réfugiés protestants qui ont apporté dans les Pays-Bas un reflet de la splendeur du grand règne :
Peuple jadis aimable et qu'on crovait si doux, Qu'étes-vous aujourd'hui ? Bientôt que serez-vous ? Si dès mes premiers ans, au matin de ma vie, Mon cœur rendit hommage au talent, au génie, A la vertu sublime, aux aimables vertus, C'est à vous, ô Français, à vous que je le dus. Racine, auteur divin ! Souvenir plein de charmes ! Ton jeune Eliacin eut mes premières larmes ; Athalie et Mathan gravèrent dans mon cœur Pour ce qui leur ressemble une invincible horreur. Quant aux autres leçons que demandait mon âge, La Fontaine eût suffi, si j'eusse été plus sage; Et qui sait quel chagrin ne m'a pas évité La grenouille envieuse et le corbeau flatté ! ...Mon jeune cerveau, grâce au sage Rollin, Ne fut point surchargé de grec ni de latin : Je dus tout aux Français. — En ma froide patrie, On s'émeut cependant : on eut l'âme attendrie Pour de tristes proscrits, victimes de leur foi, Qui, malgré ses rigueurs, nous vantèrent leur roi.
Prenant leurs sentiments, adoptant leur langage, A ce grand ennemi nous sûmes rendre hommage, De son règne brillant admirer tout l'éclat. ...Oui, la froide Hollande adore vos écrits, Auteur de Télémaque, âme sublime et tendre ; Nos cœurs républicains surent bien vous entendre...
La correspondance de Belle avec Mllc Prévost commença au moment où des raisons de santé obligèrent la gouvernante à quitter Utrecht. La séparation, qui eut lieu le 4 octobre 1753, fut douloureuse :
« J'ai tant de raisons, ma très chère Belle, de croire que vous m'aimez, surtout par l'application que je vous ai vue depuis quelque temps à me prévenir dans tout ce qui pouvait me faire plaisir, que je ne doute pas que vous ne vous prêtiez de bonne grâce à m'en donner une preuve dans cette occasion.... Il faut s'accoutumer de bonne heure à prendre de l'empire sur soi. Montrez ici une fermeté qui réponde à l'idée que vous éprouvez souvent que l'on a de votre raison... J'aime à penser que la réflexion aura diminué l'affliction que votre bon cœur vous a fait sentir dans un moment où le mien n'était rien moins qu'insensible. (4 octobre 1753 .) »
Une correspondance active s'établit entre Belle et sa gouvernante. Malheureusement nous n'avons que les lettres de la seconde. Combien nous préférerions que celles de la jeune fille nous eussent été conservées ! — Mlle Prévost était une personne de parfait bon sens, d'un excellent cœur et d'une véritable élévation de sentiments. Elle aimait comme une mère les enfants de Tuvll, son «bon ami» Reinout, la «bonne Mitie» (Marie), leurs petits frères ; mais c'est l'aînée qui occupe la première place dans ses affections. Sa sollicitude délicate, facilement alarmée, perce à chaque page de ses lettres ; elle juge avec justesse le caractère primesautier, fantasque, un peu déconcertant de Belle, et ne craint pas de lui dire, avec une douceur relevée de malice, d'assez piquantes vérités.
Il serait injuste de ne pas laisser un peu la parole à cette bonne personne, type achevé d'une sage éducatrice d'autrefois, qui aime à sermonner, mais qui s'en acquitte avec tant de bonne grâce !
« Pensez que n'étant plus à portée de jaser avec vous, je voudrais m'en dédommager par de longues épîtres qui me communi-
quassent tout ce que vous pensez et faites. Je connais votre bon caractère et que vous avez une façon de penser au dessus de votre âge. Cela n'empêche pas que je n'aie besoin d'être rassurée ; ma tendresse pour vous n'entend pas raison sur le moindre soupçon d'indifférence de votre part. »
Mile Prévost regagna Genève par Paris, où elle vit le banquier Necker, qui était un peu son parent. Une de ses lettres nous apprend un détail curieux, à savoir que Belle, lors de son passage à Paris, avait eu l'honneur d'approcher le peintre La Tour, qui plus tard séjournera à Zuylen et fera son portrait :
« A notre retour à l'auberge, écrit Mlle Prévost, nous trouvâmes le grand peintre M. de La Tour, avec qui vous avez dîné à Bercy l. Je me réjouissais de recueillir quelque chose de sa conversation touchant son art, pour en faire part à ma bonne amie ; l'on toucha la corde de ce fameux musicien dont je vous ai parlé, et dont le talent l'a ravi : il entra dans un enthousiasme de musique qui fit tomber le pinceau de ses mains. Je regrettai de voir employer son éloquence pour un talent qui n'est pas le sien, quoiqu'il en parle pertinemment... Le résultat fut qu'il n'y a de musique que l'italienne, et par conséquent point de musique en France, que les beautés et les agréments que l'on a recherchés dans les paroles de celle de ce royaume ont toujours ébloui au point que l'on n'a pas aperçu les défauts delà musique2... (23 octobre 1753.)»
Sitôt arrivée dans son pays, Mlle Prévost reprend la plume. Toutes les personnes qui ont connu Belle à Genève s'informent d'elle avec empressement, à commencer par Mmes Bontems et Mallet. Celle-ci va devenir mère et prétend nourrir son enfant:
« Son époux, ajoute l'ancienne gouvernante, prendra les moments que l'enfant pourra lui laisser ; car ils sont aussi empressés l'un de l'autre que s'ils n'étaient pas mariés (c'est le style à la mode) 3.»
Elle raconte à Belle la fête de l'Escalade de 1753, lui envoie
1 Sans doute au cabaret des Marronniers, à Bercy, où le beau monde allait manger des matelotes.
2 II n'est pas sans intérêt de rappeler que Rousseau venait de soutenir cette opinion dans sa Lettre sur la Musique, et que La Tour peignait précisément à cette époque le portrait de Rousseau.
3 C'est en 1735 que La Chaussée faisait représenter le Préjugé à la mode, où se trouve le vers connu :
L'hymen n'acquitte plus les dettes de l'amour.
BELLE DE ZUYLEN l5
copie des chansons composées à l'occasion du glorieux anniversaire, et ajoute un détail instructif : au dîner de famille chez les Mallet, on a mangé « des pommes de terre, dont nous nous régalâmes bien, en dépit des critiques ». Puis ce sont les menus faits de la chronique locale : le mariage de M. Cramer, fils du syndic, avec la jolie demoiselle Bertrand; les prédications de Noël, où les pasteurs genevois ont tonné contre les « esprits forts », qui prétendent établir la religion « naturelle » :
« Je n'aurais pas cru, ajoute-t-elle ingénument, qu'il y en eût parmi nous un nombre qui méritât l'attention, surtout depuis que nous avons le livre de M. Vernet '... Il me semble qu'après l'avoir lu, l'on ne peut qu'avoir une pleine certitude sur les vérités des saints Evangiles. Puisque je suis sur cette matière, j'espère que vous voudrez bien me faire part des lumières que vous y acquérerez ; je savais que vous tomberiez à cet égard en de si bonnes mains, que j'ai borné là-dessus mes soins à des généralités sur ce qu'il vous importait le plus de savoir pour votre conduite.»
Puis elle l'engage à profiter sérieusement de l'instruction religieuse qu'elle va commencer avec M. Burmann :
« Vous verrez, conclut-elle, que ce n'est point la vraie piété qui inspire l'air pâle et sombre de ce qu'on appelle les dévots. »
Cette phrase semble être une réponse à quelque doute exprimé par la jeune fille, qui bientôt s'affranchira des idées traditionnelles.
Vers ce temps, Mlle Prévost alla s'établir à Nyon, où elle avait des amis, en particulier Mme Reverdil 2, femme distinguée qui avait « mis tout son luxe à l'éducation de sa famille, en supposant, ce qui n'est pas, que c'en soit un ». Les deux dames — que ce temps est loin de nous ! — lisaient ensemble les Principes du droit naturel de Burlamaqui. On passait de douces après-midis chez Mmï la baillive de Stùrler, et ce petit cercle féminin se délectait des piquantes lettres de Belle. Celle-ci donnait souvent
1 Traité de la vérité de la religion chrétienne (Genève, 1730), par Jacob Vernet, l'ami, puis le contradicteur de Rousseau.
2 Peut-être la mère de ce Reverdil, professeur à Copenhague dès 1758, précepteur des princes de Danemark, secrétaire intime de Christian VII, puis lieutenant baillival de Nyon (Voir le Dictionnaire, déjà cité, de A. de Montet).
l6 MADAME DE CHARRIEPE ET SES AMIS
des nouvelles de « Monsieur Catt », avec qui M',e Prévost était d'ailleurs aussi en correspondance.
Arrêtons-nous à ce nom, qui reparaîtra dans la suite. Natif de Morges, Henri Catt devint plus tard presque célèbre en sa qualité de secrétaire de Frédéric II. Il était étudiant en droit à Utrecht, et précepteur des fils du seigneur de Zuylen. Belle le rencontrait donc chaque jour à la table de famille. En 1755, le roi de Prusse fit dans les Pays-Bas un petit voyage incognito, qui ressemblait fort à une escapade clandestine. Le hasard voulut qu'il rencontrât sur un bateau, entre Utrecht et Amsterdam, le jeune Catt, lequel, ne connaissant pas son interlocuteur, causa librement avec lui, et lui plut. L'impression produite sur le roi fut assez vive pour que, trois ans plus tard, il proposât au jeune Vaudois d'entrer à son service comme lecteur. Catt occupa le poste de secrétaire des commandements du roi jusqu'en 1768, où il tomba en disgrâce par suite d'une étourderie. Mllc Prévost, qui dans toutes ses lettres envoie ses compliments à M. Catt, remercie, le 24 juillet 1755, Belle de Zuylen de sa « jolie relation de l'équipée du roi de Prusse en Hollande ». Catt avait évidemment rapporté à la jeune fille les propos du monarque, entr'autres certains jugements assez sommaires qu'il avait formulés sur les Pays-Bas. Mllc Prévost s'en indigne :
« Comment peut-il prétendre, dans un si court espace, d'avoir vu, connu et éprouvé tous les points qui ont fait le sujet de sa déclamation vis-à-vis de M. Catt ? »
Nous verrons que Catt fut plus tard indirectement mêlé à la destinée de Belle, qui s'exprime avec un franc dédain sur le compte de ce personnnage :
« Je suis bien éloignée de le donner comme un homme d'esprit. Si le roi de Prusse l'avait connu comme moi, il ne se serait pas donné tant de peine pour l'avoir. Au commencement, il était beaucoup avec le roi, qui même a fait de mauvais vers sur Mmc Van Berchem, maîtresse infidèle de Catt. Il nous écrivait : « Le roi a persiflé Mme de Limiers, et il me permet de vous envoyer cette pièce. » En effet, c'était un vrai persiflage. Il lit tous les jours une heure ou deux avec sa majesté, et quand il s'arrête pour faire des réflexions : Lisez, M. Catt, lisez toujours ! lui dit le roi. Pauvre garçon, il a été souhaité, demandé de la façon la plus flatteuse ; on l'a ébloui.... et puis on l'a laissé se ruiner. Des malheurs, et point de dédommagement ; des fatigues, de
l'attachement, et point de récompense ; un emploi, et presque point de salaire ! Ce roi et cette cour ne sont bons qu'à être vus de loin. Catt, pour seul bonheur, est devenu sans talents membre de l'Académie. (A d'Hermenches, sans date '.) »
Mlle Prévost avait promis à sa jeune amie de lui donner des nouvelles de Genève. Elle tint consciencieusement parole. Nous cueillerons dans ses lettres quelques renseignements intéressants et curieux :
«6 février 1754... Le Conseil a refusé une troupe de comédiens qui demandait à passer trois mois dans notre ville. Les jeunes gens en ont été fâchés, et les autres ont approuvé, disant que cela ne nous convenait point, surtout dans la circonstance où nous nous trouvons [les démêlés avec la Savoie]. Quoi qu'il en soit, nos citoyennes donnent tant et plus de sujets à la République. La jolie demoiselle Rilliet, qui était placée derrière vous à St-Germain, et qui depuis un an est mariée avec M. Saladin, le syndic, fit un garçon il y a huit jours. L'on a baptisé hier une fille à madame Goy- Vernes. A propos de Vernes, le ministre -a fait deux sermons depuis son retour, où l'on est allé en foule ; il a été très admiré, tant par son savoir que par la beauté de sa morale...
11 mai 1754... Les représentations de Lausanne ont cessé. Voltaire est aux Délices ; c'est le nom qu'il a donné à sa campagne près de Genève. Si jamais vous venez, ce qu'il ne faudrait pas différer, vu son grand âge, je vous promets qu'il vous sera aisé d'avoir un rôle. M.™ Bontems est fort bien chez lui ; il la trouve très aimable.
5 juin 1754... Nos disputes avec le duc de Savoie sont terminées par un bon traité, qui a été ratifié dans notre Conseil général le 30 du mois dernier avec une approbation presque unanime, puisque d'environ 1400 citoyens ou bourgeois qui ont donné leur suffrage, il n'y a eu que 57 voix pour la réjection (il y en a un certain nombre qui croiraient déroger à leur droit d'approuver quoi que
1 Voir, sur Catt, Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, ou Frédéric le Grand, sa famille, sa cour, son gouvernement, etc., par Dieudonné Thiébault, tome I et V (Paris 1804) ; le Dix-huitième siècle à l'étranger^. II, par A. Sayous ; Gedenkschriften van GijsbertJan van Hardenbroek (1747-1787), édités par le D' F.-J.-L. Krâmer, Amsterdam, Mûller, ic)Oi,T. I ; Memoiren und Tagebùcher des Vorlesers Friedrich des Grossen Henri de Catt (Publikationen aus den K. Preussischen Staats-Archiven), Leipzig, Hirzel, 1884. T. XXII.
2 Jacob Vernes, bien connu par ses relations avec Voltaire, qui l'appelait «le petit prêtre. » Il fut consacré au ministère en 1 75 1 . On connaît ses •démêlés avec Rousseau, qui l'a si durement traité.
ce fût). Nous donnons bien plus de terrain que l'on ne nous en rend. En revanche, nous en acquérons qui est plus à notre bienséance, et nos droits sont reconnus sur toutes celles (?) qui ne l'étaient pas. Plus de terres de chapitre, qui étaient entre la Savoie et nous un sujet de dispute perpétuelle où nous n'avions pas l'avantage. L'on recule de 300 toises la capite de Carouge, qui nous chagrinait souvent, étant au bout de notre pont d'Arve. Le bureau de Grange-Canard, qui ne nous incommodait pas moins, est transféré à demi-lieue plus loin du côté de Chêne. Bessinge, Yandœuvres et les environs jusqu'à la Belotte au bord du lac, sont à nous... Enfin, nous serons en paix, et nous sommes reconnus souverains par un prince qui nous regardait comme ses sujets: ce n'est pas l'article qui nous touche le moins...
27 juillet 1754... Il est arrivé une triste catastrophe. Il y avait une troupe de comédiens établis à Carouge, dans un endroit qui nous est échu par le traité. Le Conseil, pour dédommager ces gens des frais qu'ils avaient faits pour un théâtre, leur avait accordé la permission de représenter jusqu'à la fin de juillet, car vous savez que l'on ne souffre rien de cela sur nos terres. Dimanche dernier, our où il y avait assez de monde, la galerie tomba tout à coup. L'effroi fut très grand ; il 3T eut des membres fracassés, et le père du jeune homme d'Amsterdam pour lequel je m'intéressais fut étouffé... »
Vers la fin de 1754, Mlle Prévost quitte Nyon pour Neuchâtel, où elle se met en ménage avec une amie, Mllc Perroud, ancienne institutrice comme elle. Mais Neuchâtel n'est pas Genève : plus de fêtes en mémoire de la « fameuse Escalade » ; il n'y a autour de la ville, « ni arbres, ni oiseaux, rien que des vignes »; la chaleur est terrible en été ; le Seyon est à sec : plus d'eau potable ; on est réduit à boire du vin, qui heureusement est fort bon. Au reste, ajoute la Genevoise, cette ville «ne laisse pas d'avoir des agréments, mais moins que ses habitants ne lui en croient. Ne vont-ils pas jusqu'à croire que leur lac est plus beau que le nôtre! Comme si Voltaire n'avait pas dit : « Mon lac est le premier ! »
Mllc Prévost faisait ainsi connaître à Belle de Zuylen la petite ville où sa destinée devait conduire un jour Mme de Charrière.
«25 janvier 1755... H a fait dans tous ces quartiers un froid très vif, et tel qu'on n'en avait point senti depuis 1709... L'on m'a mandé de Genève que le Rhône avait gelé : on l'a traversé sur la glace des Pâquis aux Eaux- Vives. Il y eut ici hier une belle partie de traîneaux depuis 9 heures du matin jusqu'à la nuit. Le
dîner se fit dans une montagne ; l'on s'amusa beaucoup ; le retour fut suivi d'une partie de danse.
...J'en restai ici pour me rendre à une invitation d'une dame de Chambrier, avec laquelle j'ai été liée dans ma jeunesse lorsqu'elle était en pension à Genève. L'assemblée fut très nombreuse; l'on retint quatorze personnes à souper. Je m'y serais beaucoup mieux amusée encore si je n'avais pas été traitée comme l'héroïne de la fête... L'on joue tous les jeux de commerce et de hasard ; sans y prendre beaucoup de goût, je fais comme les autres.
il février 1756... Vous me cherchez, dites-vous, sans me trouver : je croyais vous avoir dit tout ce que je faisais. Le vendredi et le dimanche, nous avons une société ; il y en a encore une le mardi... L'on s'y rend environ vers les 4 heures. A peine a-t-on pris son ouvrage et, le plus souvent, parlé de son prochain, que l'on prend le thé, la collation et les cartes. Les parties finies, la maîtresse du logis retient à souper toute la compagnie, ou une partie, et le reste, sans de bons prétextes, ne peut se dispenser de retourner veiller. Et puis, que fait-on ? L'on joue ! Les jours que l'on n'a pas société, il y a des priés, qui ne diffèrent qu'en ce qu'ils sont plus nombreux. Il y avait dernièrement dans une maison 14 tables ! C'est prodigieux pour une ville de 3000 habitants, où les gens du bon ton restent séparés. Enfin, mon aimable amie, on mange, on boit, on fait à peu près comme au temps de Noé... »
Elle mentionne la représentation du Glorieux, de Destouches, puis celle du Devin du Village, données par des amateurs, et un concert où a joué un virtuose de huit ans. Si la vie mondaine est assez active, en revanche, l'éducation de la jeunesse neuchâteloise laisse fort à désirer, à cause de la coupable indifférence des parents. Quant aux pensions, « elles sont à peu près remplies par des jeunes gens de la Suisse allemande, qui ne sont presque que des ours mal léchés, que l'on vient rarement à bout de civiliser. »
« 1758... Monsieur de Vattel * vit à Neuchâtel; il passe sa vie à étudier et à voir les dames. Je le vois quelquefois : il est très poli, d'une conversation bonne et agréable...
... Il me paraît que les jeunes gens hollandais ne sont pas plus marieurs que ceux de Neuchâtel : un tous les ans, tout au plus. Ce n'est pas qu'il manque de demoiselles ; tout en fourmille. Il n'en est pas ainsi à Genève : on s'y marie tant et plus. »
1 Le célèbre Emer de Vattel, auteur du classique ouvrage le Droit des gens, — mort à Neuchâtel en 1767.
Rousseau fit cinq ans plus tard, à Neuchâtel, la même remarque :
« Les jeunes filles se rassemblent souvent en sociétés, où l'on joue, où l'on goûte, où l'on babille, et où l'on attire tant qu'on peut les jeunes gens ; mais par malheur ils sont rares, et il faut se les arracher l. »
Un autre trait du caractère neuchâtelois qui frappe jVî"e Prévost, c'est le goût des discussions théologiques. Les ouvrages de Marie Huber font grand bruit dans la petite ville et scandalisent les chrétiens orthodoxes. Mais Marie Huber est genevoise, et Mllc Prévost elle-même n'oublie jamais de l'être :
«L'on nous a proposé de faire cette lecture; nous n'y a\ons rien aperçu de contraire à ce que dicte la raison ;... son système nous a paru conséquent à l'idée que nous devons avoir de la divinité... Il y a des gens si prévenus, qu'ils croiraient leur salut en danger s'ils ouvraient seulement le livre. Cela occasionne plusieurs disputes... Nous allons commencer la lettre de Rousseau2 ; j'en ai vu quelques endroits qui m'ont enchantée. Je voudrais pouvoir ôter 30 années à mon compatriote : il est une raison de plus four moi d'aimer ma patrie.»
Ce dernier mot est presque beau. On se demande si cette fervente admiratrice de Jean-Jacques alla le voir, lorsque, peu d'années après, condamné à Paris et à Genève, il vint chercher asile dans le pays de Neuchâtel 3.
Telle est la première idée que Belle deZuylen reçut de Neuchâtel et des Neuchâtelois. Quelque vingt ans plus tard, elle put vérifier la peinture tracée par son ancienne gouvernante. A son tour, elle exerça sur nous son don d'observation, et publia en 1784 ces charmantes Lettres neuchâteloises, qui firent scandale dans la petite ville. Mlle Prévost put les lire encore, puisqu'elle mourut à Neuchâtel en mars 1785.
Avant de prendre congé d'elle, nous devons extraire de ses
1 Lettre au maréchal de Luxembourg, du 20 janvier 1763.
2 La Lettre à d'Alembert sur les spectacles.
3 En 1755 déjà, à propos du second discours de Dijon, M'" Prévost écrivait à Belle : « Je n'ai point encore vu ce que Rousseau vient de donner ; il est difficile de s'en procurer des exemplaires, parce qu'il en est très peu venu d'Amsterdam... Si vous avez une occasion, et que vous puissiez aisément vous procurer l'ouvrage, vous m'obligerez beaucoup de me l'envoyer. »
lettres quelques renseignements précieux sur le caractère de Belle et sa vie de jeune fille. Ce qui avait si fortement attaché la gouvernante à son élève, c'était la droiture parfaite de son esprit et de son cœur :
« Vous êtes droite dans la partie la plus essentielle. Cependant, faites votre possible pour acquérir la droiture que vous avouez ne pas avoir... »
Cette exhortation est significative : la jeune fille s'efforçait donc de réaliser un idéal de pleine sincérité. «Un cœur aussi bon et aussi droit que le vôtre. » ...Cette expression ou d'autres analogues sont fréquentes sous la plume de l'institutrice :
« La candeur de votre caractère m'a accoutumée, lui dit-elle, à ne faire aucun doute de tout ce que vous dites. »
Devenue femme, Belle de Zuylen appellera la droiture « ma vertu de préférence » ; elle mettra sa fierté morale à être vraie en tout.
Mile Prévost loue en elle une autre disposition que nous aurons maintes occasions d'observer : « J'aime à voir chez vous ce plaisir à rendre service.» Il est juste d'ajouter que pour Belle ce plaisir était sensiblement accru par l'extraordinaire besoin d'activité dont elle fut en quelque sorte possédée dès sa petite enfance. Sa vieille amie la met souvent en garde contre cette espèce de fièvre, qui est cause, dans ses lettres, de fréquentes négligences d'écriture, d'orthographe et de style :
« J'ai vu, dit sévèrement Mlle Prévost, une certaine lettre qui ne faisait pas honneur à une certaine écolière de M. Colondre. »
Son extrême vivacité d'impressions lui donnait un air d'inconstance ; on l'accusait, elle s'accusait elle-même, d'être changeante. Mais cette mobilité d'esprit ne se manifeste « que dans des bagatelles », et la jeune fille est constante dans ses affections. Elle l'est beaucoup moins dans ses occupations. Il vaut mieux, observe la sage Prévost, faire moins d'affaires dans un jour et les faire mieux. Mais les journées sont trop courtes au gré de Belle. Ne la voyons-nous pas, pendant l'été, à Zuylen, se lever à 6 heures du matin pour aller prendre en ville une leçon de mathématiques, dont elle raffole ? Trait bien éloquent pour qui connaît les habitudes peu matinales de la société hollandaise. Sa vivacité s'allie
à un sérieux piécoce sur lequel revient souvent sa vieille amie. Celle-ci ne craint pas, à propos d'une mort îécente, de se livrer à de graves considérations sur le vrai but de la vie ; puis elle s'en excuse ainsi :
«Voilà toujours des réflexions, mon aimable Belle ; je ne les laisse échapper de ma plume qu'en me rappelant que les conversations sérieuses étaient de votre goût dans un âge où la réflexion se fait à peine sentir. »
Avec les années, les lettres de Belle se font plus rares, mais sont « plus longues, et toutes remplies de solides réflexions et de jolies choses. » On peut causer avec cette fillette de quatorze ou quinze ans, à la fois pétulante et réfléchie, aussi gravement qu'avec une personne d'âge mûr. Pour son anniversaire de 1754, Mademoiselle Prévost l'exhorte d'une plume assez ferme :
«Vous voilà donc entrée dans votre quinzième année... Les dispositions que je vous ai vues dans votre jeune âge me répondent de vous pour l'avenir, et m'assurent que lorsque, à la fin de chaque jour, vous examinez l'emploi que vous en avez fait, vous pouvez vous dire que vous avez fait un pas vers la perfection qui est recommandée si fortement aux chrétiens. Il est sousentendu que dans cet examen il faut être bien en garde contre les pièges de l'amour-propre. Les tours qu'il vous a joués quelquefois doivent vous inspirer de la défiance sur son compte. Sur toutes choses ne comparez jamais ce que vous êtes qu'avec ce que vous devez être ; autrement, vous pourriez être satisfaite de vous à trop bon marché. »
Belle était digne qu'on lui tînt ce langage ; elle avait du reste besoin des exhortations de cette amie sûre et clairvoyante : impressionnable à l'excès, elle traversait de fréquentes crises d'abattement, de vague tristesse, et cherchait à y faire diversion par une activité fiévreuse, qui la laissait insatisfaite, et qui ne prenait pas toujours la direction souhaitée par son entourage. De là, des conflits pénibles avec sa mère ; de là des révoltes, des plaintes de la jeune fille. Cet état d'âme se peint par reflet dans les lettres de son amie genevoise :
« Ce que vous me dites de votre sensibilité me fait de la peine. Comme se peut-il que possédant tant de différents avantages — je ne vous les détaillerai pas, vous les connaissez trop bien, et j'ajouterai, sans vouloir vous faire un compliment, que vous pouvez trouver plus de ressources dans votre raison que n'en
ont les personnes de votre âge, — comme se peut-il donc que vous passiez des journées aussi sombres que celle dont vous me faites confidence? Je comprends bien que vous ne pouvez qu'être touchée lorsque vous avez mis madame votre mère ou les personnes de qui vous dépendez dans le cas de vous réprimander. Mais, le premier moment passé, il ne faut plus s'en occuper que pour éviter que cela n'arrive de nouveau. N'avez-vous point examiné le motif qui vous fait couler des larmes si aisément ? Je suis bien trompée, ma tendre amie, s'il n'y entre plus d'amourpropre que de raison. Je conviens que vous êtes plus avancée que cela n'est ordinaire à votre âge. Mais dites vous bien que c'est aux soins de votre bonne et respectable mère que vous en êtes redevable, qu'ainsi vous ne sauriez lui marquer assez de soumission et de reconnaissance. ...Je vous en conjure, procurezmoi la satisfaction d'apprendre que les choses sont à cet égard comme elles doivent ;... c'est le témoignage de votre amitié qui peut m'être le plus sensible. Vous savez combien tout ce qui vous touche m'est cher ; ma tendresse pour vous le disputerait à celle de bien des mères ;... je vous l'ai témoignée par des endroits qui seraient équivoques pour un jugement moins formé que le vôtre. Il m'en aurait bien moins coûté d'avoir plus d'indulgence, mais vous ne vous en seriez pas si bien trouvée... Dites-moi tout ce qui se passe dans votre petit cœur ; la confidence sera enterrée. »
A ses doléances elle répond nettement :
« Vous ne sauriez nommer un bien dont vous ne vous trouviez déjà en possession... Vous me dites que vous ne boudez plus qu'un peu : j'espère que vous en viendrez à ne plus faire une mine qui défigure le plus joli minois. Courage, ma chère Belle, encore un effort, et vous voilà raisonnable ! »
L'état de santé de la jeune fille expliquait en quelque mesure les variations de son humeur. Elle souffrait souvent des yeux, qu'elle avait délicats ; elle était sujette à ces troubles nerveux qu'on appelait alors des vapeurs :
« Dans ces moments, écrit Mlle Prévost, rappelez cette force d'esprit dont vous avez fait usage autrefois et cette aimable gaîté que personne n'a plus de raison de posséder que vous. Cela vous sera d'autant moins difficile qu'elle vous est naturelle... Je vous recommande de vous tenir gaie ; de bons éclats de rire, quand ils ne sont pas hors de place, font un bien merveilleux ; il faut faire des petites folies, s'amuser de tout ce qui se présente : je me souviens d'un temps où vous possédiez cet art supérieurement... Il paraît que vous êtes difficile à amuser : je veux bien
croire que la plupart des personnes que vous voyez ne sont pas propres à cela. Mais examinez si cela ne vient point de vos dispositions intérieures... Qu'est devenue cette fille qui riait même en dormant ? Ce ne peut être M. Burmann qui en est cause. »
Ce M. Burmann, que nous retrouverons tout à l'heure, était chargé de l'instruction religieuse de Belle. Celle-ci devenait femme et montrait une maturité de jugement dont on pouvait s'étonner. A propos de la mort d'une de ses connaissances, elle parle « du pouvoir que devraient avoir sur nous les événements qui arrivent sous nos yeux,» et disserte avec détachement sur la vie, qu'elle juge foncièrement « ennuyeuse. » Mlle Prévost répond : « Vos réflexions sur l'ennui sont d'une praticienne. »... Ainsi se dessine toujours plus nettement ce caractère fantasque, dédaigneux des chemins connus. Elle donne même « dans le singulier », mais « cela ne va qu'à la superficie ; » aussi la gouvernante, qui fait cette observation, ajoute-t-elle :
« Les nouvelles idées que vous me donnez de vous m'ont accoutumée à faire une distinction entre le fond de votre caractère et la variété de votre manière d'agir ; le temps et l'expérience mettront tout à l'unisson. »
Quant aux « vapeurs », elle ne les prend pas trop au sérieux :
« Les experts disent qu'elles ne se logent que chez les personnes d'esprit et susceptibles de sentiments délicats. »
Ce qui rassure la vieille fille, c'est que Belle, à ses doléances, mêle des détails de toilette :
« Je trouve votre robe violette fort à mon gré : il y a un raffinement dans les couleurs modestes... Une garde-robe aussi bien composée que la vôtre doit avoir de quoi satisfaire tous les goûts, et surtout pour assortir avec les variations de l'imagination... Tant qu'il reste du goût pour la toilette, le mal est curable. »
Belle fut piquée d'être si peu prise au sérieux, car sa confidente s'excuse et promet d'éviter à l'avenir « tout badinage sur les vapeurs », qu'elle croyait imaginaires :
« J'avoue que comme vous m'aviez témoigné un goût décidé pour la singularité, j'ai cru d'abord qu'elle y avait un peu de part. Peut-être vaut-il mieux que ce soit effectivement le corps : il sera plus facile de le guérir qu'un travers de l'esprit... Je vous promets à l'avenir d'ajouter foi à tous les ridicules qu'il vous
plaira de vous donner. Je m'engage à beaucoup, ayant une très grande idée de votre jugement et du pouvoir que la raison a sur vous ; vous l'avez fait naître chez moi dès votre bas âge... Savez-vous, poursuit-elle, que ce n'est pas un avantage d'avoir le goût si fin et si délicat : il est trop souvent blessé. Il est vrai que l'amour-propre y trouve son compte... »
Ainsi M11- Prévost, rendue clairvoyante par sa tendresse, discernait fort bien le travail intérieur qui s'actomplissait en son élève : cette « singularité » dont elle l'avertit, qu'était-ce, sinon l'effort d'une individualité originale pour se dégager et s'affirmer ? Elle atteignait ses quatorze ans ; son écriture se modifiait, et aussi son style : Mllj Prévost craignait de n'être plus en état de répondre à Belle « sans que cela sentît le galimatias », ce qui signifie qu'elle trouvait quelque recherche dans le tour que, par peur d'être banale, la jeune fille donnait à sa pensée. Et, de fait, M'11-' de Charrière s'égayera plus tard au souvenir du temps où elle s'appliquait à « montrer son esprit ». Ce goût d'originalité se trahissait dans les caprices de son costume : Mllc Prévost la plaisante sur sa robe brune, son grand mouchoir et sa cornette ; et Belle se défendant de mettre de l'importance à ses ajustements :
«Si j'ai soupçonné, réplique Mademoiselle, que votre toilette vous occupait, ce n'a été que sur vos propres discours. Vous n'avez qu'à parler : à la distance où nous sommes, je dois m'en rapporter à vous. C'était aussi ma coutume lorsque j'étais plus près, parce que vous étiez vraie. »
Sans être coquette le moins du monde, Belle de Zuylen aimait l'élégance de la parure, elle y tenait pour sa satisfaction personnelle, et aussi par le désir, qu'elle ne dissimule point, de paraître jolie. Elle conte à Mlle Prévost les petits succès que lui a valus sa figure dans une promenade à la foire d'Utrecht, et, comme elle lui confiait en outre son désir de revoir la Suisse, l'amie lui répond:
«Venez quand vous voudrez... Cependant j'ai quelque soupçon que vous ne vous y plairez plus comme autrefois. Vous étiez dans un âge où presque tout plaît, surtout le nouveau ; votre imagination conserve les objets très différents de ce que vous les trouveriez en réalité. Ce que je dis ne regarde pas la constance de vos amis, elle est la même ; mais chez la plupart vous ne trouveriez pas cette gentillesse après laquelle je crois que vous courez. Vous et votre robe, dites-vous, Mademoiselle, ont été trouvées fort jolies : je vous en félicite ; il est toujours flatteur de réussir
en pareil cas, lorsqu'on y a tâché. J'admire que tout, jusqu'au soleil, seconde vos désirs. Quelle triste foire, si vous n'aviez pu y briller ! »
Le coup de patte est assez gentiment donné. Mlle Prévost ne voyait pas sans quelque regret sa naïve petite Belle prendre goût aux plaisirs mondains. Pendant les mois d'hiver, à Utrecht, c'étaient tous les jours .nouveaux amusements. Elle contait à son amie ces menus incidents qui marquent dans une vie de jeune fille. Mlle Prévost tâche de se mettre au ton voulu :
« Ne manquez pas de m'informer du cavalier qui boira le reste de votre tasse ; au reste, je serais d'avis de n'y rien laisser de longtemps. »
A quinze ans, Belle commence à fréquenter les salons d'Utrecht et de La Haye. A en juger par les lettres de Mllc Prévost, celles de la jeune fille devaient être bien curieuses par certain ton détaché et précocement sceptique. Elle n'est pas un instant la dupe des apparences. La danse l'amuse cependant ; elle aime à jouer la comédie de salon. Nous la voyons tenir le rôle de la baronne dans Nanine (on la verrait mieux dans le rôle de Nanine elle-même) ; une autre fois elle fait Lisette dans la Mère confidente de Marivaux, que représentent quelques jeunes amateurs, entr'autres deux de ses frères.
L'été lui apporte d'autres distractions, et Belle déclare que « les plaisirs de Zuylen valent pour le moins ceux d'Utrecht ». Son jardin, qu'elle cultive avec zèle, l'aide «à se passer d'une partie de danse toutes les semaines. » Sur quoi la gouvernante remarque que Belle avait déjà toute petite « le goût de la douce et charmante simplicité ». Elle eut toujours un secret penchant pour la vie rustique et les bonnes gens de la campagne. Habile de ses mains, elle se plaît à tout les ouvrages de son sexe, et l'infatigable ouvrière confectionne jusqu'à des chemises. La lecture est une autre de ses passions: elle se nourrit du Spectateur, goûte surtout les ouvrages d'histoire, qui font « travailler son jugement, » et ne craint pas de s'attaquer à VEsftrit des lois. Un jour, il lui vient l'envie d'apprendre seule l'italien, qu'elle finit par savoir fort joliment. Dans l'intervalle de ces graves études, elle joue du clavecin, — nous verrons quelle place la musique a tenue dans sa vie, — elle a un joli talent pour le dessin
et s'amuse à croquer la figure de ses frères. Elle fit même son propre portrait, qu'elle envoya à Mlle Prévost et qui fut jugé trop grave '.
Un beau jour, elle s'avise d'étudier l'architecture :
« Vous amusera-t-elle longtemps ? lui demande gaîment sa correspondante. Faites-vous quelque projet de bâtiment ? Vous souvient-il d'un que vous faisiez jadis au milieu d'un jardin qui devait, cultivé par vos propres mains, vous fournir le nécessaire, ou de quoi faire des échanges avec vos frères ? »
Mais surtout elle aime à écrire en prose et en vers :
« Continuez, lui dit son amie, à me faire part de vos productions. Vous avez trouvé là une façon d'occuper votre esprit aussi aimable qu'estimable. Je trouve dans votre style une simplicité charmante. »
Encouragée par cet éloge, elle compose pour Mllc Prévost une épître pleine « de tendres assurances de son attachement » et où elle envisage la fin de sa vie « avec sérénité ». A quelque temps de là elle a repris le goût de vivre, et, devenue modiste, fabrique pour Mademoiselle un « cabriolet » :