‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 12 sur 70 · PORTRAIT DE BELLE PAR ELLE-MEME · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE BELLE PAR ELLE-MEME

1 Peut-être était-ce une réplique du portrait que nous reproduisons, d'après l'original appartenant à M"' van Tuvll, à Versailles, et qui doit avoir été peint par Belle. Nous ne le donnons certes pas comme une œuvre d'art, mais à titre de document.

« Vous voilà donc peintresse, musicienne, couturière, marchande de modes, je veux dire assez adroite pour l'être, et par dessus tout cela philosophe, le tout enveloppé d'une figure qui n'est pas mal. »

Un amour-propre très vif, le besoin de cette satisfaction qu'on éprouve à se rendre maître des difficultés, la soutenaient dans ces travaux d'une diversité vraiment extraordinaire pour une jeune fille de seize ans. « La gloire à laquelle vous aspirez... » — cette expression de Mlle Prévost nous révèle qu'à ce moment de sa vie Belle de Zuylen rêva de s'illustrer dans les arts ou les lettres. Elle souhaitait surtout d'être un modèle pour le style sans qu'elle parût en avoir eu.

« Il me paraît, ajoute un peu mélancoliquement la bonne demoiselle, que vous visez à plus d'une sorte de gloire. Cette ambition est d'une grande âme. »

Il est amusant de rencontrer plus tard sous la plume de Belle l'aveu de ses ambitions de petite fille :

« Dans mon enfance, écrira-t-elle peu avant son mariage, j'étais passionnée pour toute espèce de gloire, et il n'y avait rien de tout ce qu'on applaudit que je n'enviasse. (A Constant d'Hermenches.)

Elle avait jusqu'ici conservé la foi religieuse traditionnelle ; sa pieuse amie l'en félicitait joyeusement. Mais l'heure n'est pas éloignée où l'esprit d'examen mettra en question les enseignements reçus. Nous ignorons qui était ce monsieur Burmann, qui lui donna l'instruction religieuse en vue de la confirmation ; nous savons seulement qu'elle s'efforçait de prendre intérêt à ses leçons; qu'elle était, comme on dit chez nous, «bien disposée. » Elle prend la peine d'envoyer à M lc Prévost le compte-rendu d'un sermon de M. Boullier, le prédicateur éminent, natif d'Utrecht, « type complet du protestant conservateur, gardien jaloux de la doctrine » '. Belle avait une intelligence trop active

1 Voir Sayous, le XVIII"' siècle à l'étranger, T. II, p. 397. Voir aussi Ste-Beuve, Port-Royal, T. III, où Boullier est qualifié «d'écrivain ingénieux et même élégant », qui avait « conservé hors de France la tradition du grand siècle ». — Plus tard, Belle a fait une allusion à la famille du prédicateur, dont les filles, en séjour à Lausanne, se vantaient de correspondre avec M'" de Tuyll : « Je les voyais ici une fois tous les deux ans. Voilà notre

pour ne pas s'intéresser à tout, même à un sermon bien fait. Mais une des dernières lettres de MIU Prévost à son ancienne élève — elle avait alors dix-huit ans — nous laisse deviner que ce libre esprit ne prend plus de plaisir aux ouvrages de dévotion. Pour les lire avec succès, remarque Mllc Prévost, « il faut y être porté par goût ; sans quoi, continuez à les laisser de côté. » — C'est sûrement ce que fit Belle. Par contre, elle lit avidement les auteurs français les plus variés : madame de Sévigné, Marivaux (Marianne), Pascal, Montaigne... D'ailleurs, le scepticisme de Bayle n'était-il pas dans l'air que respirait cette jeune fille à l'esprit curieux et délié ? Le fait est qu'un grand changement se produisit dans ses dispositions, à la suite d'une instruction religieuse insuffisante et maladroite. Elle en fit la confidence, tout à la fin de sa vie, à M. de Chambrier d'Oleyres, qui écrit dans son journal (inédit), le 12 juillet 1804 :

« Madame de Charrière a été admise à la communion par un ecclésiastique très bigot, qui, voyant ses doutes sur des points très obscurs, tels que le péché originel, la prédestination conciliée avec le libre arbitre, n'en prit pas moins le parti de l'admettre à la communion sans résoudre ses doutes, ce qui lui donna une impression peu favorable à la religion de son pays, où l'acte le plus solennel devenait une simagrée... Il est singulier que M,TK' Du Deffand se soit trouvée à quinze ans dans le même cas que Mmc de Charrière au même âge, au point que la supérieure de son couvent en avertit l'évêque Massillon, qui, au lieu de catéchiser la jeune personne, lui recommanda la soumission et s'en tint là. Les deux dames, mal instruites, ont conservé les mêmes préjugés du doute, et ont pris une telle répugnance à examiner ces matières, qu'elles les ont tenues toujours en gros pour incompréhensibles l. »

C'est ainsi que chez Belle de Zuylen un scepticisme un peu triste remplaça pour tout le reste de sa vie la foi naïve de l'enfance. Elle garda quelque ressentiment contre le pasteur qui l'avait si peu comprise : bien des années plus tard, le littérateur Huber

connaissance. Le père Boullier était un homme d'un grand mérite, mais la mère était arrogante, et notre famille, qui les avait d'abord accueillis, ne les voyait plus. Si ces dames disent que je leur écris, elles mentent, mais cette menterie est un compliment qu'elles me font ; ne les en punissons pas, et laissons-les dire. » (A Constant d'Hermenches, 8 novembre 1767). 1 Archives de Chambrier.

ayant traduit en allemand une des comédies de Mme de Charrière et baptisé un des personnages du nom de Burmann, elle le pria de changer ce nom, qui lui était demeuré antipathique.

Mais il est curieux de constater qu'elle avait retenu de son éducation calviniste le dogme de la prédestination, qui se transforma pour elle en fatalisme raisonné. Elle avait près de cinquante ans lorsqu'elle écrivait à Chambrier d'Oleyres :

« Je vous supplie de ne pas me haïr à cause de mon fatalisme. Songez que j'ai été élevée dans le dogme de la prédestination absolue. En lisant, à l'âge de treize ou quatorze ans, l'histoire de mon pays, dans la langue de mon pays, que j'avais oubliée à Genève, et que je n'ai jamais bien rapprise, je me trouvais fort embarrassée entre Gomar et Arminius. J'aimais mieux les Arminiens, mais les Gomaristes me paraissaient plus près de la raison. Depuis, j'ai compris la chose un peu autrement qu'eux, mais je ne pouvais avoir la même répugnance que vous pour toute opinion voisine du dogme enseigné dans toutes nos églises, et cru, s'il m'est permis de le dire, de toutes les nations dans tous les temps. Qu'est-ce que le Styx, qui, lorsqu'on avait juré par lui, liait Jupiter lui-même ? Qu'est-ce que les ordres du Destin, auxquels aucune divinité ne pouvait désobéir, — ■ sinon la prédestination et la nécessité ? Je crois que les différentes opinions sur ce chapitre n'influent en rien sur notre conduite. Nous sommes prédestinés à réfléchir, à délibérer, à choisir, à nous repentir quand nous nous trouvons mal du choix que nous avons fait. Il est de notre nature de fonder nos déterminations sur notre expérience, sur notre prévoyance ; et les idées de devoir, des craintes et des espérances pour un avenir par delà cette vie, enfin notre sensibilité pour les sensations d'autrui, entrent nécessairement dans le conseil qui se tient en nous quand il nous faut choisir entre telle ou telle démarche. Mais, selon moi, aucun de ces conseillers ne vient tout seul ; il est amené par un enchaînement éternel de causes et d'effets, qui a commencé pour nous à notre naissance. Voilà ma profession de foi sur ce point ; je vous prie de ne point souffrir dans votre conseil intérieur, où vous vous croyez plus libre de choisir entre les opinions, ou de les faire parler avec plus ou moins de force, je vous prie, dis-je, de ne pas souffrir que ma doctrine me rende odieuse à vous, jusqu'à ce qu'à vos yeux elle m'ait rendue coupable.

J'avais une tante fort gomariste, dont la demoiselle de compagnie était luthérienne et ne croyait point en Gomar. Comment, disait celle-ci, se fait-il qu'infidèles toutes deux à nos principes, Mme de Tuyll ne se console pas d'une porcelaine cassée et la pardonne si difficilement, tandis que moi je prends mon parti et

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suis indulgente sur des malheurs et des maladresses beaucoup plus graves ? (1790). »

La vie de la jeune fille, active et remplie comme on vient de le voir, était coupée soit de courses à La Haye, où la famille se rendait en carrosse quand quelque fête mondaine l'y attirait, soit de séjours auprès d'une jeune cousine tendrement aimée, qui devint plus tard lady Athlone.

Parmi les incidents qui marquèrent la jeunesse de Belle, il ne faut pas omettre de mentionner l'inoculation. Au printemps de

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