‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 15 sur 70 · MERE DE BELLE · texte numérisé non relu

MERE DE BELLE

sa fièvre d'activité intellectuelle et la hardiesse de son esprit. Dépaysée dans sa famille, elle avait souffert de cette dissonance dès ses plus jeunes années, et le tardif mariage qu'elle contractera sera surtout pour elle le moyen de mettre un terme à ce long malaise. Les lettres que nous allons transcrire montreront mieux

que toutes nos explications ce qui rendit sa jeunesse vraiment malheureuse :

«23 juillet 1762... Mon père et ma mère me veillent de fort près, parce qu'ils m'aiment beaucoup ; et parce que je les aime beaucoup aussi, je suis au désespoir lorsque je leur donne du chagrin ou de l'inquiétude. La voie que je prends pour vous faire tenir cette lettre ne me laisse rien à craindre de ce côté-là, et pour ce qui s'appelle bienséance, comme elle n'est fondée que sur l'opinion, je ne vois pas un grand mal à la violer lorsque cela n'alarme point la vertu, ni ne trouble le bon ordre.

...Quelques jours après mon retour à Utrecht, comme j'étais au bal, je voulus tirer quelque chose de mes tablettes pendant le souper, et toutes mes lettres en tombèrent sans que je le visse ; j'étais déjà retournée dans la salle où l'on dansait, lorsqu'un jeune homme les releva. Ma mère les demanda aussitôt et elles lui furent données... Je redemandai en badinant mes lettres, je tâchai de conserver, tout en faisant des instances, un air riant et tranquille ; rien ne me réussit. Ma mère, soit qu'elle eût des soupçons, soit simple curiosité, ne voulut jamais me les rendre. De retour au logis, je cherchai avec une fille de chambre qui m'était affectionnée tous les moyens de les ravoir... Sincère et délicate sur le chapitre de la probité comme je le suis, la nécessité d'en imposer à mes parents ne fut pas ce qui me fit le moins souffrir ; j'en vins à bout sans beaucoup de peine, mais je fus presque fâchée du succès.

Septembre 1762... Il n'y a que très peu de choses qui m'amusent... Permettez-moi de ne vous rien dire encore de mon mariage ; il est peut-être éloigné ; je n'ai point encore pris d'engagement et je ne suis pas sur le point de me déterminer... On dit que je dédaigne toute conversation commune et que je crois mon esprit audessus de tout. On trouve aussi mauvais que je veuille savoir plus que la plupart des femmes, et on ne sait pas que très sujette à une noire mélancolie, je n'ai de santé ni pour ainsi dire de vie, qu'au moyen d'une occupation d'esprit continuelle. Je suis bien éloignée de croire que beaucoup de science rende une femme plus estimable, mais je ne puis me passer d'apprendre ; c'est une nécessité où m'ont mise mon éducation et ma façon de vivre... Si je ne suis point vaine, si je ne néglige point mes devoirs, que peut-on me reprocher ?

9 octobre 1762... Il suffira de vous dire que mes parents m'aiment beaucoup pour vous engager à les respecter dans vos jugements. Il me serait impossible de changer leurs idées, et ils ne changeront jamais de conduite, tant que leurs principes ne changeront pas. Leurs intentions sont pures, et ils sont fermes comme ils doivent l'être à faire ce qui leur paraît bien. S'il y a quelque

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excès, je n'en dois pas moins me soumettre à leur volonté. Je ne me pardonnerais pas de leur causer du chagrin pendant le peu de temps que j'ai peut-être encore à dépendre d'eux.

23 octobre... Vous n'êtes pas le premier qui ait des regrets que je ne sois pas un homme ; j'en ai eu moi-même bien souvent. Je serais une créature moins déplacée que je ne le parais à présent ; ma situation donnerait plus de liberté à mes goûts ; un corps plus robuste servirait mieux un esprit actif.

..Mon père est l'homme du monde le plus réservé dans ses jugements ; vous ne fûtes pas même nommé dans l'histoire des papiers surpris ; il ne m'a jamais dit du mal de vous. Ma mère blâme aussi bien que moi, en plaisantant, le soin qu'on prenait un jour de faire revivre un vieux conte à votre désavantage, et ne trouva point mauvais qu'on m'appelât votre Don Quichotte. Il n'est pas besoin de votre présence pour que l'un et l'autre aient sans cesse les yeux sur moi : ils me croient, je pense, assez aimable pour plaire et assez étourdie pour faire des imprudences, en quoi ils n'ont pas si grand tort, puisque je vous écris. Eussiezvous la sagesse de Caton, un commerce de lettres condamné par la bienséance leur déplairait, et si vous voulez être pour eux digne d'une parfaite estime, il faut commencer par n'engager plus leur fille à manquer à son devoir.

... Vos louanges me rendraient vaine, si je pouvais le devenir, mais je me connais trop bien, je me fais trop peu de grâce pour jamais l'être. Quand on s'examine avec soin et de bonne foi, on trouve de quoi entretenir une sorte d'humilité malgré les éloges les plus flatteurs. »

A propos de la mort de son oncle, Jean de Tuyll, frère cadet de son père ', elle écrit :

«29 décembre 1762... J'ai réfléchi avec surprise à ce qu'il en coûte pour mourir. Pourquoi, disais-je, la bonté de Dieu ne rend-elle pas aisée une chose qui est dans la nature, qu'il nous faut tous subir ? Pourquoi ne mourons-nous pas comme nous naissons ? Il m'est venu dans l'idée que nos premiers pères ne faisaient que cesser de vivre, et que si nous étions sobres, réglés en tout, si nous vivions comme les sauvages de Rousseau, nous mourrions peut-être sans agonie et sans douleur, seulement parce qu'un long usage affaiblit et éteint enfin nos organes et nos facultés. Notre machine ne ferait que s'user peut-être ; elle ne se démonterait pas. »

1 C'était le père de cette cousine qui devint M"" d'Athlone et fut une des plus chères amies de Belle de Zuylen.

Un beau matin, une lettre que d'Hermenches avait confiée à Perponcher fut interceptée par M™e de Tuyll. Belle raconte l'incident à son beau-frère :

«.Fin 1763... J'ai été si effrayée de voir entrer ma mère dans ma chambre, tenant d'une main votre lettre ouverte, de l'autre celle de d'Hermenches, que dès que je les ai eues en ma puissance, je n'ai fait qu'un saut du haut de l'escalier en bas, et les grosses flammes de la cuisine ont dévoré en moins de rien mille jolies choses. Ma mère voulait me retenir, mais je disais : « Non ! Je soupçonne là quelque mystère aussi bien que vous, et ne me souciant pas d'en être éclaircie ni de devoir vous en éclaircir, pour vous prouver aussi que ce n'est rien qui me tienne fort au cœur, elles iront droit au feu. » Quand je suis remontée, je n'en pouvais plus d'agitation et de battements de cœur. Depuis longtemps je suis si bonne fille, qu'il n'y avait pas moyen d'être mère rigide ; j'ai raconté, j'ai caressé, je l'ai attendrie... «Que, pour moi, si on me tourmentait trop, je pourrais toujours me consoler par l'idée d'un prompt mariage... » J'ai ajouté moitié en riant qu'on m'avait encore pressée hier sur le baron allemand, et que je n'avais qu'à dire oui demain... Je crois que je lui ai fait peur, j'ai ri, j'ai pleuré, je lui ai dit enfin que si je n'avais pas brûlé ma lettre, je la lui lirais peut-être, que sûrement elle était jolie... Enfin mon adresse et ma franchise ont obtenu tout ce que je voulais de son amitié.

...N'allez pas croire que sérieusement une gronderie me fît marier ; je serais fort surprise si, quoique pussent dire mon cher père et ma chère mère, je prenais demain une si étrange résolution. Entre autres folies, je disais ce soir : « Que mon mari se garde d'être jaloux : selon toute apparence, il serait trompé ! » Et je voulais faire avouer à ma mère que telle que j'étais, je valais encore mieux qu'une autre.

10 janvier 1764. (A d'Hermenches) : ...Il n'y a, dites-vous, qu'un homme d'esprit riche et aimé qui doive me décider jamais.. Croyez-vous que trouver cet homme soit une chose facile ? Peutêtre serai-je moins délicate ; peut-être qu'un honnête homme, riche, pour qui je puisse avoir de l'estime, me décidera, peutêtre que non ; je n'en sais en vérité rien... Je n'ai point de systèmes ; ils ne servent, selon moi, qu'à égarer méthodiquement... Je n'ai pas seulement hésité sur les partis qui se sont proposés jusqu'ici, ils ne me convenaient pas. A présent, j'ai deux épouseurs en réserve au fond de l'Allemagne ; peut-être qu'il y en aura un des deux que je pourrai prendre, il faudra voir ; peut-être il s'en présentera un autre qui me conviendra mieux... Si j'étais mariée, je ne donnerais pas tant d'heures au clavecin ni aux mathématiques, et cela m'affligerait, car je veux absolument enten-

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dre Newton et accompagner à peu près comme vous. J'écris, je travaille, mes parents m'aiment, on s'accoutume à me voir secouer un peu l'esclavage de la coutume. On me dispense de perdre mon temps avec des gens à qui je n'ai rien à dire et qui ne disent rien que je ne sache par cœur. Voyez s'il n'y a pas là un grand nombre d'avantages. La Sarraz ' me disait l'autre jour : « Quand on me dira que vous vous mariez, je serai fort surpris, et si vous vous mariez uniquement par goût, sur vos propres idées, sans être déterminée par les circonstances et par les avantages d'un établissement, votre mari sera un être si curieux que je ferai très bien cinquante lieues pour le voir. » — Je lui dis qu'il avait raison et que cet homme en vaudrait la peine. »

Dans la même lettre, nous rencontrons une allusion à son premier ouvrage imprimé. Elle revient de La Haye, où elle s'est fort amusée, et a particulièrement fréquenté une dame de Degenfeldt, qui paraît s'être engouée d'elle. «On m'a beaucoup demandé si j'avais écrit le Noble. » Elle a répondu oui et non, car, dit-elle, « je veux que cela soit toujours un soupçon dans le public, mais point une certitude. Vous l'avez lu sans doute, sinon il faut le lire. La Sarraz me disait : Je voudrais l'avoir écrit. — Cela se peut bien, mais pour l'auteur qu'il a, il y règne un air trop libre. » Puis elle poursuit :

« On m'a reproché depuis peu d'être indolente sur les défauts de mes amis, de ne pas reprendre chez eux avec assez de zèle les travers dans l'esprit et dans l'humeur. En effet, je trouve que c'est peine perdue ; que pour reconnaître ses défauts, il faut une modestie, et pour les combattre, un courage qu'on ne trouve presque jamais; et j'aime beaucoup mieux plier mon humeur aux travers des autres, ce qui est pour moi profit tout clair, que de me fatiguer en exhortations et en remontrances presque toujours inutiles. »

Comme d'Hermenches lui reprochait de n'avoir pas dit à un ami tel que lui qu'elle était l'auteur du Noble, elle répond par de nouvelles et charmantes confidences :

1 La Sarraz était un camarade et ami de Constant d'Hermenches. Homme d'une gaîté fort libre, assez lettré, il procurait à Belle certaines lectures : « Ne pourriez-vous, écrit-elle à son frère Ditie, le 1 1 février 1765, demander à La Sarraz les livres qu'il devait acheter pour moi ? Demandez-les mystérieusement : ce sont les Rabelais qui doivent être mis sur le compte de Mmt Bentinck. •>>

« Je vous assure que j'ai plutôt oublié de vous en parler que je n'ai voulu vous en faire un mystère. C'est un badinage dont l'auteur ne devait pas être connu ; vous verrez que ce petit livre ne m'a pas plus coûté qu'une douzaine de lettres... Bientôt, dans le Mercure ou dans Y Année littéraire, vous verrez un petit ouvrage de la même plume. Je ne puis me résoudre à vous en dire le titre ; il est trop étrange que j'écrive et que je fasse imprimer pareille chose.

...J'étudie avec la plus grande application toutes les propriétés des sections coniques. Mon maître, qui ne me flatte point, qui n'est point poli, m'a dit n'avoir jamais vu de meilleures dispositions ni des progrès aussi rapides... Mon maître, avec l'air d'un manant, est un très habile homme, et avec cela si heureux, si uni, si modeste, qu'il donne bonne opinion de la science. Je le respecte à proportion de ce qu'il s'oublie, et nous passons une couple d'heures ensemble tous les jours. Ce que je voulais vous dire, c'est que je ne m'aperçois point encore que mon esprit se rétrécisse, que mon imagination devienne stérile, mais je sais bien qu'une heure ou deux de mathématiques me rendent l'esprit libre et Ië~ cœur plus gai ; il me semble que j'en dors et mange mieux, quand j'ai vu des vérités évidentes et indisputables ; cela me console des obscurités de la religion et de la métaphysique, ou plutôt cela me les fait oublier ; je suis fort aise de ce qu'il y a quelque chose de sûr dans ce monde. Mais ce n'est pas pour le plaisir seul que je m'occupe de ces vérités : je trouve que dès qu'on s'applique à quelque chose, il est honteux de négliger la connaissance de la nature. L'arrangement que Dieu a mis dans l'univers est trop beau pour que je veuille l'ignorer ; je voudrais, comme Zadig, savoir de la physique ce que l'on en sait de mon temps, et pour cela il faut les mathématiques. Je n'aime pas les demi-connaissances. »

D'Hermenches ayant insinué qu'elle avait peut-être moins de goût pour les mathématiques que pour le maître, elle réplique prestement :

il mai 1764... Si j'ai parlé de lui comme d'un Saint-Preux, j'ai parlé étrangement. Connaissez-vous rien de moins ressemblant à Saint-Preux qu'un petit homme de plus de 50 ans, coiffé tout de travers d'une vieille perruque rousse, chaussé de gros bas de laine en toute saison, aussi malpropre qu'un capucin, et qui, dès qu'il ouvre la bouche, fait tomber une pluie sur moi et sur mon papier !

« Dimanche (1764)... La cloche sonne 6 y2 heures, et déjà je tiens une plume. ..Vous parlez de mon père: il dormirait moins que moi s'il voyait mon cœur au grand jour... J'aurais beau dire, il verrait des principes relâchés ; mais il n'imaginerait pas le feu

des passions. Au reste, mon père n'est pas hérissé de cette gravité de vertu dont vous parlez ; il ne déclame ni contre les vicieux, ni même contre le vice, mais il semble les ignorer et ne les vouloir pas connaître. C'est un homme accoutumé aux peintures d'un paysage riant, où l'on voit la nature dans son bonheur et dans sa beauté ; il détourne les yeux des horreurs d'une tempête, de la grille de Saint-Laurent et d'un jugement dernier... C'est une chose curieuse que les effets de ce caractère modéré, sage et doux. Mon père a sur toute sa famille cette influence que doit donner la supériorité d'esprit et la supériorité de connaissances, quand on les emploie continuellement au service d'autrui. Le dictionnaire de toute sa famille est formé sur ses pensées. C'est-à-dire qu'il se borne aux expressions de la décence, de l'honnêteté et de la vertu, d'une politesse sincère, mais froide. Point d'exclamations, point d'expressions vives, point de chaises percées l. Il n'y a que ma mère qui sache exagérer. Vous devriez voir comme on m'entend peu quand je me laisse aller à mes indignations ou à mes enthousiasmes. C'est en vérité une chose étonnante que je m'appelle Hollandaise et Tuyll. Il faut que la Providence ait absolument voulu que je fusse ce que je suis. Le physique et le moral semblent s'y être opposés de toute leur puissance. Ils n'avaient pas tort peut-être, à le bien prendre; je ne dois rien leur reprocher. Que sert tout ce feu pour le bonheur ? Mon frère est, dites-vous, sans vivacité. Eh bien, tant mieux : que ferait-il de vivacité dans sa patrie ? Ici, l'on est vif tout seul. »

Puis elle revient à son père, constamment occupé des intérêts publics :

« Toute cette affaire des digues et rivières roule sur lui et sur M. Brouwer dans cette province... La conclusion de tout ceci, c'est que je veux que vous estimiez mon père. Eclairé, modeste, laborieux, indulgent, plein de respect pour le Créateur, de bienveillance pour la créature, utile à ses amis, plus utile à sa patrie, quelque paradis que vous imaginiez, mon père y entrera.»

Elle nous conte ensuite qu'elle lit Plutarque et Y Essai sur les mœurs avec son frère cadet Vincent :

« Je veux, dit-elle avec infiniment d'esprit, je veux essayer de toutes les façons de séparer chez lui l'idée de livre et l'idée de peine 2... Dans toute la journée, il n'est point de temps mieux

1 Allusion à une plaisanterie rabelaisienne de La Sarraz.

2 Dans sa vieillesse, elle faisait cette réflexion: «Je crois que pour bien des jeunes gens, il n'y a que deux sortes de lectures: les unes sont celles auxquelles on les force ; les autres, celles dont ils se cachent. (A M"* de Sandoz-Rollin, 24 juillet 1799).

employé que celui que je passe à lire ou à causer avec mon frère. Il a seize ans, il est aimable, pénétrant, modeste, gai, mille fois plus réfléchi et plus prudent que moi ; nous nous aimons beaucoup et pas un de mes conseils ne lui est à charge. Du goût, de l'intelligence, de la sensibilité, il a tout ce qui fait un aimable homme. Voulant être quelque chose, il a prié qu'on le mît au service, et dans un mois il va rejoindre son régiment à Bois-le-Duc. Je crois que j'apprendrai à jouer du luth quand je n'aurai plus mon frère. Ne voilà-t-il pas une plaisante compensation ? — Après notre lecture, je vais chez mon maître de clavecin ; ensuite viennent les mathématiques. Le reste de mon temps est donné à mon père et à ma mère, à mon oncle, à ma toilette et à mes concerts. Un homme de mérite, éclairé, fort honnête homme, m'accompagne de la basse tant que je veux... Quand je vais à l'assemblée, je cause et je joue avec un jeune Ecossais tout plein de sens, d'esprit et de naïveté. D'ordinaire, je me console très bien de l'espèce de solitude dans laquelle je vis ; j'en ai plus de loisir et plus de liberté.

5 mars 1764 ...Mon frère le marin n'avait vu depuis longtemps que l'Océan et les côtes de l'Amérique ; il était surpris, en arrivant ici, d'une conversation à laquelle rien de ce qu'il avait entendu ne ressemblait. Quoiqu'il n'eût pas 17 ans quand il commença son métier, ce qu'il aimait alors, il l'aime encore plus à présent, et pendant un mois qu'il a passé avec nous, il ne pouvait souffrir que je le quittasse, je ne pouvais, le soir, le faire sortir de ma chambre, et quelquefois il restait jusqu'à 2 ou 3 heures assis sur mon lit. »

Un soir, elle scandalisa fort sa sœur en se déshabillant devant le grave Perponcher. «Vous mettre en chemise! clamait la sœur, cela m'a paru si affreux ! »...

« Il faut savoir qu'après cette toilette, j'avais dit à tous deux : «Avouez que je me déshabille bien décemment!» J'ai appris cela avec mes frères ; le marin, l'hiver passé, ne voulait sortir de ma chambre que quand j'étais au lit, trop endormie pour pouvoir parler. Si, au lieu de ma sœur et de son mari, vous aviez été dans ma chambre, si Bellegarde avait détaché mon mouchoir, on ne montrerait pas plus d'horreur ni de dédain. Que la signification des mots décence et pudeur est arbitraire ! Que les idées touchant la vertu sont différentes ! »

On vient de voir la première allusion au marquis de Bellegarde, qui fut un des prétendants les plus sérieux à la main de Belle de Zuylen. Mais arrêtons-nous un instant aux ouvrages qu'elle composa pendant les années que nous venons de traverser. Outre

Le Noble, déjà mentionné, nous connaissons l'existence des écrits suivants, — elle-même nous les indique dans la lettre du n mai 1764:

« Demandez à Bentinck l'Epître de Garcin et ma réponse, les portraits de Zêlide, l'Epître à MmeHasselœr ; demandez à Perponcher les vers que j'ai adressés à ma mère ; ils sont nouveaux. »

Ces petits ouvrages ne nous ont pas tous été conservés, mais les plus importants subsistent, à commencer par Le Noble '.

Nous avons dit combien l'indépendance de son jugement et la liberté de ses allures étonnaient et scandalisaient l'entourage de la jeune fille. Ce fut bien pis quand parut ce petit conte anonyme que la rumeur publique s'empressa de lui attribuer.

Voltaire eût certainement goûté le style alerte et le ton détaché de ce badinage sur le préjugé de la noblesse. Le baron d'Arnonville, d'une famille d'ancienne noblesse, « était très sensible au mérite de cette ancienneté, et il avait raison, car il n'avait pas beaucoup d'autres mérites ». Tel est le début. Ecoutons la suite :

« Sa table était frugale, mais tout autour de la salle à manger régnaient les bois des cerfs tués par ses aïeux. Il se rappelait, les jours gras, qu'il avait droit de chasse, les jours maigres, qu'il avait droit de pêche, et content de ces droits, il laissait sans envie manger des faisans et des carpes aux ignobles financiers. Il dépensait son modique revenu à pousser un procès pour le droit de pendre sur ses terres ; et il ne lui serait jamais venu dans l'esprit qu'on pût faire un meilleur usage de son bien, ni laisser

1 Le Noble parut, sans nom d'auteur, à Amsterdam, in-8", 1763. Une nouvelle édition in- 12 en fut faite à Londres en 1770. Nous n'avons pu réussir à retrouver nulle part un exemplaire de l'une ou l'autre édition. Elles doivent avoir été tirées à un très petit nombre d'exemplaires, et nous ne serions pas surpris qu'on en eût détruit le plus possible. Les archives de Zuylen ne possèdent même pas ce libelle compromettant, qui n'existe à notre connaissance dans aucune bibliothèque hollandaise. Mais nous avons trouvé les deux éditions mentionnées dans le catalogue de la vente de M. van Gcens, à Utrecht. Heureusement Le Noble a été réimprimé. Notre ami M. Arthur Piaget l'a découvert à la Bibliothèque nationale, dans un recueil publié en 1786-87. (Voir Bibliographie, à la fin du tome II). En 1 787, M"" de Charrière avait publié ses principaux romans, qui avaient eu du succès : on conçoit que des éditeurs aient eu l'idée de réimprimer le premier ouvrage de l'auteur des Lettres écrites de Lausanne et des Lettres neuchâîeloises.

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à ses enfants quelque chose de mieux que la haute et basse justice. L'argent de ses menus plaisirs, il le mettait à faire renouveler les écussons qui bordaient tous les planchers et à faire repeindre ses ancêtres.

La baronne d'Arnonville était morte depuis longtemps, et lui avait laissé un fils et une fille, qui s'appelait Julie. Le jeune seigneur avait également à se plaindre de la nature et de l'éducation : cependant il ne se plaignait pas ; content du nom d'Arnonville et de la connaissance de l'arbre généalogique de sa maison, il se passait de talents et de science ; il chassait quelquefois, et mangeait son gibier avec les filles du cabaret voisin. Il buvait beaucoup et jouait tous les soirs avec son domestique. Sa figure était désagréable, et il eût fallu de bons yeux pour découvrir en lui ces traits qui, selon quelques-uns, annoncent infailliblement une haute naissance. Julie, au contraire, avait de la beauté, des grâces et de l'esprit : son père lui avait fait lire des traités de blason qu'elle ne goûtait guère, et elle avait lu en secret quelques romans qu'elle goûtait beaucoup. Le séjour qu'elle avait fait chez une dame de ses parentes, dans la capitale de la province, lui avait donné quelque usage du monde ; il n'en faut pas beaucoup pour rendre polie une personne qui a l'esprit pénétrant et le cœur bon.

Elle était fort vive et fort gaie, quoique tendre, et il lui échappait quelquefois des railleries sur la noblesse : mais le respect et l'amitié qu'elle avait pour son père les modéraient toujours... Elle préférait une jolie et aimable bourgeoise des environs à une demoiselle aussi laide et maussade que noble qui demeurait dans le voisinage... Elle cédait toujours à l'âge, et aurait mieux aimé qu'on la crût roturière qu'arrogante. Par étourderie, elle aurait passé devant une princesse ; par indifférence et par civilité, elle eût laissé passer tout le monde devant elle... Julie ne voulait point avoir trop d'esprit, et voilà pourquoi ce qu'elle en avait plaisait davantage ...»

Le hasard lui fait rencontrer le jeune Valaincourt : « Ils se plurent dès qu'ils se virent, et ils ne songèrent d'abord ni à se le dire, ni à se le cacher. » Le père de l'amoureux avait reçu la noblesse pour prix de grands services rendus à l'Etat :

« Les sages diraient que quand c'est de cette façon qu'on a acquis la noblesse, la plus nouvelle est la meilleure ; que le premier noble de sa race doit être le plus glorieux d'un titre dont il est l'auteur ; que le second vaut mieux que le vingtième, et qu'il y avait à présumer que Valaincourt ressemblait plus à son père que le baron d'Arnonville à son troisième aïeul ; mais les sages ne sont pas juges compétents de l'ouvrage du préjugé...»

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C'est pourquoi le père de Julie, qui attache tant de prix à l'antiquité des parchemins, ne demande pas si le jeune homme épris de sa fille est rangé, s'il a le cœur bon : il demande si sa famille est « ancienne ». Et Julie lui ayant répondu, « par un mouvement de gaîté », que les Valaincourt descendent de Renaud de Montauban : « Quoi ! ma fille, s'écrie le père, de Renaud de Montauban ! Mon Dieu, que tu seras heureuse ! »

Mais quand il apprend la vérité, il refuse naturellement de consentir au mariage, puis enferme sa fille, de peur qu'elle revoie son ami. Alors Julie décide de s'évader du château de ses ancêtres; elle n'hésite même point à jeter leurs portraits dans le fossé pour faciliter son évasion :

« Vous me rendrez au moins ce service, s'écrie-t-elle. Jamais elle n'avait cru qu'on pût tirer si bon parti des grands-pères. Ce nouvel usage la divertissait. »

Elle rejoint aussitôt son amant :

« Valaincourt prit un baiser à Julie, et Julie, qui n'aimait pas à refuser ce qu'elle pouvait donner sans peine, le laissa prendre. »

Le baron d'Arnonville faillit mourir de douleur :

« En vain un homme raisonnable qui se trouvait là lui représentait que tout au plus la noblesse était un préjugé pour le mérite, et qu'un mérite reconnu, comme celui de Valaincourt, n'avait pas besoin du préjugé ; qu'on ne peut jamais s'attribuer le mérite d'autrui, et que quand on le pourrait, un noble ne s'en trouverait souvent pas plus qu'un autre, celui à qui on a donné primitivement son titre pouvant avoir été un malhonnête homme ou un sot... Ce discours blasphématoire fut interrompu par une seconde pâmoison plus longue encore que la première. C'en était fait, je pense, du baron, si une lettre bien consolante ne l'eût rappelé à la vie. Le sort le dédommageait de l'acquisition d'un gendre riche et aimable, en lui offrant la bru la plus désagréable qu'on puisse imaginer. Il accepta avec joie cette compensation. Il rendit grâce au Ciel et admira la sagesse de la Providence, qui dispense avec égalité les biens et les maux. Il n'est pas besoin de dire que la demoiselle était complètement noble ; on n'envoyait pas son portrait, mais son arbre généalogique, et il était tel, que le père n'hésita pas ; le fils avait ouï dire qu'elle était louche et bossue, mais l'honneur de joindre ses armes et ses quartiers aux siens le fit passer sur tous les désagréments du reste ; il comptait bien d'ailleurs se consoler avec des créatures moins nobles et moins

laides, et il avait trop de grandeur d'âme pour penser qu'il fallût aimer celle qu'on épousait...

Le mariage fut donc bientôt conclu. Julie, en ayant appris la nouvelle, s'informa du jour des noces. A la fin du repas, le père d'Arnon ville, rappelant la vigueur de ses jeunes ans, célébra par vingt rasades une union si bien assortie. Lorsque le vin commençait à confondre dans sa tête l'ancienne et la nouvelle noblesse, Valaincourt et Julie entrèrent dans la salle et se jetèrent à ses pieds. Ayant perdu une partie de ce qu'il appelait sa raison, il ne sentit que sa tendresse, et pardonna. Julie fut heureuse, et ses fils ne furent point chevaliers.»

La satire ne laisse pas d'être piquante sous le plume d'une héritière de la plus vieille noblesse hollandaise. Nous sommes à Utrecht en 1763, c'est-à-dire en un temps où de si libres idées, qui ne couraient pas les rues, couraient encore moins les salons, et en une ville où, aujourd'hui encore, un noble nom n'est point sans prestige. On se figure l'étonnement indigné des jeunes patriciens, « grossiers, joueurs et chasseurs », que dépeignait au naturel la plume frondeuse de Mlle de Tuyll ; la stupeur des douairières compassées et des vieux papas, « un peu attendris par le vin », dont elle raillait les préjugés étroits et le ridicule orgueil ! Dès lors, Belle de Zuylen fut classée parmi les créatures bizarres, de société dangereuse et qui sont pour les parents d'un placement difficile '.

Ses amis — elle en avait quelques-uns qui rendaient justice à son talent — se passaient de main en main les productions de ce vif esprit. Nous avons retrouvé en Hollande des copies de son portrait, sous le nom de Zélide, et d'une poésie adressée à sa mère. Le portrait est tracé avec une grâce piquante qu'on eût certainement goûtée chez M11-' de Montpensier et que Mme de Staal-Delaunay n'a point dépassée. C'est un morceau capital, une confession, un peu arrangée pour le monde, sans doute, mais, à tout prendre, sincère et vraie.

1 Encouragée par le succès du Noble, elle écrivit le conte dont elle nous a parlé plus haut, et l'envoya à son frère aîné, alors à Paris, pour qu'il l'offrît au Mercure ou à V Année littéraire. Mais elle ne parvint pas à faire agréer cet ouvrage, dont nous ignorons le titre, et où, déclare-t-elle, « la réputation de la fille d'un roi de France est fort attaquée... Le public s'en passera fort bien. Je m'amuse à présent à faire une comédie».

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Portrait de Mlle de Z sous le nom de Zélide,

fait par elle-même.

« Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant, Zélide n'est bonne que par principe; quand elle est douce et facile, sachez-lui en gré, c'est un effort. Quand elle est longtemps civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie pas, redoublez d'estime, c'est un martyre. Naturellement vaine, sa vanité est sans bornes : la connaissance et le mépris des hommes lui en eurent bientôt donné. Cependant elle va encore trop loin au gré de Zélide elle-même. Elle pense déjà que la gloire n'est rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien des pas pour la gloire.

Quand est-ce que les lumières de l'esprit commanderont aux penchants du cœur ? Alors Zélide cessera d'être coquette. Triste contradiction ! Zélide, qui ne voudrait pas sans raison frapper un chien, ni écraser le plus vil insecte, voudrait peut-être, dans certains moments, rendre un homme malheureux, et cela pour s'amuser, pour se procurer une espèce de gloire, qui même ne flatte point sa raison et ne touche qu'un instant sa vanité. Mais le prestige est court, l'apparence du succès la fait revenir à ellemême, elle n'a pas plutôt reconnu son intention qu'elle la méprise, l'abhorre et veut y renoncer pour jamais.

Vous me demanderez peut-être si Zélide est belle, ou jolie, ou passable ? Je ne sais ; c'est selon qu'on l'aime ou qu'elle veut se faire aimer. Elle a la gorge belle, elle le sait, et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle le sait aussi, et en badine, mais elle voudrait bien n'avoir pas sujet d'en badiner.

Tendre à l'excès, et non moins délicate, elle ne peut être heureuse ni par l'amour, ni sans amour. L'amitié n'eut jamais un Temple plus saint, plus digne d'elle, que Zélide. Se voyant trop sensible pour être heureuse, elle a presque cessé de prétendre au bonheur, elle s'attache à la vertu, elle fuit le repentir, et cherche les amusements. Les plaisirs sont rares pour elle, mais ils sont vifs, elle les saisit et les goûte avec ardeur. Connaissant la vanité des projets et l'incertitude de l'avenir, elle veut surtout rendre heureux le moment qui s'écoule.

Ne le devinez-vous pas ? Zélide est un peu voluptueuse ; son imagination sait être riante même quand son cœur est affligé. Des sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité excessive qui manque d'objet satisfaisant, voilà la source de tous ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélide eût eu l'âme d'un grand homme ; avec moins d'esprit et de raison, elle n'eût été qu'une femme très faible. »

ÔO MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS

Elle écrivit, quelque temps après, une Addition au portrait de Zélide, où elle complète et rectifie sa première esquisse. Mais ce second portrait, bien plus fouillé, devient une sorte d'apologie : Belle se sent jugée, sottement jugée ; elle va s'efforcer de s'analyser impartialement, de se montrer sous son vrai jour; elle y réussit à merveille, et tout ce que nous savons d'elle par les pages qui précédent se résume en quelque sorte dans celles qu'on va lire ' :

« Vous le voulez donc, il faut revenir à Zélide. S'il ne s'agissait que de faire un autre tableau, la chose serait aisée : ses amis disent qu'on en ferait vingt, tous ressemblants à l'original, tous différents entre eux. Mais la tâche est plus difficile, il faut effacer quelques traits d'une ancienne ébauche, fruit négligé du désœuvrement d'une soirée d'automne, et qui, faite pour une seule amie, n'aurait jamais du être vue du public.

...Bien des gens pensent qu'on a fait tort à Zélide de dire qu'elle n'est bonne que par principe. Elle-même appelle aujourd'hui d'un jugement qu'elle avait approuvé. Si l'on est bonne quand on pleure sur les malheureux, quand on met un prix infini au bonheur de tout être sensible, quand on sait se sacrifier aux autres, et qu'on ne sacrifie jamais les autres à soi, Zélide l'est naturellement et le fut toujours. Mais s'il ne suffit pas pour cela d'une scrupuleuse équité dans une âme généreuse, compatissante et délicate, si pour être bonne il faut encore dissimuler ses mécontentements et ses dégoûts, se taire quand on a raison, respecter les faiblesses d'autrui, faire oublier à ceux qui ont des torts qu'ils nous affligent. Zélide souhaita toujours de l'être, et le devient. Son cœur était capable de grands sacrifices ; elle accoutume son humeur aux petits. Elle cherche à rendre heureux tous les moments de ceux qui l'approchent, car elle voudrait faire le bonheur de leur vie, et les moments font la vie. Trop sensible pour être constamment heureuse, ceux qui l'approchent gagnent à ses chagrins : son existence ne doit pas être inutile, et moins elle lui paraît un bien pour elle-même, plus elle veut la rendre un bien pour eux. Quand elle voudrait pleurer, elle tâche de faire rire. Elle oublie ses maux pour adoucir ceux d'autrui. Elle veut être heureuse du bonheur des autres quand elle ne peut l'être du sien. D'ailleurs, remplir son devoir est la première des consolations comme le

1 Gaullieur a publié le premier portrait (Revue suisse, novembre 1857), mais il a transformé le nom de Zélide en celui de Zélinde et fait quelques changements de détail. Nous ne reproduisons que les passages les plus caractéristiques du second portrait, qui est une minutieuse analyse psychologique.

FILLE A MARIER 6l

plus doux des plaisirs, et Zélide croit que le bonheur de ceux à qui la Providence attache son destin, est une tâche qu'elle lui confie.

Si on ne lui a pas fait assez d'honneur sur l'article de la bonté, peut-être que sur celui de l'amitié on lui en fait trop. Il n'est point d'amie plus zélée ; mais faut-il aimer beaucoup pour s'empresser à rendre service ? ... Gaie et railleuse, on lui reproche de se moquer de tout le monde. Elle voit sans prévention ce qui est plaisant, elle en rit sans scrupule, l'amour même ne lui attacherait pas son bandeau. Mais Zélide ne cesse pas d'aimer ceux qui la font rire, elle ne s'attendait pas à trouver des humains sans faiblesses. Un ridicule l'amuse, et ne peut l'indigner.

... J ' ai lu que les hommes ne savent pas garder leur propre secret , ni les femmes le secret d'autrui. Mais en ceci, Zélide n'est point femme. Le secret d'autrui est un dépôt sacré ; le sien est à elle, elle en dispose à sa fantaisie, ou plutôt Zélide n'a point de secret : que n'avouerait-elle pas pour s'amuser et pour surprendre !

...C'est son peu de souci pour l'avenir qui fait commettre à Zélide mille imprudences. Si elle eût réfléchi un instant, son portrait ne courrait pas le monde, elle aurait bien senti que la moitié des hommes sont méchants, et que cette moitié fait parler l'autre, qui ne sait pas lire. Par bonheur, le blâme de mille sots et de mille prudes ne vaut pas un regret. Tous les jours Zélide est moins sensible au jugement d'une aveugle multitude. Elle serait au désespoir si, la connaissant bien, on la quittait sans chagrin, on la retrouvait sans plaisir, on parlait d'elle sans estime... On ne l'aime pas toujours beaucoup, cependant on se trouve toujours mieux près que loin d'elle. Ce sentiment lui est précieux ; il doit l'être, il lui apprend qu'elle le mérite ; elle est bien aise de le mériter... »

On ne sera pas surpris qu'en plein siècle de « métromanie » Isabelle de Tuyll ait écrit des vers. Hâtons-nous de confesser que nous préférons sa prose, encore que parmi ses poésies il en soit de fort agréables. Nous n'y cherchons d'ailleurs que des aveux et des confidences sur son état d'âme. Un jour, il s'agit pour elle de rentrer en grâce auprès de sa mère, qui lui a fait quelque scène un peu vive. Elle invoque les « doctes sœurs », comme il convenait alors, puis arrive à son propos :

...Par mes chants je veux de ma mère Apaiser l'injuste courroux.

O muses, la connaissez-vous ?

Très peu de mères lui ressemblent, Très peu de mortelles rassemblent Tant de vertus et de raison ;

De ses jours la belle saison N'est pas, bien s'en faut, écoulée :

Puisse sa trame par Clothon Etre longtemps, longtemps filée!

— Or, pourquoi je suis querellée ?

C'est que j'arrive tard partout, Du premier de l'an jusqu'au bout.

Le soir, je fais la sourde oreille Au dieu dormeur et ses pavots ; Le matin encor je sommeille, Quand

La suite contient vraiment trop de mythologie pour notre goût. Mais Belle reprend bientôt pied dans la réalité et le naturel:

« Si c'était tout, me dit ma mère,

« On t'excuserait aisément ;

« L'aube du jour est un mystère

« Auquel moi-même, franchement,

« J'assiste aussi très rarement.

« Mais vingt cadrans, la grosse cloche

« Répètent inutilement

« Que l'heure d'assemblée approche ;

« J'v perds toujours conseil, reproche,

« Vous vous oubliez constamment ! »

— Ma mère, pensez, je vous prie,

Pensez qu'avec vous je m'oublie !

S'oublier avec un amant,

C'est là, dit-on, chose ordinaire ;

Mais s'oublier avec sa mère

N'arrive pas si fréquemment.

Quand l'oubli dont je suis coupable

Pourrait mille maux entraîner,

Il dit que vous êtes aimable :

C'est assez pour me pardonner.

... Il est des moments favoris

De liberté, de confiance,

Où les amis sont plus amis,

Où l'on dit mieux ce que l'on pense ;

Ensuite, on rêve, et ce silence

Vaut mieux que le meilleur discours.

Heureux moments, toujours trop courts,

Vous abréger, c'est conscience !

Quiconque sait bien vous goûter,

A pas trop lents peut-il quitter

Vos douceurs, son tambour, sa mère ?

Ah ! toujours tard je veux aller

Grossir une troupe étrangère,

Où par usage il faut parler,

Où par prudence il faut se taire l.

A ma mère que j'aime offrir

Ce que ma plume vient d'écrire !

Le premier succès où j'aspire,

C'est de voir ses yeux m'applaudir,

De voir sa bouche me sourire.

Graves, sombres austérités,

Pour moi vos rigueurs elle oublie,

Et des écrits que la folie

En son caprice m'a dictés

Elle aime les bizarreries ;

Elle pardonne à la gaité

Ses écarts, sa légèreté

Et ses imprudentes saillies.

Heureux favoris d'Apollon,

Je vous admire avec envie !

Ah ! de l'amante de Phaon

Que n'ai-je le divin génie !

Sapho, l'objet de ton amour

Est immortel par tes ouvrages :

Les miens loueraient dans tous les âges

Ceux de qui j'ai reçu le jour !

Ce gracieux et câlin plaidoyer ne dut pas être vain : de toute la famille, sa mère était la personne la plus capable de comprendre Belle, qui lui ressemblait par plusieurs traits :

«Je sais mieux la remuer et je lui parle plus vrai qu'à mon père. Je fais ses chagrins quelquefois, mais je fais ses consolations, ses joies, son amusement ; elle ne peut vivre sans sa fille...»

1 A la fin de sa vie, elle écrivait à une amie : « J'ai retrouvé des vers de ma jeunesse. Il y en a, parmi beaucoup de ces vers courants dont on en peut faire à la toise, quelques jolis, qui annonçaient presque du talent, et je m'étonne quand je vois que cela se faisait dans mon froid pays et au milieu d'une famille assez semblable à la vôtre, qui n'est pas trop encourageante. Déjà alors je me fâchais contre la société, contre un monde

Où par usage il faut parler.

Où par prudence il faut se taire...

Adieu, ma chère Caroline ; vous deviendrez très prudente, vous, et vous tairez ordinairement, et ne direz point votre avis de peur des disputes, et vous aurez raison. » (A Mmt de Sandoz-Rollin, 6 janvier 1797.)

Dans sa chambre, où. enfant, elle se réfugiait déjà volontiers, toutes sortes d'occupations continuent à remplir ses journées ; mais surtout elle lit avidement : c'est à ses lectures de jeune fille et à ses réflexions solitaires qu'elle doit sa forte personnalité et la liberté de son jugement. Elle s'est nourrie de Voltaire ; elle cite fréquemment Saint-Evremond, Chaulieu, Hamilton ; elle sait ses classiques par cœur : «Je ne voyage pas sans Racine et Molière dans mon coffre et La Fontaine dans mon souvenir ». écrira-t-elle plus tard. Elle adore Pascal et Sévigné. et revient sans cesse à Plutarque. Mais, chose remarquable, il n'y a pas trace de superstition dans ses admirations littéraires. Voltaire ne l'a point conquise sans réserve, elle le discute librement. Elle goûte surtout ce qui répond à son idéal de naturel et de simplicité, et met au premier rang des romans français La Princesse de Clèves, Gil Blas et Manon Lescaut.

Recueillons ici, pour faire suite à ses Portraits, quelques déclarations qu'elle a faites sur elle-même :

« Je suis à la fois fort pénétrante et fort facile à duper; mon esprit voit, mais mon cœur et ma conduite ne tiennent pas compte de ses lumières. »

« La peur d'être méprisable m'occupe bien plus que la peur d'être méprisée. -

« Je lis les enseignements des théologiens avec ennui, ceux des esprits forts avec horreur, ceux des libertins avec dégoût. »

« J'admire comme je dois les héros et les martyrs, mais je trouve dangereux de se mettre dans le cas d'avoir longtemps besoin de l'être. »

«Un seul objet ne pourrait jamais satisfaire à toute l'activité de mon âme. »

Ainsi éclate, à tout propos, son esprit libre, exempt de tout préjugé : « Je voudrais être du pays de tout le monde », dit-elle quelque part. Mot bien caractéristique et digne du siècle où le Persan de Montesquieu s'écriait : « Le cœur est citoyen de tous les pays ». — Mais on ne se met pas impunément au-dessus de toutes les idées reçues et des conventions imposées par le monde : d'Hermenches, qui avait passé l'âge où on se plaît à les braver, avertissait doucement sa jeune amie :

« Je voudrais, aimable Agnès, qu'avec la réputation d'une personne d'infiniment d'esprit, on ne vous donnât pas celle d'une personne singulière, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes trop bonne,

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