CHAPITRE II
Fille à marier
« C'est en vérité une chose étonnante que je m'appelle Hollandaise et Tuyll. »
(Belle deZuylen à d'Hermenches.)
Constant d'Hermenches. — Une correspondance clandestine. — Le Noble. — Les portraits de Zélide. — L'épitre A ma mère. — Aveux et pensées.
La petite Belle est maintenant une jeune fille, singulièrement affranchie de la tutelle morale que Mllc Prévost exerçait sur elle à distance. Un peu plus d'une année s'écoule depuis la dernière lettre de la gouvernante (décembre 1758) jusqu'à la nouvelle série de documents que nous allons interroger. De cet intervalle nous ne savons rien, si ce n'est que l'aîné des fils de Tuyll, Reinout-Gérard, âgé de dix-huit ans, se noya en se baignant dans le Vecht. Les lettres de Mlle Prévost, qui aimait si tendrement « son ami Reinout », auraient fourni sûrement des détails sur ce tragique événement, auquel la sœur aînée n'a jamais fait allusion, à notre connaissance.
Belle va se montrer à nous avec une sincérité presque excessive, dans sa curieuse correspondance avec M. de Constant d'Hermenches.
David-Louis, baron de Constant de Rebecque, seigneur de Villars-Mendraz et d'Hermenches, était l'aîné des cinq fils du général-major Samuel de Constant, qui avait conquis en Hollande de brillants états de service. Né à Lausanne en 1723,
d'Hermenches était entré à son tour au service des Etats- Généraux, ce que firent, après lui, trois de ses frères. Le second d'entr'eux, Arnold-Louis- Juste, fut le père de Benjamin Constant, qui nous occupera beaucoup dans la suite ; pour le moment, c'est l'oncle, et non le neveu, qui va tenir une grande place dans la vie de M'le de Tuyll.
Constant d'Hermenches, entré comme cadet dans le régiment de son père, était capitaine à dix-huit ans ; il reçut une blessure à Fontenoy. Au moment où nous le rencontrons, c'està-dire en 1760, il a le grade de colonel. Il vit à La Haye, où sa femme, Louise de Seigneux, lui a donné en 1750 un fils que Guillaume IV, prince d'Orange, et la princesse Anne d'Angleterre, ont tenu sur les fonts baptismaux et qui, lui aussi, se distinguera plus tard au service de Hollande '.
D'Hermenches, qui figure parmi les correspondants de Voltaire -, était un homme du monde très brillant, très spirituel,
1 Dans ses Souvenirs, Rosalie de Constant fait naître d'Hermenches en 1722, et non en 1723, comme le Dictionnaire de Montet: «Il réunissait, ditelle, à une très belle figure beaucoup d'esprit et tous les moyens de réussir; une grande ambition et un grand amour-propre lui laissèrent peu de repos ; il voulut allier ensemble tous les plaisirs et toutes les affaires, la philosophie et la volupté, la plus extrême économie au faste et à la magnificence, sa femme et ses maîtresses. Il voulut être tour à tour courtisan, auteur, militaire, agriculteur, savant et même dévot, quoique toujours épicurien ; il eut toutes les prétentions, toutes les ambitions, voulut dominer dans la société, gouverner ses amis, écraser ses ennemis, l'emporter sur tous ses rivaux ; il réussit quelquefois, mais beaucoup de choses lui échappèrent, et la fin de sa vie a été moins heureuse que le commencement. Il avait épousé par inclination à 2 1 ans M'" Seigneux, plus âgée que lui de 7 ans... Il se remaria à l'âge de 55 ans à une riche veuve du Hainaut, catholique, nommée M"' de Préseau... M. d'Hermenches mourut à Paris en 1785 avec le grade de maréchal de camp au service de France...» (Souvenirs de Rosalie de Constant sur sa famille, Bibl. de Genève, Fonds Constant).
2 Voir les lettres de Voltaire à Constant d'Hermenches des 29 septembre 1772; 1773 (sans autre date); 25 janvier et g d'auguste 1775. Lorsque d'Hermenches passa, comme il sera dit plus loin, au service de France, Voltaire l'avait recommandé au maréchal de Richelieu : Ferney, 27 janvier i?65... « Vous pouvez le faire votre aide-de-camp auprès de mademoiselle d'Epinay, ou de mademoiselle d'Oligny, ou de mademoiselle Luzy, attendu que vous ne pouvez pas tout faire par vous-même. De plus, je dois vous certifier que c'est l'homme du monde qui se connaît le mieux en bonne déclamacion. J'ai eu l'honneur de jouer le vieux bonhomme Lusignan avec lui. Il faisait Orosmane à mon grand contentement... » — Voilà un militaire bien recommandé !
FILLE A MARIER 3û,
assez entreprenant auprès des dames et, par là, un peu redouté dans les paisibles cercles hollandais. Ses propres déclarations nous apprennent que sa vie domestique n'était pas heureuse.
CONSTANT D HERMENCHES
«Vous ne savez que trop, écrit-il à Belle, que j'ai fait un mariage mal assorti, avec une femme de sept ans plus âgée que moi, sans bien, sans santé, peu d'esprit, et du caractère le plus insipide, tout le monde le sait; malgré cela, j'ai couvert la faute du jeune homme de vingt ans et la faute de parents peu zélés pour
le bonheur de leur fils, en rendant cette femme heureuse, en la faisant briller, en pensant, écrivant, parlant pour elle ; en la portant de son lit au bal, ou sur le théâtre, et de là à des soupers ; je l'ai aimée parce que je suis aimant et qu'il faut que j'aime ;. je l'ai ménagée parce que je suis sensible et délicat ; je l'ai supportée parce que j'ai eu la folie de croire que je pourrais la changer... Je n'ai jamais rien laissé paraître, parce qu'elle était douce, vertueuse et décente ; mais l'âge donne de l'aigreur à ma femme... (Lettre datée de Lausanne, 24 octobre [1766 ?] »
Ces confidences, que nous abrégeons, se poursuivent pendant quatre pages ; elles répondent à une lettre de Belle où celle-ci reprochait à d'Hermenches d'être mal avec sa femme et de vivre à peu près séparé d'elle. C'est dans unefête mondaine, à La Haye, que la jeune fille avait rencontré le séduisant d'Hermenches, alors âgé d'environ trente-sept ans. Elle lui avait fait les premières avances.
« Vous en souvenez-vous, chez le duc, il y a quatre ans ? Vous ne rne remarquiez pas, mais je vous vis. Je vous parlai la première : Monsieur, vous ne dansez pas ? pour engager la conversation. Je ne me suis jamais souciée de l'étiquette, et quand j'ai rencontré ce qui peut s'appeler une physionomie, j'ai toujours eu la passion de la faire parler. »
Dès les premiers mots échangés, une vive sympathie les avait unis. Au commencement de 1760, une correspondance régulière s'établit entre eux. Pendant douze années, d'Hermenches va tenir auprès d'Isabelle — qu'il nomme d'un autre de ses prénoms, A gnès — le rôle de confident intime :
« Vous êtes, lui dit-elle, l'homme de l'univers en qui j'ai la confiance la plus entière et la plus naturelle ; je n'ai point de prudence, point de réserve, point de pruderie pour vous, et, ce qui est plus extraordinaire, je n'ai plus de vanité vis-à-vis de vous, de sorte que toutes les folies, tous les travers qui me rabaissent à mes propres yeux, je me sens toujours disposée à vous les dire. Si nous vivions ensemble, je ne tairais rien. — Je vous adorerais, lui dit-il à son tour, quand vous seriez laide et maussade. Je puis vous dire sans exagérer que vous écrivez mieux que personne que je connaisse au monde, je n'en excepte pas Voltaire. D'ailleurs, ce n'est plus parce que vous avez de l'esprit, que je m'attache à vous, c'est parce que vous êtes bonne... J'ai bien eu des malheurs dans ma vie, aimable Agnès, mais vous me les faites tous oublier ; vous me raccommodez avec la vie, avec la société des humains... — En me témoignant d'un air si vrai que mes
lettres vous étaient un plaisir, répond-elle, vous m'avez bien prise par mon faible. Hier, un laquais me donna une rose qu'il avait cherchée pour moi; je trouvai que cela rachetait vingt négligences, et que l'on était heureux et bon à proportion que l'on procure plus de sentiments agréables à tout être capable de sentiment ; n'importe que ce soit dans de grandes ou de petites choses, il ne doit jamais être égal de donner un plaisir ou de ne le point donner. Si un degré de bonheur de plus ou de moins n'est pas indifférent dans un chien, que sera-ce d'un homme ? S'il intéresse dans un inconnu, que sera-ce d'un ami ? Mes lettres ne peuvent vous faire un bien grand plaisir, ce n'est qu'un petit degré de bonheur, c'est la rose qu'on me donna, mais je fus sensible à la rose ; il y a peu de roses, il y a peu de plaisirs dans la vie... »
Elle faisait mieux que lui donner du plaisir ; elle lui donnait au besoin les conseils d'une ferme sagesse. Lorsque d'Hermenches songea à passer au service de France, il prit l'avis de Belle, qui lui parla ainsi :
« Selon mes idées, servir des étrangers n'est jamais fort raisonnable. C'est à votre patrie que vous devez votre sang... Servir des étrangers qui ne vous ont fait aucun bien contre des étrangers qui ne vous ont fait aucun mal, la coutume l'autorise, mais la sagesse ne l'approuve pas. Si vous pouviez regarder la Hollande comme votre patrie, je vous dirais : Refusez toutes les offres. Mais vous n'y vivez qu'en étranger ; votre femme, vos biens sont en Suisse ; vous y êtes vous-même le plus que vous pouvez ; vous ne faites ici que des voyages. Cependant votre cœur ne sent-il rien pour nous ? Demandez-vous ce que vous sentiriez, si, étant guerrier du roi de France, il vous fallait attaquer la Hollande, ou les alliés qui la défendraient. Si votre cœur ne répond rien, ne s'émeut pas, acceptez la France. Adieu ; vous êtes si occupé, que je pourrais vous embrasser sans que vous vous en aperçussiez. »
D'Hermenches, notons-le en passant, n'avait guère plus de goût pour la vie suisse que pour la vie hollandaise ; il médit de Lausanne comme de La Haye ; pendant un séjour dans le Pays de Vaud, il écrit à Belle :
« C'est une singulière chose que cette manie qui amène dans ce petit trou de ville des personnes rares de tous les coins de l'Europe ; cela doit donner bien mauvaise opinion de la façon de vivre de tous les autres pays, car celui-ci est rempli d'inconvénients, de platitudes, de privations, et malgré cela tout y vient (28 octobre 1766). »
Son amie séjournant avec plaisir dans le beau château de Middagten, il lui dit rudement :
« En conscience, à ce Middagten, croyez-vous qu'on vous ait appréciée ce que vous valez ? Vous les avez étonnés, peut-être fait rire, parce que vous êtes excellente pour toutes sortes d'êtres, parce que vous réchaufferiez des Lapons ; mais comment les admirations de ces Lapons peuvent-elles vous satisfaire ? {18 novembre 1766). »
Mais Belle n'est pas en reste de franchise avec lui ; un jour qu'il s'est plaint avec amertume de ses « ennemis » de La Haye, elle riposte :
« N'avoir point d'ennemis prouve contre le mérite ; mais n'avoir point d'amis prouve contre le caractère, ou du moins -contre l'humeur. »
Un jour qu'il avait exhalé ses plaintes contre la Hollande, à propos d'un procès qu'il avait perdu, elle lui fait ainsi la leçon :
« ...Vous exigez trop des hommes; moi je n'en attends presque rien. Vous vous fâchez contre eux ; moi je suis disposée à les mépriser. Vos réflexions contre mes compatriotes sont trop aigres. Par tout pays on perd des procès qu'on devrait gagner. Il y a du bon, dans ce pays, que vous ne connaissez pas. Ici, ce n'est pas la galanterie qui est le vice dominant, ce n'est pas celui que les plus honnêtes gens tolèrent ; du moins veulentils qu'on s'en cache : point d'aventures éclatantes, on ne les pardonne et ne les oublie que bien difficilement. D'ailleurs, les étrangers trouvent une sorte de prévention contre eux, et s'il y a la moindre chose à dire sur leur compte, comme on n'a point d'intérêt à s'en faire des amis, on n'approfondit rien, on les laisse. Ici, l'on est pesant, on a le premier abord fâcheux, effrayant, insupportable ; on néglige les agréments de la société ; cela est vrai dans toutes les villes, dans toutes les maisons. Mais on n'a pas partout le cœur insensible, vil, méchant, comme dans le beau monde que vous voyez à La Haye. Je n'ai vu nulle part des gens plus ridicules ni plus méprisables : vous seriez injuste de juger par ceux-là de toute la nation. Je n'ose vous prêcher ma profonde indifférence pour les vices qui m'environnent de loin ; je la blâme, je la trouve criminelle, je voudrais m'indigner plus souvent ; c'est un malheur de ne pas respecter la société, de pardonner tout à ses semblables par pur dédain... »
Voici encore une piquante remontrance qu'elle lui adresse :
«Aucune des histoires dont on m'a régalée sur le chapitre de vos galanteries ne m'a fait beaucoup d'impression ; une chose bien
légère me fit plus de peine. Ma tante, l'aînée, petit génie s'il en fut jamais, se souvint, il y a quatre ans, au commencement de notre connaissance, que dix ou douze ans auparavant, vous maltraitiez un petit chien que Mm d'Hermenches aimait beaucoup. Je ne l'ai pas oublié, parce que j'en fus fâchée. Aimer une autre femme que la sienne, c'est moins un crime qu'un malheur ; sacrifier la passion au devoir, c'est une chose difficile ; mais ne pas battre le chien de sa femme est si facile ! Le battre est méchant. En général, il y a plus de méchanceté à donner de petits qu'à donner de grands chagrins (1764). »
Sa tendre sympathie pour d'Hermenches n'influe à aucun degré sur ses idées ; elle maintient avec lui la pleine indépendance de son esprit ; elle n'est jamais tentée de voir par ses yeux ; elle affirme en toute occasion un jugement personnel sur les gens et les choses. En voici un exemple caractéristique :
« 29 novembre 1763.... On me dit l'autre jour que Mlle de Marquette l'aînée épousait un officier suisse et que vous aviez fait ce mariage : j'en fus d'abord fâchée contre vous ; je trouvai très mauvais que de sang-froid vous voulussiez causer un parjure et faire promettre un amour éternel à une personne qui ne peut inspirer que du dégoût et de l'aversion. Que ces philosophes ont une mauvaise philosophie ! me disais-je. Ils croient que ce n'est pas acheter trop cher un peu de fortune que de se donner pour l'acquérir une compagne désagréable, difforme, presque monstrueuse, à laquelle les yeux ni le cœur ne pourront s'accoutumer ! Est-ce là la loi de la nature et de la raison ? Que ces gens qui parlent de la vertu et qui s'en parent, disais-je encore, sont de mauvais moralistes ! Ils croient rendre service à un ami lorsqu'ils lui font prendre un engagement qu'il ne pourra, qu'il ne voudra pas tenir ; ils font sans scrupule une femme malheureuse, un mari coupable, une union ridicule et odieuse ! Qu'on se laisse entraîner par ses passions, cela peut être quelquefois excusable ; mais peut-on, de sens rassis, arranger le mal ? Oh ! que Julie et Emile font peu d'effet sur leur admirateur ! — Voilà ce que je pensais hier ; aujourd'hui je vous ai à peu près pardonné. On m'a dit que le galant était presque sexagénaire : peut-être que n'aimant plus ce qui est aimable, il ne haïra pas sa moitié. Je le souhaite pour lui, pour elle, pour votre honneur, pour votre conscience, car je veux croire que vous en avez une et que vous sentez un peu de ces regrets qui me tourmentent si fort lorsque j'ai la moindre chose à me reprocher. En vérité, quand ce ne serait que pour mon repos, je ne dois pas faire le plus petit mal à mon prochain, car c'est m'en faire un terrible à moi-même.... Dans ce moment j'ai tiré d'un coin de mon
bureau une confession de foi écrite à quinze ans : on voit bien à l'écriture, au style et à l'orthographe que cela est fort jeune. Je l'ai relue ; j'ai presque envie de vous l'envoyer ; cela nous mettra sur la voie de parler aussi religion. »
D'Hermenches, qui fréquentait chez Voltaire, professait pour le ton et l'esprit français un enthousiasme que son amie jugeait un peu aveugle. Certes, elle reconnaît tout ce qu'elle doit à la culture française, mais son admiration n'ôte rien à sa clairvoyance. Jugez plutôt :
« Mercredi 3 octobre [1764]... Je vous abandonne Mlle de Mauclerc, quelques-unes de ses phrases, les gestes de ses yeux (sic) : c'est le tortillage allemand. Mais qu'elle ait l'esprit juste et fin, les plus heureuses saillies et le cœur excellent, c'est ce que vous pouvez croire sur ma parole... Il y a, je crois, un certain travers auquel sont sujettes les femmes fort sensibles quand elles sont honnêtes femmes : c'est une certaine langueur, un intérêt si délicat, si détaillé, à tout ce qui concerne leurs amis et leurs parents, des émotions, des inquiétudes ; il faut une double dose de goût pour que cela soit agréable et ne paraisse pas affectation et minauderies. Je me souviens qu'à Genève tant de femmes parlent de sensibilité ! Je le disais l'autre jour à une Genevoise, qui me comprit fort bien et me parla de quelques sociétés où l'on était si sensible ! M1-' de Mauclerc a trop d'esprit pour ces sottises ; cependant, elle est aussi de la classe des femmes sensibles et honnêtes.
Vous ne voulez pas que les propos dont nous nous plaignons soient venus de France, et moi je soutiens qu'ils en sont venus, et je m'imagine voir leur origine dans l'ancienne chevalerie, où la galanterie avait tant de part. Le ton de cette galanterie a changé suivant les mœurs, mais n'a pas cessé d'être la plus sotte chose du monde : voyez St-Evremond, les lettres de Chaulieu, les lettres de Fontenelle ! Il est sûr que les platitudes françaises deviennent cent fois plus plates dans les bouches hollandaises, mais, croyez-moi, sans les Français, nous n'aurions jamais pensé à plaisanter une demi-heure sur un mot équivoque, auquel celui qui l'a dit n'attachait aucun sens et auquel celle à qui on le dit ne veut pas qu'on attache un sens ; nous ne parlerions pas tant de conquêtes, de jalousies, etc.. Une femme qui ne se soucie pas d'être aimée ne dirait pas mille choses de la passion d'un homme qui ne l'aime point. Ces légers propos qui n'ont ni tête ni queue, ni raison, ni vraisemblance, sans les Français ne seraient jamais entrés dans nos grosses têtes. Madame de Tuyll m'a dit qu'elle se désespérait à Spa d'entendre le général de Chabot, guerrier assez inhumain et qui avait passé l'âge
d'être joli homme, parler éternellement du pouvoir des femmes, de le voir toujours faire l'amoureux. Je suis convaincue que ce n'est pas là le meilleur ton de France ; mais, sans prévention, croyez qu'il en vient, et qu'elle nous envoie bien d'autres travers qui, entés sur les nôtres, nous font autant de mal que ses belles manières et ses coiffures nous font de bien. »
Son correspondant la tient au courant des nouveautés littéraires : « Les brochures sur les Calas, lui dit-elle, m'ont fait verser des larmes d'indignation et de pitié ». Il lui soumet une tragédie de sa façon, Statira, qu'elle critique sans merci. Il accepte et souffre tout de l'« adorable Agnès, être sublime et presque divin ». Par moments, elle s'effraie d'une admiration qui lui semble un peu trop exaltée :
« 9 septembre 1762. J'entends répéter sans cesse, même à ceux qui vous admirent, que vous êtes le plus dangereux des hommes et qu'on ne saurait être trop sur ses gardes avec vous... J'étais bien éloignée de souhaiter que la possibilité de me revoir vous fît quitter l'Angleterre. Un ami tel que je voulais me le conserver n'est pas si empressé, ne s'exprime pas comme vous faites ; je ne saurais prendre non plus tout ce que vous me dites pour un simple langage de politesse ; il me semble, Monsieur, que vous êtes ou que vous feignez d'être plus qu'un ami, et je ne voudrais ni entretenir une folie, ni être la dupe d'une fausseté... Comment voulez-vous que je vous regarde comme un homme qui ne peut me donner que des conseils utiles, comme une liaison qui ne saurait avoir rien de dangereux ?
...Vous êtes pour moi comme ces choses rares et précieuses qu'on a la folie de vouloir acquérir et conserver à tout prix, quoiqu'on n'en puisse faire usage. J'ai trop cherché à me faire distinguer, ensuite estimer de vous, puisque nous ne gagnons que bien peu à cela, que nous ne pouvons ni nous voir, ni nous écrire... »
C'est qu'en effet — le lecteur l'a déjà compris — la correspondance de Belle et de Constant d'Hermenches s'était établie à l'insu des parents de Tuyll, dont la rigidité n'eût jamais admis une relation de cette nature. Les lettres s'échangeaient par l'intermédiaire d'amies bienveillantes : c'était une dame Geelwinck, qui est simplement appelée « la veuve » ; c'était une dame Hasselaer, femme d'un échevin d'Amsterdam, chez qui Belle fit plusieurs séjours et dont elle a tracé le charmant portrait que voici :
« ...Après mille conversations sur tous les sujets imaginables, je conclus que si je devais changer avec quelque femme que ce fût
de ma connaissance, de la tête aux pieds, d'esprit et de cœur, c'est avec Mme Hasselaer que je changerais... Elle supporte les sots, et c'est en quoi je lui porte envie. Mais elle ne les confond pas avec les gens d'esprit. Elle sait faire la demande et la réponse ; mais elle aime beaucoup mieux trouver des gens qui entendent et qui répondent. Elle n'est point fausse, elle n'est point dissimulée ; avec le public elle est polie et prudente ; avec ses amis elle est confiante et sincère. C'est ne point la connaître que de l'estimer médiocrement.
...Toutes les conversations lui sont bonnes, elle entend la plus déliée, elle trouve de l'agrément à la plus solide. Vous auriez le chagrin de la voir causer aussi avec les Villatte, mais elle ne se méprend pas aux différences, elle écoute tout autrement. Mlle de Mauclerc se plaignait avec moi l'autre jour de ce que MmC Hasselser souffrait les plus insipides propos, s'accommodait de la mauvaise compagnie, écoutait tout le monde. « Oui, lui dis-je, mais son goût se venge par ses distractions... »
Bientôt, Belle eut dans sa famille un commissionnaire obligeant et discret. Le conseiller Cornelis de Perponcher-Sedlnitzki, habitant La Haye, épousa en avril 1763 Jeanne-Marie de Tuyll1. Ce grave personnage consentit, dans l'heureux temps des fiançailles,— le bonheur rend accommodant, — à faciliter l'échange des missives entre Belle et d'Hermenches. Belle ne se livrait qu'en tremblant, et avec des remords sincères, aux plaisirs de cette correspondance clandestine. Elle le dit cent fois et sur tous les tons :
« Si ce commerce venait à se découvrir, écrit-elle, il causerait ici une si terrible indignation !... Ni mes parents, ni le public ne me pardonneraient jamais cette étourderie.... Des saillies peu glorieuses pour moi, passagères dans mon âme, ne devraient pas s'éterniser dans votre cassette... Au nom de Dieu, Monsieur, brûlez mes lettres !... Supposé même qu'il pût vous en coûter quelque chose, il me semble que vous me devez un sacrifice si nécessaire à mon repos. »
Mais d'Hermenches ne brûla rien. Il refusa même plus tard de rendre à madame de Charrière les lettres de la trop confiante Agnès 2. On conçoit qu'elle attachât un grand prix à sa relation
1 Sa mort fut prématurée : il se noya par accident quelques années plus tard, en 1776. La famille de Perponcher a encore des représentants à Berlin.
2 Ces lettres, au nombre de 178, font partie du « Fonds Constant», à la Bibliothèque de Genève. (Mec. 37.)
avec d'Hermenches : elle se sentait si complètement isolée dans le calme et froid milieu où le ciel l'avait fait naître ! N'employons pas le mot d'« incomprise », qui serait d'un romantisme déplacé ; mais il est sûr que la jeune fille déconcertait son entourage par