CHAPITRE III
Le Marquis de Bellegarde
«Vraiment, c est une chose bien difficile que de me bien marier. »
(Belle de Zuylen à d'Hermenches.)
Les prétendants : le comte d'Anhalt, le marquis, etc.. — Libres confidences de Belle. — L'obstacle. — Scènes de famille. — L'Ecossais Boswell. — Les tergiversations de M. de Bellegarde. — Visite à l'évêque d'Utrecht. — Le cousin amoureux. — A La Haye. — Bellegarde à Middagten. — Le portrait de La Tour. — Les gaîtés de Belle.
C'est une histoire compliquée, mal aisée à conter, que celle du mariage de notre amie. Avant de lui céder la parole, peutêtre est-il bon d'indiquer les phases de ce roman bizarre, dont le dénouement fut si imprévu. Belle de Zuylen n'a pas eu moins d'une douzaine de prétendants, qui ne le furent d'ailleurs pas tous au même degré : il y en eut, dans le nombre, qui, comme l'Ecossais Boswell, songèrent bien à épouser cette personne si séduisante, mais son esprit les fit reculer... Il en est d'autres qu'elle découragea d'emblée, tels son petit cousin de Tuyll, ou ses compatriotes Pallandt et Obdam. Quelques-uns la connurent de réputation seulement, l'admirèrent de loin, mais ne se décidèrent pas à faire le voyage d'Utrecht. C'est le cas d'un
rhingrave de Salm, d'un baron d'Holstein, et plus spécialement d'un comte d'Anhalt, « cet homme, disait Belle, qui vient de si loin pour m'épouser », et qui, en réalité, ne vint jamais. Le fameux Catt lui avait rempli la tête des mérites éclatants de Belle de Zuylen, qui raconte ce qui suit :
« M. Catt m'avait trouvée aimable, apparemment. Je sus, quelques mois après son départ, qu'il avait trouvé le moyen d'avoir mon portrait, ressemblant et joli ; peut-être l'avait-il montré au comte d'Anhalt ; du moins lui parlait-il souvent de moi ; il endormait aussi sa Majesté de la peinture de mes charmes. Le roi aimait autant ce conte-là qu'un autre, il le faisait redire, et un jour il me fit déconseiller Fénelon, que je lisais. L'imagination du comte s'échauffe, il écrit, il fait écrire et parler, non par M. Catt, qui tant que la négociation a duré, ne l'a pas seulement nommé dans ses lettres. A présent, il sera le ministre de mes refus, voilà tout ; mon père lui a écrit deux fois sous ma dictée. Mais quand il aurait négocié cette affaire, qu'importe, si elle eût été bonne ? « Je n'aurai jamais bonne idée, dites-vous, d'un mariage fait par un gouverneur. » — Tout homme qui élève des jeunes gens ne doit donc pas me trouver de mérite, parler de moi, ni s'intéresser à ce qui me regarde ! D'Hermenches, un philosophe devait-il avoir de pareils préjugés ? J'aimerais autant croire aux esprits et consulter les Bohémiennes ! ...»
De tous ces prétendants, le plus sérieux fut le marquis de Bellegarde. La jeune fille l'aurait volontiers agréé, mais il avait aux yeux des parents de Belle le grave défaut d'être catholique. M. deTuyll déclara qu'elle serait maîtresse de l'épouser lorsqu'elle aurait atteint sa majorité (25 ans). En attendant, on fit agir à Rome la diplomatie piémontaise afin d'obtenir une dispense du pape en faveur de ce mariage mixte ; mais la chancellerie romaine
1 L'incident du portrait vu par le comte d'Anhalt avait fait quelque bruit à Utrecht et à La Haye. Cela nous est révélé par les Mémoires de Hardenbroek, où on lit, à la date de 1762 : «Belle de Zuylen ayant envoyé son portrait à Catt, autrefois gouverneur chez M. de Zuylen, actuellement lecteur du roi de Prusse, — ce portrait a été vu par certain jeune prince d'Anhalt au service de Prusse, d'où il est résulté une correspondance et une demande en mariage. D'après les uns, on aurait refusé poliment pour cause de fortune insuffisante ; d'après d'autres, on ne savait encore ce qui en adviendrait. Toute cette affaire a été menée dans le plus grand secret, quoique Belle eût mis dans sa confidence madame la veuve Geehvinck et le maréchal d'Amerongen.On a fait aussi à ce propos un voyagea Amsterdam, qui a été tenu bien secret ».
ne la voulait accorder qu'à la condition que les enfants seraient catholiques. Bellegarde ne sut pas mener les négociations avec assez d'adresse et de fermeté ; elles échouèrent, sans que nous voyions bien exactement pourquoi. Belle se consola sans peine, et probablement aussi Bellegarde, quoi qu'en ait dit Gaullieur '.
MADAME DE CHARRIERE d'après le portrait peint par Humbert en 1774
Après un séjour en Angleterre, qu'elle nous racontera, Belle reprit bravement l'affaire de son mariage : elle était décidée à s'établir, c'est-à-dire à se libérer de l'espèce de contrainte que
1 « Tout fut rompu, et M. de Bellegarde eut, dit-on, bien de la peine à s'en consoler. » Lettres-mémoires de M"" de Charrière, par E.-H. Gaullieur, Revue Suisse, \%bj, p. 176,
lui imposait son entourage. M. de Charrière se mit alors sur les rangs. Il fallut plusieurs années pour décider M. de Tuyll à consentir à ce mariage sans éclat, d'autant plus qu'à ce moment il était question de deux nouveaux partis, le comte de Wittgenstein, officier en Corse, et lord Wemyss, jacobite écossais exilé. Mais Belle avait jeté son dévolu sur M. de Charrière et finit par faire agréer à son père l'homme qu'elle aimait. Ce que nous venons de conter en quelques lignes a rempli dix années de sa vie.
Si Constant d'Hermenches eût été libre, c'est lui, assurément, que Belle de Zuylen aurait épousé. Le brillant officier lui déclara un jour qu'il regrettait que son fils fût trop jeune pour qu'elle pût devenir sa bru, ce qui du moins les aurait rapprochés ; il se résigna à lui proposer en mariage son plus intime ami, le marquis de Bellegarde. C'est à cette occasion qu'elle lui adresse ces lignes d'une étrange sincérité :
« Ce que vous faites me paraît beau, grand, difficile ; une personne qui ne saurait ce que c'est qu'aimer dirait : « Elle ne peut être à vous ; ainsi, la vouloir donner à votre ami n'est pas un sacrifice. » Moi, j'en juge bien différemment: je sens trop bien qu'ajouter de ses propres mains de nouvelles séparations aux anciennes, mettre un obstacle éternel et invincible à son penchant, demande une générosité courageuse et sublime. C'est bien autre chose de marier sa maîtresse à son meilleur ami, que de la laisser se marier à tout autre homme.
...Vous me priez de vous rassurer : il me serait aisé de vous dire tous les lieux communs de la modestie, de vous dire que me voyant davantage, vous cesseriez de m'aimer; mais cela ne serait pas vrai ; je crois au contraire que pour peu que vous m'aimiez à présent, vous m'aimeriez beaucoup plus dans la suite.
...Permettez-moi, d'Hermenches, l'orgueil de croire que jamais une autre femme n'occupera précisément dans votre cœur la même place que j'y pourrais occuper. Mais de l'amour, tout ce qu'il en faut pour être tranquille auprès de moi, vous le prendrez peutêtre, à la première occasion, pour une plus belle femme. Vous en verrez mille de plus belles, dont les charmes, joints à un peu de raisonnement, vous rendront à mon égard tout comme vous voudrez être. Depuis que nous nous connaissons, votre estime et votre goût me sont toujours restés, mais n'avez-vous pas été amoureux bien des fois ? Pour un moment d'émotion que mon image vous a peut-être donné, ne vous a-t-elle pas laissé dans mille moments un cœur tranquille ?
...Mais, dites-vous, le Ciel récompensera la vertu. C'est déjà une récompense de vos intentions de pouvoir dire ces paroles ;
je crois qu'elles sont accompagnées d'un sentiment bien doux ; je voudrais le connaître. Jusqu'ici, je l'avoue, j'ai eu peu de droits aux récompenses du Ciel ; elles n'ont pas fait mes consolations ni mes espérances.
...Il faut absolument nous moins écrire ; il faut que nous nous occupions moins l'un de l'autre... J'éprouve qu'il n'est point d'argument si puissant sur moi pour combattre le penchant qui peut mener au désordre, que mon attention fixée sur la plupart de celles qui s'y livrent. Je tremble de me trouver confondue dans la classe de ce que je méprise. Ah ! Dieu, si jamais, comptant sur vos doigts les femmes qui vous ont trop aimé, je me trouvais entre la Martin et quelque autre de son espèce !... Mais pourquoi ce qui paraît quelquefois si odieux ne paraît-il pas toujours odieux ? Je ne sais comment les autres se tirent d'un profond examen, mais moi, tant que je serai spectateur impartial de mon propre cœur, je ne risque pas de devenir vaine. »
Né à Londres en 1720, François-Eugène-Robert comte de Bellegarde, marquis des Marches et de Cursinge, commandait un régiment au service des Etats-Généraux ' ; il n'était pas loin de la cinquantaine ; les parents de Belle, qui l'avaient rencontré aux eaux de Spa, lui trouvaient l'air passablement fatigué. Belle fit à son tour connaissance du marquis par l'intermédiaire de d'Hermenches. Elle voyait fréquemment alors l'Ecossais James Boswell, dont elle disait :
« Il est fort mon ami et fort estimé de mon père et de ma mère, de sorte qu'il est toujours bien reçu quand il vient me voir. »
Mais si Belle l'amusait et l'intéressait, lui ne songeait guère à l'épouser :
1 Grâce à l'obligeance de notre vieil ami Albert Metzger, à Chambérv, et à l'érudition de M. André Perrin, de l'Académie de Savoie, nous sommes en mesure de donner quelques détails sur le marquis. Il appartenait à la famille Noël (ou Noyel, ou Noyelli), de Montmélian, qui prit le nom de Bellegarde d'une maison forte située entre Montmélian et le château des Marches. On peut voir à Chambérv l'hôtel de Bellegarde, rue Croix-d'Or, à l'angle de la place du théâtre. Il n'appartient plus à la famille, qui n'a plus de représentants en Savoie ; mais elle existe encore en Autriche. Le château des Marches a passé à la famille Costa de Beauregard ; il est occupé aujourd'hui par un orphelinat de filles. — La famille de Bellegarde était brillamment apparentée, ainsi qu'on le verra plus loin. (Voir l'Armoriai et Nobiliaire de la Savoie, T. IV, à Noyer de Bellegarde, chez Allier, Grenoble).
« Boswell, écrit-elle avec ce détachement qui lui est particulier, Boswell me dit l'autre jour que quoique je fusse a charming créature, il ne serait pas mon mari, eussé-je pour dot les sept Provinces-Unies ; et je trouvai cela fort bon. »
L'Ecossais lui plaisait par son franc parler, dont on verra plus loin le témoignage dans une lettre qu'il lui écrivit et qu'elle conserva précieusement jusqu'à son dernier jour ; mais elle le trouvait terriblement raisonnable. Quant à l'ami de d'Hermenches, il ne paraissait pas très inflammable au début :
« Je crois, dit-elle, que M. de Bellegarde n'est pas un homme à marier. C'est dommage ; puisqu'il est si aimable, il n'aurait qu'à me prendre pour sa femme en passant. Je m'ennuie souvent de l'état de dépendance. Si j'étais libre, je vaudrais beaucoup mieux. »
Elle n'en continue pas moins ses travaux littéraires :
«Je m'amuse à présent à faire une comédie. Je n'aime pas à demander des conseils parce que je n'aime pas à les suivre. Mon ouvrage doit être mon ouvrage. Je dis comme Rousseau : « Son premier succès est de me plaire. »
Puis elle revient à Bellegarde, qui, sans avoir le solide mérite du sage Boswell, lui paraît plus séduisant, et à qui elle a fait le plus gracieux accueil :
« Je vous remercie, écrit-elle en juillet 1764, de la connaissance que vous m'avez fait faire avec M. de Bellegarde. Elle est vraiment fort agréable. Je suis charmée de lui. Racontez ce qu'il dit de moi. Il n'est pas fort apparent qu'il ait envie de m'épouser, et je ne sais ce qu'en diraient mes parents, mais pour moi, je trouve qu'être la femme d'un honnête homme, homme d'esprit, homme du monde, qui voyage, qui aime la bonne compagnie, qui a de la naissance et du bien, serait une fort agréable chose. Mon dessein est d'être honnête femme. Mais il y a cent mille maris avec qui cela me serait si difficile, qu'il n'y aurait à répondre de rien. Dieu me garde d'un sot ! Dieu me garde d'un mari jaloux, à moins que je ne l'aime à la folie !... Dans ce moment, j'épouserais de bon cœur le marquis, je lui plairais, je l'amuserais, je vaudrais bien une maîtresse et je ne serais pas plus embarrassante. Il a bien des années de plus que moi, mais nous veillerions tard, nous jouerions des trios... Vous voyez bien que je suis folle. Ne me répondez pas sur le ton de folie ; demain je reprendrai mon sérieux. Au reste, ceci est très sage ; mon cœur, en l'écrivant, n'est coupable de rien, mais entre sage et décent, il y a beaucoup de différence. »
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Après quelques heures de repos, elle reprend :
« Quand l'on vient de parler à ses amis, c'est alors qu'on a le plus de choses à leur dire... J'ai relu ce que je vous écrivais cette nuit : la plaisanterie de veiller tard et de faire de la musique au lieu de se coucher, est d'autant plus mauvaise, que le marquis est jeune, tout aussi jeune qu'il le faut. J'en demande pardon à lui et à la décence.
Vraiment c'est une chose difficile que de me bien marier, et ce serait une terrible chose que de me marier mal. Quelle vie je mènerais avec un homme que je n'aimerais point, avec un homme grossier ou ignorant ! J'ai eu bien de l'aversion pour les mariages qui m'ont été proposés jusqu'ici. L'année passée, je disais à un jeune homme qui aurait voulu m' épouser : « Vous connaissez Cinna ? — Oui, je l'ai lu en latin...» Actuellement, il y en a un qui voyage ; on me disait : « Attendez un peu à dire absolument non ; voyez-le à son retour, si vous n'êtes pas encore mariée ; peut-être il se formera. » J'ai appris il y a trois jours qu'il était un fort mauvais sujet et que celui qui nous l'avait présenté et vanté avait agi en scélérat, et j'ai eu le mauvais cœur d'être bien aise, tant j'avais de joie de pouvoir dire non sans retour, avec l'approbation de tout le monde. Le comte d'Anhalt tarde longtemps à venir ; les uns disent que ce n'est pas sa faute, les autres pensent qu'il ne peut se résoudre à m' épouser ; il a raisonne crois: pour un homme sensé et médiocre, ce n'est pas une chose à désirer. D'ailleurs, je doute que j'eusse moi-même le courage de l'épouser. Les sujets de son maître sont esclaves, et tout ce que je souhaite le plus, c'est d'être libre.
Ce mercredi matin. Je n'ai jamais été plus flattée en ma vie : le marquis me voit un moment, et je lui plais ; vous qui me connaissez et qui êtes son ami, vous souhaitez que je devienne sa femme !
... Vous avez vu combien je respecte la vertu et la raison, — et vous n'avez pu voir à quel point je pourrais les oublier; peutêtre le soupçonnez-vous, ma physionomie parle, l'expérience éclaire votre pénétration, mais cela ne suffit pas aujourd'hui. Peut-être mon langage ne sera pas celui de la décence, mais qu'est-ce que la décence au prix de la probité ?
Eh bien, donc, si j'aimais, si j'étais libre, il me serait bien difficile d'être sage. Mes sens sont comme mon cœur et mon esprit, avides de plaisirs, susceptibles des impressions les plus vives et les plus délicates. Pas un des objets qui se présentent à ma vue, pas un son, ne passe sans m'apporter une sensation de plaisir ou de peine ; la plus imperceptible odeur me flatte ou m'incommode ; l'air que je respire, un peu plus doux, un peu plus fin, influe sur moi avec toutes les différences qu'il éprouve lui-même. Jugez du reste, à présent, jugez de mes désirs et de mes dégoûts. Si
je n'avais ni père ni mère, je serais Ninon peut-être, mais, plus délicate, et plus constante, je n'aurais pas tant d'amants ; si le premier eût été aimable, je crois que je n'aurais point changé, et en ce cas-là, je ne sais si j'aurais été fort coupable ; j'aurais du moins pu racheter par des vertus l'offense que j'aurais faite à la société en secouant le joug d'une règle sagement établie. J'ai un père et une mère, je ne veux pas leur donner la mort, ni empoisonner leur vie : je ne serai pas Ninon ; je voudrais être la femme d'un honnête homme, femme fidèle et vertueuse ; mais pour cela il faut que j'aime et que je sois aimée.
Quand je me demande si, n'aimant guère mon mari, je n'en aimerais pas un autre, si l'idée seule du devoir, le souvenir de mes serments, me défendraient contre l'amour, contre l'occasion, une nuit d'été, je rougis de ma réponse ; mais si nous nous aimons, si mon mari ne dédaigne pas de me plaire, s'il met un grand prix à mon attachement, s'il me dit : « Je ne vous tuerai pas si vous êtes infidèle, mais je serai d'autant plus malheureux de ne pouvoir plus vous estimer, que je vous aimerai peut-être encore, » — en ce cas, dis-je, je pense, j'espère, je crois fermement que je fuirai tout ce qui pourrait me séduire, que je ne manquerai jamais aux lois de la vertu. Est-ce assez pour que vous puissiez me donner sans scrupule à votre meilleur ami ? Est-ce plus, est-ce moins qu'il ne saurait se promettre d'une autre femme ? Sûrement, je lui serai vivement attachée ; s'il veut, je serai son amie, sa maîtresse, je ne me négligerai jamais sur le soin de lui plaire et de l'amuser ; sûrement aussi il m'aimera ; mais fera-t-il quelque chose pour que ce bonheur ne s'éteigne pas ? Supposé que je lui parusse capable d'une faiblesse, ne me traiterait-il plus qu'avec défiance et mépris, ou bien m'attacherait-il à lui, me conserverait-il par des preuves de tendresse et de confiance? Supposé que mon cœur, mon cœur seul eût été un moment coupable, un aveu, un sincère retour, obtiendraient-ils grâce ? « Ouvrez-moi votre cœur dans tous ses replis, » me dites-vous : Ah ! vous devez être satisfait ! Comment trouvez-vous ce cœur ainsi déployé ? Dites-moi sincèrement si vous le méprisez, si, après cette lettre, vous me trouvez beaucoup au-dessous de ce que vous avez pensé auparavant...
..L'article de l'humeur est presque aussi important que celui de la vertu ; non, il l'est davantage : une femme galante est plus supportable qu'une femme acariâtre, et j 'aimerais beaucoup mieux un mari infidèle qu'un mari boudeur ou brutal. Je ne suis certainement pas méchante, ni grondeuse, ni difficile, ni capricieuse ; cependant, je ne suis point égale : ces organes si délicats, ce sang si bouillant, ces sensations si vives, rendent ma santé et mes esprits susceptibles de changements que je n'ai jamais vus si grands, si rapides, si étranges, dans qui que ce soit. Si on ne me reconnaissait à mon cœur et à mon visage, on pourrait d'un
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moment à l'autre me prendre pour deux personnes différentes, pour six personnes quelquefois, dans le cours d'une journée. Tout a droit de m'affecter ; pas un moment dans la vie ne m'est indifférent, tous mes moments sont heureux ou malheureux, ils sont tous quelque chose. Pourvu que je ne sois jamais injuste, jamais aigre, jamais emportée, me pardonnera-t-il de l'étourdir quelquefois à force de paroles, d'être quelquefois des heures sans parler, de m'abandonner quelquefois pour un rien à une gaîté immodérée, de pleurer quelquefois sans en savoir presque la raison? Les vapeurs que me donne l'inaction, les vapeurs que j'ai d'épuisement quand je me suis trop occupée, ne me rendrontelles pas ridicule et insupportable ? Je puis bien me faire violence, faire taire mes joies et rire dans le chagrin, mais c'est avec des étrangers que l'on se gêne à ce point, plutôt qu'avec un mari que l'on aime. Au reste, quand je l'étourdirais, il n'aurait qu'à m'imposer silence ; quand je lui romprais la tête d'un air, d'un livre, d'un ton, d'un rien, il n'aurait qu'à se moquer de moi, et me laisser seule m'amuser de ma folie. Tantôt musicienne, tantôt géomètre, tantôt soi-disant poëte, tantôt femme frivole, tantôt femme passionnée, tantôt froide et paisible philosophe, peut-être aussi que cette diversité lui plairait; je suis bien sûre du moins que je ne l'ennuierais pas, qu'il ne se lasserait pas de moi ; et pour le fond de mon cœur, il le trouverait tous les jours le même : mes impatiences sont rares et courtes ; la colère, je ne la connais presque pas ; je suis douce et patiente quand je souffre ; quand je pleure, je ne gronde point... Voilà qui est fini ; j'ai tout dit, je pense ; vous pouvez juger de moi comme de ma fortune ; si je ne vaux pas assez, si je ne suis pas assez riche, dites-le sincèrement, sans ménagements, sans détour. Faites de ma confession tout ce qu'il vous plaira.
Jeudi 26, après dîner. Quand nos projets échoueraient entièrement, je n'aurais jamais de regrets à l'étrange lettre que je vous envoyai hier ; au contraire, je serai toujours bien aise de m'être montrée ce que je suis à un homme qui m'est si sincèrement dévoué. »
Mais la difficulté est d'engager les négociations avec ses parents. Ils ne verront que l'obstacle de la religion. Les affaires d'intérêt n'arrêteront pas M. de Tuyll, «le plus droit, le plus désintéressé des hommes » ; mais comment lui faire accepter comme gendre un catholique romain ? Belle pensait que le mieux serait que d'Hermenches écrivît soit à elle, soit à son père, pour proposer son ami.
« Vendredi soir, 27 juillet. ...Quand cela sera décidé, envoyezmoi un brouillon de votre lettre ; mais il faut me permettre de
changer, ajouter, retrancher à ma guise ; sans mentir, je suis la première personne du monde pour manier les esprits que je connais bien, quand je veux ; mais je veux rarement, parce que je n'ai pas du tout l'ambition de gouverner. J'ai toujours dans l'esprit qu'en parlant à mon père après qu'il serait déjà au fait, vous avanceriez plus que par de simples lettres ; mais qu'il s'engage sans connaître le marquis, c'est à quoi il ne faut pas penser ; cela serait même absurde, et moi-même je ne le voudrais pas ; et pourvu qu'il n'ait pas à faire le ridicule personnage d'amant déclaré épouseur,... je ne vois pas ce qui l'empêcherait de faire connaissance avec nous. Mon père et ma mère ne l'ont vu qu'en passant, à Spa, il y a douze ans ; il y était avec Mme de la Rive, et avait l'air si malade, et si usé, qu'on eut bien de la peine à leur persuader qu'il n'avait pas quarante ans. On lui trouve à présent l'air beaucoup plus sain et même l'air plus jeune. Je puis m'en fier à vous du bien que vous dites de votre ami ; mes parents ne le peuvent pas, car ils ne vous connaissent point du tout ; et s'engouer du nom, des titres, des alliances, au point de ne faire attention à autre chose, cela serait très indigne de gens sensés comme ils sont. Voyez donc quel temps conviendrait au marquis pour nous voir, et un peu avant ce temps vous écrirez à mon père ou à moi... Je tiens la chose faite si mes parents souhaitent de connaître le marquis. Il n'aura besoin d'aucun effort pour plaire ; son ton naturellement poli, son cœur généreux et bon, qui se montrera sans qu'il y pense, c'est tout ce qu'il faut. Sûrement il ne fera ni ne dira rien qui révolte, qui persuade que je serais malheureuse avec lui ; on verra toutes les apparences du contraire, et on remettra la décision à mon propre goût.
...Je trouve fort à sa place que le marquis ne me pût souffrir en qualité de merveille. Rien n'est si haïssable dans le monde. Sa haine pour les prétentions d'esprit et pour la métaphysique ne m'effraie point du tout. Il y a bien du temps que je ne m'occupe de toutes les choses que je n'entends pas, que dix minutes par mois tout au plus. A quatorze ans, je voulais tout entendre, mais j'y ai renoncé depuis. Boswell a tort de penser que je me fatigue en spéculations. Une sorte de scepticisme fort humble et assez tranquille, c'est là que j'en suis restée ; quand j'aurai plus de lumières et plus de santé, je verrai peut-être des certitudes ; à présent je ne vois tout au plus que des probabilités et je n'éprouve que des doutes. Mais quand je serais passionnée pour la métaphysique, cela n'incommoderait personne : de tous les hommes que je connais, il n'y a que M. Castillon, professeur à Berlin, avec qui j'en aime parler '. Les prétentions à l'esprit,
1 J. F. Salvemini de Castillon (ou de Castiglione, où il était né en 1709) fut professeur de mathématiques à Utrecht ( 1 7 5 1 ) . Il devint membre de la Société royale de Londres et de l'Académie de Berlin, où il mourut en 1 791 . Il a traduit en français les Eléments de Physique de Locke.
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c'est aussi une enfance que je crois à peu près passée chez moi. Je ne pense plus du tout à montrer une chose qui se montre d'elle-même quand elle existe, et qui perd toujours la moitié de ses grâces à être affichée, présentée aux écouteurs avec dessein, avec empressement. Quelquefois on me voit parler d'un air occupé, animé, avec un homme d'esprit ; on me croit remplie du désir de lui paraître sublime, pendant que je ne songe qu'à m'amuser et que l'intérêt seul du discours, la gaîté ou la dispute, anime mon geste et mon teint. Ce qui me donne une grande amitié pour mon esprit, c'est qu'il est excellent pour l'usage ordinaire, qu'il me rend l'âme de cette maison, qu'il s'amuse d'un rien et amuse les autres, qu'il est chéri de mes frères, de ma sœur, de mon beau-frère, en un mot de tous ceux avec qui il passe sa vie : cela prouve certainement pour lui. Je vous prie de vous rappeler si jamais, dans mes lettres, je vous ai dit de jolies choses qui ne fissent rien au sujet, des pensées de parade, amenées exprès pour vous apprendre combien je suis spirituelle. Quand j'étais petite fille, cela ne manquait pas ; je plaçais vite où je pouvais une belle idée, mourant de peur que l'occasion de la dire ne revînt jamais. A présent, ma vanité est plus raffinée et plus tranquille. Le marquis n'aura guère à se plaindre de ce côté-là ; et puis l'on se moque de moi tous les jours sans que je me fâche ni ne m'afflige. Pourvu qu'on me laisse aller mon train de leçons, de lectures, d'écritures, comme je fais ici, un peu plus librement encore, je serai contente ; et sûrement le marquis ne pensera pas à me gêner là-dessus... Pour un trône je ne renoncerais pas à ce qui m'occupe dans ma chambre ; si je n'apprenais plus rien, je mourrais d'ennui au milieu des plaisirs et des grandeurs. Songez que mes goûts ont tenu bon contre le préjugé, contre le ridicule dont on a voulu me couvrir mille fois, contre l'exemple de paresse et de stupidité que les trois quarts et demi de mes compatriotes me donnent, contre l'air pesant de ce pays, et vous conviendrez qu'ils tiennent à mon être. Si le marquis aime à lire haut, j'apprendrai l'histoire en lui brodant des vestes... 29 juillet... Je ne suis pas tranquille, je suis inquiète, combattue, non sur le fond de l'affaire, qui me paraît toujours bonne, agréable, et dont je désire constamment le succès ; c'est sur les moyens que ma pensée varie. Quelquefois, je hais le détour que nous prenons, cet air de complot ; il me semble que je me rends coupable envers mon père, que je le trompe, que vous-même vous trouverez que ma conduite porte atteinte à cette probité, à cette droiture, ma vertu de préférence, par laquelle je voudrais racheter mes faiblesses et mes défauts... Je vous prie, d'Hermenches, d'être mon casuiste. Vous qui connaissez si bien les femmes et qui savez si bien comment on les juge, empêchez-moi de rien faire qui puisse m'avilir ! Je ne dois pas être méprisée, de l'homme dont je voudrais devenir la femme, mais surtout je ne veux pas qu'il me croie fausse, car je ne le suis point. »
Un moment elle songe à prévenir sa mère, mais l'incertitude de l'accueil réservé à sa confidence l'arrête :
« Vous ne savez pas, dit-elle, combien il est difficile de se conduire avec ceux dont on dépend, quand ils sont faits tout autrement que nous et que cependant on les aime et les respecte, quand enfin ils opposent une prudence toujours la même à notre vivacité. Ma mère est venue lire dans ma chambre ; il n'y a que la table sur quoi j'écris entre nous deux ; il ne s'en faut pas de beaucoup que je ne lui dise tout. Peut-être la mettrai-je dans ma confidence avant que votre lettre arrive, peut-être après. Elle est plus vive, je sais mieux la remuer et je lui parle plus vrai qu'à mon père ; mais elle est si déterminée contre le mérite des œuvres ! »
Elle finit par convenir avec d'Hermenches qu'il écrirait à M. de Tuyll. Mais pour être sûre qu'il s'exprimera sans maladresse sur un sujet si délicat, elle rédige elle-même le brouillon de la lettre, où elle n'hésite pas à entonner son propre éloge. Voici comme elle fait parler son ami :
« ...Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur, ces talents que le Ciel a prodigués à votre fille et qu'une éducation distinguée a cultivés chez elle avec les vertus, sont des dons précieux, qui valent des établissements, mais qui souvent les empêchent. Il est peu d'hommes à qui ils ne fassent peur, il en est encore moins qui puissent plaire à celle qui les possède, qui les apprécie et qui s'y connaît. Mon ami a assez d'esprit pour souhaiter que sa femme en ait beaucoup... C'est mademoiselle votre fille telle qu'elle est, qui le charme, qu'il aime, qu'il désire, qu'il lui faut pour être heureux... La différence de religion est le seul obstacle qui puisse vous faire hésiter, mais cet obstacle est plus effrayant pour le préjugé que pour la raison... »
Elle ajoute à sa belle rédaction cet avis :
« Si vous voulez mettre un mot de l'empressement, de la passion que le marquis montre dans ses lettres, c'est votre affaire ; j'ai déjà assez souffert à m'encenser moi-même si ridiculement.»
M. de Tuyll éprouva, comme on l'avait prévu, la plus grande répugnance à donner sa fille à un catholique, et d'Hermenches le taxa d'étroitesse '. Il y eut des heures pénibles au château de Zuylen.
1 II écrit à Belle: «Oui, les Tuyll sont de dignes gens, mais ils sont bien froids, bien tristes, bien sauvages, et je les crois un peu imbus de leurs
« 16 août 1764... Le samedi matin je ne sortis presque pas de ma chambre ; à table, point de paroles ; je me promenai avec ma mère sans parler... Mon père vint le soir dans ma chambre ; il me dit : « Je veux répondre à M. d'Hermenches ; je ne puis rien dire pour mon propre compte, ni pour celui de votre mère, sinon que l'obstacle de la religion ne peut être compensé par aucun avantage, et qu'ainsi nous n'avons pas besoin d'éclaircissements ; mais vous ne pensez pas de même, je puis le dire, et demander pour vous ces éclaircissements qu'on nous offre... Dans un an et quelques mois, vous serez majeure, vous n'aurez, plus besoin de notre consentement... »
Mais Belle n'entend point devenir étrangère à ses parents en se mariant contre leur gré : elle n'aurait, en ce cas, plus droit à être traitée comme leur fille pour la fortune. Elle le déclare à son père, qui la rassure généreusement :
«Le souper fut assez gai ; les esprits étaient assez libres ; je me reprochai mon mécontentement, je me dis : Ils font ce qu'ils peuvent. Nous ne parlâmes de rien tout le dimanche. Je fus dévotement à l'église ; le ministre s'embrouilla si bien dans une définition de la foi, que la mienne n'en fut point du tout éclaircie,. ni mon cœur plus attaché à nos sermons. Lundi, pas un mot de notre mariage; j'espérais beaucoup des pensées de mon père... Hier matin, pendant que nous déjeunions, mon père renouvela la demande qu'il m'avait faite samedi de mettre par écrit ce que je pensais... Il avait toujours supposé que la différence de religion était pour moi une difficulté aussi bien que pour lui, qu'il n'y avait que du plus au moins. Je crus ma bonne foi intéressée à ce qu'il sût la vérité. Je lui rappelai que dans un temps où j'étais triste, accablée de vapeurs, l'esprit rempli des plus inquiétantes incertitudes sur la religion, j'avais dit quelquefois que je trouvais les catholiques romains fort heureux d'être obligés à l'ignorance, de croire sur la foi de l'Eglise et de leur curé ; que ce sentiment de leur sécurité, du repos de leur esprit sur des questions épineuses, impossibles peut-être à résoudre, me mettait à mon aise avec eux, que je partageais leur repos... Mon père croyait que seulement je n'aimais pas à entendre discuter des points obscurs de la religion, ni peut-être à en entendre parler du tout ; mais je lui expliquai que ce n'était pas cela, que dans notre religion, où l'on recommande à chacun de s'instruire, voir des gens indifférents, négligents, qui se reproche-
vertus et de leur noblesse. » Des jugements pareils sont assez fréquents sous la plume de d'Hermenches, qui ne peut souffrir les Hollandais et ne s'en cache pas.
raient quelque jour leur ignorance, ne me faisait pas plaisir non plus. Quelqu'un entra et la conversation fut finie. Nous allâmes à Utrecht. Mon père fut plus pensif en carrosse que je ne l'avais encore vu. On me donna votre lettre, je ne la trouvai pas étrange, mais injuste : je trouvai qu'il vous était permis de juger de mes parents à peu près comme vous le faisiez, mais qu'il ne m'était pas permis de souffrir patiemment ces condamnations... Nous revînmes à Zuvlen (j'ai un peu l'air d'une vieille conteuse avec toutes mes exactes circonstances), et à peine étions-nous dans la maison que mon père me dit: «Vos discours de ce matin ont augmenté mes craintes, pas de beaucoup, à la vérité. » J'avoue que cela me mit au désespoir. Je tâchai de lui prouver qu'il ne m'avait pas comprise, puisque sa conclusion était si opposée à celle qu'il aurait dû faire naturellement ; je lui montrai que toutes ces idées-lâ venaient d'une disposition, presque insurmontable chez moi, à douter de tout ce qui n'a pas la dernière évidence, que je n'aurais sûrement pas pour la religion la moins raisonnable une persuasion que je n'avais pas pour la plus raisonnable, que je n'adopterais pas plutôt des opinions contradictoires que des opinions obscures ; que je n'avais pas même l'idée d'une persuasion si entière, si complète, qu'elle pourrait me faire quitter la religion de mes pères, dans laquelle j'avais été élevée, et que, si malheureusement mes doutes s'augmentaient au point de me rendre les deux religions égales et indifférentes, encore je ne changerais jamais ; qu'aucun intérêt, aucune convenance ne m'engagerait à une action qui paraît si lâche quand l'intérêt en est le motif. ... Nous dînâmes en silence... Je montai dans ma chambre, et je me mis à écrire à mon père. Il vint un moment après me montrer le brouillon de sa réponse.... »
Après une courte conversation, elle se remet à écrire à son père :
« Je déclarai nettement que la différence de religon n'était un obstacle pour moi. qu'à cause que c'en était un pour mon père et pour ma mère ; que, loin que ma conscience en fût alarmée, elle en serait plus satisfaite que d'un mariage avec un homme de ma religion ; que, doutant à peu près de tout et me trouvant pourtant obligée à employer ce que j'aurais de lumières pour l'instruction de mes enfants, j'avais toujours eu peur d'en faire de très mauvais protestants ; que, me trouvant au contraire obligée à ne point instruire des enfants qui devraient être catholiques, il ne me resterait de devoirs que ceux sur lesquels je n'ai aucun doute ; que leur parlant raison, et tâchant de leur inspirer l'amour de la vertu par mon exemple, j'espérais d'en faire des catholiques plus heureux, plus tolérants, plus éclairés, meilleurs chrétiens, qu'ils n'eussent été sans moi... Je lui faisais solennel
LE MARQUIS DE BEL.LEGARDE 8l
lement la promesse de ne pas engager ma parole avant qu'il ne le permît ou que j'eusse 25 ans. Je lui promis, au cas qu'il consentît à présent, beaucoup plus de régularité pour les exercices de la religion que je n'en avais ici, une conduite qui ne donnerait aucun lieu aux mauvais jugements...
Ma lettre avait huit pages ; elle était aussi forte, aussi énergique que le peut être une lettre pareille. J'avais refusé de me promener, je n'avais pas voulu bouger de ma chambre, et je m'étais tellement agitée, que cela fit peur à ma mère quand elle vint me voir... Nous restâmes longtemps en silence. Ensuite, à la première occasion de parler, je dis mille folies qui vous auraient amusé malgré notre détresse. C'est une suite immanquable du chagrin chez moi ; toujours, de l'agitation de mes esprits, du feu de ma tête, naissent mille idées plaisantes dont je ne puis détourner le cours et qui me feraient rire au milieu du désespoir. Je n'avais vu cette folie dans qui que ce soit ; elle n'est pourtant pas unique, car Richardson donne précisément le même caractère aux douleurs de Lovelace. De décider si c'est une espèce de délire qui prouve la plus grande sensibilité, ou si cela prouve au contraire une légèreté qui empêche mon âme d'être jamais tout entière à un seul objet, c'est ce que je n'entreprendrai pas à présent. Ma chère mère, après m'avoir longtemps écoutée, s'en alla. Je restai seule dans l'obscurité, couchée sur mon lit ; j'aurais fort souhaité que vous habitassiez ma cassette au lieu de vos lettres et qu'il n'y eût qu'à l'ouvrir pour s'entretenir avec vous, mais à condition qu'à m'entendre et me répondre se bornassent toutes vos facultés et vos talents. Tel que vous êtes, et avec vos idées d'équité qui sont comme les lois des corsaires, vous seriez un hôte fort dangereux. J'en étais là, lorsque les éclairs vinrent porter la lumière dans ma chambre ; ma sœur, effrayée du tonnerre, vint de son côté chercher compagnie ; j'eus bien de la peine à lui persuader que dans l'obscurité il n'y avait pas plus de danger qu'au milieu de vingt bougies.
...Ce matin, mon père avait l'air si chagrin, que j'en ai été sensiblement touchée... Voyant que réellement il ne pouvait accorder davantage sans croire manquer à son devoir, loin de le presser, je l'ai assuré que je ne voudrais pas être heureuse aux dépens de son bonheur, de son repos, ni qu'il eût à mon sujet un moment de remords ni de repentir ; que je le remerciais, que je ne m'engagerais pas.
Jeudi matin... Vous trouvez, j'en suis sûre, ma confession de scepticisme bien inutile, bien déplacée... Mais devais-je dicter à mon père des idées que je n'avais pas ? Devais-je lui faire écrire : « Ma fille trouve comme nous que la différence de religion est une difficulté »,... lorsque sa fille, au fond du cœur, ne trouve aucune difficulté ?... Vous m'en aimeriez moins si, ne considérant que le succès, j'étais si peu délicate sur les moyens de
le procurer... J'ai fait à présent tout ce que je pouvais faire ; prendre encore des mesures avec vous pour faire changer une décision dont j'ai paru me contenter, serait contraire à la probité, ou du moins à cette délicatesse précieuse qui fait qu'on regarde dans son propre cœur avec estime, avec plaisir.
...Il me reste à m'expliquer sur la promesse que j'ai faite à mon père de rester libre jusqu'à ce qu'il fût permis par lui ou par mon âge de me marier. Je la tiendrai inviolablement cette promesse, et je veux que le marquis soit aussi libre que moi: s'il a dans l'esprit d'épouser une fille de 23 ans, et non pas une de 25, s'il veut voir dans les parents de sa femme, comme dans sa femme elle-même, une joie sans mélange, s'il prend goût pour une femme plus aimable, ou si, consultant moins son cœur que les convenances, il en veut une plus riche que je ne suis, s'il m'oublie, s'il apprend quelque chose à mon désavantage, si sa sœur l'engage à prendre une femme catholique, s'il perd l'envie de se marier, il n'a qu'à vous écrire à l'instant, vous m'avertirez, et tout sera fini; il n'aura pas seulement besoin d'une raison pour se dégager, le plus léger caprice suffira, et loin d'être indignée, je ne parlerai jamais de lui qu'avec distinction, je m'intéresserai toute ma vie à son bonheur, et je serai toujours flattée de lui avoir plu quelque temps. S'il m'épouse, je veux qu'il se trouve heureux, qu'il ne regrette rien, qu'il me préfère à tout ; je n'ai point d'autre prétention. De mon côté la chose sera égale, je pourrai renoncer à lui, vous le dire, sans paraître coupable, sans m'attirer vos reproches.
...Dans 15 mois, si mon père n'a rien rabattu de sa résolution, et si je n'ai point changé, je vous écrirai que je suis au marquis, s'il me veut encore ; et pour lors, point de délais, point de longueurs, point de préparatifs ; les habits, les parures ne retarderont rien ; je serai sa femme de ma volonté unique, et je le rendrai, j'espère, le plus heureux de tous les maris.
Dimanche... Je crois que le marquis voudrait que je l'allasse trouver, comme Ruth alla trouver Boaz ou Booz (je ne sais plus son nom ; il ne s'éveilla pas seulement, cet honnête homme !) Si j'étais près des Marches, qui sait si je n'irais pas glaner les champs après les moissonneurs ; mais ici, cette manière de galanterie n'est pas praticable. J'espère que vous avez lu la Bible et que vous m'entendez.
...Ecrivez-moi combien de fois vous m'avez haïe et combien de fois vous m'avez aimée au cours de cette lettre. Dites-moi toutes les injures, et qu'une fille ne doit pas imaginer des enfants, ou du moins n'en pas parler avec cette liberté ; mais ces étiquettes ne sont pas à mon usage, surtout avec vous. Sûrement vous ne trouverez pas mauvais que je souhaite d'être mère et que je suppose que je le serai. Eh bien, donc, mes enfants seront catholiques, il le faut et je le veux bien, pourvu qu'on s'en fie à ma promesse
de ne leur parler qu'avec respect de leur religion. Je serais désespérée si on les ôtait à mes soins, si on se dériait de moi. Une de mes plus douces espérances, c'est d'élever un jour mes fils. J'apprendrai nuit et jour tout ce qu'on voudra, tout ce qu'ils devront savoir, pour le leur enseigner ensuite. Je hais les gouverneurs. Me laissera-t-on en tenir lieu à mes fils ? Me laissera-t-on tâcher d'en faire des hommes heureux, des citoyens utiles? Loin d'empêcher que d'autres, quand il en sera temps, en fassent de bons catholiques, moi-même, si l'on veut, je leur enseignerai les dogmes de leur religion et je leur en prêcherai la morale ; ils pourront ignorer longtemps que, dans leur maison, il est plus d'une façon d'adorer Dieu... Dites-moi aussi que je serai bien libre d'écrire des contes, des vers, des lettres, tout ce que je voudrai ; que je n'entendrai plus parler sans cesse de prudence, de bienséance, etc., qu'on ne me reprochera que ce qui sera mal ; que content de me voir appliquée à corriger des défauts réels, on me laissera du reste mon caractère tel que la nature me l'a donné. A ces conditions, je jure de faire tout le bien dont je suis capable. »
A une lettre assez gaillarde de d'Hermenches, elle répond avec son sans-façon ordinaire — ou extraordinaire :
« Une chose m'a divertie. Vous dites : « Il vaut encore mieux vivre vierge. » Puis vous effacez vierge pour mettre à la place martyre, comme deux choses à peu près synonymes. Vous n'avez pas si grand tort peut-être, et cette folie, en me faisant rire, a interrompu le cours de ma mauvaise humeur. »
Ah ! si le marquis n'était qu'un cadet de famille, et n'avait qu'une compagnie au lieu d'un régiment !
« Il dirait : « Je l'aime, donnez-la vite, ne réfléchissez pas trop longtemps à l'éducation de nos enfants, ou bien je pourrais bien la prendre.» On le verrait amoureux, moi médiocrement sévère; s'il cherchait un tête à tête, on ne soupçonnerait pas ce que fût pour parler du Pape ou de Calvin.
...Le marquis, selon vous, si vous lui dites qu'il peut se représenter dans 15 mois, croira que cette époque a rapport au comte d'Anhalt. Eh ! non, il ne le croira point. Quand je dis que je suis née le 20 d'octobre 1740, il verra que l'époque des 15 mois n'a rapport qu'à moi seule. Personne, dans cette maison, ne s'est jamais soucié du comte d'Anhalt que moi ; dans un temps où je m'ennuyais fort, on me fit cette proposition de la façon la plus flatteuse, la plus éblouissante. Le roi, de meilleure humeur qu'à présent et frappé des discours de Catt, souhaitait de me voir à sa cour. J'ai même su qu'avant le dessein du comte, le roi pensait à m'envoyer un autre épouseur. Je vis des lettres de la mère,
des sœurs, des amis du comte d'Anhalt. J'étais une divinité que les hommes voulaient voir descendre du ciel (c'est à dire d'Utrecht) pour habiter parmi eux. Sa Majesté a eu du malheur et ne se soucie plus apparemment qu'on l'amuse ; le comte croit peut-être qu'une divinité bel-esprit ne lui conviendrait pas ; moi, j'ai vu ses lettres, j'ai vu des Allemands, je me suis moins ennuyée au logis, et le procédé du comte ne m'a fait aucune peine. Comme la chose m'était indifférente et que je ne suis point du tout fière, je n'ai pas même eu de dépit ; je n'ai fait qu'en rire. Ma mère voulait tout rompre ; j'ai prié qu'on laissât cette affaire prendre d'elle-même le train qu'il lui plairait. Je suis convaincue que si le comte venait, il s'en retournerait seul. Mais si l'on veut, il ne viendra point ; je crois qu'il me sera obligé de l'avoir tiré d'embarras. Il ne m'en coûtera qu'un seul mot auprès de mon père. Songez que cette affaire-là ne fait aucun tort à l'autre. La tyrannie du maître, la corruption de la cour, ont toujours révolté un homme qui a le cœur républicain et vertueux '. Ma mère n'a jamais pensé sans frémir, sans pleurer, à cet éloignement ; trop souvent, aujourd'hui encore, nous sommes mal ensemble, elle est fâchée, elle ne me regarde pas ; mais elle m'aime, je fais ses consolations, ses joies, son amusement, et elle ne peut vivre sans sa fille qu'avec ennui, avec langueur. Je suis pour elle comme ces favoris des grands, dont la liberté, après avoir réussi vingt fois, déplaît la vingt et unième. On les disgracie, mais on les rappelle, parce qu'on ne peut s'en passer.
J'aimerais mieux me marier à présent que dans un an ; mais ce qui me console, si cela ne se peut pas, c'est de penser qu'avant de me séparer d'eux, avant de leur donner une sorte de chagrin, je pourrai faire passer encore à mes parents une année agréable, avoir encore pendant une année leur bonheur pour premier objet de mes soins.
Mon père, le plus froid, le plus circonspect, le plus sincère des hommes, ne sera jamais que froidement poli avec ceux qu'il ne connaît guère et ne se montrera jamais reconnaissant d'une chose qui ne lui fait pas encore plaisir. Votre lettre d'hier lui en a fait tout autant qu'une lettre sur ce sujet pouvait lui en faire ; elle est très bien... Ce que vous dites, que s'il y avait du risque pour un changement de religion, ce serait du côté du marquis, l'a flatté et amusé. On lui fait plaisir de lui faire entrevoir que
1 Belle s'entendait bien avec son père sur ce point. Elle a déclaré un jour avoir toujours haï et méprisé les espions: «Cette haine et ce mépris auraient suffi pour me rendre une cour quelconque tout à fait insupportable. Mon père voulait, lorsque autrefois je faisais une pareille déclaration, que j'exceptasse la cour du roi Pétaud, pour laquelle il lui semblait que j'étais faite. » (Lettre à Henriette L'Hardy, 26 septembre 1794.)
je vaux un peu plus qu'une autre ; il ne le sait presque pas. Mes patentes de beau génie n'ont jamais été produites à ses yeux ; le beau génie, s'il existe, garde presque toujours l'incognito dans la maison paternelle. Encore me trouve-t-on souvent beaucoup trop orgueilleuse, on exige de moi toute l'humilité d'une personne fort ordinaire, et on a raison : qui m'avait priée d'être beau génie? Cela n'oblige à rien et ne me donne aucune sorte de privilège ; cela ne fait qu'augmenter les sujets de crainte : on voit que je ne me soucie point de la considération, que peut-être j'aspire à la célébrité, et que j'aime le plaisir... on tremble. Mais précisément on fait assez de cas de moi pour n'être surpris ni ébloui d'aucune recherche ; d'ailleurs, on ne met pas un prix excessif à la grandeur. Me voir comtesse d'Anhalt ne faisait pas le plus léger plaisir. On parlait de rendre aux comtes d'Anhalt le titre de princes : cela eût fait de la peine. Un rang dans ma patrie soutenu avec esprit et avec l'éclat que donne la fortune, eût peutêtre flatté. On m'aurait vue avec orgueil peut-être, la plus grande dame de mon pays, et la plus aimable, en faire les honneurs, lui donner un relief ; il entrait là-dedans autant de patriotisme que de vanité.
Adieu. Comment dit-on à un homme qu'on l'aime, quand il n'est ni amant, ni précisément un ancien ami sans conséquence ?
Lundi matin... Si j'avais eu affaire à des gens sans raison, entichés de titres et de grandeurs, j'aurais dit : «Quel plaisir d'écrire le dessus de mes lettres, de dire aussi souvent qu'il vous plaira : Ma fille la marquise ! » Si mes parents étaient des bigots fanatiques, j'aurais pu dire : « Il est visible que Dieu m'appelle à convertir tous les Savoyards, depuis la haute noblesse jusqu'au petit garçon portant une marmotte ou décrottant des souliers. Que d'âmes gagnées au Ciel et à Calvin ! » Mais comme mes parents raisonnent, il me fallait répondre. Sans mes arguments et tous les efforts de mon éloquence, on n'aurait pas laissé lieu à renouer la chose quand je serai majeure... Vous êtes bien le maître de ne dire au marquis que ce que vous jugerez à propos, mais voici un métaphysique scrupule : il négligera, s'il ignore la vérité, de penser à une autre femme ; il en passera une devant lui qui lui conviendrait peut-être, et il ne la regardera pas, se croyant déjà à moitié mon mari et engagé d'honneur à ne point former d'autre projet... Moquez-vous, si vous voulez, de mes subtiles distinctions, mais ne m'en corrigez pas ! Mes lettres sont si libres, qu'elles ne sont presque pas décentes ; je dois conserver du moins les délicatesses de la plus scrupuleuse probité. Si les penchants de mon cœur ne sont pas purs, que du moins les maximes de ma raison le soient. Mme d Avincourt, scandalisée de mon air libre, de mes yeux qui n'étaient pas baissés, s'écriait, après avoir appris qui j'étais : Une demoiselle, cela, une demoiselle ! Que dirait cette bonne femme si elle voyait mes lettres !...
Si, comme on le prétend, la réputation d'une femme est de tous les biens le plus précieux, heureuses les femmes qui n'ont point de cœur ! Plus heureuses celles qui n'ont point de sens ! Elles acquièrent le plus grand des biens à fort bon marché ; elles acquièrent sans vertu la réputation d'être vertueuses... Adieu, mon ami ; quoique je ne sois point coupable, je rougirai en vous revoyant. Ne me méprisez pas! Est-il plus vertueux d'être né en Groenland qu'en Italie !
Envoyez-moi des trios : quand on joue du clavecin, on ne songe pas à autre chose. Je lis tous les romans qui me tombent sous la main. Engagez le marquis à être sage à tout hasard... De mon côté, à tout hasa*d, je tâcherai d'être meilleure dans un an qu'aujourd'hui, plus régulière, plus douce, plus égale, etc..»
Les lettres qui suivent sont trop pittoresques pour que nous renoncions à les transcrire, bien qu'elles ne fassent que retarder la marche du récit. La famille de Tuyll y est si bien peinte dans l'intimité paisible de sa vie quotidienne !
« Hier matin, j'allai avec ma mère et mon père à Utrecht, où je n'avais rien à faire, seulement pour être seule avec eux ; ils ne parlèrent en carrosse que de choses indifférentes, et puis de Boswell, qui a écrit une lettre pleine d'admiration pour moi, dont il ne veut pas qu'on me dise un mot. Je leur racontai toutes ses raisons pour ne pas m'épouser, je m'égayai, je leur fis des contes (des contes vrais). Je leur dis que tout au plus si je devenais plus raisonnable, plus prudente, plus réservée, Boswell tâcherait, avec le temps, de me marier à son meilleur ami en Ecosse. On était de fort bonne humeur.
...Après une petite leçon de mécanique, qui était le prétexte de mon voyage, je me trouvai seule avec ma mère.
— Vous êtes pâle, me dit-elle ; qu'avez-vous ? Quelque chose vous chagrine-t-il ?
— Non, dis-je, mais quelque chose m'occupe.
— Est-ce un secret ?
— Non. si vous voulez, ce n'en sera pas un pour vous. Vous ne redirez que ce que je voudrai bien ?
— Je vous en donne ma parole, me dit-elle.
— Il serait inutile, lui dis-je, de vous cacher que j'ai été informée de bien des choses ; je n'en dirais rien pour un million à mon père, mais à vous je puis vous dire que je me suis assurée tant que j'ai pu sur l'article de l'éducation, et que mes enfants, quoique catholiques, ne me seraient point ôtés, que je les verrais, les élèverais...
— Pourquoi ne voulez-vous pas dire cela à votre père ? interrompit-elle d'un air assez satisfait.
— Parce que, lui dis-je, cela lui apprendrait ma correspondance avec M. d'Hermenches.
— Il la sait bien, me dit-elle, je crois du moins qu'il la sait ; il a pu la savoir tout comme moi...
...Nous revînmes à Zuylen. Après dîner, ma mère me fit promener seule avec elle pendant fort longtemps ; il pleuvait, mais elle ne s'en souciait pas ; elle s'amusait à me parler de toute chose avec gaîté et confiance. Je lui parlai un peu de notre affaire ; elle me dit que sûrement cela avait été prémédité de la part du marquis ; je l'assurai que non, que tout au plus vous pouviez