CORRIDOR DE ZUYLEN
y avoir pensé [au mariage avec Belle] avant la visite, mais non M. de Bellegarde.
— Ah ! si vous le croyez, dit-elle, vous êtes bien dupe ! Après avoir eu cinquante maîtresses, il serait devenu amoureux de vous dans un instant ! Mais qu'importe, d'ailleurs ! Vous seriez plus flattée, mais pour moi cela ne fait rien.
...Après la promenade, mon père lui parla longtemps. Elle m'appela lorsqu'elle l'eut quitté et me dit que je pouvais l'aller entretenir... Je montai, je trouvai mon père dans le corridor, je lui donnai le bras, et nous commençâmes la conversation d'un ton doux et paisible, en nous promenant à pas égaux. Il me parla de votre lettre, qu'il ne croyait pas nécessaire de me montrer... Et nous nous mîmes à causer, évitant tous deux l'air prévenu. La différence de religion est un obstacle; j'ai dit mes
idées là-dessus, je suis convenue qu'il vaudrait mieux que cela fût autrement, mais un mari aimable et catholique valait mieux, selon moi, qu'un mari désagréable et protestant...
— Peut-être le marquis a plus de dettes qu'il ne nous conviendrait d'en payer...
— C'est une chose qu'on peut savoir au juste.
— Le marquis n'est pas riche, et il aime la dépense, les voyages...
— L'âge et l'intérêt d'une famille changent ces goûts-là.
— Le caractère n'est pas connu...
— On peut s'informer.
— Vous priez de ne consulter personne !...
— C'est précisément en ne consultant point qu'avec un peu d'adresse on apprend la vérité.
— Les mœurs...
— L'ne femme aimable et complaisante peut toujours espérer de rendre son mari fidèle.
Nous en sommes revenus à l'article de la religion, des enfants. J'ai dit que mes fils ne seraient pas faits prêtres et qu'on ne parlerait pas à mes filles de se faire religieuses ; qu'après 25 ans ils feraient ce qu'ils voudraient, mais qu'auparavant, qu'ils fussent pauvres ou riches, il n'en serait pas question, que je ne le souffrirais jamais, et qu'on pouvait faire ses conditions là-dessus. En effet, je romprais dans l'instant sans retour, sans cette clauselà. Pendant que tous les gens sensés parmi les catholiques crient contre des vœux absurdes qui entraînent le désordre et dépeuplent le monde, moi protestante je n'aurai pas ma part à cet abus. Non, quand on voudrait faire mon fils, encore enfant, coadjuteur de Rome, je n'y consentirais jamais. Je sais qu'entre les raisonnements et les actions de bien des gens il n'y a guère de conformité ; que ceux qui déclament contre les couvents y mettraient cependant leurs filles, si cela convenait à la fortune d'un fils aîné. Mais je ne suis pas faite comme cela : je me mets rarement en frais de raisonnements ; peu de principes fixes, point de systèmes ; mais quand un raisonnement me paraît juste, évident, indisputable, il devient aussitôt une règle invariable de ma conduite. Quoique ma voix soit douce, mes résolutions sont fermes. Ainsi, point d'abbés, point de moines, point de nonnes. Qu'ils soient catholiques, mes enfants, cela ne me fait aucune peine, cela n'est point contre mes idées '. Mais c'est assez, on n'en doit pas exiger davantage. Et le marquis pourrait-il exiger que je n'eusse aucun des droits d'une mère ? Si j'étais capable de les abandonner, je n'aurais point de cœur, je serais
1 C'est donc par erreur que Gaullieur assure qu'elle rompit parce que ses enfants devaient être catholiques.
bien indigne d'être sa femme... Il faudrait n'avoir pas d'âme, pas d'entrailles, pour ne point sentir combien il me serait dur de voir mes enfants obsédés de gens qui ne leur parleraient de moi qu'en leur parlant aussi des feux de l'enfer auxquels tout hérétique est éternellement dévoué. Mon père me disait : « Vous ne pouvez éviter que les servantes, les parentes, tout le monde ne leur dise : C'est bien dommage que votre mère soit damnée /... » — Ah ! lui ai-je répondu, ils le croiront un moment, mais quand je les caresserai, ils ne le croiront plus. Je ne serai pas obligée du moins à voir une petite fille sortant d'un cloître, mal élevée, une longue taille, l'imagination salie par tous les mauvais propos de ces maisons et de ces écoles, me méconnaître, frémir de mes erreurs, et demander à la Sainte-Vierge, d'un air gémissant et dévot, qu'elle me convertisse! Au reste, si mes filles, malgré ma tendresse et mes soins, sont bigotes et folles, si à 25 ans elles veulent s'enfermer, ce sera leur affaire.
Après tous ces discours et beaucoup d'autres, toujours doux, polis, modérés, raisonnables, je priai mon cher père de me laisser faire une belle peinture de cet établissement. « Si j'étais heureuse, sage, aimée, si mon séjour ordinaire en Savoie me plaisait, si je venais de temps en temps vous voir avec tendresse, avec joie, si mes enfants étaient aimables, si M . de Bellegarde se trouvait le plus fortuné des maris, ne seriez-vous pas bien aise?» — Oui, mais quel temps ne faudrait-il pas avant d'être assurés d'un si beau sort ? On pourrait aussi faire d'autres peintures... Je lui dis : Je serais fâchée d'être toujours fille, et même de l'être encore longtemps. Connaissez-vous un homme qui me convienne ? Ceux qui souhaitent le plus ardemment de m'établir dans ce pays, comptent jusqu'à deux partis que je pourrais accepter ; encore y a-t-il bien des choses à dire contre l'un et l'autre. L'un des deux ne veut pas se marier; l'autre, que je n'ai jamais vu, a des raisons essentielles de chercher certains avantages qu'il ne trouverait pas avec moi ; aussi ne se soucie-t-il pas de me voir, quoique ses amis l'en sollicitent. Qui de 2 ôte 2, reste zéro. Voilà pour ce pays. Voyons les étrangers. Le baron allemand ', je n'en veux absolument pas. Supposé que ce qu'on nous dit de lui soit faux, mon dégoût sera toujours un invincible obstacle ; la haine et l'ennui qu'il m'inspirerait seraient d'assez grands malheurs, et quand même je pourrais le faire vivre à Paris, ce serait toujours un horrible mariage.
Le comte d'Anhalt est esclave de son roi, ou dégoûté de ma réputation. Boswell ne m'épousera jamais ; s'il m'épousait, il en aurait mille repentirs, car il est convaincu que je ne lui conviens pas, et je ne sais si je voudrais vivre en Ecosse. Son ami,
Le baron d'Holstein, apparemment.
•c'est une folie, et cette kyrielle de réformes, je ne la commencerai pas pour un homme que je n'ai jamais vu. Mais vivre avec un homme aimable, spirituel, qui me veut bien comme je suis, qui sait le monde, qui ne serait pas jaloux sans raison, qui aime la musique, qui m'aimerait... Mon cher père descendit comme nous en étions là, pour expédier une lettre ; nous fîmes ensuite une partie de comète ensemble de fort bonne amitié.
Minuit... Il faut bien nous entendre : je ne ferai pas envisager le cloître à mes enfants comme bien odieux; seulement, je ne veux pas qu'on le leur montre bien saint, bien agréable, qu'on leur dise que de là on va droit au ciel, comme de l'hérésie on va droit en enfer ; je ne leur défendrais pas de prier pour ma •conversion. — Ma mère dit que ce n'est pas de ces enfants, qui peut-être ne viendront jamais, qu'elle s'embarrasse. Je tâcherai de persuader que je ne serai ni plus ni moins protestante et chrétienne en Savoie qu'en Hollande. »
Deux jours après, la conversation reprend avec son père sur un ton plus vif :
«Samedi matin... Lui voyant condamner l'accueil plein d'approbation, de distinction et de plaisir que j'avais fait au marquis, comme contraire à la décence, comme étant une manière de se jeter à la tête des gens, comme devant déplaire aux hommes mêmes, je me mis en colère tout de bon, et je déclarai que jamais aucun motif ne me ferait prendre la peine de cacher un sentiment dont je n'aurais pas à rougir ; qu'il n'avait pas été question d'amour dans mon cœur, mais que tout homme aimable devait me paraître aimable ; que s'il y en avait vingt ensemble, ils me plairaient tous, que je le leur montrerais à tous, et qu'ils ne croiraient pas apparemment que ce serait de l'amour.
...La grande objection, la grande crainte, c'est que je ne vive avec des gens qui tôt ou tard se trouvent obligés d'employer tous les moyens possibles pour me faire changer de religion, d'où il arrivera que je changerai, ou que je me trouverai malheureuse. J'ai dit qu'il n'y avait pas d'Inquisition en Savoie... J'ai dit cent mille autres choses pendant vingt tours de jardin. ..On entendait, j'avais raison, mais l'objection n'était pas détruite... Une chose m'a touchée : « Pensez-vous à l'étonnement, au chagrin que vous donneriez à tous ceux qui vous aiment ? — Peu m'importe, ai-je répondu, si j'ai votre consentement et celui de ma mère. D'ailleurs, je n'ai guère d'amis, et les discours des méchants, des gens prévenus, je ne les entendrais pas. — Nous les entendrions pour vous, m'a dit tristement mon père. — Non, non, lui dis-je, vous ne les entendrez pas non plus, on n'osera vous les tenir. — Ce silence, a interrompu mon père, qu'on garde par ménagement, qu'on affecte de garder, me serait bien sensible ».
— Je me suis tue. Ce n'est pas aux dépens de son bonheur que je veux être heureuse.
...Je lui ai rappelé tout ce qu'il a toujours dit sur la tolérance, ses projets de réunion, impossibles à exécuter par des discussions, des définitions et des traités, possibles si on laissait agir les influences naturelles de l'esprit, du sentiment, de l'habitude, entre des sectateurs de différents cultes unis par l'amour et par le sang... J'avais pris mon père par son faible, je dis mal, j'avais touché la corde sensible de son cœur... Enfin, après deux heures de discours et de pas précipités tout autour de ce jardin, nous rejoignîmes ma mère, qui buvait le thé devant la maison. J'avais chaud, le cœur me battait... Je montai dans ma chambre. Mon père, inquiet et attendri, m'y vint aussitôt chercher ; il me trouva à demi couchée sur mon lit, un Voltaire à la main... »
Et la conversation reprend encore, Belle plaidant pour ce mariage qui inspire à son père une sorte d'effroi, mais qu'elle réussit, par son éloquence, à lui faire paraître presque acceptable :
« Mon père aurait voulu céder ; il me dit : « C'est assez pour aujourd'hui», d'un ton doux, incertain et tendre... Voilà où nous en sommes. Je ferai encore tout ce que je pourrai ; si rien ne me réussit, c'est que mon père et ma mère ne peuvent consentir qu'en manquant à leurs principes et en altérant leur propre bonheur : en ce cas-là, je ne dois plus désirer le succès. »
« Ce vendredi soir... Je donnerais je ne sais quoi pour oser vous écrire, mais la fille de chambre de ma mère me dit hier que tous mes amis ne valaient pas la santé que je perdais pour eux, qu'il fallait dormir, que je maigrissais ; enfin, elle me fit promettre que pendant quinze jours je serais au lit à n x/2 heures... Je ne veux pas rompre mes engagements, je respecte le sentiment qui les rend si chers à une femme de cette sorte. Je me plais à éloigner les témoignages d'un froid respect, pour mettre à sa place tout autour de moi l'amour et ses soins. Excepté la fille qui me sert !, je ne commande à personne dans cette maison, je n'ai jamais voulu prendre la moindre autorité, mais pour moi l'on trahirait mon père et ma mère. ..Je ne me soucie jamais d'être respectée ; je veux qu'on m'accorde beaucoup sans croire me rien devoir ; je ne veux pas en imposer, je veux plaire. Boswell trouvait cela fort mauvais. Il aimait mieux me voir en grand panier avec une robe longue, des barbes pendantes, un air sérieux,
1 Belle nous saurait gré de fixer ici le nom de cette brave fille, qui plus tard l'accompagna à Londres, Dorothée Pfhlûgerin, qu'elle appelait de son petit nom hollandais, Dortie. Elle ne l'oublia jamais, et, vers la fin de sa vie, fit des recherches pour avoir de ses nouvelles. (Voir chapitre XXIV).
attendant qu'il m'abordât pour sourire, qu'avec des jupes courtes, un air libre et gai. « Est-il possible, me disait-il, que vous négligiez de vous faire respecter quand cela vous serait si facile ? Au lieu d'être toujours prévenante, laissez désirer quelque temps que vous veuillez bien être aimable, plaire, amuser, vous livrer à la compagnie, et puis, après quelque temps de liberté, reprenez le ton de la réserve. Gardez toutes ces folies, que vous dites à qui veut les entendre, qu'on ne comprend pas et qu'on interprète mal, gardez-les pour moi, pour votre ami, dites-les en anglais ! Vous devriez ménager les jalousies de l'amitié, sentir qu'elle veut des privilèges et qu'elle est offensée de voir tout le monde traité comme elle. Tout le monde est à son aise avec vous ! Cela est terrible ! »
...Je trouve pourtant qu'il a quelque raison, et si je ne craignais le ridicule de l'affectation, et encore plus le tourment de la gêne, j'essayerais peut-être... Il respecte l'humanité, il veut que ceux qui l'honorent se distinguent et qu'on leur rende hommage ; il aime que la vertu s'annonce par un extérieur imposant. L'austérité de sa morale ne lui fait pas condamner les plaisirs d'une imagination vive, d'une conversation libre, mais il veut qu'on les prenne en forme de récréation, que je me relâche avec lui, que je me divertisse, comme un prince oublie la pourpre et le pouvoir avec ses favoris. — Obdam, au contraire, me disait un jour : « Ah ! laissez-là l'air grave que vous avez coutume de prendre en entrant dans une salle ! Ne vous donnez pas tant de peine pour gâter votre physionomie pendant quelques instants, et croyez que si on vous aime beaucoup, on vous respectera toujours assez !... »
Le moment est venu de donner la parole à ce Boswell, que notre amie a si souvent mentionné, sinon avec enthousiasme, du moins avec une particulière estime. James Boswell (1740- 1794) occupe une place honorable dans la littérature anglaise ; il a écrit une excellente monographie de la Corse, dont il sera question plus loin, et a laissé un livre classique sur Johnson, l'auteur de Rasselas. Nous ignorons ce que Boswell faisait à Utrecht, et combien de temps il y séjourna. De cette ville il se rendit à Berlin, d'où il écrit, le 0 juillet 1764, à Belle de Zuylen, qu'il intitule My dear Zelidc, une lettre en anglais de 17 pages ! Elle nous révèle qu'une correspondance assez active existait entre eux : il n'en demeure que cette lettre, écrite sur le ton de spirituelle franchise et de bonne camaraderie d'un ami qui renonce à être un amant, et qui dit pourquoi. Ce ton simple et libre était pour plaire à Belle. La lettre de l'Ecossais reproduit plusieurs
passages d'une lettre de son amie, que nous aurons soin de recueillir.
« O toi, favorite de la Nature, écrit Boswell, écoute ce que te dit ton ami : Que la Prudence soit ton conseiller. Apprends à être maîtresse de toi-même ; apprends la vie ; et, je t'en supplie, ne méprise pas l'Art : l'Art t'a appris à jouer divinement du clavecin ! qu'il t'enseigne aussi à moduler les facultés de ton esprit avec une égale harmonie !
Ma chère Zélide, laissez-moi vous persuader d'abandonner votre attachement au plaisir et de rechercher le bonheur calme. Croyez-moi, Dieu ne nous a pas destinés à goûter beaucoup de plaisir dans ce monde. »
[Boswell fait à ce propos une confession complète de sa foi chrétienne, puis il reprend] :
« Vous voyez que votre ami est très heureux en ce qui touche l'important article de la religion. Prenez, je vous prie, la ferme résolution de ne jamais vous préoccuper de métaphysique : des spéculations de cette sorte, absurdes dans un homme, sont plus qu'absurdes chez une femme.
...Considérez vos nombreux avantages matériels : vous êtes la fille d'une des premières familles des Sept Provinces ; vous avez de nombreuses et hautes relations ; vous possédez une belle fortune, et je dois ajouter aussi que Zélide est belle. Vous avez sujet d'espérer un mariage distingué ; vous pouvez tenir dans la vie un rôle aimable et respecté. Vos talents et vos ouvrages peuvent vous faire grand honneur. Mais prenez garde : si tant de charmantes qualités ne sont pas gouvernées par la Prudence, elles peuvent vous être très nuisibles.
...Si vous vous abandonnez à vos caprices, vous pourrez éprouver çà et là une joie brève et fébrile, mais point de satisfaction durable. Il me semble que vous pouvez m'en croire : je ne suis ni un pasteur ni un médecin ; je ne suis pas même un amant. Je ne suis qu'un monsieur en voyage, qui s'est pris d'un grand attachement pour vous et qui a votre bonheur à cœur.
Ma chère Zélide, vous êtes très bonne, vous êtes vraiment sincère... Vous avez de beaux talents d'un certain genre. N'y en a-t-il pas d'autres qui vous manquent ? Pensez-vous que votre raison vaille votre imagination ?
..Maintenant, permettez-moi de vous gronder sur vos sentiments trop libres, dont vos lettres fournissent maints exemples. Vous dites que si votre mari et vous ne vous aimiez qu'un peu : « J'en aimerais sûrement un autre ; mon âme est faite pour des sentiments vifs ; elle n'évitera pas sa destinée. » J'espère que cet amour pour un autre ne ressemblera pas à celui de plus d'une
belle dame. « Si je n'avais ni père ni mère, je ne me marierais point, » et pourtant vous voudriez entretenir de tendres relations ! Ah ! Pauvre Zélide ! Ne voyez-vous pas que vous vous réduiriez à la plus méprisable des conditions ?... Je sais que vous ne pensez pas à mal ; vous donnez seulement cours à votre fantaisie : Voyez pourtant où cela vous mène ! J'aimerais assez un mari qui me prendrait sur le pied de sa maîtresse. Je lui dirais : Ne regardez pas la fidélité comme un devoir ; n'ayez que les droits et la jalousie d'un amant. Fi, Zélide ! Quelles idées avez-vous là ? Le nom de maîtresse est-il aussi agréable de moitié que celui d'épouse ?
...J'ai fait le voyage leplus agréable. Milord Maréchal était une société des plus intéressantes, et la dame turque causait extrêmement bien quand son indolence ne la rendait pas silencieuse '. J'ai trouvé M. Catt très poli. J'écrirai prochainement à M. de Zuylen ; je l'aime et je l'estime. J'ai eu l'honneur d'être présenté au comte d'Anhalt : vous pensez bien que je l'ai considéré avec beaucoup d'attention. Il me paraît être un homme fort poli, plein de sens et de manières très prévenantes. Je ne l'ai vu que très peu de temps, mais d'après ce que j'ai vu et entendu dire, je serais heureux de le savoir le mari de ma belle amie. Mais elle doit mettre son honneur à se conduire selon les convenances. Comme nous sommes, vous et moi, Zélide, parfaitement à l'aise l'un avec l'autre, j'avouerai que je suis assez vain pour conclure de votre lettre que vraiment vous avez été amoureuse de moi, autant que vous pouvez l'être d'un homme quelconque. Je dis : « vous avez été », car je me trompe fort si ce n'est passé maintenant. Reynot 2 n'avait pas si mal jugé : vous n'avez point d'empire sur vous-même, vous ne pouvez rien dissimuler. Vous sembliez mal à l'aise, vous aviez une gaîté forcée, le dimanche soir où je vous quittai, je m'aperçus bien que voas étiez émue.... Je vis
1 Lord Keith, maréchal d'Ecosse, qui prit part au soulèvement de ce pays en faveur du Prétendant, dut s'exiler et fut nommé gouverneur de la Principauté de Xeuchàtel par Frédéric II. On sait qu'il fut l'ami et le protecteur de Rousseau pendant son séjour à Môtiers-Travers. Lassé par la turbulence des Neuchâtelois, il se retira à Berlin. Il avait adopté une jeune Turque, fille d'un chef janissaire, nommée Emetulla, que son frère, le général Keith, avait recueillie au siège d'Oczakow. Milord Maréchal la maria avec M. de Froment, colonel au service de Sardaigne. Emetulla se retira plus tard à Neuchàtel, où elle mourut, presque centenaire, en 1820. (Voir Musée Neuchâtelois, 1864, Un Gouverneur de Neuchàtel, Milord Maréchal, parJ. H. Bonhôte).
2 Nous ne savons de qui il veut parler. S'agirait-il peut-être de Reinout, l'aîné des frères de Belle, mort quatre ans auparavant (voir chap. II), et dont elle aurait rapporté un propos à Boswell ?...
LE MARQUIS DE BELLEGABDE g5
que j'avais une place dans votre cœur et que vous me témoigniez une affection plus que simplement cordiale. Vos lettres m'ont montré que vous étiez heureuse d'avoir enfin rencontré l'homme pour lequel vous pourriez éprouver une passion forte et durable. Mais je suis trop généreux pour ne pas vous détromper : vous savez que je suis un homme de stricte probité, vous me l'avez dit et je vous en remercie... Ne suis-je pas un peu sévère de n'avoir pas meilleure opinion de vous ? Chère Zélide, reconnaissez que votre vivacité mal gouvernée peut vous rendre de mauvais services ; elle vous enlève un peu de l'estime d'un homme à l'opinion duquel vous tenez. Vous me dites : Je ne vaudrais rien pour votre femme ; je n'ai pas les talents subalternes. — Si par ces talents vous entendez les vertus domestiques, vous trouverez qu'elles sont indispensables à la femme de tout homme sensé. Mais il y a des raisons plus fortes qui s'opposent à ce que vous soyez ma femme, si fortes, que je vous ai déjà dit naguère que je ne voudrais jamais vous épouser. Je me connais et je vous connais ; je suis certain, si nous nous épousions, que nous serions bientôt très malheureux l'un et l'autre... Vous pouvez compter sur moi comme ami. Cela me vexe de penser au grand nombre d'amis que vous avez. J'en connais plusieurs avec qui vous êtes en correspondance ; c'est pourquoi je ne tire pas vanité du fait que vous m'écrivez.
...Continuez à me montrer tout votre cœur. Je redoute votre imagination ; j'ai peur que le cœur de Zélide ne soit introuvable, qu'il n'ait été consumé par le feu d'une imagination excessive. Pardonnez-moi de vous parler avec cet air d'autorité : j'ai assumé le rôle de mentor, je dois le remplir. Peut-être que je vous juge trop sévèrement : je dis que vous manquez de cœur, et pourtant vous êtes très attachée à votre père et à vos f-ères. Défendezvous ! ...Dites-moi que vous ferez une très bonne épouse. Laissezmoi vous le demander, Zélide : pourriez-vous soumettre vos inclinations à la volonté, peut-être au caprice d'un mari ? Pourriez-vous le faire joyeusement, sans rien perdre de votre douce bonne humeur ?... Pourriez-vous vivre paisiblement à la campagne pendant six mois de l'année ? Vous rendre agréable à de simples et honnêtes voisins ? Pourriez-vous causer comme n'importe quelle autre femme, et commander à votre fantaisie aussi bien qu'à votre clavecin ? Pourriez-vous passer les six autres mois dans une ville où il y aurait une fort bonne société, mais qui ne serait pas à la dernière mode ? Pourriez-vous vivre ainsi et être heureuse ? Pourriez-vous trouver une abondante source de joie dans votre propre famille ? Sauriez-vous rendre la gaîté à votre mari quand il serait mélancolique ? J'ai connu de telles femmes, Zélide : qu'en pensez-vous ? Pourriez-vous être ainsi ?... Adieu.
Que la religion ne vous rende pas malheureuse. Pensez à Dieu tel qu'il est réellement, et tout vous paraîtra gai. J'espère
ç6 madame de charrièbe et ses amis
que vous serez une chrétienne. Mais, ma chère Zélide, adorez le soleil plutôt que d'être calviniste : vous savez ce que je veux dire '.
Je ne comprends pas un mot du mystère que vous faites au sujet d'un certain monsieur auquel vous pensez trois fois le jour.. Que voulez-vous dire par-là ? Ecrivez-moi en toute liberté, et avec votre charmante humilité. Que le Ciel vous bénisse et vous rende raisonnablement heureuse ! Adieu. »
A quelque temps de là, le comte d' Anhalt revient sur l'eau de façon imprévue :
« Il y a huit ou dix jours que mon père me donna une lettre de M. Catt où il parlait fort du comte d'Anhalt. Le bruit avait couru à Berlin que j'épousais un autre Allemand ; il y avait eu làdessus de la surprise et un peu de consternation. Catt avait dit au comte qu'il devait s'assurer de moi, qu'il aurait beau chercher, qu'il ne trouverait rien qui fît son bonheur comme Mllc de Zuylen. Ce style de me recommander me parut réjouissant. Le comte avait bien compris, mais sa situation est embarrassante. Catt envoyait un billet du comte à lui, où il parlait d'arrangements déjà faits depuis leur conversation, de lettres qui partiraient, etc., l'obscurité même pour moi. Je rendis un moment après les lettres à mon père en lui disant : « Il manque une pièce au recueil, c'est la réponse de M. Catt au comte : j'y ai suppléé. » En effet, j'avais écrit que le comte pouvait avoir l'esprit en repos, ne point voyager et ne point écrire, que je n'épouserais ni lui, ni le baron d'Holstein... Le lendemain, je dis à ma mère que mon parti était pris, et qu'il me paraissait plus raisonnable et plus généreux d'en avertir le comte et d'empêcher un long et inutile voyage. Ce refus n'emporte pas, dis-je, une promesse à un autre ; j'ai promis d'être libre, je le serai. — N'en dites pas un mot au marquis : il croirait que c'est pour lui que j'ai rompu et que mon procédé le lie... Le comte d'Anhalt n'est pas le dernier épouseur de la terre ; et quand je ne me marierais jamais, qu'importe pour l'honneur du marquis ? Vous ne sauriez croire combien je tiens à cette formule de liberté : chaque matin le marquis doit s'éveiller avec la liberté de ne plus vouloir ce qu'il a voulu la veille. »
Cependant Bellegarde était entré en correspondance avec Mlle de Tuyll, et celle-ci conserva quelques-unes de ses lettres, dont le style dut l'étonner un peu. Pendant un séjour qu'elle fait à La Haye, il lui écrit :
1 II la veut sans doute mettre en garde contre ce fatalisme qu'elle prétendait tirer du dogme de la prédestination (voir chap. I, p. 3o).
« Je suis depuis quatre jours ici, et je n'ai pas plus le bonheur de voir mon aimable amie que si j'étais à Paris... Vous conviendrez que c'est une situation bien cruelle que d'être esclave des bienséances et des préjugés au point de se priver de la société d'une amie qu'on chérit parce qu'on avait désiré de l'épouser et que des circonstances contrarient.... Si je ne puis avoir le bonheur d'être votre mari, rien ne peut me faire renoncer à celui d'être votre fidèle et dévoué serviteur et ami tant que je respirerai... Ces lettres ne vous engagent précisément à rien ; séparez ces deux êtres, l'ami et le prétendant. Le dernier ne paraîtra que lors et qu'autant que vous le voudrez bien et que le premier aurait aplani toutes les difficultés... Si même mes vœux étaient rejetés, je me ferai toujours une gloire de les avoir formés.
... Je ne dois point me flatter de l'impression que fait l'amour ; j'ai passé l'âge fait pour en inspirer, sans cependant avoir encore atteint celui de la veillesse. Des sentiments plus solides auxquels j'aspire me font espérer un bonheur préférable à celui que procure cette agréable ivresse toujours passagère ; la plus tendre amitié, les égards, la complaisance soutenue, l'égalité, la douceur, sont de mon côté les qualités dont je puis répondre pour remplacer celles des Corydons, et qu'étant assuré de trouver du vôtre, suffisent à mon bonheur... »
Ces gauches déclarations sont accompagnées d'une note sur l'état de sa fortune et sa parenté. Il compte sur la dot de Belle — 100,000 florins — pour payer ses dettes ; il lui donnera pour ce montant hypothèques sur ses immeubles, qu'il énumère : le marquisat de Coursinge, celui des Marches, un hôtel à Chambéry, etc.. Quant à sa famille, il nous apprend qu'il est par sa mère, — une Oglethorpe, — cousin des princes de Rohan, de Mme de Brionne:Lorraine, etc. Son père était aide de camp du roi de Sardaigne, son aïeul ambassadeur en France, son bisaïeul... Mais l'intéressant est de savoir ce que Belle pensa de son correspondant. Elle est plus indulgente que nous ne l'aurions attendu, et se livre à des projets d'avenir, parmi lesquels un séjour à Paris lui tient surtout à cœur :
« Sa lettre, dit-elle, m'a fait un grand plaisir: je l'ai relue trois ou quatre fois, en y cherchant toujours les expressions de tendresse, et les revoyant avec plus de joie encore que celles de l'admiration... Ce qui refroidirait peut-être un peu cette envie [de voir Paris], si j'étais la femme du marquis, c'est qu'il est trop grand seigneur, et que ses parents ont de trop beaux noms ; il faudrait peut-être se conf orner à leur bel air, et je n'aime point les grands, ni le bel air, ni à me conformer. Ma passion serait de
g8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS
voir Paris à pied et en fiacre, de voir les arts, les artistes et les artisans, d'entendre parler le peuple et déclamer la Clairon. Je ferais par hasard quelques connaissances qui me plairaient, quelques autres qui me feraient rire. Je paierais bien cher les leçons de Rameau, et huit jours avant mon départ, pour voir de tout, je ferais connaissance avec la coiffeuse et le beau monde.
Revenons à notre mariage et à mon économie. On m'a toujours dit que je n'en aurais point, que mon mari serait fort à plaindre, que je serais la plus mauvaise ménagère du monde ; il n'y a que la vieille fille de chambre de ma mère, fille d'un grand sens, qui m'a rassurée quelquefois. Elle me dit : « Il est vrai que vous ferez de folles dépenses pendant quinze jours ou trois semaines, mais ensuite, pendant trois mois, vous n'achèterez rien, vous ne vous habillerez point, vous ne songerez ni à boire, ni à manger, et vos amis auront tant d'esprit qu'ils oublieront aussi ces choses grossières; et, au bout de l'an, ce sera tout comme si vous aviez eu de l'ordre et de l'économie. » Cette fille a raison, je pense : si je gouverne, il y aura du haut et du bas, comme dans tout ce que je fais... Si le marquis avait des trésors, il est bien sûr que je ne ferais pas tout ce que je ferai à présent pour l'épouser ; mes motifs paraîtraient équivoques, et peut-être qu'on mépriserait mes empressements.
3-4 septembre 1764... Si le marquis était plus âgé et moins aimable, j'aurais peur que son mariage ne fût une retraite. Je hais ces vieux épouseurs qui prennent une femme pour les aider à passer l'hiver, qui l'invitent à se chauffer près d'un mauvais petit feu, après qu'ils ont passé le printemps et l'été, cueilli des fleurs et des fruits sans elle. Ils ne sont pas plutôt en ménage qu'ils assujettissent tout à une règle austère, qu'ils n'avaient pas connue auparavant. Je dis tout cela pour m'amuser, car il est clair que ce n'est pas du tout le cas ici : votre ami est plus jeune que je ne pensais, et il n'a pas plus l'air d'une retraite que moi. Je serais charmée d'être sa femme. »
Elle passera volontiers une partie de l'année dans les terres du marquis :
«Mais un peu de Chambéry et de voyage peut suffire... Je n'ai pas besoin des capitales... Je suis un peu fâchée que mon orthographe soit plus correcte que celle du marquis, mais cela vient de ce qu'il est si grand seigneur. A propos, sait-il bien que je n'ai pas seize quartiers ?... Les situations de toutes ces terres sont charmantes ; Lausanne n'en est pas bien loin ; alors nous nous verrions sans gêne et sans blâme. Je crois comme vous que je serais en paradis. Il faudrait pourtant être bien assurée qu'on ne m'ôterait pas mes enfants pour les donner à des prêtres ineptes et superstitieux. Je dis mes enfants sans circonlocution
et sans détour ; peut-être que cela n'est pas de la décence. Me revoilà sur mon ancien ton de liberté excessive avec vous ! Il ne sera pas dit que vous ayez ignoré une seule de mes idées sur le mariage.
A i heure après minuit... Je viens de finir une largeur de ma robe, le plus brillant entourage, la plus jolie chose...
...Je voudrais bien apprendre vite que Mlle des Marches 1 voit jour à obtenir un agrément du roi et une dispense du Pape. Le Saint-Père, dit-on, ne se mêle de rien ; il n'est question que de lui présenter les choses du côté où il faut qu'il les voie. A Rome, on obtient tout cela avec de la faveur et de l'argent... »
Qui l'avait si bien renseignée ? — L'évêque d'Utrecht, à qui elle alla incognito, et accompagnée d'une amie, demander une consultation 2. Ce prélat fit quelques difficultés pour recevoir les visiteuses, ainsi qu'elle le conte à Bellegarde dans une lettre dont elle a conservé le brouillon :
« Comme la domestique qui était venue nous ouvrir n'avait pu dire nos noms à son maître, elle revint les demander.
— Dites-lui que deux dames ont à lui parler.
— Mais il demande toujours comment on se nomme.
— Dites-lui que nous sommes bien mises, et que nous avons l'air d'honnêtes gens.
— Mais ne pouvez-vous donc pas dire votre nom ?
— Vous voyez bien, lui dis-je, que nous n'en avons pas envie. Nous étions toujours à la porte, pendant cet entretien, dans
un petit vestibule obscur. Enfin, elle appelle en grondant sa camarade, à qui elle avait dit d'apporter de la lumière, et faisant quelques pas pour la chercher, elle la trouve qui écoutait derrière une porte. Aussitôt, force criaillerie, et quelques injures qui me divertirent beaucoup : elle sacrifia sa propre curiosité au plaisir de pester contre celle d' autrui, elle contrefit la personne sensée et discrète, elle monta à la fin, à la fin le prélat descendit. Il ne s'accommodait pas mieux de notre incognito que ses servantes, et la première chose qu'il nous dit en entrant dans la chambre où nous étions, fut une espèce de question qui,
1 La sœur de Bellegarde, dont il est plusieurs fuis question dans les lettres de Belle à d'Hermenches.
2 On sait que le diocèse d'Utrecht constitue une petite église janséniste séparée de Rome et qui, protégée par le gouvernement hollandais, fut maintenue à travers les siècles, malgré les excommunications des papes. De 173g à 1767, le siège d'Utrecht fut occupé par l'évêque Jean-Pierre Meindartz.
quoique faite avec politesse, avait le même but que les précédentes. Je n'y satisfis pas davantage ; ensuite, j'entrai en matière, je proposai la question comme si elle ne m'eût pas regardé et de façon qu'il pût me croire catholique aussi bien que protestante. C'est un homme d'esprit ; il nous répondit bien, et après quelques discours sur le schisme qui le sépare de Rome, il nous dit que son autorité comme évêque, toute légitime qu'elle était, n'était pas reconnue par le Pape, et qu'ainsi il ne pouvait nous être d'aucune utilité ; que les curés avaient dans ce pays le pouvoir de marier des gens de différentes religions, que quand c'était des gens de condition, il demandait une dispense au nonce de Bruxelles, et que celui-là, pour qu'il en coûtât davantage au demandeur, en écrivait au Pape ; qu'à mesure qu'on était plus riche et d'une plus grande naissance, il fallait payer plus cher. Je lui demandai si le pouvoir de dispenser du nonce allait plus loin que ces Provinces : il me dit que non. Ainsi ne lui écrivez plus : il irait à Rome ; nous pouvons écrire à Rome tout droit. En passant, il avait parlé du crédit qu'ont les Jésuites par l'intimité de leur général avec le secrétaire du Pape qui est son favori, qui a tout pouvoir et qui dirige tout ; j'ai demandé le nom de ce secrétaire, il est allé chercher une liste des cardinaux, celui-ci s'appelle Torregiani. Notre évêque a fort approuvé l'idée de lui écrire sans autre forme de procès. Alors, pour lui faire grand plaisir et le récompenser de sa politesse, je lui ai dit qui nous étions, mais non pas que je voulais me marier, et nous nous sommes séparés en faisant d'un côté de grands remerciements et de l'autre de fort bons souhaits fort chrétiens. Au retour, on a cru que nous nous étions promenés, et nous nous sommes beaucoup divertis de cette équipée. Mon cher marquis, suivez mes conseils : je connais la rectitude de mon père ; il lui faudra une dispense... Ecrivez, croyezmoi, au cardinal Torregiani, secrétaire de Sa Sainteté ; envoyezmoi ensuite la lettre ; je tâcherai d'engager mon père à l'envoyer à M. Born, notre résident, pour qu'il achète la dispense à aussi bon marché qu'il pourra. En passant je pourrai toucher quelque chose du peu de besoin que vous croyez en avoir, et nous verrons ce qu'il dira : je suis scrupuleuse sur la bonne foi comme les quakers. Vous dites dans votre lettre qu'il est presque impossible d'obtenir une dispense : ne le disons pas, car, en vérité, cela n'est pas du tout impossible. Mon père pourrait répondre : « En ce cas là, il est impossible que vous vous mariiez ; n'en parlons donc plus... »
On est frappé, à la lecture de ces pages si vivantes, de voir Belle se divertir du spectacle des choses tout comme s'il s'agissait d'une autre qu'elle.
Cependant, l'affaire Bellegarde commence à languir d'une
façon inquiétante, et l'on dirait que Belle pense moins à ce prétendant qu'à celui qui l'a suscité. Elle écrit à d'Hermenches :
« ...Nos lettres sont trop intéressantes. Depuis deux mois, je n'ai aucun goût pour les démonstrations mécaniques, pour ces calculs d'algèbre qui sont une si belle chose ; j'ai négligé la harpe, j'ai négligé mes amies ; tant qu'il était question d'un établissement qui devait fixer ma destinée, j'ai trouvé que je pouvais tout négliger ; à présent, tout est dit sur cette matière. Je dois nécessairement retourner à mon algèbre, à mes tranquilles amitiés... J'ai peur que vous n'ayez trop de part à mes pensées, que je ne m'accoutume à m'occuper de vous avec trop d'assiduité, avec un certain mouvement trop vif ; je ne veux pas absolument que cela arrive. Quel serait le dénouement ? Une passion peut-être ; peut-être une rupture !... Ecoutezmoi, et approuvez mes résolutions. Il me paraît fort douteux que le marquis se soucie encore de moi dans un an. D'ailleurs, je suis persuadée que mon père ni ma mère ne donneront jamais un consentement formel. Si le marquis veut qu'ils prononcent, nous ne passerons point notre vie ensemble ; vous vivrez dans ses châteaux sans moi. Alors, que faire de l'habitude qui nous attachera l'un à l'autre ? Serez-vous content de m' écrire toute votre vie et de ne me jamais voir ?... Après une correspondance de feu, toujours vive, toujours tendre, on veut se voir : d'Hermenches, nous nous chercherons, si nous ne nous brouillons pas ; et puis gare la passion, la jalousie, l'instinct, le délire et le désordre ! Si je ne suis pas à votre ami, si toujours je m'occupe de vous, je serai un jour votre maîtresse, à moins que nous n'habitions les bouts opposés du monde, ou que vous ne m'aimiez plus du tout.
...Vous m'enverrez, quand vous le jugerez à propos, les lettres du marquis, mais du reste nous laisserons reposer cette affaire jusqu'à ce que lui-même la réveille... »
Entre temps, un amoureux plus vif a surgi :
« Vous allez aimer encore plus mon cousin quand vous saurez qu'il m'aime avec passion l. C'est un secret entre lui et moi, ainsi point de plaisanterie. Il a le cœur d'un roi. Adieu. Le mien est à vous pour le moins autant qu'il le faut. »
Elle fut bonne pour le petit cousin, qui paraît avoir été un adorateur ingénu et fervent. Il fallut bien le décourager enfin.
1 Probablement Frédéric-Christian-Henri de Tuyll (1742-1805), frère de M"' d'Athlone. Il se maria en 1767 à M"" Proebentow von WilmsdorfYGenealogie van het Geslacht van Tuyll van Serooskerken, par Ch. J. Polvliet. Oisterwijk, Genealogisch-Heraldisch Arehief, 1894).
Nous avons sous les yeux une lettre que Belle lui adressait au moment où le comte d'Anhalt reparlait de venir à Utrecht : jamais on n'a évincé un amoureux avec plus de grâce délicate et de gentille ironie :
« ...Le comte d'Anhalt m'écrit qu'il espère obtenir la permission de venir ici pendant les quartiers d'hiver. S'il vient, tout pourrait être bientôt décidé, c'est-à-dire si je l'épouserai ou non. Vous comprenez bien que tout ne dépend pas de là, et, comme dit Agathe dans le Connaisseur, il n'est pas prouvé que toute fille qui ne sera pas sa femme doive être la vôtre. Au cas que je le refuse, il y aurait encore bien des choses à examiner... Si je n'avais peur de vous fâcher, je vous dirais qu'une année d'absence pourrait diminuer un peu votre prévention et votre tendresse pour une personne qui vous est si chère à présent. Ne croyez pas, mon cher cousin, que je rétracte ce que j'ai dit sur vos protestations : je les crois parfaitement sincères, je suis persuadée que j'ai à présent tout votre cœur ; mais ne faudrait-il pas être bien présomptueuse ou connaître bien peu le monde pour regarder comme impossible un pareil changement ? Toute inutile qu'une pareille déclaration vous paraîtra, je ne puis m'empêcher de vous assurer ici que, quoi qu'il arrive, je vous regarderai comme aussi libre que moi, libre jusqu'au dernier moment... Je vous le disais devant la porte de ma chambre un moment avant votre départ, je ne veux point que le comte d'Anhalt ni vous, vous croyiez engagés pendant que je suis maîtresse de moi-même.
A propos de cela, je veux vous dire, puisque vous vous êtes intéressé à mon sort, qu'on me fit hier des propositions de la part d'un gentilhomme du Holstein, maître de lui et de sa fortune, qu'on dit être considérable. Je l'ai vu il y a deux ans, je suis très persuadée que je ne le prendrai pas, mais je compte laisser à décider à mon père et à me mère si le refus doit être absolu d'abord, ou si la chose doit être quelque temps en suspens....
...Il me reste à vous prier, mon cher cousin, de brûler ou d'enfermer soigneusement mes lettres. Que diraient mes parents, que dirait le comte d'Anhalt, que dirait le monde, si l'on apprenait notre correspondance ? Je ne me la reproche pas, mes motifs ont été purs, mais je me la reprocherais si je la faisais durer plus longtemps ; j'ai dit tout ce que mes lettres devaient dire, plus de complaisance serait une faiblesse ; je vous ai fait voir assez de confiance, d'estime et d'amitié : vous m'en estimeriez moins vous-même si je faisais davantage.
Ecrive/.-moi encore une fois, si vous voulez, avant de venir à Utrecht. Après cela, je ne veux plus de vos lettres. Nous nous
LE MARQUIS DE BELLEGARDE I o3
verrons, vous me parlerez, mais malgré le joli uniforme, le plaisir de nCcmbrasscr ne s'obtiendra pas si aisément.
Adieu, ma chandelle s'éteint, ma fille de chambre s'endort, il est une heure, je vais me coucher. Adieu, mon cher cousin, je serai toujours votre amie. Vous croyez ne pouvoir être heureux sans moi, mais c'est une illusion dont tant d'autres ont éprouvé la fausseté! Je souhaite et j'espère que vous trouverez le bonheur dans quelque état que la Providence vous place et quelle que soit la compagne qu'elle vous destine.
Belle.
Utrecht, la nuit du 19 au 20.
Jeudi matin. La fin de cette lettre, plutôt toute la lettre, se ressent bien de l'heure où je l'ai écrite. Je vous prie de ne pas vous exposer pour venir ici au mal que vous fit le froid dernièrement ; attendez qu'il soit diminué, ou garantissez-vous mieux. Quelque attention que j'aie eue dans mes lettres à dire exactement la vérité, je crains quelquefois qu'elles n'aient dit davantage, je crains que violer en votre faveur les lois de l'exacte bienséance, n'ait été par soi-même vous faire espérer plus que je ne devais. Je serais au désespoir si vous pouviez vous plaindre de ma complaisance même comme d'une fausseté. N'espérez guère, mon cher cousin, et cependant ne vous affligez pas ; je vous l'ai déjà dit, vous perdrez moins que vous ne croyez... Je n'aime point mon pays, il ne convient ni à ma santé, ni à mon goût ; n'est-il pas apparent, ne sera-t-il pas raisonnable que je me donne au comte d'Anhalt ?
Vous faites très bien d'apprendre l'allemand ; permettez-moi de vous exhorter à vous appliquer aux mathématiques et à l'histoire, connaissances si nécessaires dans la profession que vous avez choisie. Quoiqu'il arrive, ce sera une satisfaction bien flatteuse pour moi de voir un homme qui m'aime ou qui m'aura aimée, distingué par son mérite et par l'estime générale. Si ce motif ajoutait quelque chose à ceux qui, j'en suis sûre, vous animent déjà, je pourrais me dire que si je vous ai fait du mal, je vous ai aussi fait quelque bien. Je voudrais ne vous faire que du bien.»
On aura remarqué qu'elle mentionne le comte d'Anhalt, à qui elle ne pense guère, et ne dit mot de Bellegarde, à qui elle pense beaucoup, bien qu'il se montre si peu empressé. D'Hermenches ayant eu la cruauté ou la maladresse d'assurer son amie que, si le projet de mariage échoue, Bellegarde survivra à cette épreuve, elle répond avec une mélancolique ironie :
« Le marquis ne mourra pas de chagrin ». — Ah ! vraiment, je le crois. Combien de quarts d'heure m'a-t-il vue ? Mais quand
je mourrais moi-même demain, je vous promets bien que vous vivriez et que tout le monde vivrait, et que l'univers irait son train le mieux du monde. Si pourtant il était des gens affligés, ce serait ceux qui m'ont connue depuis que j'existe, avec qui je ris, avec qui je pleure. Ils s'ennuyeraient quelque temps, ils trouveraient un certain vide dans leur existence ; ils me chercheraient encore, et puis enfin ils cesseraient de me chercher ; vous et eux trouveriez mille autres choses, et bientôt il n'y paraîtrait plus... Vous seriez étonné de voir combien il est facile de prendre son parti de toute chose. Ne me pas épouser coûterait tout au plus un dîner et une nuit de sommeil à un homme raisonnable; tout au plus, je le répète. Jamais je n'ai cru que cela fît un malheur tant soit peu sérieux. »
La lettre suivante est propre à scandaliser ceux qui pensent qu'il y a des choses dont une femme ne doit pas parler; il est sûr que le passage est un peu vif, — mais si spirituellement tourné !
« J'ai trouvé, écrit-elle, que la différence d'âge était trop grande. Vous avez beau dire, d'Hermenches, j'ai des sens, mes désirs ne peuvent s'y tromper; dans dix ans j'en aurai peut-être encore. Je voudrai alors, comme je voudrais aujourd'hui, tout en prêchant l'immortalité de l'âme, caresser mon disciple, recevoir des caresses pour prix de mes sermons, et après avoir annoncé les pures joies du ciel, éprouver les voluptés de la terre... Mais pouvez-vous me rassurer contre les horribles suites que le libertinage peut avoir sur une femme et des enfants ? Je suis bien persuadée que votre ami est trop honnête homme pour m'y exposer s'il croyait devoir les craindre ; mais depuis quelque temps différents hasards m'ont appris là-dessus dez choses qui me font trembler...
Ce 28 octobre 1764. Je viens de me quereller avec ma mère, et si vivement, que j'ai refusé de l'accompagner à l'église; je raccommoderai cela dans une heure ou deux, et je ne perdrai pas mon temps à présent à me faire des reproches ni à m'affliger. Nous avions besoin de quelques petites disputes un peu franches, pour nous remettre de sa cérémonieuse réserve, où l'affaire du marquis nous mettait depuis trois mois. Avoir des torts et se les faire mutuellement sentir fait plus de bien qu'on ne croit à l'amitié et à la confiance. On dit que mon ton est aigre, impérieux, en un mot offensant dans la dispute : je suis persuadée qu'on a quelque raison, et je vais bien y prendre garde. En attendant, au lieu de pénitence, je partage délicieusement ma solitude entre vous et une tasse de café. Ne dites plus, je vous prie, que je suis telle que vous aviez craint de me trouver, toujours cherchant le plaisir et la perfection dans, ce que je
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