‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 21 sur 70 · LE CHATEAU DE ZUYLEN (ÉTAT ACTUEL · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE ZUYLEN (ÉTAT ACTUEL

la journée ; je finis par pleurer. Je suis trop fâchée de*partir. Pourquoi en suis-je si fâchée ? Pourquoi si triste ? Ma situation est précaire, incertaine, détachée de tout.. A propos, on a beau écrire de Rome à M. de Bellegarde : il est sûr que même en Italie ces mariages se font. Au reste, Dieu le bénisse... Pour moi, j'ai passé mon temps à aimer Mme Eliot et Mme Bentinck et à caresser la petite Eliot. Je me suis un peu amusée avec le marquis de Caraccioli, j'ai un peu amusé la princesse de Masseran et deux ou trois vieilles dames anglaises. D'épouseurs, je n'en ai pas

1 Le Noble.

seulement vu. Il y avait une fortune que je connaissais et souhaitais de réputation : un vieux général Pultney, âgé de quatrevingts ans, riche de 30,000 pièces de revenu : j'aurais peut-être fait sa conquête, je plais toujours aux vieillards ; mais je ne l'ai pas vu. Adieu ; voici une belle rhapsodie ! »

La lettre suivante est datée de Zuylen, où elle est rentrée assez mélancolique :

«Zuylen, 29 mai 1767. Je ne sais plus que dire, mon cher ami, sur notre vieux, vieux sujet... Je voudrais bien que sans plus de lettres, de sollicitations, de raisonnements, d'examens et de disputes, je m'éveillasse demain matin dans le château du marquis, et qu'on me dît : Bonjour, Madame de Bellegarde. — Mais j'ai tant marché pour arriver à ce château, que je suis lasse à n'en pouvoir plus. Je ne pense pas à un meilleur parti ; je ne sais ce que c'est qu'un bon parti.

Vous êtes content de ma façon de juger l'Angleterre et les Anglais ; j'ai en effet assez bien vu ce que j'ai vu. Mais il y a beaucoup de choses dont je n'ai pu juger. Les Anglais étant moins parlants et montreurs que d'autres peuples, il faut plus de temps pour les voir ; d'ailleurs, comme ils se mettent un peu moins en peine des usages, on n'en trouve pas tant qui soient formés sur le même moule ; le climat, le gouvernement, les amusements publics ont comme ailleurs une influence universelle, mais celle de l'usage est moins générale et moins absolue : on aurait tort de juger de toute la nation par le petit nombre d'Anglais qu'une femme peut voir à Londres en six mois... J'ai admiré en Savoie et à Genève des vues encore plus pittoresques, plus romanesques qu'en Angleterre, mais je n'avais jamais vu la nature si riante ni si bien embellie ; le peuple y est riche, les ouvrages publics sont admirables, les voyages y sont faciles ; les gens n'y sont pas extrêmement sociables, ils sont réservés et selfish ; on pourrait avoir du mérite et n'être pourtant pas fort recherché ; tant mieux peut-être. Ce qui me déplairait davantage, ce sont les voleurs de grand chemin ; mais on en a pendu un si grand nombre cet hiver, que je pense qu'il n'en reste plus...

...Quand j'arrivai à Helvœt et sur le chemin de La Haye, je trouvais les vitres et les rues bien propres, mais le pays si monotone ! A La Haye, je trouvai des propos ridicules et fâcheux établis sur mon compte ; cela me mit de plus mauvaise humeur encore que la maussade campagne. « Une vache, un pré, un moulin, voilà tout ce que nous voyons, » disais-je à mon frère ; mais il me fit remarquer un ministre de l'évangile hollandais, et me dit qu'on voyait aussi de grosses perruques et de longues robes de chambre. Mais pour en revenir à La Haye, je fus si bien reçue

de Mme de Voorschoten, de sa belle-mère, de Mac Laine, de tous ceux dont je me soucie à La Haye, que je me consolai des mauvais propos... Ensuite, je suis venue à Utrecht, et mon père, ma mère et moi avons été fort aises de nous revoir ; à présent je suis à Zuylen et j'y suis fort contente ; je ne regarde pas le moulin, le pré, la vache, ni la grosse perruque qui anime le paysage ; mais je m'amuse, je lis, je cause, je conte, on me raconte, je vois tous les jours mon cousin de Tuyll et ma nouvelle cousine, sa jolie femme ', et j'ai le plaisir d'être également bien dans ce ménage avec la femme et le mari, ce qui ne m'arrive presque jamais. Je suis si aise quand je me trouve un peu de mérite pratique, qui soit bon pour l'usage ; j'ai peur souvent de n'en avoir que de loin et dans mes lettres. Par exemple, je me demande souvent, quand vous me louez et que vous me trouvez plus aimable qu'une autre, si de près vous diriez la même chose ; si, après deux ou trois mois passés tranquillement ensemble, mille petits défauts n'effaceraient pas cette préférence que votre jugement et votre cœur me donnent. Pope a érigé un monument à sa mère, il y a gravé une épitaphe ; un des plus beaux vers de Y Essai sur l'homme est à l'honneur de sa mère : Pope traitait sa mère comme un chien. Shaftesbury était un brutal... »

Le 19 août 1767, elle apprend à d'Hermenches que le marquis fait mine de reprendre les négociations. Puis :

« Il y a deux autres épouseurs, et depuis quelques jours j'ai un amoureux ; je mens, c'est depuis six semaines. Que peut faire de tout cela une personne qui n'aime point et qui se dégoûte de la pensée du mariage ? J'avais fait deux plans de célibat, de si jolis plans ! l'un pour un pays, l'autre pour un autre. Je disais il y a quelques jours à mon père que je ne pourrais presque pas me résoudre à sacrifier ma liberté, qu'avec elle je valais peut-être quelque chose, et que dans la dépendance je ne vaudrais plus rien, comme ces chiens qui chassent naturellement, qui apportent en se jouant, mais qui n'apprennent jamais à apporter par force. Voulez-vous que je fasse croix ou pile pour le mariage et le célibat ? Si c'est croix, il faudrait peut-être tirer au sort pour le choix d'un mari. »

La seule justification qu'elle pût donner de son mariage, c'est qu'elle n'aimait pas son pays :

« Belle et glorieuse excuse, vraiment ! Est-il permis de haïr sa patrie, un pays libre, le pays de nos amis ? Quand je trouve

Voir note p. 10 1 sur son cousin de Tuyll.

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des amis, quand Mme de Rosendael et Mme d'Athlone se pendent à mes bras pour que je les amuse et les caresse, et que je me promène avec elles dans des champs bien cultivés, dont les cultivateurs sont libres et riches, en vérité je n'ose plus dire que je n'aime pas mon pays, et cela n'est pas vrai. — Gardez pour vous cette petite déclamation romanesque, qui n'est pourtant qu'une peinture vraie et naturelle.

7 septembre ijôy... J'ai envoyé à Mme de Rosendael une robe à l'anglaise, comme je les porte moi-même à présent, avec des rubans et tout plein de choses que je me suis amusée à ajuster moi-même, car il y a du plaisir à parer une si jolie femme et à rendre service à ce que l'on aime... J'écris un conte de fées que Mme de Rosendael me demandait ; je lui en ai envoyé le commencement, où j'ai fait son portrait en faisant celui de la fée ; cette bagatelle plaît et nous amuse, mais vous vous en moqueriez : cela vient du pays des marais et des tourbes. Il est ridicule de s'amuser et d'écrire ailleurs qu'à Chantilly '. Vous aurez beau me prêcher l'ennui, je m'amuserai en dépit de vous. Je vais deux fois par semaine à Utrecht ; je lis les poètes anglais avec un vieux Anglais qui sait bien sa langue. J'ai repris les mathématiques avec Praelder, et pour ne m'en pas laisser distraire, j'ai résolu de n'aller pas à La Haye de tout l'hiver, si je puis m'en dispenser. Il ne me manque qu'un excellent musicien pour être parfaitement contente. Voilà mon dernier mot, — et que j'attendrai d'être en France pour en raffoler.

...Mon frère le marin est parti ce matin pour se mettre en mer. Cela me rend triste ; nous avions été près d'une année ensemble. Il avait grande envie d'épouser Mllc de Reede, la sœur de mylord Athlone ; mais elle exigeait qu'il quittât son métier ; il n'a pas voulu...

...Je me promène tous les matins pendant une heure avant que le soleil ait confondu les gouttes de rosée. On dirait qu'on m'a donné l'inspection des ouvrages publics des araignées, tant je les examine curieusement. Je croyais ne pas aimer la nature, parce que je lis sans beaucoup de plaisir les descriptions de l'aurore et du printemps dans les poètes. Dieu merci, je me trompais. La nature est fort au-dessus des descriptions ; elle parle au cœur un langage que les poètes imitent mal, ou qui chez eux ne fait plus son impression pour avoir été trop répété. Je voudrais voir demain matin les araignées de Chantilly au lieu de celles de Zuylen, les voir avec vous, je veux dire. En vérité, vous avez tort de dire que je dédaigne ce que je ne connais pas : je serais ravie de voir Paris, Versailles et Lausanne. Mais n'exigez pas que je

1 Où d'Hermenches était alors, chez ses «amis intimes», le duc et la duchesse d'Aremberg, dont il fait un pompeux éloge.

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me trouve mal de ce que j'ai. N'y a-t-il pas bien de l'insuffisance à s'ennuyer ? N'y a-t-il pas une sorte d'humilité un peu dégradante à avouer qu'on s'ennuie ? Ce pays a sans moi assez de badauds qui n'y voient rien de bon et attestent leur mépris pour tant de ridicules imitations de ce qui se fait chez nos voisins ! Je répondis un jour à quelqu'un qui trouvait que ce n'était pas vivre que de vivre en Hollande, et qu'il n'y avait de plaisir ni de bonheur qu'en France, je répondis qu'il devait donc savoir bien mauvais gré à nos pères d'avoir défendu ce pays contre Louis XIV, et que c'était bien dommage que nous ne fussions pas devenus une province française... »

Elle a repris sa correspondance avec le marin, à qui elle écrit en octobre 1767 :

« Je n'ai presque point entendu de coup de vent qui ne m'ait fait songer à vous avec regret. Il ne tiendra qu'à vous de voir pendant le reste de votre vie que je vous aime encore plus à Zuylen qu'au Texel. Pour ma sœur Mitie, je lui ai dit l'autre jour que je l'aimerais mieux en Amérique qu'à Zuylen. Elle gronde et boude de tout son cœur. Nous ne nous parlons plus depuis plusieurs jours. Aujourd'hui, elle m'a couru après avec une scène de réconciliation, mais je ne veux pas la voir pleurer, ni pleurer moi-même ; ce n'est pas la peine ; de sorte que je me suis esquivée. Ces fréquentes transitions d'humeur doivent se faire avec moins de solennité.

26 octobre 1767. Me voici à Amerongen '. Ma cousine m'a envoyé chercher, je suis venue. M. de Reede et les Randwyck y sont aussi. Nous vivons tous comme frères et sœurs, et l'on s'amuse... L'Ingénu - m'a fait plaisir ; il y a de très jolies choses, qui rachètent les choses rebattues et froides. Il ne faut pas considérer le tout ensemble, ni vouloir que cela ait un but, mais à mesure qu'on lit, on s'amuse, et si, après avoir fini, on fait des critiques, on est fâché pourtant d'avoir fini... Je vous avoue que la bonne fortune du Noble me fait grand plaisir 3. »

Au commencement de 1768, d'Hermenches fit passer à son amie un billet de Bellegarde, dont nous ignorons le contenu,

1 Résidence actuelle du comte Godard Bentinck, qui nous a secondé dans notre travail avec une rare obligeance, dont on trouvera les preuves dans l'illustration de ce livre.

- Le conte de Voltaire, que d'Hermenches lui avait probablement envoyé.

3 D'Hermenches, avant fait lire Le Noble à ses amis français, avait communiqué à l'auteur quelque appréciation flatteuse.

mais qui paraît l'avoir déterminée à rompre définitivement ; elle écrit :

« J'ai vu beaucoup d'hymens, mais pas un ne me tente,

•dit LaFontaine ; et je le dis après lui... J'ai été triste et j'ai pleuré ces jours-ci, mais, après tout, le moyen de s'y opiniâtrer encore... Ne me reparlez jamais d'un mari ; si j'en veux un, je saurai le trouver moi-même. »

Elle part pour La Haye, soigner l'enfant de sa cousine d'Athlone, qu'on venait d'inoculer. Au retour, elle annonce à son ami qu'elle va commencer un cours de physique spéculative et expérimentale : « Il y a longtemps que j'en mourais d'envie. »

Quelque temps après, elle est ravie de cette nouvelle étude :

« Ma leçon de M. Hahn est tout aussi intéressante que Plutarque et ne me rendra pas plus pédante. Ici, l'on admire les lois de la nature inanimée et l'usage que l'art en a su tirer ; là, on considère la nature humaine dans les différents points de vue où la société la met. La connaissance des hommes est peut-être plus curieuse et plus satisfaisante ; et pourquoi exclure l'une des deux, quand toutes deux amusent ? »

Puis elle s'enthousiasme pour la Corse, qu'elle vient de découvrir dans l'ouvrage de son ami Boswell l, et pour Pascal Paoli, chef de l'insurrection contre la domination génoise. Elle se propose de traduire en français le livre de Boswell et traite à ce sujet avec un libraire. C'est précisément alors que d'Hermenches part pour cette expédition de Corse, qui aboutit à la réunion de l'île à la France. Elle lui écrit le 2 juin 1768 :

« Je me décide contre les tyrans, en faveur de ces hommes qui savent apprécier leur liberté et la défendre. Mes vœux sont pour vous, mais contre votre troupe, si vous ne faites pas la guerre avec Paoli contre les sordides Génois. »

Mais elle s'avisa de prétendre abréger le livre de Boswell, et celui-ci n'en voulut pas entendre parler :

« L'auteur, écrit-elle, quoiqu'il fût dans ce moment presque décidé à m'épouser, si je le voulais, n'a pas voulu sacrifier à mon goût une syllabe de son livre. Je lui ai écrit que j'étais

1 An account of Corsica and Memoirs of Pascal Paoli.

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très décidée à ne jamais l'épouser, et j'ai abandonné la traduction '.

...Je vous ferai une peinture abrégée de la Corse et des habitants. Auparavant, il faudra encore que le prince et la princesse (d'Orange) aient déjeuné samedi, que je les aie vus partir de Zuylen, et que je sois revenue dans ma chambre d'Utrecht : toute la Cour revenant d'Amsterdam, allant à Soest-dyk, déjeune chez nous, c'est-à-dire y dîne, car j'appelle dîner manger de la soupe, du rôti et de tout...

...Bellegarde m'a écrit un mot de politesse de La Haye, je lui ai répondu : voilà tout. »

Puis, après avoir rappelé les souvenirs « très doux » qu'elle conserve... de d'Hermenches, de ses attentions, «qui ont failli l'ensorceler », elle s'écrie :

« Où me mènent ces souvenirs et ces douceurs ? — A vous dire que Bellegarde n'est pas sorcier, ou qu'il ne veut pas user avec moi de son sortilège. »

Cette fois, tout est bien fini, n'est-ce pas ? — Oui, sans doute. Mais ce qui déconcerte un peu nos idées actuelles, c'est que M,,e de Tuyll revit le marquis, le rencontra dans le monde, et même le reçut dans la maison de ses parents. Elle écrit le 28 juin :

«J'ai passé deux jours et deux nuits sous même toit avec Bellegarde à Amerongen. J'en étais surprise ; nous étions tous deux contents. Je me trouvais mieux avec lui que je n'avais pensé. Nous logions tous deux en bas, aux deux bouts d'un immense corridor ; on me menait le soir dans ma chambre, et je me souvenais, quoique pas bien vivement, du Pape, qui ne voulait pas qu'il y restât. Je ne sais s'il y pensait, mais il y avait mille petites choses qui vous auraient fait rire. »

Elle raconte, entr'autres, qu'il y avait en séjour au château un petit Anglais de quinze ans, le plus joli enfant du monde, « beaucoup d'esprit, de la raison, un cœur excellent et la politesse du cœur, avec des manières polies et charmantes. » Le marquis aimait et caressait cet enfant, en qui on croit voir une première esquisse du Chérubin de Beaumarchais :

1 L'ouvrage fut traduit en français et publié l'année suivante par M. S. D. C. (M. Seigneux de Correvon), sous le titre : Etat de la Corse. Londres (Lausanne), 1769.

« Un soir, conte Belle, pendant qu'on causait, il se cacha dans mes rideaux ; on m'allait quitter, on le cherchait pour le faire sortir... « Mais laissez-le donc, laissez-le donc, disait Bellegarde ; elle saura bien le chasser ». Il semblait dire : « On ne lui donne rien ; qu'on lui laisse au moins cet enfant ! Quel soin cruel de lui tout ôter ! »

Sa cousine d'Athlone lui disait :

« Il a commencé par être sur le point de vous épouser, il finit par vous aimer... Il est attentif, assidu, il vous dit de jolies choses ; je vous jure qu'il est amoureux. »

Mais Belle n'y croyait pas. Ses parents la firent d'ailleurs revenir d'Amerongen, « à cause de ce qu'on pouvait dire dans le public de cette cohabitation » ; puis, quelques jours après, toute la joyeuse troupe vint voir la famille de Tuyll, qui offrit « de très bonne grâce » un fort joli dîner à ses hôtes.

« J'ai joué gaîment au whist avec M. de Tscharner, Bellegarde et mon père, qui étaient le mieux du monde ensemble, et ma mère polie, et même aimable. J'ai dit tout haut au marquis que s'il me pouvait trouver un beau mouchoir des Indes, je lui en broderais une veste. Enfin, je serai son amie à la face du pubhc, et je saurai donner quelque bonne grâce aux ruines de mon projet. Bonsoir, je vais me coucher. Je le dis avec vous, le marquis est bien maladroit. Bonsoir. (28 juin 1768). »

Huit jours après, Bellegarde annonçait son désistement, en prétextant qu'il se jugeait indigne :

« 77 n'est pas digne de moi ! — Que suis-je de si merveilleux et que me faudra-t-il ? Il ne lui manquait qu'un peu de savoirfaire et de savoir m'épouser. Je l'aurais, je crois, aimé et caressé de bien bonne foi. (7 juillet). »

Ainsi finit ce pauvre rêve de bonheur, auquel, pendant quatre années, Belle de Zuylen s'était attachée, faute de mieux- et par désir de changement. Dès lors, Bellegarde disparaît de sa vie comme de sa correspondance. Il épousa, deux ou trois ans plus tard, une fort jeune personne, Marie-Charlotte- Adélaïde d'Hervilly, qui, après lui avoir donné trois filles, mourut en 1776, âgée de 23 ans seulement. Bellegarde lui-même mourut au service des Etats-Généraux en 1790 '. Ses filles acquirent plus tard une assez fâcheuse renommée.

1 Renseignement de M. André Perrin. On trouvera de curieux détails sur les aventures peu édifiantes des demoiselles de Bellegarde dans les articles

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D'illustres visiteurs vinrent, cet été-là, faire une heureuse diversion aux contrariétés de Belle. Le jeune roi de Danemark, Christian VII, qui faisait un voyage d'instruction à travers l'Europe, séjourna quelque temps à La Haye ; il s'arrêta à Zuylen juste le temps nécessaire pour que M1:e de Tuyll traçât ce joli croquis :

« Ce 30 juin (1768). Nous avons vu hier le roi de Danemark. Il ressemble au prince Adolphe de Hesse-Philippthal, mais un peu plus joli, encore plus petit et plus mince. Il a l'air de n'avoir que quinze ans tout au plus, quoiqu'il en ait presque vingt. Il est blond et blanc à l'excès ; je ne sais quelle physionomie il a, ni même s'il en a une. Il voudrait être poli, mais il ne sait que dire. Nous nous promenions avec lui dans les jardins de Termeer, chez ma tante de Lockhorst. Son favori, le comte de Bolk, joli courtisan fort délié, aurait voulu qu'il m'entretînt. Il avait plu ; je plaignais en riant le sort de mes souliers, qui étaient fort jolis : Sa Majesté ne regarda plus que mes souliers et ne me parla d'autre chose. On dit qu'il a avec lui des filles habillées en pages ; mais il ne boit jamais de vin. apparemment parce que le roi son père s'est tué à force de boire ; celui-ci n'aurait pas besoin de faire de grands excès pour se tuer. Le comte de Bernstorf, qui est, je crois, son premier ministre, nous a paru un homme de mérite et du monde ; il a d'autres personnages assez graves à sa suite, mais il ne peut les souffrir, à ce qu'on dit; il n'aime que ce jeune courtisan. Sa femme et ses sujets sont très malheureux, et ses maîtresses ne sont pas mieux traitées, car il fit mettre, il y a quelque temps, à la maison de force une femme qu'il avait aimée. Voilà ce que j'ai vu et appris de S. M. danoise. Je n'oserais peut-être vous envoyer toutes ces balivernes si cette lettre vous pouvait trouver à Versailles ; mais à Bastia cela se pourra souffrir. Songez que cet enfant mal élevé est tout puissant chez lui, que c'est un despote. J'aime fort à voir de mes propres yeux ces petits acteurs chargés des plus grands rôles. Vous verrez sur le petit théâtre de Corse un personnage vraiment grand. C'est bien dommage qu'on vous fasse son ennemi ! J'espère que pas un de vos officiers n'a le livre de Boswell ]. Ces jolis Français entendent-ils une autre langue que la leur ! »

D'Hermenches répondait en envoyant le récit des faits d'armes de ces «jolis Français», et sa correspondante inséra

(réunis ensuite en volume) publiés par x\i. Ernest Daudet, Les Dames de Bellegarde. Mœurs du temps de la Révolution. (Revue des Deux Mondes, 1" et i5 octobre iqo3).

1 Qui les eût trop bien renseignés sur la Corse et Paoli, qu'elle appelle « mon héros ».

un extrait d'une de ses lettres dans une gazette hollandaise '. Elle interrompt ces graves entretiens pour mander à son ami qu'elle vient de se faire couper les cheveux par raison d'hygiène :

« Je n'y pense plus, ajoute-t-elle. On m'a beaucoup dit à La Haye que j'étais plus jolie que jamais ; j'ai pensé, comme Mlle de Lude, que c'était un ridicule de moins, et voilà tout. Un jour, voyant que j'avais le pied passable, vous me dîtes aussi : Cest un ridicule de moins. Je rends très humblement hommage à vos lauriers. »

Deux mois plus tard, M. de Tuyll recevait la visite du prince Henri de Prusse, frère du Grand Frédéric, qui fit sur Belle une impression plus favorable que Christian VII.

« Zuylen, ce 3 octobre 1768. Le 9 septembre au matin, nous reçûmes une lettre qui nous annonçait le prince Henri de Prusse pour ce matin-là même ; il n'arriva pourtant qu'à 3 y2 heures. Heureusement, on avait un petit dîner élégant et simple à lui offrir, et comme il me parut très aimable, je voulus lui plaire, je m'égayai, je causai, — et je réussis. Il parla beaucoup et me dit mille choses flatteuses. Il parle très bien, avec esprit et avec autant d'aisance que de finesse. Après dîner, il témoigna de 1 envie de voir ma chambre, et je l'y menai. Ma table était couverte de livres ; il aurait voulu voir ce que c'était, mais il n'osait les ouvrir, par civilité, ni moi, par modestie. Apercevant à la fin votre grosse lettre, je lui dis : « V. A. R. ne soupçonne pas que c'est là une relation de la guerre de Corse ? — Non, vraiment, me dit-il, je ne m'en serais pas douté. Mais cela vous amuse-t-il ? — Oui, monseigneur, répondis-je, j'y prends intérêt parce qu'un homme de mes amis s'y distingue. Mais V. A. sera encore plus surprise de voir l'extrait de ma lettre dans la gazette. » Et en même temps je tirai la gazette de ma poche et la lui donnai. Il lut l'extrait et prétendit que c'était en faveur des femmes du château de Cavelli que j'avais rendu cette relation publique. On s'en amusa fort : les courtisans s'em-

1 La chronique de la Revue suisse de Mai 1844 (rédigée par Juste Olivier), mentionne le fait que Gaullieur vient de communiquer à la Société d'histoire de la Suisse romande des fragments des lettres de Constant d'Hermenches à Belle de Zuylen sur la guerre de Corse. Nous ignorons ce que ces lettres sont devenues et si Gaullieur les a imprimées quelque part. Nous devons à M"' veuve Gaullieur la communication de 26 lettres de d'Hermenches : c'est tout ce qui lui restait d'une correspondance qui dut être considérable, puisqu'elle alla bon train pendant 12 ans.

parèrent de la gazette, et le prince, en continuant de regarder ma chambre, mon cabinet, mon bain, enfin tout ce qui, dans une habitation, aide à connaître la personne qui l'habite, parlait tantôt de moi et de mes amusements, tantôt de Paoli et des Corses. Il me dit qu'apparemment Paoli était, comme les autres hommes, un mélange de bien et de mal, qu'il l'avait regardé jusqu'ici comme une espèce de partisan habile à se gagner la confiance du peuple. Le prince parle mieux que cela ; je vous dis négligemment le sens de ses discours.

A cela je ne sus trop que répondre, et j'avouai combien j'étais embarrassée à fixer mon opinion, car, sur la foi de Boswell, j'avais regardé Paoli comme un grand homme, comme un législateur sage, habile et généreux, mais l'enthousiasme de M.

Boswell nous en a imposé sur tant d'autres choses!... Enfin, nous en parlâmes en personnes sensées, qui sont fort à leur aise ensemble. Il fallut se séparer ; le prince ne nous quittait pas avec plaisir. — « Ne venezvous pas quelquefois à La Haye ?

Pourrait-on se flatter de vous voir à Berlin ? » — L'envie de nous revoir et le chagrin de nous quitter furent exprimés bien des fois, et de l'air le plus flatteur, parce que c'était l'air le plus vrai. Il partit enfin, et me laissa tout enivrée de ma petite faveur et enchantée de lui : l'un augmentait l'autre mutuellement. Vraiment, c'est beaucoup que d'être à la fois un grand prince, un grand général si souvent victorieux, et un homme d'esprit et de lettres, doux dans la conversation, poli et aimable. Les gens de sa suite sont à leur aise avec lui, on ne voit chez eux aucune contrainte, et l'on prétend qu'il est chéri dans sa maison. Comme je ne pense pas que vous l'ayez jamais vu, il faut

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