CHAPITRE IV
A Londres et à Zuylen
« En attendant le mariage item il faut vivre. »
(Belle de Zuylen à d'Hermenches.)
Séjour en Angleterre. — Caraccioli. — Un dîner avec David Hume. — Mœurs anglaises. — Mélancolie. — Boswell et la Corse. — A Amerongen : un Chérubin anglais. — Christian VII à Zuylen. — La visite du prince Henri de Prusse. — Mort de Mm< de Tuyll.
C'est à la fin de 1766 que Belle partit pour l'Angleterre, où l'attendaient ses amis Eliot. Dès le Ier décembre, elle est installée à Londres, d'où elle écrit à son frère Ditie pour le dissuader de quitter le service de la marine. Car Ditie, redevenu amoureux, comme sa sœur l'avait prédit, songeait à s'établir après avoir épousé Mitie de Reede. Mais ce projet échoua :
« Je n'y ai aucun regret, lui écrit Belle ; si elle peut se passer de vous, vous pouvez vous passer d'elle. Elle était bien jolie, mais il me semble que cette image laisse le cœur en repos aussitôt que la raison l'ordonne. Vous voudriez bien, dites-vous, prévoir l'avenir de votre marine : j'espère que vous lui ferez honneur et qu'elle fera honneur à la nation. En votre faveur, il me semble que je pourrais être assez mauvaise patriote pour souhaiter un peu de guerre. »
Elle continue à écrire abondamment à d'Hermenches.
« Curzon street, Max fair, 2e janvier 1767. [Elle commence par constater qu'elle a presque oublié Bellegarde.]
L'ancienne pensée que je serais tranquillement et agréablement heureuse dans ce vieux château, et plus libre que dans tout autre, reste encore et combat mes froideurs et ma mauvaise humeur. Mais je suis heureuse et libre à présent... Je ne puis me résoudre à écrire au marquis, je ne sais que lui dire. Je crains le oui du Pape ;... je crains le non... Je crains tout, ou plutôt je craindrais, si je voulais penser, mais à quoi sert de penser ? D'ailleurs je n'en ai pas le temps : je m'amuse très bien, on me fait beaucoup d'accueil, les étrangers, les Anglais, tout le monde, et je suis à tous égards extrêmement contente de mon voyage... Mme de Welderen m'a chargée de vous dire que vous l'aviez oubliée comme si elle n'avait jamais été naître. Il n'y aurait pas grand mal ; on se passerait d'elle fort aisément. Elle est fausse, sotte et folle plus qu'il n'est permis d'être tout cela à la fois J.»
Les lettres suivantes sont des notes sur les choses et les gens qu'elle voit à Londres :
« Réellement, je me trouve fort bien ici et je me conduis bien. Je ne suis point sur le pied d'esprit, et je me tiens à cent lieues du bel-esprit; si quelqu'un a quelque soupçon, je lui coupe aussitôt la parole ; je n'ai ni réputation à soutenir, ni préjugé fâcheux à combattre ; on ne sait rien de moi qu'à mesure que je parle... D'ordinaire, je questionne et j'écoute. Il me semble qu'on me trouve assez généralement jolie, bonne et de bon sens. Je viens de l'assemblée de Mmc de Welderen... Nous avions deux Français dont j'ai déjà oublié les noms, quoiqu'ils fussent beaux. Mme de Masseran 2 était enchantée ; on ne cessait de parler ; on faisait de grands éclats de rire sans savoir pourquoi; enfin, c'était un bruit affreux qui me rendait muette, et je m'amusais à comparer cette partie française avec les tables qui étaient autour de nous, où l'on ne disait rien parce que l'on n'avait rien à dire. Je ne sais, mais il me semble que j'aimerais mieux la nation qui me laisse comme je suis et ne m'amuse guère, que celle qui m'importune encore plus souvent qu'elle ne m'amuse.
Un peu plus de politesse ferait fort bien ici : hier, j'étais toute
1 C'était la femme de l'envoyé des Etats-Généraux à Londres.
2 Victor-Amé-Philippe Ferrero de Fiesque, Prince de Masserano, grand d'Espagne, ambassadeur extraordinaire auprès du Roi de la Grande-Bretagne, avait épousé en 1737 Charlotte-Louise de Rohan-Guemenée. C'est elle sans doute que Belle rencontra chez M™ de Welderen. (Voir La Chesnave-Desbois, Dictionnaire de la Soblesse).
seule sur l'escalier de l'opéra, fort en peine de ne pouvoir suivre la dame avec qui j'étais venue ; sa chaise s'en allait, la mienne ne venait point, l'embarras et l'inquiétude étaient dans ma physionomie, j'avais une foule de laquais et de flambeaux allumés autour de moi ; je vis descendre vingt hommes galonnés qui passèrent tous sans que pas un s'offrît à me tirer de peine, et je remontai pour aller prier un homme de ma connaissance de m'aider à sortir. C'est si bien l'usage, que les femmes se fâchent quand on les traite autrement. Le général Langlois ', l'autre jour, donne sa place à une femme dans une foule d'assemblée : elle la prend et ne remercie pas ; il en voit une autre fort lasse de se tenir debout, il va lui chercher une chaise, elle la prend et ne le remercie pas !... A propos, il vous connaît, ce général Langlois... Je le vois presque tous les jours.
29 janvier 1767, à minuit. Je suis dans une humeur de chien, toute ma philosophie n'en peut venir à bout, je suis de mauvaise humeur tout comme la femme la plus vulgaire, pour le sujet le plus vulgaire. Tout le jour on a fait ma coiffure, je me suis habillée ce matin pour courir les rues, ensuite coiffée et rhabillée et coiffée pour le dîner et ce soir rhabillée et recoiffée pour le bal. Tant de gens, tant de soucis, tant de peine pour me procurer un billet ! Je n'ai point encore vu ce bal, ni cette salle de Soho dont toute l'Europe parle ; Mme de Malzan m'écrit ce matin qu'elle m'accompagnera ; elle a beau être une très bonne femme, dans ce moment elle me paraît bien ridicule : à 11 heures, elle me fait dire qu'elle n'a point de billet, qu'elle ne peut aller ! Pourquoi donc cette folle s'offre-t-elle à aller avec moi ? J'aurais trouvé une autre dame, ou je n'aurais pas passé le jour à m'habiller pour me déshabiller sans avoir quitté ma chambre. »
Elle goûte particulièrement le marquis de Caraccioli -, qui a « de l'esprit comme les démons, — le seul esprit qui m'ait frappée depuis longtemps. »
«Il n'est ni jeune ni beau, et il parle assez mal le français; ainsi il ne séduit pas, et vous pouvez m'en croire ; il a cette distraction et cette négligence que j'aime à voir avec l'esprit ; il ne s'annonce point, il ne fait point de bruit de son esprit ; cependant il parle beaucoup. Mme de Welderen me dit l'autre jour : « C'est un grand bavard que ce Caraccioli ! — Pardonnez-moi, Madame, lui répondis-je. — Je le lui ai dit l'autre jour à lui-même. — Vous aviez tort, Madame. — Eh bien, oui, c'est vrai, il n'est pas bavard, mais il parle beaucoup. »
1 Nous n'avons pas réussi à identifier ce personnage.
2 Dominique Caraccioli (1 715-1789), né à Naples, ambassadeur à Londres dès 1763, puis en France, où il fut lié avec les Encyclopédistes.
l3û MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS
Elle assiste à une séance de la Chambre des Communes, où l'on discute sur l'importation des blés (sa lettre expose la question avec une belle lucidité) ; puis elle soupe chez lady Harrington :
« ...Nous attendons longtemps le souper, le souper vient, et le propos devient si équivoque, ou pour mieux dire si peu équivoque, que je ne savais où j'en étais ; je crus ne pouvoir garder un trop profond silence. Je me levai plusieurs fois, tantôt pour mes gants, tantôt pour un manteau ; enfin, à deux heures, je voulus absolument m'en aller ; je courais comme me sauvant. Mylord March courait après moi, et me proposait et me pressait de me laisser ramener ; il avait un carrosse, moi une chaise, et il m'assurait très sérieusement et avec d'honnêtes intentions, je suppose, que je serais mieux, plus vite au logis. Il ne manquait que d'accepter pour compléter la fête. Le lendemain, je le rencontrai et lui dis qu'un pareil souper était bon pour une fois, pas davantage. Les femmes, ici, sont très réservées et assez maussades en compagnie ; les hommes sont faits à cela. Soyez un peu plus gaie, un peu plus libre : on vous marche sur le pied, on vous serre la main et le bras lorsque vous y pensez le moins, et cela peut-être dès la première entrevue, — j'entends les élégants, les jeunes agréables. Il y a une infinité de mœurs différentes dans Londres ; encore n'en vois- je que le quart, et je ne devine qu'un autre quart...
10 février 1767. Je reviens de chez la princesse de Masseran, avec M. et Mme de Welderen... Celle-ci était polie aujourd'hui ; quelquefois elle est jalouse comme un tigre et me déchire des yeux, et dit et écrit que je suis coquette, que j'aime les maris, que je ne me soucie pas des femmes, et cent mille sottises. D'autres fois on dirait qu'elle a quelque bonté dans le cœur. Le roi la plaisanta hier sur ce que le comte me mène et me remène, et lui demanda si elle n'était pas jalouse : aujourd'hui elle me raconte tout cela en riant ]...
...Je suis appréciée de la façon que j'ai voulu l'être, d'une façon qui m'est commode. Chacun ne me trouve d'esprit que ce qu'il a envie de m'en trouver, parce que je n'en montre qu'autant qu'on m'en prie, pour ainsi dire ; je n'en montre que de l'espèce qu'on me demande, et sans que je me cache, on ne me connaît pas plus qu'on ne veut. Il me semble que je ne déplais à personne qu'à Mme de Welderen ; tous les hommes qui parlent sont autour
1 Belle avait été présentée au roi. Peu avant sa mort, elle écrit, à propos du gouverneur de Neuchâtel, qui vint la voir et à qui elle ne sut que dire, une fois ou deux, Monseigneur et Votre Excellence: «A cet égard, j'ai gagné, car dans ma jeunesse je ne sus jamais appeler Sire le roi d'Angleterre. » (A M"' de Sandoz-Rollin, Mai 1800).
A LONDRES ET A ZUYLEN l3l
de moi dans toutes les assemblées ; ils voudraient être reçus le matin chez moi, mais comme ce n'est pas l'usage, je les refuse. Le marquis de Caraccioli surtout me sollicite instamment tous les jours ; malgré tout son esprit, je le refuse. Il y a trois ou quatre hommes qui dînent ici très souvent. L'un d'eux est musicien: nous faisons de la musique ; l'autre entend parfaitement l'histoire du monde, l'histoire naturelle, l'histoire littéraire : je le questionne sur le gouvernement, les productions et les auteurs de ce pays. Un des amis de la maison sait par cœur tous les bons poètes, il m'explique Shakespeare.
...J'ai été malade ; mon apothicaire est devenu amoureux de moi ; mon médecin, le vieux sir John Pingle, ne parle que de moi à la reine et à tout le monde. Quant à la curiosité qu'on témoignait au commencement, il me semble que cela se passe, les duchesses ne me viennent plus voir... Les étrangères et quelques vieilles douairières me restent. C'est bien assez... Demain, je vais dîner avec des négociants de la Cité, dans un village près de Londres... Je dînerai et coucherai chez d'honnêtes gens que je n'ai jamais vus... Je vois l'Angleterre autant qu'une femme peut la voir en hiver... Je trouve peu de gens à mon unisson, mais tant mieux : j'apprends à me mettre à l'unisson des autres... Quand je vois des gens qui ne sont pas gais et qui voudraient l'être, je les égaie.»
Elle va au théâtre, entend Garrick, qu'elle trouve « admirable ». Puis elle quitte Londres au mois de mars, pour passer quelque temps à Hunger Hill, chez ses parents Bentinck, avec quelques amis anglais.
«Hunger Hill, en Surrey, ce 20 mars 1767... Je suis tranquillement à la campagne avec Mme Bentinck; elle s'appelle Tuyll ' : vous dites que c'est un grand mérite aux yeux de tous les Tuyll. Elle est bonne et aimable, je m'amuse fort bien, et j'ai la satisfaction de voir ma femme de chambre, que j'avais amenée de Londres fort malade, se rétablir et se porter mieux tous les jours. Cela m'est fort sensible, parce que j'en étais prodigieusement inquiète, et que si elle était morte, j'aurais cru toute ma vie que le voyage, l'air de Londres et les veilles étaient des armes avec lesquelles je l'avais tuée. J'ai un valet de chambre de Paris, qui apprend l'anglais, et qui parle et qui fait des réflexions sur le pays à me faire mourir de rire. Hier, je l'envoyai à la comédie à Chertsey exprès pour qu'il en fît la description ; il me divertit tous les jours au moins une demi-heure...
1 Ce devait être sa cousine, sœur de M"" d'Athlone et femme de Jean- Albert comte Bentinck, capitaine dans la marine anglaise. (Généal. de Tuyll, déjà citée).
...Le chevalier de St-Priest et le chevalier de Pontécoulant ' ont quitté Londres le même jour que moi pour retourner à Paris. Ils étaient aimables. Le premier, quoiqu'il parlât beaucoup, était agréable et amusant. Mais il y avait un monsieur de Montausier qui était bien l'être le plus stupide que j'aie vu de longtemps. La dernière fois qu'il fut à la Cour, il dit à la reine qu'il était désespéré d'être obligé de quitter l'Angleterre, depuis qu'il avait eu l'honneur de faire sa cour à Sa Majesté. La reine fut embarrassée et se tourna pour parler à un autre. ..La plupart des Français que j'ai vus sont très magnifiques en paroles et très économes en effet. Les Anglais ne parlent jamais de leurs dépenses, et la plupart en font d'enragées. »
Ce que ces lettres de Londres contiennent de plus curieux, c'est le récit des relations de Belle avec l'illustre historien et philosophe Hume.
« 26 avril 1767. M. Hume m'est venu voir, et quelques jours après je lui ai donné à dîner. De quoi pensez-vous que nous ayons parlé ? Du rostbeaf et du plumpudding ! Mais nous parlions moins que nous ne mangions. Je suis dans des loggings avec mes frères -, et on nous apporte à dîner de la taverne ; ainsi nous n'étions pas servis régulièrement à point nommé : le rôti vint avant qu'on n'eût pris congé du pudding ; en attendant, on le mit auprès du feu. Un petit chien arrive, va droit à la poularde, et l'aurait sans doute emportée, si David Hume ne l'eût doucement retenu ; pour moi, vous voyez bien que je l'aurais laissé manger et poularde et asperges, quoique je ne sois pas un grand philosophe ni un historien. J'aimai beaucoup le soin de M. Hume, et ses manières honnêtes et simples. Un de ses amis, qui était du dîner, raconta quelques histoires fort bonnes ; on n'eut point d'autre esprit. Après le café, nous jouâmes trois robbers de wihst, et puis nous nous quittâmes. Il me semble que j'ai du bon sens ici ; j'espère qu'il me suivra en Hollande. Il est si doux de n'être pas haï, de n'avoir point de prévention à détruire, ni d'imprudences à réparer. Il me semble que je donnerais bien la petite réputation que j'ai acquise contre la commodité de n'en avoir aucune. Quelqu'un me demandait l'autre jour si je savais écrire en français : cette personne au moins ne médit pas de mes lettres et ne dit pas que ce petit
1 Deux noms fort connus ; nous n'avons pu identifier ceux qui les portaient alors et que Belle rencontra. Il en est de même de M. de Montausier, nommé plus loin.
2 Probablement ses frères Guillaume et Ditie, dont l'un paraît l'avoir accompagnée, et l'autre, rejointe, vers la fin du séjour.
conte, que j'écrivis il y a trois ou quatre ans, soit horrible et scandaleux \ Je ne suis point enthousiasmée du séjour de l'Angleterre ; cependant, si on me proposait de passer quelque temps dans une jolie campagne sur le bord de la Tamise, avec des livres et des gens qui sussent me les expliquer, j'accepterais volontiers. »
Le même jour, elle ajoute :
« Je finis ma lettre dans un accès de mélancolie. J'ai été oppressée d'un poids de mille sensations diverses pendant toute