‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 23 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Monsieur de Charrière

« Je l'aimai de tout mon

(Belle de Zuylen à d'Hermenches.)

Tristesse domestique. — Belle correspond avec M. de Charrière ; elle se prend à l'aimer. — M. de Wittgenstein et lord Wemyss. — M. de Saïgas. — Le père de Belle se résigne. — M. de Charrière amoureux; ses lettres. — Le mariage. — Ce qu'on en pensait à l'trecht.

L'heure était venue pour Belle de prendre un parti, nous allions presque dire de faire une fin. Assez de prétendants avaient défilé devant elle, assez d'années mélancoliques s'étaient écoulées dans le « triste Utrecht ». Elle touchait presque à la trentaine, et bientôt il ne serait plus temps de songer au mariage. Or elle devait y songer plus que jamais dans la solitude de la vieille maison, d'où venait de disparaître sa mère :

« La maison et mon père, écrit-elle à Ditie, ont grand besoin d'un peu de compagnie aimable. Vincent est bien ; il va et vient et fait son devoir avec activité... Pour Guillaume, il est toujours à la chasse, à moins qu'il ne soit malade pour avoir trop chassé ; alors il reste dans sa chambre et dans la mienne, et puis il va porter sa convalescence dans les champs

avec Jean Shœk, etc.. Depuis hier matin il est chez Bottesteyn. Dat kan my geen zier meer schelen 1 (2 novembre 1769).

Vous ne pouvez vous figurer notre ménage aussi triste qu'il l'est. Je suis mieux pourtant avec mon père que nous n'avons été il y a quelques semaines. Nulle société entre mes frères et moi que celle que la nécessité nous impose. Vincent est civil, froid et systématique ; Guillaume, inégal, souvent dur et impoli. J'ai brûlé cruellement mon pauvre Zéphyr, par malheur, avec de l'eau bouillante ; vous jugez si j'ai été désolée : j'ai pleuré sur mon chien, je lui ai demandé pardon, je l'ai veillé plusieurs nuits ; il était permis à mes frères de rire de moi, mais ils ont brusqué Zéphyr et m'ont fait durement un crime de ma tendresse. On dirait qu'ils la voudraient pour eux, et cependant ils en seraient bien embarrassés, car ils n'aiment que leur liberté et la chasse. (27 novembre 1769.) »

C'est à ce moment qu'un nouveau parti se présenta pour elle. Parmi les personnes qu'elle aimait à voir à La Haye, elle vient de nommer en passant M. de Charrière. Elle le retrouva six mois après dans un séjour qu'elle fit à Spa avec sa cousine. Elle écrit à d'Hermenches le 18 septembre 1769 :

«Nous nous y sommes bien amusées. Je logeais chez M,1K' Thélusson, de Paris, l'amie de mon frère (Ditie). J'étais libre et contente. Nous étions toujours ensemble et avec notre ami M. de Charrière, quand nous ne voulions être avec tout le monde. Je n'ai fait connaissance qu'avec deux Français, M. de Serent et le vicomte de Chabot, aimables tous deux dans des genres différents 2. M. de Serent, voyant qu'on m'en avait dit des merveilles, se laissait souhaiter et rechercher ; j'y allais renoncer quand, à la fin, il s'est laissé un peu trouver.

... Vous voudriez que je quittasse mes foyers : ah ! je le voudrais bien aussi. Mais le moyen de quitter mon père ! Il faudrait me marier ; et le moyen de me marier ! Je voudrais bien vous voir... Nous causons mal à présent : je ne vous dis pas tout ce que je pense, ni des demi-plans, avec leurs avantages et leurs inconvénients. Cela est si inutile de loin, on voit les choses d'une manière si différente ! J'avais mes raisons pour vous demander quelques détails sur les gens que vous aviez autour de vous. Mais ce n'est pas la peine de les détailler et

1 « Cela ne peut plus rien me faire. »

2 Nous retrouverons M. de Serent, plus tard précepteur des fils du comte d'Artois. M. de Charrière, qui paraît avoir été lié d'ancienne date avec lui, l'avait sans doute présenté à Belle de Zuylen. Quant au «vicomte de Chabot», ce nom désignait, dès i~Si, le vicomte de Rohan.

MONSIEUR DE CHARRIERE I 5 I

de questionner, parce que tout cela est très vague, très incertain, très peu intéressant. »

Ces réticences cachent quelque grave perplexité ; nous allons voir ce que signifie l'allusion à l'entourage de d'Hermenches.

« 13 mars 1770. Je ne puis rien vous dire de moi, sinon que •depuis un mois j'ai repris mes pastels, oubliés pendant douze ans, et j'ai fait quatre portraits ressemblants et dessinés ; pour le coloris, il est encore bien éloigné de la nature. Six semaines de leçons d'un peintre habile me rendraient un peintre passable. Cela m'amuse et m'occupe. Du reste, je suis comme toujours gaie et triste, tour à tour, sans raison, assez bizarre, mais bonne personne pourtant, un peu plus ignorante que de coutume, trop paresseuse pour les sciences abstraites, trop raisonnable pour achever de me tourner la cervelle par de la métaphysique, et très dégoûtée de tout ce qu'on appelle livres de goût. Je suis assez bien avec mon père, et j'ai un angola ' et une levrette, qui, après Mme d'Athlone, sont mes amours les plus chères et mes plus grandes délices. »

Cela dit, elle s'informe d'un comte de Wittgenstein, qui doit commander un • régiment en Corse :

« C'est de lui que je voulais que vous me parlassiez de vousmême, sans savoir que j'y prenais intérêt ; je n'y prenais qu'un intérêt bien faible ; je n'en prends plus du tout à présent. Il projetait de m'épouser : je n'entends plus parler de lui ; sans doute il a quelque autre projet. C'est égal, je pourrais bien me marier un de ces jours pour mettre fin aux incertitudes, aux projets, aux contradictions. Mon étoile est étrange ! Si vous étiez assis au coin de mon feu, je vous raconterais bien ■des choses... »

Elle écrit plus librement à son frère Ditie :

« 25 janvier 1770. On m'a fait une nouvelle proposition de mariage, je l'ai communiquée à mon père, et j'ai pris cette occasion pour lui parler de M. de Charrière avec toutes les instances et la vivacité que j'ai cru pouvoir me permettre ; je n'ai rien obtenu. Mon père cependant n'est point dur ni méprisant sur le chapitre de Charrière. Si je ne puis obtenir l'homme

1 On disait souvent alors un angola, pour un angora, — par erreur; car, comme le remarque Littré, les chats que ce nom désigne (sans parler des chèvres angora) nous sont venus d'Angora, ville de l'Asie mineure, et non d'Angola, région de la côte occidentale de l'Afrique.

que j'aime, j'épouserai le dernier proposé, à moins que je me sente pour lui une répugnance invincible.

31 janvier... Mon père s'est fâché contre moi tout à l'heure ; il avait raison et tort, mais il m'a dit des choses qui m'ont attendrie, affligée, qui m'ont fermé la bouche, et qui m'ont mis dans une situation à me faire compter tout mon bonheur à venir pour rien et ma vie pour un fardeau. Si nous avions des carmélites, je m'y mettrais.

Février -mars 1770... Je suis tranquille et résignée, quoique je ne sois pas consolée ; je pleure doucement, je ne me plains de rien, et je fais des portraits en pastels ; celui de Vitel [le vieux majordome de M. de Tuyll] et du petit Amerongen ressemblent très bien ; l'ébauche que j'ai faite ces jours passés de M. de Reede est frappante l. J'ai fait depuis le portrait de Mme d'Athlone, que personne encore n'a méconnu... Si La Tour l'avait entre les mains une seule matinée, ce portrait ne le céderait peut-être qu'à bien peu... Ne parlez à mon père de rien de ce qui me regarde ; il en faut laisser le soin à la Providence, à lui et à moi.

16 mars. Je n'ai reçu aucune nouvelle de M. de Charrière depuis cinq semaines ; l'homme dont je vous ai parlé viendra au mois de mai. Vous ai-je dit son nom et son état ? Mylord Wemyss, autrefois rebelle, un des chefs des rebelles d'Ecosse, on attainted lord, établi moitié en Suisse, moitié à Paris... Il est l'oncle de ce M. Charteris, que vous avez vu chez M. Brown 2.

19 avril. Ce n'était pas pour jamais que M. de Charrière se défendait de m'écrire : j'ai reçu trois de ses lettres en douze jours ; j'avais été près de deux mois sans en recevoir ; un gros rhume, un mélange d'incertitude, de délicatesse, de chagrin, avaient causé ce long silence... Tout ce que vous dites de mes

1 M. de Reede est mylord Athlone, qui avait épousé cette cousine de Belle que celle-ci aimait si tendrement. Le portrait dont il est ici question existe encore au château d'Amerongen ; il porte cette mention: «Commencé en 1771 [c'est, en réalité, 1770] par M"" de Charrière; achevé par Liotard en 1773 ». Dans cette espèce de collaboration, on discerne moins la part du grand artiste genevois que celle de Belle de Zuylen... Le portrait de Mm° d'Athlone, qu'on trouvera plus loin et qui est de Liotard seul, est beaucoup plus intéressant.

2 Le comte de Wemyss, pair d'Ecosse, baron d'Elcho, colonel des gardes du Prétendant, était un ami et un compagnon d'armes de mylord Maréchal. 11 vivait à la Prise de Cottendart, au-dessus de Colombier (Neuchàtel). C'est à lui que Du Peyrou a adressé sa fameuse Lettre de Goa, où il prend avec tant de vivacité la défense de J.-J. Rousseau contre le pasteur de Môtiers (1765). Si Belle de Zuylen avait épouse lord Wemyss, sa destinée l'eût conduite dans la contrée même où la fixa son mariage avec M. de Charrière.

Page 1