MONSIEUR DE CHARR1ERE
amants m'a bien divertie. Il n'y a de bon à cela que les plaisanteries qu'on en peut faire. »
Dans la lettre à d'Hermenches du 13 avril, elle ne cache plus rien... que le nom de celui qu'elle aime :
« Puisque vous me parlez d'un si bon ton, si vrai, si ami, je m'en vais vous détailler mon histoire sans crainte et sans réserve. Il y a dix-huit mois ou davantage, que mon père et ma mère me parlèrent de M. de Wittgenstein et me montrèrent une de ses lettres, écrite à je ne sais qui. Sa lettre était honnête et simple ; il y parlait de ma dot et demandait que mon père la rendît plus considérable qu'il ne se l'était d'abord proposé, ce qui a été accordé, si je ne me trompe.
On me dit du bien de sa personne et de son caractère ; mais souvent le mérite, aussi bien que le démérite, de bouche en bouche va croissant, de sorte que je ne pris à cela qu'un intérêt assez tiède. J'ai eu tant d'amants allemands en perspective !
Dans ce même temps, mon imagination ' s'attachait à un homme que j'avais vu de loin en loin, pour qui j'avais toujours eu de l'amitié et de la
sensibilité, et qui en avait pour moi. Une figure noble et intéressante, quoique un peu maladroite; un esprit juste, droit et très éclairé ; un cœur sensible, généreux et strictement honnête ; un caractère ferme avec une humeur égale et facile, et une simplicité comme celle de La Fontaine, voilà mon amant à mes yeux et aux yeux de tous ceux qui le connaissent. Il y a quelquefois des maladresses dans son esprit comme dans ses manières, qu'on lui reproche, et dont on badine tant qu'on veut, car personne jamais n'eut moins de vanité.
MONSIEIR DE OHARRIERE D'après une miniature d'Arlaud 117811 appartenant
à M™' Picot-Rigaud. à Genève).
Ecrit au dus : Un des plus sincères amis de Mademoiselle Moula. Peint, le 2 mars /781/.
C'est nous qui soulignons ce mot significatif.
Nous nous écrivions ; la correspondance s'anima. Seule, oisive, à la campagne, pas un homme qui intéresse dans tout un pays... la correspondance s'anima. Mon père et ma mère avaient bonne opinion de M. de Wittgenstein et en parlaient quelquefois. Des affaires l'arrêtaient à Paris, disait-on, et il devait venir dès qu'il serait libre... Je perdis ma mère, je ne pensai plus au mariage, je me fis un crime de l'amour, et je cessai d'écrire. »
Cependant Wittgenstein ne se pressait pas de venir, et Belle se dégoûta de ce vague projet :
« L'homme des lettres s'approcha. Tantôt à Utrecht, tantôt à La Haye, nous passâmes beaucoup de journées ensemble ; la retraite dans laquelle je vivais, la confiance et la liberté dont j'avais pris l'habitude avec lui, vous imaginez bien où cela nous mena. N'imaginez pas trop, pas tout, cependant ; vous vous tromperiez, je vous le jure. Je finis par où d'autres commencent, je l'aimai de tout mon cœur. Ma meilleure amie me conseilla de l'épouser. Il soutint que c'était le plus mauvais •conseil du monde : « Je n'ai, disait-il, ni rang, ni fortune ; je ne suis qu'un pauvre gentilhomme ; je n'ai point assez de mérite pour vous tenir lieu de tout ce que vous sacrifieriez. Votre attachement n'est pas de nature à pouvoir se soutenir ; vous désirez du plaisir, et vous ne savez pas en prendre ; vous prenez pour de l'amour un délire passager de votre imagination. Quelques mois de mariage vous détromperaient, vous seriez malheureuse, vous dissimuleriez, et je serais encore plus malheureux que vous.»
Je n'entendais plus parler de M. de Wittgenstein... Quelquefois, dans les chagrins de toute espèce que j'éprouvais, je voulais vous en écrire et vous prier de lui parler de moi de façon à le faire venir ici d'abord après la campagne... Et moi, qui voulais l'épouser pour sortir d'ici, non m'amuser à apprécier spéculativement son mérite, je ne vous en parlai point du tout ; seulement je vous priai de me parler des gens avec qui vous étiez, croyant qu'un mérite distingué ne serait point passé sous silence.
...L'été se passa et l'homme que j'aimais s'éloigna. Tant que je l'avais eu près de moi et que j'avais espéré d'oser et de pouvoir accorder demain ce que je refusais aujourd'hui, contente, ou du moins distraite et occupée, je n'avais pas prévu ce que je souffrirais de son absence. Je la trouvai affreuse. D'un autre côté, mes frères me chagrinaient. Le comte de Wittgenstein ne venant point, je crus que ses émissaires lui avaient dit que j'aimais un autre homme, et je demandai enfin à celui-ci s'il refuserait sérieusement et absolument de me prendre pour femme. Il me détailla ses anciennes objections avec une force qui me le fit souvent accuser d'indifférence ; il me dit que mon père