CHAPITRE XIV
Madame de Charrière et Jean-Jacques Rousseau
« Si j*écris un grand nombre de choses, c'est que j'en ai un grand nombre dans la tète et dans l'âme. »
(Mmc de Charrière à d'Hermenches).
Relations avec DuPeyrou ; ses billets à M"" de Charrière. — Plaidoyer pour Thérèse Levasseur. — Mm* de Staël ; Barruel. — L'affaire des Confessions; DuPeyrou et Moultou fils ; les Eclaircissements. — M"" de Charrière et Marion. — L'Eloge de Rousseau. — Le baron de Trenck.
Dix ans avaient passé depuis la mort de Rousseau ; la postérité avait commencé pour lui ; sa personnalité et son œuvre excitaient cet intérêt curieux qui s'attache toujours au grand homme récemment disparu. L'Académie proposait son éloge pour le prix d'éloquence ; la seconde partie des Confessions allait paraître et soulevait à l'avance de vives polémiques ; Mme de Staël, le comte de Barruel, d'autres encore, publiaient leurs écrits sur Rousseau. Mme de Charrière, qui parlait souvent de lui avec DuPeyrou, fut tout naturellement amenée à s'occuper, elle aussi, de l'auteur d'Emile. Elle le fit moins encore par goût personnel que pour défendre l'ami de Rousseau, qui était aussi son ami, le plus cher qu'elle eût à Neuchâtel. Sitôt que DuPeyrou fut attaqué, elle se jeta dans la mêlée avec tout l'élan d'une âme vaillante et généreuse.
Elle avait pour lui la plus haute estime, recherchait la société de cet homme sûr et bon. Très souvent, DuPeyrou faisait atteler son carrosse et venait passer l'après-midi à Colombier. Presque tous les jours il dictait à son valet de chambre Choppin — car sa goutte l'empêchait d'écrire — un billet pour son amie ; elle lui écrivait aussi journellement : de toute cette précieuse correspondance, il demeure quatre-vingt-huit lettres et billets de DuPevrou. On y trouve des choses charmantes de bonhomie et de délicatesse \
« Je mène, écrit-il, la vie d'un ermite, non d'un mondain. Tout ce que j'ai pu imaginer de mieux, c'est de me jeter dans le passé. Dès que j'ai terminé ma besogne de la journée, qui n'est ni gaie,, ni petite, je défais un paquet du temps passé, resté cacheté, étiqueté depuis trente à quarante ans, et dont il ne me reste aucun souvenir... Je les trouve aussi neufs qu'il pourraient l'être à l'enfant qui vient de naître. Cela me prouve que notre identité ne s'étend pas autant que notre existence. Il m'a fâché beaucoup de brûler des choses charmantes en vérité. »
: v La bienveillance extrême, la douceur de caractère de ce galant homme, nous sont attestées par tous ses amis. Mais on juge surtout des gens par la manière dont ils traitent leurs inférieurs :
Ce matin, écrit DuPeyrou à son amie, j'ai l'âme bien inquiète et bien triste. Imaginez que mon lait ne m'a été servi qu'une heure plus tard, et que la cause de ce retard est la disparition de la fille qui a soin de cette partie, fille honnête, active, et qui, depuis maintes années qu'elle sert dans la maison sans reproche, ne s'est pas fait un malveillant. On ne sait quand elle est sortie, ni ce qu'elle est devenue. J'ai bien peur qu'un chagrin secret ne l'ait conduite à quelque mouvement de désespoir. Choppin m'apprend que depuis quelques semaines elle paraissait avoir du chagrin. Il y a trois jours que Mlle DuPeyrou s'étant baignée et cette fille l'ayant servie au bain, me parla le lendemain d'un chagrin qu'elle lui avait avoué ressentir sans s'ouvrir davantage, et j'avais résolu de lui parler à ce sujet la première fois que je la rencontrerais ; et malheureusement je ne l'ai pas rencontrée, et je me reproche presque de ne l'avoir pas mandée exprès... »
Tel était l'homme, le maître de maison. Sa religion, qui ressemblait à celle de Rousseau, se teintait d'un optimisme confiant.
1 DuPeyrou a ordonné par testament la destruction d'une partie de ses papiers. Les lettres de M"" de Charrière ont dû être brûlées.