CHAPITRE XV
Nouveaux amis
«Le genre humain est une si détestable chose, qu'il faut s'attacher bien fort à quelques exceptions satisfaisantes. »
(Mmc de Charrière à d'Oleyres).
Réconciliation avec Benjamin. — Confidences douloureuses. — Mort de M°" de Pourtalès. — Benjamin passe à Colombier ; Turpe et Torpe. — Caroline de Chambrier ; le ménage Sandoz-Rollin. — Susette DuPasquier. — Henriette L'Hardy. — M"" de Madeweiss. — M"" Tulleken : un portrait de M"' de Charrière chez elle. — « Mon Henriette ».
Benjamin Constant, que son amie tenait au courant de tous ses travaux, était revenu au ton affectueux d'autrefois. Le 4 juin 1790, il annonce sa prochaine visite à Colombier :
« Il n'y a, écrit-il, que deux êtres au monde dont je sois parfaitement content, vous et ma femme. Tous les autres, j'ai non pas à me plaindre d'eux, mais à leur attribuer quelque partie de mes peines. Vous deux, au contraire, j'ai à vous remercier de tout ce que je goûte de bonheur. »
C'est peut-être à cette courte visite que se rapportent les lignes suivantes (sans date) adressées à d'Oleyres :
« Le pauvre Constant n'a pas souvent en lui-même cette gaîté qu'alors il communiquait. Il a trop souffert dans l'affaire de son père. Un prince d'Orange faible, un conseil de guerre composé d'ennemis, des Bernois vis à vis d'un homme du Pays de Vaud, il y a là plus qu'il ne faut pour tuer la gaîté la plus robuste. Deux choses m'ont fait plaisir pour M. Constant : il est content
de Brunswick comme d'un asile où il retrouve ce qui ailleurs s'est écorné de sa fortune, et il est extrêmement content de sa femme. »
Dans la même lettre, Benjamin lui rend compte d'une théorie du chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne à La Haye, lequel pense que Dieu est mort avant d'avoir fini son ouvrage, — d'où l'imperfection du monde, tout se trouvant fait dans un but qui n'existe plus :
« Nous sommes comme des montres où il n'y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient jusqu'à ce qu'ils se fussent usés, sans savoir pourquoi, et se disant toujours : « Puisque je tourne, j'ai donc un but. » Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus profonde que j'ai ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques des premiers, sixième et dix-huitième siècles de notre ère... Adieu, cher et spirituel rouage, qui avez le malheur d'être si fort au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous dérangez. Sans vanité, c'est aussi un peu mon cas. Adieu... Ne nous reverrons-nous jamais comme en 1787 et 1788 ? »
La réconciliation, on le voit, est parfaite. On peut se remettre à discuter, tout en évoquant les jolis souvenirs de la première amitié :
« Vous ne me paraissez pas démocrate, lui dit-il. Je crois comme vous qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises de cette espèce, mettent sur un pied égal toutes les rêveries religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des Vandales. »
Et, après avoir évoqué les souvenirs de Paris, de Mme Saurin- Schabaham, que nous avons cités, il termine ainsi :
« Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyezmoi du nectar ; je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi par là. » (10 décembre 1790 ?)
Ce ton amer et détaché est continuel dans ses lettres. Si Mmc de Charrière n'encourage pas son scepticisme, comme on le lui a injustement reproché, elle n'a pourtant rien de bien réconfortant à lui dire. Il existe d'elle une lettre, que Gaullieur
a publiée, et qui nous paraît importante — parmi tant d'autres — à cause de la confession sincère et attristée qu'elle contient. Elle nous montre comment s'était renouée la correspondance de Brunswick, de quel ton un peu craintif Mme de Charrière parlait à son jeune ami, et quelles étaient à ce moment les sombres pensées de cette femme à l'esprit si actif et au cœur si bon ! :
1 Cette lettre a paru dans la Revue suisse d'avril 1844, avec deux autres également adressées à Benjamin Constant, et communiquées par M. d'H. [d'Hermenches ?]. Elle porte la date du 3o août 1790. Il nous est malheureusement impossible de vérifier et, par conséquent, de garantir le texte de cette lettre, dont nous n'avons pas retrouvé l'original parmi les lettres de Mn" de Charrière à Benjamin qui nous ont été confiées. En 1857, Gaullieur publia dans la même revue les Lettres-Mémoires de M™' de Charrière. Or nous v trouvons (p. 599) une lettre que M"" de Charrière aurait écrite, le 8 octobre 1774, à son frère Ditie, et où figure tout un passage de cette lettre à Constant du 3o août 1790, mais avec quelques variantes et transpositions. Comparons, par curiosité :
Texte de 1844 : A Constant.
Le temps d'une certaine simplicité romanesque de cœur s'est prolongé pour moi outre mesure, mais peut-il durer toujours et malgré la sécheresse de ma situation ? En fait de littérature, hors M. DuPeyrou qui dicte presque tous les jours à son valet de chambre Chopin un billet pour moi et à qui j'écris aussi presque tous les jours, il n'y a personne que je puisse occuper un quart d'heure de suite de ce qui m'intéresserait le plus vivement.
Quand il s'agirait d'un livre comme YEsprit des loix, personne n'y prendrait garde qu'en passant. Le tritrille, l'impériale, les nouvelles de France, absorbent tout...
Texte de 1857 : A Ditie.
Le temps d'une certaine simplicité romanesque de cœur, qui s'était prolongé chez moi outre mesure, pourrait-il se prolonger avec la sécheresse de ma situation ? Où trouver dans ce pays quelque enthousiasme, quelque persuasion que l'homme peut valoir quelque chose ?
L'imaginât ion se dessèche en voyant tout ce qui est, ou bien on se croit fou quand on s'est ému quelques moments pour ce qu'on croyait qui pouvait être ! Hors M. DuPeyrou, à qui je parle quelquefois de Rousseau, qui dicte presque tous les jours à son valet de chambre un billet pour moi, et à qui j'écris aussi presque tous les jours, il n'y a personne que je puisse occuper un quart d'heure de suite de ce qui m'intéresserait le plus vivement.
Quand il s'agirait d'un livre comme l' Esprit des lois, personne n'y prendrait garde qu'en passant. Les cartes, l'impériale et les nouvelles de la vendange absorbent tout».
« Mon Dieu, que je suis fâchée que vous soyez faible et malade l J'aurais encore mieux aimé, non pas peut-être votre oubli total, mais un caprice de votre part, une boutade dont vous auriez pu revenir. Au nom de Dieu, revenez aussi de cet état de langueur que vous me peignez si bien et si tristement. Ne vous faites point de violence ; seulement ménagez-vous, que votre nourriture soit saine et vos repas réguliers ; n'étudiez pas, mais lisez nonchalamment des romans et de l'histoire. Lisez de Thou ; lisez Tacite ; ne vous embarrassez d'aucun système, ne vous alambiquez l'esprit sur rien, et peu à peu vous vous retrouverez capable de tout ce que vous voudrez exiger de vous.
Je suis bien maladroite si j'ai en effet mérité le reproche que vous me faites, d'être dure quand vous êtes tendre, et tendre quand vous êtes dur, car j'ai exprimé le contraire de ma pensée et de mes impressions. Il se pourrait que j'aie été plus libre et plus franche quand je vous ai vu disposé comme autrefois, et plus réservée, plus cérémonieuse, quand j'ai cru qu'il fallait vous ménager pour ne pas entièrement vous perdre. Ce que je puis vous assurer, c'est que je n'ai pas eu un seul sentiment, ni mouvement de cœur, qui fût dur à votre égard, depuis que je vous ai revu il y a treize mois. Je fus très blessée d'une certaine lettre de LaHaye que je n'avais méritée en aucune façon. Je vous écrivis en conséquence, mais je gardai ma lettre. Vous m'avez écrit au nouvel- an : j'ai été transportée de plaisir. Vous m'avez encore écrit pour me dire : Madame, je vous aime moins que... et que... Je n'en doutais pas, mais je ne compris pas pourquoi vous me le disiez. Depuis, j'ai reçu encore une lettre provisoire de vous qui était fort douce ; je crois y avoir répondu avec beaucoup d'amitié, car je n'avais pas autre chose au cœur. Depuis, j'ai encore écrit, et encore... Voilà toute mon histoire...
Ajoutons, puisque l'occasion s'en présente, que tout le reste de la lettre à Ditie est composé de passages empruntés à d'autres lettres. Il y en a un, sur les vendanges, qui, en réalité, figure dans une lettre à M'" L'Hardy, de 1794. C'est à une autre lettre à M"' L'Hardy, aussi de 1794, que sont empruntées 3 lignes de la lettre à Ditie sur le mariage de M. de Pourtalès. Mais, en rapportant ces lignes à 1774, Gaullieur n'a pas fait attention qu'elles n'ont aucun sens à cette date, où il n'y eut aucun mariage Pourtalès. Enfin, les cinq dernières lignes de la lettre dite de 1774 sont empruntées à une lettre à Ditie du 19 avril 1772. La prétendue lettre du 8 octobre 1774 est donc une mosaïque de pure fantaisie. Ce qui achèvera sans doute de lui donner ce caractère aux yeux du lecteur, c'est que Ditie, à qui sa sœur est censée l'écrire le 8 octobre 1774, était mort au printemps 177H — Nous devons faire une réserve générale pour tous les textes publiés par Gaullieur dont nous n'avons pu vérifier les originaux. Ils ne sont heureusement pas très nombreux.
NOUVEAIA AMI
Ah! Sire, qu'il est difficile de parler franchement à votre majesté sans la fâcher un peu ! Et cependant, quelle majesté pourrait mieux soutenir l'examen de la rigoureuse franchise que votre spirituelle, sensée et très aimable majesté ! Pourquoi repousse-t-