‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 54 sur 70 · MADAME DE SANDOZ-ROLLIN · texte numérisé non relu

MADAME DE SANDOZ-ROLLIN

elle mon pauvre mentorat, qui est si peu de chose, qui, venant de si loin, frappe si faiblement au but ? Par exemple, vous fâcherez-vous, Sire, si je vous demande encore le billet que M. de Charrière m'avait chargé il y a quelques mois de vous demander ? Un billet en peu de mots, pur et simple! Vous ne sauriez croire ce que je souffre quand il me semble que vous n'êtes pas en règle avec les gens que je vois. Ils ont beau ne rien dire : je les entends.

...Vous me demandez si j'ai renoncé à Cécile et aux voyages du fils de Lady Betty avec l'amant de Caliste. Hélas ! Je n'ai point renoncé, mais où retrouver quelque enthousiasme, quelque persuasion que l'homme peut valoir quelque chose, que le mariage peut être un doux, tendre et fort lien, au lieu d'une raboteuse, pesante et pourtant fragile chaîne ! L'imagination se dessèche en voyant tout ce qui est, ou bien on se croit fou quand on s'est ému quelques moments pour ce qu'on croyait qui pouvait être. Le temps d'une certaine simplicité romanesque de cœur s'est prolongé pour moi outre mesure, mais peut-il durer toujours et malgré la sécheresse de ma situation ? En fait de littérature, hors M. DuPeyrou, qui dicte presque tous les jours à son valet de chambre Chopin un billet pour moi et à qui j'écris aussi presque tous les jours, il n'y a personne que je puisse occuper un quart d'heure de suite de ce qui m'intéresserait le plus vivement. Quand il s'agirait d'un livre comme Y Esprit des lois, personne n'y prendrait garde qu'en passant. Le tritrille, l'impériale, les nouvelles de France, absorbent tout. Sur d'autres objets, je n'aurais que le secours d'une jeune personne qui voudrait tout faire pour moi l, mais qui ne peut pas seulement me venir voir, à pied, quand il lui plaît, et qui, lorsqu'elle sera mariée, quoique plus maîtresse de ses actions, se trouvera encore moins libre, car son futur époux l'adore et certainement elle ne voudra pas lui faire le chagrin de le quitter souvent ; moi-même je ne voudrais pas le priver d'elle; il l'aime trop, et depuis trop longtemps, et avec une délicatesse trop grande, pour qu'il faille lui faire le moindre chagrin ; et il est cloué à Neuchâtel par un emploi le plus laborieux du monde. D'ailleurs, les avoir ensemble serait ne rien avoir.

...Je m'égare loin de ma réponse à votre question ; mais enfin vous voyez qu'il n'y a pas dans ma manière de vivre de quoi se ranimer pour des chimères aimables. Je n'oserais presque plus compter sur un lecteur.

...Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Et vous éprouvez les mêmes choses ou des choses semblables; on ne vous entend, ni ne vous répond, ni ne vous aide, ni ne vous encourage ! Vous avez moins besoin que moi de secours ; vous savez mieux que vous savez, et n'avez pas comme moi ces moments où je ne sais pas seulement si j'ai le sens commun. Mais encore faudrait-il être connu et entendu. Si j'avais osé penser et dire : « Il ne faut pas vous fixer loin de moi et en me comptant pour rien, car je vous suis nécessaire », — comme on eût crié à la présomption, à la folie, surtout à l'égoïsme ! Quoi ! Vous voudriez sacrifier un jeune homme, son établissement, sa fortune, sa gloire, à vous, au plaisir de le voir ! La bonne mademoiselle Louise dit quelquefois : « Pour

1 M'" Caroline de Chambrier, qui allait devenir M." de Sandoz-Rollin.

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être comme vous étiez ici avec M. Constant, il fallait précisément qu'il fût malade ; sans cela, il se serait bien vite ennuyé, il aurait couru tous les jours à Neuchâtel. » Et je m'humilie à dire : Cela est vrai. — On ne veut pas seulement que quelqu'un s'imagine qu'il pourrait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables ! Cette illusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire ! »

La Revue suisse disait justement de cette lettre et de quelques autres, qu'on y sent « la tristesse profonde d'une vie de femme où la sensibilité souffre et que les ressources du talent, du caractère, de la fermeté, celles même d'une célébrité choisie, n'ont pu guérir. Une grâce aussi charmante qu'aisée, un tour fin, vif, spirituel, une correcte et rare originalité dans l'élégance, tout est remarquable dans ces pages où il n'est pas une ligne, pas un mot qui sente la recherche ou la prétention, ou l'affectation, ni dans la manière, ni dans les sentiments. »

Elle essaie de réagir contre cette espèce de torpeur morale qui les envahit l'un et l'autre :

« En vérité, lui dit-elle (8 février 1791), il faut sortir un peu de soi pour n'être pas trop malheureux, comme il faut sortir de chez soi quand les maîtres s'y boudent, que les domestiques s'y querellent, que les cheminées fument... »

Sur quoi, elle se met à conter ce qui se passe autour d'elle :

«Il a fait extrêmement froid, et j'ai été un peu malade. Pour ressource, j'ai joué avec Mme de Trémau ville * et M. de Ch arrière à la comète, jeu renouvelé de mon enfance et qui m'amuse assez. Quand je ne suis pas distraite, je joue assez bien, mais pour peu que je pense à autre chose, je fais d'horribles bévues, je perds, je me fâche, enfin cela ne m'ennuie pas.

« Mme Pourtalès2 ne souffre plus. Quelques semaines avant sa mort, elle a compris que la mort était inévitable. Son despotisme et son impatience ont fini aussitôt, et hors quelques instants de douleur tantôt vive et tenant du désespoir, tantôt plus sourde et s'exhalant en larmes, elle s'est montrée résignée et courageuse. ...On n'a parlé que de cette femme pendant sa maladie, et encore à présent. Avec peu d'esprit et une beauté médiocre, mais beaucoup de grâces et de talents, et une grande fortune dont elle ne disposait qu'à la dérobée, elle a occupé le public et

1 Une émigrée dont nous ferons bientôt la connaissance.

2 Née de Luze, femme du célèbre négociant. Il a été question d'elle dans le chapitre VII. Elle mourut effectivement en février 1791.

sa société intime pendant 20 ans et plus. Elle était si aimable avec les étrangers, avec les survenants, que ceux de sa maison qu'elle venait de brusquer en étaient subjugués eux-mêmes.

...Un perruquier, créancier de M. de Mirabeau, qu'il avait non seulement coiffé, mais alimenté, a été député de Franche-Comté pour voir s'il s'assemblait des troupes dans ce pays pour la contrerévolution. On l'avait choisi parce qu'il connaissait le terrain, ayant longtemps coiffé des têtes neuchâteloises. Déjà d'autres regardeurs étaient venus, mais ils avaient beau dire qu'on ne voyait rien, que l'armée, s'il y en avait une, était invisible : on a encore dépêché le perruquier pour y regarder de plus près. Il disait à quelqu'un : « Quoique M. de Mirabeau me doive beaucoup, et ne songe pas à me payer,je l'aime et je lui rendrais encore service. » ...La défiance des frontières est, dit-on, partout comme à Pontarlier, à Morteau, à Besançon. En ce cas-là, comment la contre-révolution serait-elle possible? Les aristocrates commencent à avouer que le peuple, quoique mourant de faim, ne se plaint pas et préfère tout au retour de l'ancien régime. A Paris, les ouvriers n'ont rien à faire, les marchands ne vendent pas, les domestiques sont sur le pavé ; mais ils ont quelque part à l'autorité, ou ils espèrent en avoir une : Mme Delessert écrit que ce sentiment flatteur console tout le monde... »

Dans une lettre du 6 juillet 1791, Benjamin ne paraît plus si content de sa femme que l'année précédente. Il déclare que sa vie est « plus triste que jamais », se sent « détaché de tout, sans intérêts, sans liens moraux, sans désirs. » Il précise :

«Cette situation ne serait peut-être pas incurable, si j'étais près de quelqu'un qui, avec de l'esprit, des goûts semblables à ceux que j'avais, et qu'il serait aisé de faire renaître, se fît un but de me ranimer. Mais telles ne sont pac les personnes qui m'entourent. Elles m'ont trouvé aimable parce qu'elles m'aimaient d'amour : l'amour a passé, et c'est à moi qu'elles s'en prennent de la différence de leurs yeux. Elles ne cherchent pas à me rendre aimable, mais elles me savent mauvais gré de ne plus leur sembler tel ; et le silence, et la froideur, et la cessation de toute intimité en sont les suites J'aime ma femme pour mille bonnes

qualités qu'elle a, mais la grande langueur où je suis plongé l'a aliénée ; quand j'ai un moment de confiance ou de chaleur, elle est ou froide, ou insouciante, et pour éviter une explication au-dessus de mes forces, je me tais et je m'en vais. Tout ce que vous pourrez me dire là-dessus, est m utile ; je ne puis rien sur moi-même, et vos sermons sont une potion que vous offririez à un malade dont le tétanos a fermé la bouche. Je ne suis, du reste, ni crédule ni incrédule, ni moral ni immoral. Je ne vois aucune preuve, aucune probabilité qu'il y ait un Dieu, quoique

je vous jure que je désirerais bien qu'il y en eût un. Cela changerait toute mon existence et me donnerait des vues et un but.

...Adieu. Amusez-vous, occupez-vous, aimez quelque chose et tirez parti de la vie. Je ne m'amuse ni ne m'occupe, je n'aime rien, et je vois passer un jour après l'autre, sans autre sentiment qu'un regret sourd de perdre à 25 ans une vie qui promettait quelque chose. Je vous aime autant que je puis aimer, et si nous vivions ensemble, vous me rendriez peut-être un peu d'existence. »

Cinq mois après il est en Suisse, il s'arrête à Colombier, et se sent redevenir jeune et fol, rien qu'à franchir le seuil du cher manoir : c'est le Benjamin d'autrefois ! Toute ravie, Mme de Charrière conte cette visite à Mme de Sandoz-Rollin (décembre 1791):

« Constant arriva avant-hier au soir. M"e Tulleken i voulait que je fisse tout ce que je pourrais pour vous avoir hier, mais je sais que vos démarches ne se précipitent pas ainsi, et aujourd'hui c'était un jour de Conseil et d'affaires, et il se proposait de partir cet après-dîner. Je suppose qu'il ne partira que demain au plus tôt. Voulez- vous à tout hasard venir ce soir et coucher à Auvernier, où je crois que votre famille est encore ? ...J'aurais, je l'avoue, extrêmement envie que vous le vissiez. Hier au soir, il fut si plaisant que M. le m[inistre] Chaillet, qui se piquait de ne le pas admirer, a ri aux larmes -. A propos de paresse et de belles phrases, il dit : « On a coutume de dire : Une oisiveté honteuse. J'appelle cela une turpe torpeur, et je dis de moi : Je suis turpe et torpe. Si je vous écrivais comme cela, les Bernois, ouvrant ma lettre, croiraient que Torpe et Turpe sont deux conjurés, et ils répéteraient ce qu'ils disent tout le jour : Nous tenons le fil ! Nous tenons le fil ! » — Propos, tournure, accent, tout fut si comique, que les plus graves se tenaient les côtes. Ma compatriote ne s'accoutume pourtant pas, ce me semble, à ce polisson si extraordinaire. On l'a entendu danser cette nuit avec un gros chien qu'il a pris pour compagnon de voyage. Adieu, chère Caroline. Bonjour, digne Alphonse. »

Il est temps de parler du « digne Alphonse » et de la « chère Caroline ». — Chambrier d'Oleyres avait une jeune cousine qui passait une partie de l'année dans le voisinage, au château

1 Une Hollandaise que nous reverrons.

2 A cette époque, elle voyait donc encore M. Chaillet, qui était depuis plus de deux ans pasteur à Neuchâtel ; la brouille ne survint entr'eux que quelques années plus tard.

d'Auvernier. Fille de Jean-Pierre de Chambrier, capitaine aux Gardes-Suisses du Stathouder, née en 1768, Caroline avait, par sa simplicité et son naturel, gagné très vite le cœur de Mme de Charrière ; pendant l'été, elle la venait voir presque tous les jours. Lorsque l'hiver les séparait, une correspondance active leur tenait lieu de conversation. Pendant quinze ans, Mme de Charrière a adressé à cette amie une foule de lettres qui sont parmi les plus précieuses que nous ayons eues sous les yeux 1. La première, en date du 16 février 1790, répond à une lettre de Caroline qui ne nous a pas été conservée, mais dont on devine le sens :

« ...Venez donc me voir! — Eh! oui, si j'avais un fils... Mais je n'en ai point. Et puis, Dieu sait s'il ne serait pas quelque sot ! A présent que je suis vieille, il n'y a pas moyen non plus de vous donner un portrait. Il faudrait qu'on me nattât beaucoup, ne fût-ce que pour compenser le silence et la non-vie d'un portrait. Mlle Moula n'est pas assez habile, et je suis encore trop vaine pour vouloir être sous une forme désagréable dans vos mains. Mais je vous ferai venir mon buste, si vous le voulez, et je ferai en sorte qu'une fois du moins, après ma mort, vous ayez de mes anciens portraits, qui sont encore ressemblants. J'aurai soin de cela tout de suite ; et, si je puis, vous aurez de moi, avant qu'il soit longtemps, un certain petit crayon assez ressemblant,

et qui n'a jamais été jeune2 Je vous recommande à vous-même

comme quelqu'un que j'aime tendrement. Il y a longtemps que je n'avais eu le plaisir d'admirer une âme toute blanche, avec un esprit qui n'eût rien de faible, de lent, ni d'étroit. N'en dites rien à des gens qui, sans vous valoir, valent beaucoup. Adieu, chère fille, et mieux que belle-fille, je t'embrasse de tout mon cœur. »

Vers le même temps, elle écrit à d'Oleyres, à Turin; après l'avoir entretenu de Mme de Vassy, alors en séjour à Neuchâtel,

1 Ces lettres appartiennent à une petite-fille de Mmt de Sandoz-Rollin, madame Jean de Montmollin, à Neuchâtel, qui nous a confié pendant un temps fort long, avec la plus gracieuse obligeance, ces documents pieusement conservés comme un trésor de famille. C'est à elle aussi qu'appartient un des portraits que nous reproduisons et qui, selon la promesse de M"' de Charrière, fut remis après sa mort à son amie Caroline.

2 Ce « petit crayon » est probablement celui d'Arlaud, qui est conservé au Musée historique de Neuchâtel. Il a appartenu à César d'Ivernois, maire de Colombier.

et de Mme de Staël, elle détourne ses pensées de ces grandes dames pour revenir à sa jeune et charmante amie :

« Je suis persuadée de l'amabilité de Mme de Vassy et n'ai jamais parlé que de sa lettre l. Je ne connais pas Mm" de Staël, à qui je crois beaucoup d'esprit, mais d'un genre que je n'aime guère. Il y a toute apparence que je ne verrai ni l'une ni l'autre, et, à dire vrai, je n'irais pas d'ici jusqu'à la porte de ma chambre pour les voir. J'ai vu assez de gens pour ma curiosité ; si je voulais encore voir quelqu'un, il faudrait que ce fût pour l'agrément de ma vie et pour vivre toujours, ou quelquefois du moins, avec ce quelqu'un.

Ma misanthropie a été adoucie et interrompue depuis ma dernière lettre par votre parente Caroline Chambrier. Je l'aime, et vraiment, pour ne la pas aimer, il faudrait ne la pas connaître ou ne savoir pas sentir ce qu'elle est et ce qu'elle vaut. Si j'avais un fils, je lui ferais bien la cour, comme je le lui ai dit à ellemême. A présent, je ne laisserai pas de la lui faire aussi, et je tâcherai de me conserver sa bienveillance, qui est grande, ainsi que la prévention qu'elle a pour moi. Vous ririez de la voir s'établir auprès de moi, et y rester tranquille et presque immobile des heures, des jours, jusqu'à minuit, une heure, deux heures. Je ne sais ce qui peut me mériter cela, mais j'en jouis. Ma petite amie est spirituelle, franche, bonne, généreuse; quelle précieuse réunion des plus aimables qualités ! »

Et d'Oleyres de dire avec ironie à son parent Samuel de Chambrier :

« On écrit de Colombier que la belle Hollandaise qui s'y trouve a lié une nouvelle amitié femelle aussi intime que tendre, et qu'au surplus elle compose toujours en vers, en prose et en doubles croches. » (27 février 1790.)

On peut se figurer l'intérêt qu'elle prit aux fiançailles de cette charmante fille. Caroline fit un mariage d'amour, si jamais il en fut. Elle épousa, le 21 mars 1 791, Alphonse deSandoz-Rollin, un des hommes les plus distingués de notre pays. Il était âgé de 22 ans à peine, et, à son retour d'Allemagne, où il avait fait de fortes études de droit, venait d'être nommé au poste important de secrétaire d'Etat. Mmc de Charrière eut bien vite discerné les qualités exquises qui se cachaient sous la réserve de cet homme peu soucieux de briller dans les salons :

1 Sur Rousseau (voir chap. XIV).

« Un plaisir qu'on aura avec Don Alphonse, écrit-elle à sa jeune amie, c'est de le voir se former. Il n'est pas encore ce qu'il doit être. Il a mis à étudier le temps que d'autres emploient à se mirer, à prendre dans des livres d'agrément une manière de parler agréable et élégante. Le monde et celle qu'il aime trouveront un dernier coup de rabot à donner. Trouver de l'étoffe, un fond excellent, et sentir que l'étoffe s'embellira, qu'on pourra soi-même la broder et la lustrer, n'est-ce pas réunir la jouissance et l'espérance ? On aura du bonheur en réalité et du plaisir en perspective. » (26 mai 1790)

« Votre mariage, lui disait-elle aussi, votre mariage est le seul que j'aie jamais vu se conclure avec une satisfaction de mon cœur intime et entière et parfaite. » (3 avril 1792.) « Vous et votre mari avez un avantage presque unique, c'est que pour l'un il n'y avait que l'autre à bien des lieues à la ronde. C'est presque comme Eve et Adam, et le Diable ne viendra pas se fourrer entre vous comme il fit entre eux. » (27 décembre 1792) x.

Parmi les jeunes Mes de Colombier que Mme de Charrière distingua et dont elle s'efforça de former les idées, d'orner l'esprit, de diriger les lectures, il faut mentionner aussi M,le Susette DuPasquier. Elle était entrée en relations avec cette jeune personne en 1788, au moment où Benjamin Constant partait pour Brunswick. Susette se fiança bientôt avec un jeune pasteur, un peu son parent, Jacques-Louis DuPasquier, qui allait occuper à Berlin le poste de chapelain du Roi. Les nombreuses lettres que Mme de Charrière a adressées à cette petite amie ont été détruites, comme bien d'autres à Neuchâtel, de propos délibéré. Mais les lettres de Susette à son fiancé 2 contiennent quelques indications intéressantes, celle-ci par exemple :

« Outre Mme de Charrière, personne ne s'intéresse bien vivement à moi. Depuis que vous êtes parti, il semble que, par ses bontés et ses attentions, elle veuille remplacer le vide qu'il y a

1 Près de dix ans après, ce ménage si heureux est un spectacle dont elle se délecte encore. «Vous n'imaginez pas, écrit-elle à M"' Sandoz, combien j'ai pensé à vous et à votre mari depuis avant-hier, et encore moins pouvezvous vous imaginer avec quel plaisir, quelle douce admiration. Vous avez des attitudes, des regards, M. Sandoz des accents qui me restent dans l'àme. Quand on vit presque seul, on a une intensité et une prolongation de sensations qu'on doit à peine pouvoir comprendre dans une vie plus variée et plus agitée. » (1799).

2 Elles nous ont été fort obligeamment prêtées par M"' Alphonse de Coulon-DuPasquier, petite-fille de Susette DuPasquier.

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chez moi. Je vous jure que plus j'apprends à la connaître et plus je l'aime. Si on me la laissait seulement voir plus souvent ! »

Nous surprenons ici un fait qui est à noter : Mme de Charrière exerçait un vif attrait sur les jeunes filles qu'elle prenait à gré,

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