LE SALON D ETE DE M DE CHARRILRE, A COLOMBIER
Quel sort que le leur ! Quelle aigreur aussi ! Cependant l'espérance chez eux n'est pas détruite, et les grands projets, les grandes paroles, vont encore leur train dans les têtes de ceux qui se croient des grands. L'intrigue n'est pas morte non plus, la pillerie ancienne vit sur l'ancien pied. On escamote aux nobles soldats quatre creutzers sur quinze. M. de Condé a dit à M. de Bourbon, qui faisait des représentations : « Songez que je suis votre chef et votre père. » Mmc de Balbi 1 nomme des officiers qui n'ont jamais vu le feu, entr'autres un M. de la Féronnière, contre lequel il n'y a qu'un cri. Tout cela fait autant de mal au cœur que les atrocités parisiennes font d'horreur. On trouve partout de quoi haïr et mépriser. Que les exceptions qu'on peut faire sont précieuses !...» (25 août 1794).
Benjamin venait, en effet, de passer à Colombier, où sa visite était depuis longtemps attendue. Il écrivait, le 4 juillet 1794, à son amie :
«J'ai déterminé qu'en tant que cela dépendrait de moi, je voulais être heureux et rendre mon bonheur indépendant et des circonstances et des hommes : j'ai en conséquence pris diverses résolutions, dont l'une est de ne pas les dire, et depuis lors je m'en trouve fort bien. Votre lettre du 6 juin 2 n'a pas peu contribué à produire ou à accélérer chez moi cette révolution salutaire. »
Ce fier langage faisait sourire Mme de Charrière ; mais elle avait tort d'en sourire. Elle écrit à Mme de Sandoz-Rollin( août 1794), au moment où la compagne de la comtesse Dœnhoff vient de partir :
«Mlle L'Hardy a un bien beau temps. J'aurais voulu qu'elle eût rencontré Constantinus, mais il était déjà à Neuchâtel avant qu'elle ne fût partie d'Auvernier. Il y passa la nuit et arriva hier matin à dix heures. Quoiqu'il se fût annoncé comme m'apportant un caractère tout neuf, formé depuis deux mois, né d'une lettre de moi qui l'avait blessé, un caractère inébranlable, il est revenu tel qu'il était parti, et non seulement il a oublié son nouveau caractère, mais il l'a abjuré avec moi avant que deux heures se fussent écoulées. Il amusa bien M. et Mme Chaillet ^de Mézerac , et la petite Gaillard disait hier au soir ne s'être jamais mieux divertie. »
1 Voir sur M"" de Balbi l'étude de M. Hustin dans la Nouvelle Revue (1905).
2 Nous n'avons pas retrouvé cette lettre, que Benjamin a peut-être détruite dans un moment de dépit.
ROMANS VKCI S 5 | i
Son père avait vainement exhorté Benjamin à rester à la Conr ducale, où il s'ennuyait tant. Nous avons sous les yeux une lettre fort polie que M. de Constant adressait, le 26 juin 1794, à M. et Mmc de Charrière, pour les prier d'incliner son fils à ne pas abandonner son poste de gentilhomme du duc de Brunswick. Il est probable que Mme de Charrière n'y fit pas grand effort. Et comme M1Ie L'Hardy, en route pour l'Allemagne, lui écrivait d'étape en étape :
«C'est ainsi, dit-elle à Benjamin, que vous m'écrivez quand vous vous éloignez de moi ; mais à peine revenu, vous partez. Vous avez beau dire que vous changez, que vous avez changé : je vous vois toujours également aimable. »
Et à Mmc de Sandoz-Rollin :
« Je vous dirai les nouvelles... Je n'en attends point d'autres de la voyageuse. Elle a une bonne voiture et une jolie escorte. La jolie caravane à rencontrer ! Ce voyage est romanesque. » (Août 1794.) « Mlle L'Hardy est arrivée heureusement à Angermunde. La comtesse me l'écrit. Sa lettre est d'une amie fort tendre et d'une amoureuse encore plus tendre et très éplorée, tout cela dans un langage et surtout avec une orthographe qui ne sentent pas le trône du tout. L'amitié fera suporté les maux presqu 'insuportable que V amour a causer. Tout est dans ce genre. » (22 septembre 1794).
On s'étonne que Gaullieur, en communiquant à Sainte-Beuve les lettres de la demi-reine, ait pu dire que Mme de Charrière appelait celle-ci « la Sévigné allemande ». — Sainte-Beuve répondit : « Ces lettres sont en mauvais français \ » — Elles sont surtout insignifiantes, comme leur auteur.
1 Lettres de Sainte-Beuve à Gaullieur des 8 mars et 18 juillet 1844.