‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 58 sur 70 · BILLET DE M"' DE CHAPRIEPE A M*" L'HARDY · texte numérisé non relu

BILLET DE M"' DE CHAPRIEPE A M*" L'HARDY

mais point du tout : les plumes qu'on gouverne sont à la longue les seules qui aillent bien. Trop de gens, trop de femmes surtout, sont la dupe de leur paresse et voudraient ne rien faire que par soudaine impulsion ; et voilà pourquoi la perfection est si rare. On attend qu'on soit en train, tandis qu'il ne tient qu'à nous de nous y mettre. Si une première lettre n'est pas bien, il en faut écrire une seconde, une troisième. Je ne recommence que pour faire plus mal, disent beaucoup de gens : qu'en savent-ils ? ont-ils jamais bien obstinément recommencé ? L'esprit est comme la main, comme le pied, la jambe, et l'on devient capable de penser, de parler, d'écrire, comme de danser et de jouer du clavecin, à force d'exercice.

Depuis quelque temps, je recommande l'étude de la logique à toutes les femmes que je rencontre. Les émigrés m'ont surtout persuadée qu'il fallait s'être accoutumé à raisonner avec une stricte justesse pour ne pas déraisonner grossièrement dès que la douleur ou le désir ou le ressentiment nous y invitent et que les circonstances nous mettent dans une situation nouvelle et qui contrarie nos premières habitudes... M"e Moula a été docile à mes exhortations, et, selon moi, s'en trouve à merveille. Je n'ai presque plus entendu, depuis six semaines qu'elle est avec moi, des étonnements sans raison ; je ne vois plus des crédulités sans motifs suffisants de croire ; on ne croit pas comprendre ce qui est obscur, et en revanche, on comprend tout ce qui est clair. A présent, elle s'est mise à lire Locke. Puisse le bon sens devenir à la mode ! Ce sera la plus heureuse mode qui se soit jamais introduite chez les humains. Et vous, si vous avez, comme il me le semble, assez de logique naturelle pour vous passer de Wolf, de Dumarsais, des écrivains de Port-Royal, ne laissez pas d'exercer votre esprit et de le forcer à tout ce qu'il faudra qu'il fasse ; bientôt vous le verrez docile et laborieux sans qu'il en soit moins vif et moins gai. Je vous réponds que vous en serez contente, comme on l'est d'un beau et bon cheval bien dressé, aussi obéissant que fort et agile. »

«7 mai 1792 ...Je vous vois avec la comtesse et vos livres, contentes toutes deux, tranquilles, amusées. Mon imagination se plaît avec vous... Quoi ! lire pour la première fois, ou avec quelqu'un qui lit pour la première fois Mme de Sévigné ! Quel charme ! Quelle source de plaisir ! Il ne me faut pas à moi une grande bibliothèque : avec Racine, Molière et Don Quichotte. j'ai assez de livres ; et vous, vous avez ceux-là et bien d'autres. Il n'y a guère que Marmontel, parmi ceux que vous nommez, dont je fasse peu de cas ; Fontenelle n'est pas non plus mon favori, mais il faut lire ou avoir lu ses Mondes et ses Dialogues des Morts. Vous ne parlez pas de Fénelon : cependant, outre son Télémaque, il a aussi des Dialogues des Morts, des Contes, une Existence de Dieu qu'on ne peut trop priser... Si la comtesse

ROMANS VECUS 48 I

n'a pas lu les mémoires de Noailles rédigés par Millot, c'est encore une chose à lire pour qui aime mieux la prose et l'histoire que la fable et les vers... »

Ainsi devisait Mme de Charrière dans ses lettres à sa jeune amie. On s'explique, à les lire, l'influence si profonde qu'elle a exercée autour d'elle et sur tous ceux qui l'ont approchée. Sa fermeté d'esprit, ses idées toujours si nettes, fondées à la fois sur la réflexion et sur l'expérience personnelle, la grâce surtout qu'elle mettait à les faire agréer, lui conféraient une sorte d'autorité à laquelle on recourait pour toutes choses. Elle fut vraiment une institutrice — mais combien exempte de tout pédantisme ! — pour le cercle d'amis, en général plus jeunes qu'elle, qui l'entourèrent pendant trente ans à Colombier.

Munie des avis et conseils de sa grande amie, Mlic L'Hardy accomplissait bravement les devoirs de sa nouvelle condition. Sa tâche ne laissait pas d'être délicate et réclamait de la jeune fille beaucoup de prudence et d'oubli d'elle-même :

« Elle est dans une position singulière, passant toutes les soirées avec le roi et la favorite. C'était du moins ainsi que l'on vivait à Postdam, prenant le thé à 5 heures, faisant ensuite de la musique jusqu'à 7, et lisant haut jusqu'à 9... Sans les Illuminés, ces soirées pourraient avoir de l'influence, car un peu de conversation n'est pas désagréable à des gens pour qui elle est rare. Le roi, qui la voit recevoir des lettres, demande de qui elles sont et presque aussi ce qu'on lui mande. Oh ! le drôle de saut, d'Auvernier à Potsdam ! A présent on est à Berlin ; la comtesse doit être actuellement en couches. C'est, dit-on, une excellente femme, franche, désintéressée, riche d'ailleurs de son propre bien, et n'aimant ni le faste ni l'intrigue. Voilà donc une des occupations que j'ai eues, Mlle L'Hardy commençant sa carrière de Cour. A présent, elle en sait sûrement plus que moi.» (A d'Oleyres, 31 décembre 1791.)

La grossesse de la favorite donna lieu à des inquiétudes assez vives :

« Certaines choses sur lesquelles les puissants ne peuvent rien, dit Mme de Charrière, devraient les faire souvenir de leur faiblesse essentielle et foncière et inhérente ; voilà un marmot qu'on peut bien faire prince, mais qu'on ne pourra faire être en vie si la Nature ou la Providence en ont autrement ordonné. (A d'Oleyres, 5 mars 1792.)

L'enfant naquit le 7 janvier 1792 :

« J'ai reçu une grande lettre de Mlle L'Hardy. Le petit enfant royal, lors de son baptême, a été nommé comte de Brandebourg1. Le roi a donné une belle bague à Mllc L'Hardy, qui m'écrit ; «Tout Berlin le sait et s'occupe dans ce moment à conjecturer ce que vaut ce bijou. » Oh ! le drôle de pays que la Cour! dit-elle dans un autre endroit de sa lettre. » (A d'Oleyres, 23 mars 1792.)

La comtesse envoya une marque de sa reconnaissance à Mme de Charrière, qui avait eu la main si heureuse :

« Je sais de fort bonne part, écrit-elle à d'Oleyres, que Mlle L'Hardy prend extrêmement bien et que les courtisans la courtisent. Elle ne me dit rien de pareil, comme vous croyez bien, mais elle paraît contente... Nous aurons ici un comte Dcenhoff, parent de la favorite, qu'elle a chargé pour moi d'une tasse de porcelaine de Berlin, sur laquelle est la silhouette du roi. Je lui ai fait dire que je la remerciais, mais que j'aurais encore mieux aimé la sienne. Je serai fort heureuse si MM. Perrot ne disent pas que je vends des jeunes filles de la Comté pour des tasses de porcelaine. On n'a pas mal clabaudé sur cette petite affaire ; à présent, c'est sur une autre, où mon indulgence ne trouve pas beaucoup d'approbation. » (4 février 1792.)

Mais voici que peu à peu l'idylle royale se gâta. Le roi, devenu le jouet de la secte des Illuminés, était entré dans la coalition de Pillnitz contre la France révolutionnaire ; il s'était formé à la Cour un parti opposé à cette détermination, et qui escomptait l'influence et l'appui de la comtesse Dcenhoff. Le ministre Bischoffswerder accusa celle-ci d'intriguer contre la politique royale; il y eut entre les amants une explication assez vive. La comtesse déclara fièrement qu'elle voulait s'éloigner, demanda des passeports, que d'abord on lui refusa, puis les obtint et se mit en route. Le roi envoya sur ses traces un messager qui la rejoignit à Leipzig, mais ne put la résoudre à revenir sur ses pas.

La nouvelle que la « petite reine » venait de quitter Berlin et allait arriver à Neuchâtel avec Mlle L'Hardy, causa dans la Principauté une sensation très vive, et donna lieu à des commentaires variés. Voici celui de Mme de Charrière, qui écrit à Mlle L'Hardy :

1 Le comte Frédéric-Guillaume de Brandebourg se distingua comme général dans les campagnes de 1 8 1 3-i 81 5, et fut, en 1848, président du ministère qui tint tête à la révolution.

ROMANS VECUS

«Il vous tarde de savoir mon jugement sur sa conduite. Le voici. Elle est non seulement belle, noble, courageuse, mais de plus elle est sage, si la comtesse est incapable de s'en repentir... Sa courageuse résolution la délivre de tout cela [les tracasseries, les soupçons offensants], et lui donne le plaisir de sentir sa force ; elle prouve à elle-même et aux autres qu'il lui a fallu moins de réflexions pour quitter sa place que pour la prendre. Quant aux bons effets qu'elle pourrait espérer de ce départ, ils" sont trop incertains pour que je voulusse voir dépendre de là sa satisfaction. J'espère que l'approbation de son propre cœur, la considération et le respect des honnêtes gens, lui sont plus précieux que faveur, hommages, crédit, car en ce cas elle attendra tranquillement l'événement, et si le royaume reste en proie à de rusés fripons, elle dira : Ce n'est pas ma faute, — et se consolera. Comptez sur moi l'une et l'autre. » (12 juin 1792.)

A Mme de Sandoz-Rollin elle annonce le retour de leur amie, qui va se fixer avec sa noble compagne à Auvernier, dans la maison DeBély \ Les fugitives n'auront d'autre société que Mme de Charrière, car « on ne s'empressera pas auprès d'une maîtresse disgraciée, » qui du reste quitte spontanément la Cour, mais n'en est pas renvoyée.

«Admirez, ajoute-t-elle, le sort de MIle L'Hardy, qui en neuf mois quitte Auvernier, joue un rôle à Berlin, vit avec le roi comme avec un frère ou un oncle, devient le conseil, le tout de la favorite, et l'aidant à s'ôter de la Cour, revient avec elle dans son village !» (11 juin 1792.)

Elle donne aussi les plus récentes nouvelles à d'Oleyres, qui attendait impatiemment à Turin des détails sur l'étrange événement :

« Vous imaginez bien que les curiosités neuchâteloises ne sont pas assoupies, ni muettes non plus... MIIe L'Hardy parle du roi comme étant souvent fort aimable dans la vie privée, et dit que la comtesse l'aime par-dessus tout. Il serait embarrassant pour moi de parler de lui avec elle.

...Il semble que les personnages marquants de l'Europe jouent aux quatre coins. Les frères du roi de France sont à Coblentz, le roi de Prusse viendra sur les bords du Rhin ; les ducs d'Angoulème et de Berry sont à Turin, et Mme la comtesse Dœnhoff à

1 Cette maison est celle même que le pasteur Chaillet acheta quelques années plus tard et où il passa toute sa vieillesse.

Auvernier. Je voudrais que vous vinssiez à Cormondrèche, ce qui ne serait pas si bizarre, et qui, tout intérêt propre à part, me paraîtrait assez heureux. » (16 juin 1792.)

La comtesse ne se trouva pas aussi isolée qu'on pouvait s'y attendre :

« Voilà, écrivait Mme de Charrière à Mlle L'Hardy, que vous avez dans votre voisinage ma bien-aimée Mme Sandoz, qui est aussi la vôtre. J'espère que vous en tirerez parti, ainsi que de Mlle Marval. Il n'y a pas meilleure compagnie que cela, en femmes, dans le pays. J'ai vu M. le président Pury, qui était allé rendre ses devoirs et offrir ses services à la comtesse. Je pense qu'il a cru le devoir comme maire du lieu. Je ne sais si elle recevra dans les commencements beaucoup d'autres visites : les uns craindront d'importuner, d'autres de n'amuser pas ; d'autres se sont mis sur le pied, depuis que les étrangers ont abordé dans le pays plus qu'ils n'auraient voulu, de ne les point aller voir les premiers. Ils rendent la visite parce qu'il le faut bien. Quand la comtesse saura que c'est avec les émigrés qu'on s'est mis de la sorte sur le qui-vive, elle ne le trouvera pas bien mauvais... Engagez-la à pousser l'héroïsme jusqu'au bout. Elle s'est mise par honneur, par délicatesse, par un juste ressentiment, en danger de perdre une place qui avait de l'éclat et où les roses croissaient avec les épines. Il faut, dans l'incertitude où elle est aujourd'hui, soutenir sa résolution avec un cœur de reine pour la noble fermeté, et de démocrate pour l'amour de l'égalité et l'intime persuasion que véritablement nous naissons tous égaux, et qu'une fortune inconstante met seule des différences entre un roi et un laboureur, entre une femme de qualité et une paysanne.

Je serais d'avis que la comtesse instruisît la Cour, de manière ou d'autre, de son séjour à Auvernier, dans les Etats du roi, qu'elle se procurât de l'argent, des chevaux, un cocher et un clavecin... Adieu, Mademoiselle. Je ne doute pas que votre cœur n'éclaire votre esprit, qui déjà tout seul n'est pas peu clairvoyant, et que vous ne soyez dans cette occasion très ingénieuse à faire trouver à la comtesse le temps court et sa position supportable.

...Je n'ai pas pensé à moi quand j'ai parlé de visites. J'en ferais cent, s'il y allait de l'utilité de quelqu'un et que ma santé me le permît. Il y a quatre ans que je n'en ai point faites, ni rendu celles qu'on me faisait, ni invité ni attiré du monde. On aurait quelque droit de trouver mauvais que j'en agisse autrement avec Mme la comtesse Dœnhoff qu'avec les dames du pays et les étrangères, Hollandaises, Françaises, Anglaises, que le sort a amenées auprès de moi. Mais cela ne m'arrêterait pas si

la comtesse m'appelait auprès d'elle pour le moindre service que je pourrais lui rendre, ou si, un jour qu'il fera beau temps, mes pieds me peuvent porter jusque-là ; car il me convient encore moins d'aller en voiture que de me promener. » (Juin ? 1792.)

La comtesse n'avait qu'une chose à faire : venir voir la dame de Colombier, puisque celle-ci ne s'empressait pas de la prévenir. Elle vint en effet et ne trouva, outre la maîtresse de la maison, que Mlle Moula et le grand Chaillet, deux témoins dont la discrétion était sûre :

« Mllc Moula, dit Mme de Charrière à Mlle L'Hardy, me promit hier au soir de ne pas même nommer la comtesse à ses amis de Neuchâtel... Pour monsieur Chaillet, c'est l'homme le plus sûr, le plus honnête homme que je connaisse. Je supposai hier au soir, en badinant, qu'on le questionnerait :

Questionneur. — Vous avez vu la comtesse ?

M. Chaillet. — Oui.

Questionneur. — Comment est-elle ?

M. Ch. — Blonde, jolie, agréable, ni grande ni petite.

Questionneur. — Qu'a-t-elle dit ?

M. Ch. — Je ne m'en souviens pas. »

L'impression que la voyageuse fit sur Mme de Charrière est consignée dans une lettre confidentielle à Mme de Sandoz :

<< Ce dimanche à midi. Pour vous et don \lphonse seuls, car j'ai défendu à Mlle Moula de seulement nommer la comtesse si elle écrit à Neuchâtel.

Je l'ai vue hier. Je la trouve très jolie, malgré un fond de teint blanc terne, et un peu jaunâtre, qui n'est pas celui de la santé, et malgré des traces de petite vérole que le rouge laissait entrevoir. Les cheveux sont blonds comme d'un enfant ; les yeux assez grands, bleus, extrêmement doux ; le nez joli, de fantaisie, un peu retroussé ; les lèvres grosses, la bouche grande, les dents médiocres, quelque chose de très joli pourtant dans les mouvements de cette grande bouche ; le visage assez large pour que cela prévienne un air de grande maigreur. Un tout joli et piquant, quoique la couleur soit fade, et je ne sais quoi d'un joli enfant, d'un joli polisson. Quant à la taille, agréable par la contenance et souple sans être belle. La main blanche et sèche, le bras mince et long. Voilà la figure de la comtesse, et je crois que tout répond à la figure. C'est la grâce et la naïveté et l'aimable inconsidération d'un bon enfant. La tâche qu'elle avait était trop forte, et dans sa démarche dernière il y a du courage et beaucoup de bonne volonté, mais je crains qu'il n'y ait très peu de combinaisons. »

Vers le même temps, Jean-Pierre de Chambrier, père de Mme de Sandoz, écrivait d'Auvernier à d'Oleyres, à propos de l'arrivée de la comtesse :

« C'est un événement assez extraordinaire... Depuis son établissement dans la maison DeBély, elle a été fort incommodée et fort triste, tant à raison des fatigues du voyage, des incommodités d'une grossesse, et surtout de l'incertitude des sentiments du grand personnage. Ce que le Journal de Paris en a dit est très conforme à la vérité 1... On la détermina à faire une course jusqu'à Colombier, chez Mme de Charrière ; dès lors elle a resté 15 jours sans sortir de chez elle.

Hier soir, nous étions au jardin, devant la grille2, à la fraîcheur. Nous voyons de loin arriver par le verger trois à quatre dames. On dit : C est la comtesse ! Je fus à elle. Elle vint s'asseoir, et puis on fit un tour de promenade. Elle me parut alors très bien ; un ton très naturel, sans affectation. Sans être belle, quelque chose de très gracieux et de vif dans le regard, fort alerte et légère dans la marche. » (29 juin 1792.)

MIIe L'Hardy avait fait des jalouses. On réussit à la desservir auprès du roi. qui donna quelques marques de déplaisir : aussitôt Mmc de Charrière d'écrire au roi pour défendre sa protégée. Nous avons le brouillon de cette lettre, ferme, flère et pleine de tact. On y lit ces mots :

« Si Votre Majesté s'en était fiée à son seul droit jugement, elle aurait désiré que Mlle L'Hardy ne cessât pas d'être la compagne de madame la comtesse Dœnhoff, et si j'avais l'honneur d'être connue de Votre Majesté, j'ose dire que ma recommandation était un préjugé en faveur de M1'*-' L'Hardy qui pouvait balancer beaucoup d'insinuations faites contre sa droiture et sa probité 3. »

1 C'était M"" de Charrière qui avait envoyé à Suard la note à laquelle Chambrier fait allusion. Elle est rédigée en ces termes : «■ Il n'est pas vrai qu'une explication que le roi de Prusse aurait eue avec M. de Bischoffsv%erder ait obligé la comtesse Dœnhoff à quitter Potsdam ou Berlin, mais il est vrai que voyant avec chagrin les préparatifs d'une guerre qu'elle craignait qui ne fût funeste à sa patrie, elle s'est éloignée des lieux où les plans s'en concertaient, et qu'elle attend l'événement dans les états que le roi possède en Suisse».

2 Au château d'Auvernier, où habitait la famille de M"" Sandoz.

;! Nous lisons dans une lettre de M. Gaullieur (devenu le mari de M'" L'Hardy) à son fils Eusèbe (i3 décembre 1 835) : «J'avais une dizaine de lettres autographes du roi à ta mère, qui témoignaient de la considération

ROMANS VECUS 4^7

Ce fut une assez pénible odyssée que le passage de la comtesse •dans notre pays. Nous la voyons changer quatre ou cinq fois de résidence. Elle séjourne quelque temps à Cottendart, ancien château de lord Wemyss, appartenant à son gendre, ce LeBel, si poétiquement idéalisé par Bachelin dans son roman de Sarah Wemyss l. Nos dames n'eurent pas à se louer du personnage :

« La comtesse vit très seule, écrit Mme de Charrière à d'Oleyres ; et chassée de Cottendart par d'étranges procédés de LeBel, elle est chétivement logée à Fontaine- André, en attendant qu'elle puisse entrer dans une maison louée à Neuchâtel. »

La correspondance avec Mlle L'Hardy alla son train pendant tout L'hiver que la comtesse passa à Neuchâtel. Les deux amies avaient beaucoup de choses à se dire. Elles étaient fort préoccupées de la situation du ménage DuPasquier à Berlin : le jeune pasteur était devenu suspect au roi, à qui on avait fait accroire que le chapelain s'était employé à détacher la comtesse de son royal amant. Les DuPasquier songeaient à revenir au pays, ce qu'ils firent en effet peu de temps après. La comtesse et sa dame de compagnie passèrent à l'Abbaye de Fontaine- André, au-dessus de Neuchâtel, une partie de la chaude saison. Mme de Charrière, qui, par allusion à une plaisanterie sur le Médecin malgré lui, appelait maintenant Lucinde sa belle amie d'Auvernier, continue à former son intelligence et à diriger ses lectures.

« Ce jeudi 24août 1792. O Lucinde! Vous vous en faites accroire relativement aux dédains. Je vous en ai vu un très bien conditionné pour Mme L. DP., un petit pour sa mère, un grand pour Francfort et ses marchands, un passablement grand pour Berne et ses Bernois, et j'ai vu très clairement que lorsque un dédain pouvait être exprimé par une épigramme, vous vous en passiez la fantaisie. En tout ceci, je n'accuse pas votre cœur et je ne blâme pas votre goût. Je sais que vous revenez quand vous croyez être allée trop loin, et cela franchement, en courant, en

qu'il lui portait, tout en se plaignant qu'elle tenait trop vivement le parti de la comtesse dans leurs brouilles de ménage». Nous ignorons ce que ces lettres du roi sont devenues.

1 Le 25 juillet 1772, M. de Montmollin, maire de Valangin, mande à d'Oleyres que la comtesse est dans le pays depuis quelques semaines : « Elle a, dit-il, planté son piqueta Cottendart, où elle vit très retirée. Le bruit court à Neuchâtel que Bischoffswerder y va venir». (Arch. de Montmollin).

4ob MADAME DE CHABBIEBE ET SES AMIS

criant : Je reviens ! Je reviens ! Je sais aussi que ce que vous dédaignez n'est pas d'ordinaire à estimer beaucoup. Mais enfin, vous avez été dédaigneuse pour d'autres que M. T., de Genève, et c'est ce qu'il fallait prouver. Quant aux engouements, je ne puis pas en démontrer l'existence, mais j'ai cru qu'un peu de précipitation à juger devait naturellement les produire, et sur ce j'ai pris la liberté de dire à Lucinde : Hâtez-vous de mûrir votre esprit ; faites servir à cela une expérience précoce et l'habitude de lire en appliquant ce que vous lirez à vous-même et à ce que vous voyez.

Que vous avez vu de gens et de choses en un an moins quelques jours !... Vous avez beaucoup lu aussi, et quoique vous ayez lu sans but particulier et n'ayez fait aucune étude bien sérieuse, cependant ce que vous avez lu s'est mieux amalgamé avec votre pensée que chez la plupart des femmes. Je voudrais, que vous fissiez n'importe quelle étude sérieuse, soit celle des mathématiques, de la musique ou des langues. L'italien est trop facile et trop ressemblant au français pour se pouvoir compter. Si tout ce que je viens de dire est trop long, commencez par la logique, lisez ensuite Locke, De V entendement humain. Il y a un esprit d'analyse, un art de remonter des connaissances particulières aux principes, de descendre des principes aux conséquences de détail sans s'embrouiller, sans rien confondre, en écartant de la question qu'on veut éclaircir tout ce qui lui est étranger; et cet art, peu de femmes l'ont, parce qu'il ne s'acquiert que par une étude régulière de cet art lui-même, ou par une multitude d'autres études auxquelles il est nécessaire, de sorte qu'on l'acquiert sans y penser, comme on apprend à connaître une pelle à feu en faisant du feu, et sans songer à la pelle. Là ou il manque, on s'aperçoit toujours que quelque chose manque. En lisant M. Necker, on voit qu'il n'a fait que les études de l'enfance, et non celles de la jeunesse d'un homme qui se voue à l'étude ; en écoutant M. Chaillet1, on s'aperçoit qu'il n'est pas géomètre du tout, qu'il est médiocre logicien, et que les mots sentiment, instinct, chaleur, enthousiasme, l'ont trop séduit et captivé.

Parmi ces noms fameux je n'ose me placer,...

mes partielles ignorances, cependant, en valent bien d'autres, et j'ai surpris mon monde bien des fois par les balourdises qui se fourraient parmi ce que je faisais de plus passable.

...Automne, 1702. Hâtez-vous de mûrir votre esprit, et que j'aie le plaisir de voir en vous une femme supérieure. Veillez contre les engouements et contre les dédains injustes et excessifs. Sous une écorce peu séduisante, il y a souvent plus de véritable

1 Le pasteur, évidemment. Ce qu'elle en dit est très vrai.

esprit qu'il n'y en a sous d'aimables dehors. Je n'entends pas dehors fades, flatteurs, fleuris, j'entends ce que je dis, aimables dehors. La probité aussi ne se trouve pas toujours où elle paraît être ; j'ai vu de brusques et peu polis coquins, et de doucereux honnêtes gens....

Ce mardi matin. Non, non, vous n'avez rien dans votre air de pincé ni d'affecté ni de guindé, rien du tout ; et vous en êtes d'autant plus obligée à une simplicité générale, constante, entière. Si avec un air de distraction et d'abandon, vous disiez des choses recherchées et précieuses, on croirait que votre naturel n'est que de l'art et que vous jouez la naïveté... Je suis extrêmement aise de vous avoir persuadée. Vous en aurez dans le monde quelques succès de moins, car beaucoup de gens ne reconnaissent l'esprit que lorsqu'il est annoncé, affiché, et qu'une espèce d'écriteau leur dit : Voici de l'esprit. Mais il ne faut point avoir d'esprit pour ces sottes gens-là. Ne désirez pas qu'on se récrie, qu'on applaudisse en vous entendant parler, mais qu'on sorte d'auprès de vous rempli de ce que vous avez dit, qu'on y repense loin de vous, et qu'on revienne à vous pour vous entendre, pour jouir et profiter de votre entretien. Si, par-ci par-là, la gaîté ou le dépit font éclore de jolies pensées, des saillies brillantes, tant mieux, mais que ce ne soit pas là ce qu'on estime le plus en vous. A force de décence, d'honnêteté, de procédés élégants comme sa taille et ses habits, Mlle Marianne DuPasquier rachète à mes yeux une partie de ses prétentions et de sa solennité. Sa sœur Susette, qui a plus d'esprit qu'elle, dit des choses charmantes ou qu'on trouve telles, et qui, en effet, ont de la grâce et du sel ; eh bien, je suis embarrassée de ma contenance quand on me les rapporte. C'est un genre de mérite si froid ! Je ne sais comment applaudir. Voltaire disait de Marivaux que personne ne brodait mieux des toiles d'araignées. Ma compatriote Mlle Tulleken a aussi de cet esprit, et il y a chez elle quelque chose de doux et d'obligeant aussi bien que d'ingénieux ; cela fait un aimable assortiment, cependant cela m'impatiente encore plus souvent que cela ne me plaît. Je suis comme un enfant brusque et rude à qui l'on donnerait pour s'amuser de petites quilles d'ivoire, un charriot traîné par des puces, un jeu de cartes renfermé dans une noix. L'enfant admire un moment, puis s'impatiente, et finit par tout briser. »

La fin de la lettre contient des avis très fermes sur le langage qu'il convient de tenir à la comtesse :

« Que j'aimerais bien mieux, dit-elle, que son parti fût pris sur la place équivoque mêlée de grandeur et d'avilissement qu'elle occupait ! Un pareil mariage doit être aussi fragile qu'il est bizarre. Il serait facile de le rompre, il serait facile d'en contrac-

ter un qui vaudrait mieux ; ou si une santé délicate et deux enfants faisaient préférer à la comtesse ce veuvage où elle n'aurait point eu de vrai mari à pleurer, qu'est-ce qui l'empêcherait de donner au reste de sa vie un caractère de dignité qu'elle est loin d'avoir eu jusqu'à présent ? Voilà ce qu'il faudrait qu'elle vous donnât la liberté de lui dire. N'usez pas votre crédit ni sa bonne humeur par de vaines contradictions. Si elle trouve de la roideur aux gens de ce pays, que vous importe ? Il y a des vérités indifférentes qu'il ne faut pas trop soutenir et des erreurs indifférentes qu'il est impolitique de combattre. Je sais qu'on m'a empêchée d'aimer ce pays en soutenant, en louant tout ce que j'y trouvais ridicule ou mauvais. »

Avec l'approche de la mauvaise saison, la comtesse et sa compagne avaient quitté l'Abbaye de Fontaine-André. Elles occupèrent quelques semaines un appartement dans le faubourg de Neuchâtel, « près du jardin du Cercle » (on dirait aujourd'hui « près du Cercle du Jardin »), puis bientôt s'installèrent plus confortablement dans la belle propriété de la grande Rochette, qui appartenait alors à la famille de Bosset. La comtesse, après son bel accès de courage et de dignité, était tombée dans un abattement profond : elle craignait, non sans raison, que son royal amant apprît à se passer d'elle. Et puis, elle ne pouvait se passer de Mlle L'Hardy, et le roi, devenu défiant à l'égard de cette dernière, paraissait exiger que la comtesse la renvoyât. C'étaient des scènes de larmes et de désespoir. La situation de ce pauvre cœur vacillant intéressait Mme de Charrière :

« Je la plains, écrit-elle à Mlle L'Hardy, je vous plains de tout mon cœur... N'oseriez-vous lui dire : « Peut-être jouez-vous « tous deux au plus fin, au plus fier, au plus détaché, tandis « que vous ne pouvez au fond ni l'un ni l'autre être heureux « l'un sans l'autre. Avouez-le la première. Vous êtes femme, « vous étiez sujette ; il est homme et roi. La nature et la fortune « lui ont donné toutes deux cette supériorité qu'il sent, et « d'après laquelle il s'attend à vos avances, à votre soumission. << Ecrivez-lui que vous sacrifierez tout pour vivre près de lui « et lui être agréable. Peut-être renoncera-t-il à vouloir que « vous me sacrifiez. » ...Forcez-la à devenir raisonnable, à n'être plus si malheureuse. ...Consolez, rassurez-la, et qu'elle se porte mieux et qu'elle vive. Si elle vous mourait entre les mains comme un oiseau tombé du nid et qu'on a voulu essayer d'élever à la brochette, cela serait trop lugubre... » (Fin 1792.)

La comtesse était une enfant gâtée, et Mlle L'Hardy avait

ROMANS VEC1 s 4QI

pour elle des bontés que Mme de Charrière commençait à juger excessives :

« N'outre/ rien, Lucinde! L'excès de complaisance, quand elle n'est pas extrêmement payée par le cœur de la personne pour qui on l'a, dispose à l'humeur : on la met trop dans son tort. »

Le manoir de la Rochette, à deux pas aujourd'hui de la gare de Neuchâtel, était en ce temps hors de ville, et l'on y montait par un simple chemin de vignes, — ce qui explique cet avis de Mme de Charrière :

« La Rochette est une belle habitation ; on y a un bon air et une superbe vue ; mais avertissez cependant la comtesse, oui, ne manquez pas de l'avertir, pour qu'elle ne s'en prenne pas à vous en temps et lieu, que lorsque la neige et la glace de novembre, décembre et janvier rendront les chemins difficiles, elle s'y trouvera bien éloignée de la sage-femme ou de l'accoucheur, du médecin, de l'apothicaire ; que l'aller et revenir seront des voyages pour ses domestiques, et que leur retour quand elle les enverra se fera impatiemment attendre.

Son dégoût pour Neuchâtel m'étonne d'autant plus qu'elle le connaît moins. Je ne trouve pas que ce soit une charmante ville, mais en hiver et pour être en couches, il me semble qu'un logement chaud, sourd et commode au milieu des secours, est tout ce qu'il faut et vaut mieux qu'un palais dans les champs, fût-il même entouré du jardin des Hespérides. Son serment, j'espère, ne l'arrêterait pas. A qui l'a-t-elle fait? A Dieu? Dieu, je pense, n'y aura pas pris garde. — Et que dire de son éloignement pour les Neuchâtelois ? Les connaît-elle ? Si elle les connaissait, elle verrait qu'ils ne valent à tout prendre ni plus ni moins que les Berlinois, les Hambourgeois, les Amsterdamois, les Parisiens, Romains, habitants de la Chine. Partout ce sont des hommes, c'est-à-dire peu de chose pour quiconque leur demande beaucoup. »

Tout est prétexte à Mme de Charrière pour inculquer à sa jeune amie quelque idée utile, quelque sain principe de conduite. Elle lui reproche, par exemple, le tour parfois un peu recherché de son style, et lui fait cette aimable leçon :

« L'autre jour vous m'avez remerciée de... Voici la phrase que je copie : « Il est venu (un rhume de cerveau) à la suite de mes « maux de tête. Je vous rends grâce d'avoir bien voulu vous « informer de ce qu'ils faisaient de moi. » Je vous demande, premièrement, si cela est simple ; secondement, si la recherche

vient là des causes auxquelles il vous plaît d'attribuer le manque de simplicité. Consentez, Lucinde. à avoir un petit défaut et donnez-vous le plaisir de vous en corriger ; vous me donnerez en même temps, à moi, celui de vous y aider. L'abus de l'esprit est une chose si naturelle, si commune! Songez que vous vous êtes élevée presque seule. Comment auriez-vous pu vous garantir à la fois de l'ignorance, du bavardage, de l'insipidité d'une société comme celle de tous les petits endroits, et ne pas heurter plus ou moins contre un autre écueil, celui de l'esprit qui se plaît un peu trop en lui-même et va pour son propre plaisir se raffinant, se faisant beau et joli et gentil ? Soyons juste : il n'était pas possible de sortir d'Auvernier perfectionnée à ce point que d'avoir beaucoup d'esprit et de n'en montrer jamais qu'à propos, d'avoir une grande connaissance de l'art et de négliger l'art tout exprès ou de le faire ressembler si bien à la nature, qu'on le prît pour elle. Pareille chose n'est jamais arrivée. Vos facultés prenant leur essor se sont fait admirer ; à présent, c'est à les diriger et à les retenir qu'il faut mettre votre soin. Je ne vous laisserai aucun repos sur cela : ma rustauderie attaquera sans cesse ce que je verrai en vous de trop subtil et de trop recherché... » (1792.)

Sur ce sujet qui lui tient si fort à cœur, elle écrit (21 mai 1793) :

<< Je vous l'ai déjà dit : que j'aie le privilège exclusif de recevoir des lettres bien raturées, mais faites de bonnes franches ratures, et non de ces mots les uns sur les autres qui sont si difficiles à déchiffrer. J'ai bien réfléchi l'autre jour, en revoyant Mme Bosset, à la critique qu'elle fit de votre lettre. Que de manières différentes de s'écarter du naturel ! Lorsqu'on dit naturel, on croit dire ce qui est le plus ordinaire ; et point du tout : c'est ce qui est le plus rare chez des gens qui ne sont pas sans aucune éducation. Une paysanne est d'ordinaire assez naturelle ; une marchande, déjà ne l'est pas. Mme Bosset n'est pas recherchée, mais elle est solennelle. Les mots ont dans sa pensée une acception exaltée, et dans sa bouche une expression emphatique : « Oui, Madame, ma nièce est gaie, franche, bonne, oui, bonne ! » — Je ris et lui avouai que ce mot bonne n'avait pas pour moi toute la grande valeur qu'elle lui donnait. Elle ne se fâcha pas, parce qu'elle était loin de m'entendre, et jamais elle ne m'entend. Le simple même est pour elle une grande belle chose qu'elle admire avec méthode et compliqueusement... Mon Dieu, où en sommes-nous, quand le simple n'est plus simple, quand il ne peut être simplement aperçu et apprécié, quand le mot qui l'exprime devient une énigme romanesque !... Si vous allez à Zurich et que vous trouviez un homme d'un bon esprit, qui ne cherche en rien midi à quatorze heure, ne manquez pas de l'épouser. Les Neuchâtelois sont terribles avec leur maudite finesse ! »

ROMANS VECUS

Il y avait, soit dit en passant, une autre dame du même nom qu'elle goûtait beaucoup moins encore :

« Bosset, des Gardes, dit-elle, vient d'épouser une Hollandaise, un colosse, ou du moins un pâté imbécile. Je la connais, ainsi vous pouvez me croire. On la connaît à Berlin, où elle alla accabler de sa visite son mari, l'envoyé de la république, M. de Heyden. Elle était veuve, M. Bosset était veuf. Elle est riche, il a des enfants : ces deux personnages se sont épousés... Si elle me venait voir, je me mettrais vite au lit... (13 décembre 1701).»

Une autre lettre revient sur V Entendement humain de Locke, que Mme de Charrière relisait... avec Henriette Monachon ! Car elle faisait à ses moments perdus l'éducation intellectuelle de sa femme de chambre. On affirmait qu'elle lui avait même enseigné le latin, ce qui n'est qu'une mauvaise plaisanterie, car elle ne savait elle-même le latin que très médiocrement. De Locke, elle passe à l'étude des langues, qu'elle conseille à Mlle L'Hardy comme étant « de tous les exercices de l'esprit celui qui le forme et l'étend et l'aiguise le plus » ; puis, à propos de l'esprit et du cœur, elle décrit les nobles qualités dont son amie est pourvue, ses mouvements généreux, ce qui la ramène à la demi-reine, qu'elle commence décidément à prendre en grippe :

« Je n'ai regret qu'à un de ces beaux mouvements, encore ce n'est pas vous qui l'eûtes la première : c'est celui qui fit partir de Potsdam une personne qui ne saura jamais être passablement bien ailleurs. Elle ne se connaissait pas elle-même, elle connaissait encore moins les hommes, si prompts à changer et à oublier. Elle ne savait pas qu'un homme qui donne beaucoup d'empire sur lui à une femme, est un homme faible, et que par cela même il ne saura se défendre contre aucune suggestion, ni retenir longtemps une impression forte et profonde de quoi que ce soit. Une fois cire molle, on ne devient jamais acier ni diamant. Au reste, moi, grande fataliste, je regarde cette fausse démarche de la comtesse comme tellement inévitable, que je n'y ai pas non plus un véritable regret. Ce qui est devait être. Qu'est-ce que le destin réserve à Lucinde ?» (18 octobre 1792.)

Lucinde, un peu épouvantée de cette profession de fatalisme, demanda des éclaircissements, que Mme de Charrière lui donna dans deux lettres, — véritables dissertations, — trop longues pour être citées tout entières. Transcrivons du moins les pages suivantes :

« Que vous croyiez au libre arbitre ou bien à la prédestination, cela m'est bien égal. Mais pourtant je n'aime pas qu'aucun objet de réflexion soit parfaitement étranger à une personne comme vous. Réduisez la question à ceci : un âne entre deux bottes de foin ne restera-t-il pas indécis s'il voit une parfaite égalité entre elles, et quand il voit ce qui le décide, est-il le maître de ne se décider pas ou de se décider autrement qu'il ne fait ? Je dis avec beaucoup de gens à cette deuxième question : Non. Si vous dites oui, à la bonne heure, et vous êtes même très dispensée de me dire oui ou non. Nous pouvons n'en reparler jamais. Quant à s'applaudir sérieusement, et plus que quelques moments, de quoi que ce soit qu'on ait fait, j'avoue que je ne l'ai jamais compris. La satisfaction intérieure du juste m'est inconnue, et je ne. crois pas avoir rencontré jusqu'ici le juste, ni que cet homme puisse exister. Rousseau a l'air de se croire à peu près le juste ; assez du moins pour être fort content de lui. Si cela est et qu'il ait des semblables, je les félicite. » (26 octobre 1792).

...« J'ignore assurément ce que c'est que ce destin dont je m'avise de parler, mais je vois et je sens que je ne me détermine et que les autres ne se déterminent point sans motifs ; or ces motifs agissant sur l'esprit exclusivement ou avec plus de force que tout autre motif contraire, contraignent ma volonté comme le poids fait pencher la balance. Une heure plus tard j'agirais autrement ; une autre disposition de mon corps, une expérience acquise, un mot que j'aurais entendu, me ferait prendre un parti opposé à celui que j'ai pris ; alors je ne pourrais plus agir comme j'ai agi, mais une heure plus tôt, je ne pouvais faire que ce que j'ai fait. Voilà mon idée bien exprimée sur cette question à la fois intéressante et oiseuse. Ne point raisonner là-dessus est permis et même sage, tandis qu'il n'est plus permis d'ajouter au galimatias dont les théologiens et les philosophes de tous les siècles ont chargé et enveloppé cette matière, ^'y pas penser dans notre jeunesse et quand elle nous est nouvelle, me paraît impossible ; après cela, il n'y a qu'à la mettre de côté, car nos idées là-dessus ne sont pas des instruments qui nous servent à agir ; nous agissons toujours comme il convient à la force qui nous meut, sans avoir besoin de la connaître, tout comme l'aiguille du cadran montre l'heure sans connaître le ressort qui la conduit. Il y a pourtant cette différence, que si nous ne connaissons rien à fond ni parfaitement, nous sentons au moins un peu ce qui nous meut. L'expérience qui nous éclaire est quelquefois aperçue de nous ; l'erreur reconnue nous garantit d'une autre erreur; celui qui est le mieux organisé pour recevoir des lumières de l'expérience qu'il acquiert, du livre qu'il lit, du discours qu'il entend, est le sage ; celui qui, passé les premières leçons de l'expérience nécessaires à sa conservation, et que ses premiers besoins le forcent d'acquérir, ne voit et n'entend plus rien que confuse-

ROM Ws VECUS

ment et sans fruit, est le sot. L'un n'a pas plus à s'applaudir que l'autre, puisqu'il ne s'est pas organisé lui-même et qu'il n'a pas non plus choisi sa place dans le monde. La pendule la mieux faite de Jaquet-Droz, placée loin des enfants qui l'auraient dérangée et dans un lieu sec, à l'abri du froid extrême et de l'extrême chaleur, s'applaudira-t-elle de la régularité de ses mouvements ? Ah ! ne soyons pas nos propres détracteurs avec trop peu de pitié, mais soyons pourtant bien modestes ! Qui de nous est la bonne pendule de Jaquet-Droz ? Et quand nous la serions ?...

La pendule Vous a passé un peu bien vite d'une manière de se juger à une autre trop différente... Les gens trop vifs ou trop lents ; ceux que rien n'émeut, ceux que les moindres choses mettent hors des gonds ; ceux qui ne pensent qu'à ce qu'ils voient, ceux qui se forgent des chimères, sont tous hors du vrai, du juste, et laissent à désirer ou donnent lieu de se plaindre. Nous ne dirons rien aux lents, aux stupides, ils nous sont étrangers ; d'ailleurs ils sont sourds ; mais disons toujours aux trop mobiles de se retenir, de se modérer, et s'ils érigeaient leurs défauts en qualités, donnons-leur sur les doigts, et cela vigoureusement ; c'est à quoi je n'ai jamais manqué avec la pendule Moi, et si elle n'en est pas mieux allée, du moins a-t-elle su qu'elle allait mal. Elle est, malgré des dehors qui paraissent décisifs et impérieux, une fort modeste pendule, bien humiliée entr' autres de cette sonnerie bruyante qui déplaît à tant de gens. » (Octobre 1792.)

Recueillons encore cette réflexion qui n'est pas sans actualité :

« Quand nous nous comparons à d'autres femmes, nous sommes bien vite des aigles ; mais combien un homme instruit en sait plus que nous ! Quoique je maintienne que les facultés sont originairement les mêmes, je ne puis disconvenir que la faculté raisonnante ne soit bien plus perfectionnée chez les hommes, et cela par l'étude et rien que par l'étude. »

A mesure que ses couches approchaient, la demi-reine devenait plus capricieuse et plus défiante :

« Cette femme, disait Mme de Charrière, n'a pas un des sentiments auxquels on eût pu s'attendre. Savez- vous bien que je la crois un peu folle ?... Je vois une autre chose : c'est que la comtesse n'aime pas, n'aime personne. C'est l'air de la rupture, c'est la perte du crédit, c'est l'échec porté à la prodigieuse opinion qu'elle avait de ses charmes, qui la chagrine et l'inquiète. L'éloignement ne lui fait rien, la perte du cœur lui fait peu de chose. Soit que je fusse monarque ou charbonnier, je ne voudrais pas d'une pareille maîtresse. » (Décembre 1792.)

C'est dans cette même lettre qu'elle appelle plaisamment l'enfant à naître « le petit équivoque ». Quelques jours plus tard elle s'écrie :

« Elle, de la gloire ! de la réputation ! Elle ne sera connue que dans la petite sphère d'un tripot de Cour, et son impérieuse bizarrerie sera la seule chose que l'on remarquera en elle... Souffrez et dédaignez-la en même temps. Le dédain vous sauvera une partie de l'indignation et de l'impatience que ses procédés pourraient exciter. Peut-être veut-elle essayer de nourrir ellemême. Je vous plaindrais toutes de tout mon cœur. Et vous, vaine petite femme, qui à mes yeux n'êtes qu'un quart d'un tout dont le moindre des autres quarts vaut mieux que vous, je vous plaindrais pourtant aussi, car vous me paraissez frêle et délicate.» (6 décembre 1792.)

Avec la même lettre elle envoie à Mlle L'Hardy les lettres de Cicéron :

« Le consul romain est à mon gré très intéressant. Faible et vain comme une femmelette, il ne cesse pourtant de montrer un esprit aussi vaste et juste que délicat »... « Oui, c'est bien comme cela qu'est le grand Cicéron, faible, vain, irrésolu. J'ai jeté bien des fois ses lettres au milieu de la chambre, de mon lit, où je les lisais en Hollande, étant malade. (Voilà une phrase qui ressemble à : « Il en avait de beaux, mon père, de couteaux, etc. » Ce n'est pas comme cela qu'il faudrait écrire à Mlle L'Hardy en aucun temps, mais surtout lorsqu'elle lit les lettres de Cicéron). » (9 décembre 1792.)

Le vent de la Révolution allait passer aussi sur quelques régions de notre pays, et même effleurer Colombier, comme on le voit par ces passages de nos lettres :

« Les Girardet travaillant chez moi (pas pour moi, au moins, car je ne les puis souffrir) la fille dit : Je voudrais qu'on décapitât le roi de France et qu'on brûlât la reine. Je mettrais de mes mains le feu au bûcher. — Vous me faites horreur ! dit Henriette. — Eh ! pourquoi ? dit la mère Girardet. N'a-t-on pas, en Angleterre, coupé la tête à un roi et brûlé une reine, et tout n'est-il pas bien allé depuis ? » (12 décembre 1792.)

« Aujourd'hui, l'on plante à Colombier l'Arbre de la Liberté \

1 Nous avons trouvé dans les registres de la Commune (Archives de Colombier) de curieux procès-verbaux relatifs à cette manifestation. Le 1" janvier 1793, l'autorité locale décide d'abattre l'arbre de la liberté « que l'on a le malheur de voir devant nos veux ». A la date du 4 janvier figure le

ROMANS VECUS

Si cela n'était bien sot et bien plat, ce serait odieux et triste. Que veut-on ? Dans quel pays paie-t-on moins d'impôts ? Dans quel pays est-on plus libre ? S'il y avait un arbre de Y Ordre à planter, ou si l'on pouvait greffer l'ordre sur la liberté, c'est cela qu'il faudrait faire ? Il s'est fait je ne sais combien d'assassinats ces derniers temps, et je crains que les disputes politiques n'en produisent beaucoup d'autres. Il y a à la Sagne un parti prussien qui met le bonnet rouge sur la tête des cochons et à la queue des vaches. Que d'extravagances de toutes les couleurs. » (15 décembre 1792).

Mais elle revient toujours à la fantasque demi-reine :

« Les grands, — et à cet égard elle est grandissime, — voudraient qu'on n'eût d'intelligence que pour les servir. Aussitôt qu'on s'est montré un aigle pour leur être utile, il faudrait redevenir une buse pour ne rien voir et ne juger de rien de ce qui les concerne. » (22 décembre 1792).

Elle écrit encore plus librement à madame de Sandoz :

« Je suis toujours d'avis que Mlle L'Hardy quitte cette petite femme dès qu'elle ne lui sera plus très nécessaire. Je la trouve comme un sultan pour le despotisme et comme une servante pour les procédés. »

Ce qui n'empêche pas qu'une fois la demi-reine accouchée, Mme de Charrière la comble d'attentions. L'événement arriva le 4 janvier 1793. La comtesse mit au monde une fille l, inscrite comme suit dans le registre des baptêmes :

1793. 24 janvier. A été baptisée en chambre par M. Touchon, ministre du Saint-Evangile et ancien pasteur de l'Eglise française de Bâle Julie-Wilhelmine, comtesse de Brandebourg, née le 4 janvier, fille de S. M. Frédéric-Guillaume second, roi de Prusse, et de Mme la comtesse Sophie-Julie-Frédérique- Wilhelmine de Dœnhoff. Parrain : Sa Majesté, père de l'enfant ; marraine : Mme la comtesse d'Eulenbourg *.

procès-verbal de la «. destruction de l'arbre prétendu de la liberté ». La conclusion est bien de chez nous : « Après quoi il a été apporté quelques bouteilles devin, qui ont été bues en signe de bonne union et en mémoire de ce qui vient d'être fait».

1 Et non un fils, comme le dit Gaullieur, qui fait naître à Xeuchàtel le comte de Brandebourg : nous avons vu que celui-ci était né à Berlin l'année précédente.

2 Julie Wilhelmine, qui épousa en 1816 Ferdinand duc d'Anhalt-Cœthen, mourut le 29 janvier 1848.

Mais cette inscription n'alla pas toute seule et la « petite Equivoque » donna quelque souci à la Vénérable Classe, qui hésitait à laisser inscrire l'enfant comme légitime au registre des baptêmes. Un ordre catégorique de la main du roi surfit à lever les scrupules. Le pasteur Touchon conduisit cette affaire, qui occupa le Conseil de ville autant que la Compagnie des pasteurs. Celle-ci fut très ennuyée de recevoir, dans sa séance du 6 mars, avec une lettre assez vive de M. de Marval, châtelain du Landeron et ministre du roi auprès du corps helvétique, la copie de la lettre de Sa Majesté, qui témoignait « sa surprise de ce qu'on faisait des difficultés sur cet enregistrement ' ».

Il est vrai qu'à en croire Mme de Charrière, le pasteur Touchon, qu'elle qualifie de « vilain animal » et d'« être méprisable », aurait joué une comédie pour faire sa cour au roi : les « difficultés » étaient purement imaginaires, et personne ne s'était opposé à l'enregistrement. De même, Marval aurait fait du zèle en se donnant l'air de lever des obstacles qui n'existaient point. A ce propos, Mme de Charrière trace un curieux portrait de ce magistrat, qui a joué un rôle important dans les affaires neuchâteloises 2 :

« Le Marval est aussi un personnage de Cour. Il fait de son fameux à sa manière... Il est aimable, il a de l'esprit, et encore plus d'audace ; ayant vécu avec des gens moins spirituels que lui, il se croit au-dessus de la pénétration et de l'adresse de chacun. Nous avons été assez liés. Nous ne le sommes plus du tout. Il s'est pourtant empressé tout dernièrement à me rendre un petit service. Il aime que sa fille vienne chez moi. L'un portant l'autre, une médiocre liaison vaut mieux avec lui qu'une plus grande. Il manque d'un certain tout de bon qu'il m'est nécessaire de trouver dans les gens. C'est toujours de l'esprit qu'il a. Il parle de la tête. Ce n'est pas comme le loyal secrétaire d'Etat, [Sandoz- Rollin] qui frémit de tout ce qui est injuste pour le fond ou irrégulier pour la forme, qui n'irait pas même par des voies obliques à un bon but, qui sent vivement ce qui est bien et ce qui est mal, et ne dit jamais que ce [qu'il pense. Avec le Marval, je me crois sans cesse à la comédie, et n'étant pas comédienne moi-même, la scène me reste étrangère et me devient fatigante

1 Voir Registre du Petit Conseil de Xeuchàtel (12 février 1793) et procèsverbaux de la Vénérable Classe (6 mars 1793).

2 Louis de Marval (1745-1803). Nous l'avons rencontré (chap. X) sous les traits du Caustique.

rom \n-. vécus 49g

par le rôle forcé que je suis obligée d'y jouer. Le commencement de notre rupture vint de là. Il est étonnant, dis-je à M. Marval, qu'après plusieurs années de connaissance, je ne me sente pas plus votre amie qu'au premier jour, que je ne vous croie pas plus mon ami qu'à la première heure, que même je ne sois pas du tout au fait de vos pensées, ni de votre cœur. — Il se récria.

Cela est très vrai, lui dis-je, et j'avoue que cela me lasse.

Des gens perpétuellement étrangers me deviennent désagréables ; je sais trop qu'il n'y a nulle intimité ni confiance à espérer avec eux.

— Après quelques lettres, beaucoup de lettres, et quelques torts que j'eus seule, je l'avoue, nous en sommes venus à ne plus nous voir du tout. Je reconnais tout son esprit, je sais que c'est l'homme le plus aimable du LOU,s DE MABVAL

pays, le seul homme peutêtre qu'on puisse appeler aimable; avec cela, je ne le regrette pas du tout. Un masque qui ne tombe jamais a beau être agréable, il m'ennuie à voir. » (mars 1793.)

Mme de Charrière donne ainsi tantôt un coup de patte, tantôt un bon conseil. Elle s'égaie sur les prétentions humanitaires de la comtesse, qui constrastent avec sa façon de traiter ses domestiques :

« Ceux qui veulent faire le bien des peuples et ne pensent pas à faire le bien de quelques individus du peuple, me paraissent des hypocrites ou des sots. Ils négligent une réalité à laquelle ils peuvent atteindre, et s'exaltent pour une chimère, pour un fantôme qu'ils ne conçoivent pas même nettement. » — « O fraction de reine, que vous savez mal vous y prendre si vous voulez être respectée ! »

Ailleurs, elle drape lestement les médecins de Neuchâtel et ne fait grâce qu'à M. Lichtenhahn, qui vient d'achever d'excellentes études à l' Hôtel-Dieu. Leschaux et Petitpierre sont

5ûO MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS

des « charlatans » ; Neuhaus et le « bon Dublé » sont de « vieux et froids routiniers ». Elle en veut surtout à ce Leschaux, qui avait pourtant soigné Benjamin avec zèle :

« Nous ne l'appelions, Constant et moi, que le petit bourreau. Sa phvsionomie, dès qu'il ne prend pas soin de la faire sourire, est bien la plus dure que je connaisse, et le sourire y renaît par réflexion tout à coup, et comme si des cordes semblables à celles qui font mouvoir les marionnettes agissaient sur ses muscles... » (9 février 1793).

Au mois de mars, la comtesse, complètement rétablie, se décide à passer le printemps et l'été dans quelque jolie contrée de la Suisse. Mme de Charrière l'aide à choisir ce nouveau séjour, et passe en revue les villes qu'elle connaît de visu ou par ouï-dire, Lucerne, Zurich, la petite et curieuse ville d'Hérisau.. Mais elle a une préférence pour le pays de Vaud :

« Un des plus jolis endroits que je connaisse, c'est Bex, à l'entrée du Valais... Les vergers y sont superbes. Les chemins sont de charmantes promenades d'un gazon fin et frais. Au pied des Alpes, on y est comme dans un jardin des pays méridionaux. La solitude y serait entière, quoique on s'y vît entouré de tout ce qui est nécessaire pour bien boire, bien manger. Il y a au-dessus de Vevey différents châteaux que peut-être on pourrait louer à bon marché. A Chexbres, il n'y a point de château, mais on serait heureux d'y avoir une petite maison. C'est le plus beau lieu de la terre ; des gens qui avaient été presque partout en sont convenus avec moi. Je serais pour Bex, et je serais d'avis que vous écrivissiez à M. Mol, suffragant à Couvet ou Métiers... Le père de M. Mol est ou était aubergiste à Bex. » (Mars 1793.)

Elle trace la route aux voyageuses, et leur apprend — ceci est propre à nous faire sourire — que pour aller de Neuchâtel à Bex, il n'est plus besoin de passer par Berne ; la route d'Yverdon à Moudon abrège fort le trajet ; on arrive fort bien à Moudon le premier jour, le second à Villeneuve, le troisième à Bex pour dîner :

«Vous ne seriez pas loin de Pissevache, ajoute-t-elle, et pourriez sans peine vous arranger avec le soleil pour y arriver en même temps que lui et voir cette fameuse cascade changée en superbe arc-en-ciel. Quand je songe à Bex, je vois toujours de mon auberge la plus belle fontaine du monde et les plus belles chèvres que j'aie jamais vues, s'y abreuver, ayant les plus élégantes attitudes possibles. »

ROMANS VÉCUS 5oi

Par suite de diverses circonstances, la comtesse fixa son séjour à Bahr, canton de Zoug, où nous la retrouverons bientôt avec sa compagne :

« Il faut vous imiter, écrit à celle-ci Mme de Charrière, être raisonnable comme vous et prendre son parti sur Zug, sur votre éloignement, sur le baragouin des gens qui vous entoureront... Vous trouverez en un besoin à Zurich des livres, des médecins, et, si l'ennui devenait trop grand dans votre hermitage, vous y pourriez trouver quelque société, des artistes, des savants, le célèbre Lavater. J'ai vu cet hiver la comtesse de Hallwyl, héroïne d'un roman plus beau que celui de la comtesse. Elle va quelquefois à Zurich, dont le vieux château d'Hallwyl, plus antique que celui d'Habsbourg, est assez proche l. » (15 mars I793-)

Elle eût de beaucoup préféré voir sa jeune amie quitter la demi-reine et s'établir à Neuchâtel par un bon mariage. Elle rêvait de voir M. Sandoz, frère de Mme Bosset, de la Rochette, s'éprendre de Mlle L'Hardy :

« Il aime les talents, il s'engoue des vertus. Il est un peu bizarre, et son amour-propre est pointilleux à l'excès, mais sa probité est extrême ; il a de l'esprit et de l'instruction. Je veux qu'il épouse Lucinde, s'il a le bonheur d'apprendre à la connaître.. Mais Lucinde ne se dégoûte-t-elle pas un peu du mariage en voyant les maris ? M. Bosset, honnête homme et point sot, n'a peut-être pas été un seul jour sans tourmenter plus ou moins sa femme. Vous voyez comme le monarque a traité les siennes. C'est égal, la nature et l'imagination ont leurs droits. Et nous aurons un mari, s'il est possible d'en avoir un qui au moins mêle quelques roses aux épines dont l'hyménée a les mains si pleines, que quoiqu'il en répande, il lui en reste toujours.» (9 mars 1793). « Si les hommes avaient mes yeux, ils seraient à vos pieds, et chacun vous dirait : Animez, embellissez mon existence !... » (3 janvier 1793.)

Mais M. Sandoz ne songe point à épouser Lucinde, qui doit chercher d'autres distractions :

« Faites comme Mme de Staal [Delaunay] ; écrivez vos mémoires : i° Auvernier, Neuchâtel, vos aventures d'école et de pension ; 2° Mme Sandoz [-Rollin , son père, sa mère et les DuPas-

1 Voir La comtesse de Hallwyl, épisode de l'histoire d'une famille suisse au 18' siècle, dans la Revue suisse de i85g, p. 168, article signé ** [Charles Berthoud].

quier ; 30 Francfort, Berlin. Potsdam, le roi, sa demi-reine, les courtisans de demi-reine ; 40 l'aventure des lettres, de la brouillerie, du départ, le voyage, l'arrivée : 50 Auvernier, Cottendart, l'Abbaye, Courant et sa femme ; 6° Neuchâtel, la Rochette, Mme Bosset, la vieille comtesse ', la petite Brandebourg. Voilà, 1, 2, 3, 4, 5, 6 chapitres qui tous seraient intéressants. Vous me les enverrez à mesure que vous en aurez écrit un ; si je trouve quelque chose à dire à la diction, je ferai des notes. (9 mars.)

...Tout de bon, commencez vos mémoires : « Je suis née à Auvernier, village sur le bord du lac de Neuchâtel, le... » Ce sera amusant. Vous vous rappellerez des originaux qui vous divertiront : voulant peindre et vous et d'autres, vous en apprendrez mieux à connaître et les autres et vous -. (13 mars.)

...Si vous ne voulez pas commencer, comme Mme de Staal, à votre naissance, commencez au mariage de Mme Susette [DuPasquier . «J'avais 22 ans, et née avec quelques talents que je ne « pouvais satisfaire, avec une sensibilité qui manquait d'aliments « et d'objet, je me trouvais déjà fort isolée, fort désœuvrée « et assez malheureuse, quand une de mes parentes, ma meil- « leure amie, me fut enlevée par un mariage qui la conduisit « à Berlin. Alors mes promenades solitaires devinrent tristes, « mes rêveries devinrent lugubres. J'ai su depuis qu'on me trou- « vait bizarre, distraite, dédaigneuse, et je ne puis me plaindre « de ce jugement, tout injuste qu'il fût. Comment m'aurait-on « devinée? Je n'étais à l'unisson de personne...» Vous direz beaucoup mieux. Je m'embrouillais, je m'arrête. Ecrivez, écrivez. Vous ferez une connaissance plus intime avec vous-même, quand vous vous rendrez compte de ce que vous avez fait et pensé. Vous apprécierez aussi mieux les autres en détaillant leur conduite. Ce qui peut rester d'encore un peu vague, d'un peu confus, d'un peu mal digéré dans vos jugements sur mille choses, se dissipera. Vous barbouillerez, vous recopierez, vous effacerez, vous perfectionnerez, et il se trouvera que bientôt vous écrirez — comme Voltaire ? comme Buffon ? Non, comme vous, mais aussi bien qu'eux et avec autant d'élégance et de précision que de simplicité et d'esprit. L'esprit même, en se formant, s'augmente. »

« Répétons ma liste de livres, écrit-elle encore : Plutarque, le Spectateur, les historiens, M}lc de Montpensier, La Bruyère, Montaigne. Quant à moi, je ne voyage pas sans Racine et Molière

1 La mère de la comtesse était venue pour les couches de sa fille.

2 Quelques mois plus tard, revenant sur ce sujet, elle lui dit : « Faites cela [ses mémoires] ; peignez poétiquement votre berceau, baigné par les ondes du lac de Neuchâtel ; peignez les pêcheurs et leurs filets, ces pêcheurs un peu astronomes, qui prédisent le beau et le mauvais temps». (Octobre 1794)-

ROMANS VÉCUS 5o3

dans mon coffre et LaFontaine dans mon souvenir. » (13 mars

« Oui, ayez LaFontaine, et apprenez-le par cœur. J'ai été mille fois reconnaissante envers ceux qui me l'avaient fait apprendre dans mon enfance. C'est presque mon seul code de prudence... Mon Dieu, que dis-je ! Je ne le recommande pas, ce code, je Le décrie assurément. Cependant : Ne forçons point notre talent et // faut autant qu'on peut obliger tout le monde, et Tout flatteur vit aux dépens de celui qui V écoute, voilà toutes maximes qui ont diminué le nombre de mes sottises. » (18 mars 1793.)

Pendant le séjour de la demi-reine à Bahr, la correspondance alla son train entre Mlle L'Hardy et son amie. Celle-ci trouvait ridicules les précautions que prenait la comtesse pour sauvegarder son incognito :

« L'inconvénient de ce maudit et sot mystère est, comme tant d'autres, une suite de cet esprit bizarre, romanesque, toujours hors du vrai, du droit, du simple bon sens. Il faut se soumettre au froid de l'hiver, à la chaleur de l'été, et tout de même aux suites nécessaires de telle ou telle trempe d'âme ou d'esprit. » (11 avril 1793.)

En attendant qu'elle écrivît ses mémoires (elle rédigea en effet des souvenirs, comme on l'a vu plus haut), Mllc L'Hardy racontait à son amie les menus incidents de sa vie très retirée. Ses lettres charment par un parfait naturel et ce « coin riant d'imagination » que Mme de Charrière aimait en elle. Un jour, elle décrit une fête de tir, un autre fois la Landsgemeinde :

« Votre assemblée du canton est superbe, répond Mme de Charrière. Mais que parlez -vous d'insurrection ? Pourquoi vous étonner de ce qu'ils ne pensent pas à insurger ? Ils en sont où d'autres en veulent venir. Leur gouvernement est démocratique. Le peuple souverain élit ses magistrats. J'ai régalé de votre assemblée le ministre Chaillet, qui a eu honte de sa Générale Bourgeoisie. » (12 mai 1793.)

Mais sitôt qu'elle aperçoit la moindre trace de recherche dans les lettres de sa jeune amie, elle la rappelle à la simplicité :

« Lucinde ! Lucinde ! Pourquoi cet entortillage ? N'avezvous pas lu les charmantes lettres de Cicéron ? Voltaire ne vous a-t-il pas dit au mot Esprit qu'il faut parler et écrire avec clarté et simplicité, non avec l'affectation du faux bel-esprit ? Ne cherchez pas à briller. Une lettre dont on ne dira rien, mais qui apprend à ceux à qui elle s'adresse ce qu'il faut qu'Us sachent, est près-

que toujours la meilleure. Ne pas se mettre en scène, ne pas songer à soi, mais à la chose qu'on fait ou dont on parle, est toujours le mieux, et le moi que voulaient bannir les jansénistes, nuit presque autant en fait de goût qu'en morale ; il se doit bannir

ou cacher Lucinde, spirituelle Lucinde, en attendant les

Clitandre, vous n'avez rien de mieux à faire que de devenir parfaite. Ayez des idées nettes et des expressions simples. » (1793.)

Juste à ce moment, les DuPasquier quittaient Berlin, et, dès leur arrivée à Colombier, une lettre partait pour Bahr et instruisait Henriette L'Hardy de l'impression produite par les voyageurs ; il y a là quelques malices dont il est permis de citer un exemple :

« Elle est très bien de figure et paraît se bien porter. Son mari se porte mieux que jamais ; cependant il a perdu de sa figure d'Apollon. Je souhaite que le Massillon se soit accru en lui... Il voudrait bien s'animer en parlant, mais cela ne lui réussit pas mieux qu'à sa femme. »

Il y avait eu refroidissement entre Mme de Charrière et Mme Du- Pasquier. Une des causes en fut une parole imprudente que cette dernière avait dite à propos d'Henriette Monachon, après l'aventure que nous avons contée. Voulant effrayer une jeune fille un peu légère, elle l'avait menacée du sort d'Henriette, et cela était revenu à Mme de Charrière, qui eut une explication vive avec Mme DuPasquier. Celle-ci se plaignit d'un propos d'Henriette Monachon, qui s'était permis de dire : « Je ne comprends pas comment ma maîtresse s'accommode de Mme DuPasquier, de son silence, de son insipidité. » Interrogée sur ce propos, la femme de chambre riposta « qu'elle ne se souvenait pas de l'avoir dit, mais que cela était possible, puisqu'elle l'avait toujours pensé. » Mme de Charrière ajoute : « Ni Mlle Louise, ni Henriette, ni moi n'avons pu nous empêcher de rire de cette partie du procès. » Puis elle fait cette réflexion si juste — et c'est afin de l'introduire que nous avons conté le minuscule incident qui précède :

« Des paroles qu'on prononce soi-même paraissent de si peu de conséquence ; celles que les autres prononcent relativement à nous sont au contraire de si grande importance ! L'un est si innocent, si naturel ; l'autre si étrange, si coupable !... Pierre voit Paul, Jacques et Jean, les entend et les juge, mais Pierre ne voit jamais Pierre lui-même sur une même ligne avec Paul,

ROMANS VÉCUS 5o5

Jacques et Jean ; il n'entend pas Pierre quand Pierre parle, il connaît mieux ses motifs et ne connaît pas si bien ses paroles ni ses actions. Il faudrait écrire sa propre histoire et se donner un nom étranger ; peut-être qu'alors on se jugerait moins mal. Si Mme DuPasquier racontait ce qu'elle est, ce qu'elle fait, ce qu'elle a fait et dit, en se nommant Mme Deschamps ou Mme Lavigne, peut-être ses yeux s'ouvriraient-ils sur elle-même.

Adieu, Lucinde. — Mlle de Monpensier se lit comme on avale du blanc-manger ; mais pour Mme de Motteville, c'est un grand verre de fade sirop. Je loue votre patience, que la mienne n'a jamais égalée. — Amusez-vous bien. C'est le plus clair des revenus de la pauvre créature humaine ; il faut le percevoir quand on peut, et sans trop regarder à la monnaie ; si vous refusez aujourd'hui des écus de médiocre aloi, peut-être que demain il ne vous sera rien offert du tout... » (n juin 1793.)

A cette philosophie détachée, que Mme de Charrière prêchait avec trop peu de précautions, nous préférons les bons avis, de portée toute pratique, qu'elle donne à Mlle L'Hardy au moment où celle-ci va revenir de Bahr :

« Si vous revenez, et sans la comtesse, vous ne vous retrouverez pas précisément au même point que celui d'où vous êtes partie. Vous avez trop excité l'attention, le blâme, l'éloge de ceux dont vous serez entourée. Vous serez plus libre que vous n'étiez de suivre vos goûts... Vous vous verrez recherchée des uns par curiosité, des autres par considération... Il est bien plat de me mettre ici à la suite de cette procession d'indifférents et de vous parler de l'estime, de l'inclination, du vif intérêt qui me feront regarder comme un bonheur de vous voir le plus souvent possible ; et cependant, comment m'oublier tout à fait quand je vous parle de tout le monde ?

Permettez-moi de vous donner un conseil, voire plusieurs. Sacrifiez les premières semaines à la société, c'est-à-dire à votre repos quant à cette société et tous ses caquetages... Payez d'audace, montrez-vous, parlez ; racontez de Berlin, de Francfort, de Bahr ; nommez peu le roi et la comtesse, établissez votre supériorité d'esprit sur tous les badauds étonnés, qui n'oseront plus vous traduire à leur plat tribunal. Cela fait, les ennemis étendus sur le carreau, et les simples bavards étourdis et restant la gueule béante, faites ensuite tout ce qui vous conviendra. Venez me voir, allez voir Mmc Sandoz, amusez-vous, ne voyez en qui que ce soit des supérieurs ni des inférieurs. Ne soyez pas affable, comme on dit, mais soyez polie et affectueuse avec ceux qui peuvent se regarder comme vos inférieurs, et soyez aussi affectueuse et polie, et cela ni plus ni moins, avec les autres. Une personne de votre esprit doit profiter de la révolution qui se

5û6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS

fait dans les idées d'un bout de l'Europe à l'autre, pour effacer, quant à elle, quant à son ton et ses manières, toute démarcation, et ne doit rien voir ni au-dessus ni au-dessous d'elle en fait de rang dans la société. Rester à sa place, tenir les autres à leur place, sont désormais des phrases qui ne doivent plus rien signifier, excepté de soldat à général et de général à soldat. Il y a une distinction qui existera toujours, mais qu'il faut paraître ne plus tant remarquer, c'est celle que la nature a mise entre les sots et les gens d'esprit. Bien examinée, elle n'est pas si grande que l'on pense, mais quelle qu'elle soit, une personne qui dépend à certains égards, et ne fût-ce que pour l'intérêt, de ses parents, du public, doit chercher à ne mortifier personne. Les plus sots ont assez de manège, les plus gens d'esprit donnent sur eux assez de prise, pour que ces derniers doivent rechercher l'indulgence et éviter le ressentiment des premiers.

...Je prétends bien être la personne que vous verrez la première, si vous revenez, — avant aucun DuPasquier, Susette n'étant pas ici. » (23 juillet 1793.)

C'est qu'en effet, Mlle L'Hardy songeait à quitter la comtesse, qui parlait de retourner en Allemagne. Des nouvelles inquiétantes arrivaient de ce pays à la pauvre demi-reine. Les lettres de Mmc de Charrière contiennent de curieux échos des bruits qui couraient à Neuchâtel même :

« 18 juin 1793. On parle beaucoup de l'engouement du roi pour Mlle Bethmann, cousine germaine de Mme de Luze. On la dit peu jolie, mais spirituelle et capricieuse. On parle même de mariage, mais c'est par habitude sans doute, et parce que ce monarque n'a cessé jusqu'ici d'épouser.

Je crains que la croix de Malte ne soit envoyée à la fille du banquier Bethmann. Sérieusement, je voudrais que la comtesse «ût ce petit fion, comme on dit au Pays de Vaud.

16 juillet 1793... Vous avez très bien fait de dire à la comtesse ce dont tout le monde parlait... Il fallait bien qu'un jour où l'autre elle quittât sa dignité forcée et factice. Malheureusement pour elle, elle l'a quittée trop tard. Cette femme a toujours mal vu. s'est toujours méconnue. Elle ne devait se mêler d'aucune intrigue politique, elle ne devait pas quitter Potsdam, elle devait retourner de Leipzig; à Cottendart,elle devait accepter les conditions du traité ; à Bahr, elle ne devait pas demander ses meubles. Elle a aggravé et rendu moins réparable sa première sottise par chacun des refus qu'elle a faits de la réparer. A présent, je ne sais s'il reste aucun moyen de se rapprocher de la situation de laquelle il eût fallu ne s'écarter point. Si quelque chose pouvait l'y servir, ce serait d'aller à son tour obséder

le roi à Francfort, ou de se mettre à portée de le recevoir au premier moment de caprice favorable, d'heureuse lubie qui pourrait lui prendre. Supposé qu'il n'en revienne point d'amour, il en pourrait venir un de scrupule. Le roi peut tomber malade, peut éprouver des chagrins après quelque échec, soit de la part des peuples ou de ses enfants ; si alors elle pouvait le soigner, le consoler, le distraire, il se peut qu'elle regagnât ses bonnes grâces. Pour cela, elle devrait, comme je l'ai dit mille fois, retourner à Berlin ou dans les environs de Berlin,... et y vivre sans bruit, sans faste, sans prétendre jouer un rôle, ne se cachant et ne se montrant point. Il serait possible qu'un ancien adorateur se rattachât à elle, ou qu'un nouveau fût pris à l'hameçon de sa grâce volubile : alors, on oublierait peut-être le trône, et l'on se marierait tout de bon avec son égal. Prétendre l'arranger raisonnablement ailleurs qu'en Allemagne, est désormais absurde; vous y perdrez vos efforts et vos espérances. Ramenez-la dans un pays où il y ait des comtes et des barons et force sots esclaves, puis laissez-la faire ce qu'elle voudra, ce qu'elle pourra. Il n'y a pas, ce me semble, à hésiter, et il est bien temps de n'être plus sa dupe. Vous l'avez été de son héroïsme soi-disant, aujourd'hui vous l'êtes de son soi-disant amour. Cette femme n'eût pas agi comme elle l'a fait, si elle eût aimé comme on aime. La royauté, le crédit, le plaisir de l'emporter sur des rivales, d'avoir des enfants baptisés Brandebourg, voilà les vrais objets de son attachement ; ce qu'elle a perdu de ces biens-là, c'est ce qu'elle regrette ; ce qu'elle en pourra conserver ou regagner, c'est ce qui la consolera et l'occupera.

...Dieu sait ce que l'on invente auprès du roi contre elle. Peut-être suppose-t-on qu'elle couche avec les capucins. Elle a voulu se donner un air d'aventures quand il fallait vivre vulgairement au milieu des Neuchâtelois, de manière que chacun sût chaque jour tout ce qu'elle faisait et que la notoriété publique démentît sans cesse les fausses accusations de ses ennemis... Au reste, je crois qu'en effet le roi ne songe plus à se marier ; il en a cependant été question, cela n'est pas douteux, et peutêtre le persuadera-t-on encore, car les Bethmann ne voudront pas donner leur fille comme simple maîtresse. Oh ! le plat roi ! Oh ! les folles femmes ! oh ! les vils courtisans ! Le Destin a voulu une première sottise, c'est que cette tête de linotte ait cru être une tête politique... Du moment où elle a eu des informations, des correspondances secrètes, tout a été perdu. Il faut une autre capacité pour se tirer de pareilles affaires. Après cette première sottise, toutes les autres ont été naturelles et presque inévitables, et vous n'y avez été pour rien... Vous vous êtes opposée tant que vous l'avez pu à toutes les démarches bizarres... Aidez cette femme, Phaéton nouveau, à réparer tant soit peu son char renversé et rompu, et ramenez ensuite le triste équipage à

5o8 MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS

l'écurie, c'est à dire en Allemagne... Si le roi ne se marie plus, si la reine meurt avant la comtesse, elle reprendra quelque jour sa place au chevet du lit royal et donnera des bouillons au monarque usé. Alors elle gouvernera peut-être le petit tripot de la Cour, fera chasser un marmiton ou accepter un valet de chambre. 6 août 1793. ...Elle est peu intéressante, cette femme ; on la blâmerait avec trop de chagrin si elle avait plus de simplicité dans l'esprit et l'âme plus véritablement sensible et grande. C'est un pot-pourri que son orgueil et que ses petitesses, son opiniâtreté et son inconséquence ; elle ne sera jamais une héroïne qu'à ses propres yeux. »

Le retour de Mlle L'Hardy fut décidé :

« Qand vous viendrez, lui écrit son amie, je vous donnerai une brochure de Mme de Staël, une de moi ; nous vous montrerons Mme Forster ; en un mot, nous vous distrairons le plus que nous pourrons... Vous verrez de nouveaux originaux ; le tableau changera ; il est temps qu'il change. »

Quelques jours après, Mlle L'Hardy était de retour à Auvernier. Mais moins d'une année plus tard, elle se laissa de nouveau gagner par les supplications de la malheureuse comtesse, qui vivait reléguée à Angermùnde dans une sorte de disgrâce l. MIT,C de Charrière instruisait d'Oleyres de ce nouveau départ dans une lettre que nous citons dès à présent, afin de marquer la fin de l'odyssée de la demi-reine :

« La comtesse nous a écrit, à elle et à moi, d'une manière si pressante, si triste aussi, que Mlle L'Hardy n'a pas hésité à aller passer l'hiver avec elle. En revanche, M. Constant est revenu d'Allemagne. Il a vu des émigrés de l'armée de Condé. Bon Dieu l

1 Elle avait fait auprès de son royal époux une rentrée de mélodrame, qui n'avait point ému le monarque et dont nous trouvons le récit dans la lettre suivante de Mmc de .Madeweiss à M"" de Charrière : « Stuttgard, 2g décembre iyg3... Il y a quatre semaines que le roi, seul à Potsdam, s'amusant à jouer du violoncelle, vit ouvrir sa porte avec précipitation : M™ de Dœnhoff entre, sa fille dans ses bras, se jette aux pieds de Sa Majesté, y dépose l'enfant, et réclame sa bonté, son pardon et son amour. Le roi se lève, prend la petite fille, et dit à la mère : « Madame, je suis fâché de cette scène ; mes résolutions vous sont connues, elles sont inébranlables ». Et il s'en va. M™' de D., baignée de larmes, quitte la chambre à son tour; des chevaux de poste l'attendent. Elle monte en voiture et part. Pour où ? Voilà ce qu'on ne me dit pas, et ce que vraisemblablement vous pourriez m'apprendre mieux que tout autre ».

ROMANS VECUS

5 oq

Page 1