‹ Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inéditsChapitre 9 sur 70 · VUE DU VILLAGE DE ZUYLEN · texte numérisé non relu

VUE DU VILLAGE DE ZUYLEN

en raison de l'amitié que ce prince portait à un van Tuyll, ancien ambassadeur en France '. Malgré certaines transformations que le père de Belle fit subir au château, celui-ci a gardé son aspect d'autrefois, ou du moins sa silhouette générale. Flanqué de tourelles aux quatre angles, il est, selon la mode du pays, entouré d'eau de trois côtés. On franchit un large fossé sur un pont à trois arches, après avoir passé sous une poterne qui doit être de construction très ancienne, et où sont sculptées, avec les armes.

1 C'est là une tradition de famille, que nous recueillons, sans y insister. Nous n'avons trouvé aucun van Tuyll ambassadeur en France, mais un •an Tuyll peut avoir fait partie de la suite de quelque ambassadeur.

d'Utrecht et de Zuylen, celles des familles de Tuyll et de Weede '. Non loin de l'édifice principal sont groupées les dépendances, fermes, granges, remises. A travers le rideau d'arbres centenaires qui encadrent le château, le regard embrasse les vastes perspectives de la plaine hollandaise ; à l'horizon, du côté de l'ouest, on aperçoit dans la brume la haute tour de la cathédrale d'Utrecht.

L'impression de large et vieille opulence que ressent le visiteur en approchant du manoir, s'accentue lorsqu'il pénètre dans le spacieux vestibule, d'où s'élève un double escalier de marbre. Le corridor du premier étage, qui règne sur la longueur de la façade principale, est décoré d'une glorieuse suite de portraits d'ancêtres, parmi lesquels on remarque un chevalier de Malte agenouillé. La salle à manger, le grand salon, les autres pièces du château, contiennent également des trésors iconographiques dont le châtelain actuel de Zuylen a bien voulu nous permettre

de profiter. Il nous a fait pénétrer aussi dans la salle des archives, où sont conservés des documents de prix, notamment des lettres du duc d'Albe. Mais c'est avec une curiosité plus vive encore que nous avons visité la chambre bleue du second étage, où Belle de Zuylen a passé tant d'heures de sa mélancolique jeunesse.

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ARMES DE TUYLL

1 Les armes de Tuyll sont : d'argent à trois tètes de braque de gueules. Cimier : tête de braque de gueules. Support : deux sauvages ceints et couronnés de sinople, tenant, l'un de dextre et l'autre de sénestre, une rose de gueules couronnée d'or. Cette rose, extraite du blason royal anglais et ornée de la couronne royale britannique, fut concédée par Jacques I" à Philibert van Tuyll, par lettre patente du i" février 1623. (Voir Rietstap, De wapens l'an den Nederlatidschen Adel.

Les van Tuyll sont une très ancienne famille de la province d'Utrecht, dont la noblesse remonte au XIIe siècle ; elle a joué à diverses époques un rôle marquant dans l'histoire de Hollande. Le père de Belle, — pour nous en tenir à lui, — Diederik- Jacob, seigneur de Zuylen et de Westbrœk, baron de Serooskerken, jnaréchal de Montfoort,né en 1707, remplit d'importantes charges publiques: il fut entr'autres un des députés des Etats d'Utrecht, c'est-à-dire, en fait, un des gouverneurs de la Province1.

Sa femme, Héléna-Jacoba de Vicq, née en J724 d'une famille brabançonne établie en Hollande, avait seize ans à peine quand elle épousa, le Ier décembre 1739, le baron de Tuyll. C'est par allusion à ce mariage précoce que la gouvernante de Belle, apprenant les fiançailles d'une toute jeune fille, écrivait à son élève : « Comment veut-on qu'une enfant en sache élever d'autres ? L'exemple de madame votre mère en prouve la possibilité, mais il n'en est pas moins rare. »

La jeune femme avait l'intelligence ouverte et le goût de la lecture ; elle aimait fort Pamela de Richardson. Sa fille aînée lui ressemblera par certains traits de caractère et surtout par un tour d'esprit vif, enjoué et naturel : « Ma mère est aimable quand elle veut ; elle a de l'esprit, du sens, et même de très jolies saillies. » La famille de Vicq n'était point noble, mais appartenait à la haute bourgeoisie d'Amsterdam, où elle était fixée. Le père de madame de Tuyll avait amassé aux Indes orientales une grande fortune, qui comblait la distance entre lui et l'aristocratie hollandaise. Alors déjà, de telles alliances n'étaient pas rares. Peut-être est-il permis de discerner, dans les idées très libres, et même hardies, de Belle sur la noblesse, une trace d'hérédité maternelle et bourgeoise 2.

1 Le collège des Députés, composé de 12 membres et qui siégeait deux fois par semaine, avait en mains toutes les affaires courantes. Seuls les objets d'importance exceptionnelle étaient réservés à la délibération des Etats, qui s'assemblaient deux ou trois fois par an. M. de Tuyll, entré aux Etats en 1734, comme membre de la noblesse, fut nommé membre du collège des Députés en 1741 et occupa cette charge jusqu'à sa mort. Ce n'était pas une sinécure. Belle fait de fréquentes allusions aux soucis que causait à son père l'inspection des digues (« Les eaux ont été fort hautes, et nos messieurs obligés de courir à la digue... »).

2 Nous devons cette remarque à M. S. Muller, archiviste d'Utrecht, qui a secondé nos recherches dans cette ville avec la plus gracieuse obligeance et un véritable empressement. Nous le remercions une fois pour toutes.

BELLE DE Zl'YLEN D

Madame de Tuyll donna à son mari sept enfants, que nous devons énumérer, puisque plusieurs d'entre eux joueront un rôle au cours de notre récit.

Isabella-A gncta-Elisabeth, née le 20 octobre 1740, au château de Zuylen1, est celle qui fait le sujet de ce livre. Puis viennent : Reinout-Gérard (1741) ; Willem-René (1743) ; Diederik- Jacob (1744) ; J ohanna-M aria (1746) ; Vincent-Maximiliaan (1747) ; Gertrude-Jacoba (1749).

Agée de vingt-sept ans à peine, et après dix ans de mariage, la jeune mère se trouvait donc à la tête de sept enfants ; la cadette mourut, il est vrai, à l'âge de trois mois, mais il restait à madame de Tuyll la tâche d'élever quatre garçons et deux filles. Les parents prirent au sérieux leur devoir d'éducateurs, comme l'ancienne gouvernante le rappelait un jour à Belle :

<.< Que d'embarras et de soucis leur a déjà coûté l'éducation de leur famille ! Leur zèle mérite bien d'être récompensé. »

Belle de Zuylen a dépeint en plus d'un endroit le milieu honnête, d'une austérité un peu puritaine, où son destin l'avait jetée; il lui est arrivé de regimber contre son entourage, mais elle n'en a jamais parlé qu'avec respect et même quelque fierté :

«C'est une chose dont je veux me parer un moment que de tout les Tuyll de ma connaissance, il n'y en a pas un d'avare, pas un de fourbe, pas un homme lâche, pas une femme galante, personne qui voulût faire une action basse pour quelque intérêt que ce fût, personne même qui ne soit bienfaisant et capable d'actions généreuses. (A Constant d'Hermenches, 28 octobre 1764). »

L'ami à qui s'adressaient ces lignes lui disait à son tour ■

« Il y a dans votre sang de l'héroïque, que j'aime beaucoup; cela donne un peu d'emphase ou d'enflure, mais cela conduit et soutient beaucoup de vertus ; il est certain qu'un Tuyll pense pour un autre Tuyll tout autrement que pour un autre homme. N'estil pas vrai ? Et cela passe jusqu'aux autres ; dans une famille où l'on se respecte, où l'on se soutient, c'est une atmosphère de gravité et de noblesse qui en impose ; je connais dans le monde deux ou trois familles comme cela. (D'Hermenches, 18 novembre 1766). »

1 Le registre des baptêmes, conserve chez le maire de Zuylen, nous apprend qu'elle fut baptisée le 3o octobre, et eut pour parrain le général von Cronstrom, pour marraine madame de Lockhorst. La date de naissance, 20 octobre, nous est connue par une lettré de Belle de Zuylen.

La sœur cadette, Jeanne-Marie, devait être bien plus « Tuyll » que notre Belle, et incarner mieux le caractère d'imposante dignité qu'on vient de nous décrire :

« Ma sœur, dira dans sa vieillesse Mme de Charrière, ma sœur a bien de l'esprit, mais elle est très froide et réservée à l'ordinaire. Elle a pu très fort ne plaire pas, quoiqu'elle ait de grandes et d'aimables qualités. Quoique ma cadette, je l'ai toujours trou vée redoutable. (A M"° L'Hardy, 1791).

Vous avez raison, écrit-elle un jour, d'admirer mon père : il n'y a pas d'homme dans le monde dont je respecte plus la probité, l'équité et la modération. Je n'ai vu dans qui que ce soit une égalité d'âme si parfaite. Le chagrin, le plaisir, la colère, la tendresse, ne changent jamais rien à sa conduite, n'influent jamais sur ses décisions. Et cette héroïque impartialité n'est pas accompagnée de la roideur d'orgueil qui lui est ordinaire ; point de parade, pas un mot qui tende à annoncer ce qu'il est... Mon père paraît si modeste et si doux, qu'on est toujours surpris de le trouver si ferme. Pour ma mère, également généreuse et plus vive, elle oublie quelquefois combien elle aime sa fille, mais elle ne l'oublie pas longtemps... Les Romains des beaux temps de Rome n'avaient pas plus de vertu, et, pour les choses essentielles, n'avaient pas plus de grandeur. (A d'Hermenches, sans date1). »

Selon l'usage établi alors dans les familles hollandaises, les enfants apprirent notre langue en même temps que celle de leur pays; on peut presque dire que le français fut la langue de nourrice de Belle, qui au jugement de Sainte-Beuve, écrivait « dans la plus pure langue de Versailles » l.

Dès l'enfance, on lui donna ce petit nom, diminutif d'Isabelle, sous lequel nous la désignerons jusqu'à l'époque de son mariage. Ses lettres de jeune fille sont signées — quand elles le sont — Belle de Zuylen. Plus tard elle signera I.-A.-E. de Tuyll de Char-

1 Sainte-Beuve ajoute, il est vrai : «Elle ne paie en rien tribut au terroir, en rien ; pourtant je lis en un endroit de Caliste : « Mon parent n'est pas si triste d'être marié, parce qu'il oublie qu'il le soit, au lieu de qu'il l'est. Toujours, si imperceptible qu'il se fasse, on retrouve le signe. » M. Eugène Ritter (dans les Quatre dictionnaires français, Genève, K.undig, igo5, p. ioi-io3) a très justement remarqué que cet emploi du subjonctif, dénoncé par Sainte-Beuve, n'est point une faute, mais un simple archaïsme, dont il cite des exemples empruntés à Fontenelle et à Voltaire. Le prétendu signe découvert par l'illustre critique prouve donc, au contraire, que Belle de Zuylen écrivait parfaitement bien le français de son temps.

rière, ce qui donnera occasion à Benjamin Constant de plaisanter sur ses A. E. I. O. U...

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