MADAME DE CIIAT1LL
OU encore ses verlugales. Saint-Maigrin apporte, laide de ses habillements de drapeaux et de son visage en blanc d'Espagne, la sage-femme. Elle diagnostique des vapeurs et prescrit médecine. Ce sont alors des cris perçants et Saint-Maigrin doit s'évertuer à découvrir du séné. Le grand garçon part en courant. Et lorsqu'il revient, on abandonne la malade et les rires recommencent. Car, revêtu d'une longue robe noire, il s'est, en un instant, travesti en apothicaire.
La nuit, peu à peu, flue au travers des vastes fenêtres, noyant d'ombre la maison des poupées et ses hôtes lilliputiens. En tumulte les sept jeunes filles et leur chevalier rangent les objets épars et replacent, en leurs appartements réciproques, les figurines off'ertes à sa nièce Claire- Clémence par le cardinal de Richelieu pour lui apprendre les gestes de la maternité (i).
Et comme elles achèvent joyeusement leur tâche, non sans écraser, dans leur pétulance, maintes bagatelles graciles, une porte s'ouvre et des serviteurs, levant leurs flambeaux, apparaissent. Blonde et pâle, souriant de ses yeux céruléens et de sa bouche menue, la princesse d< Condé entre, suivie de sa cousine, Mme de Montmorency-Bouteville. Des révérences silencieuses
(1) Tallemant, Historiettes, 1854-1860, II, 54. Pour la physionomie des poupées, V. Henri René d'Allemagne, Histoire des jouets, s. d. ; E. Fournier, Hist. des jouets et des jeux d'enfants, 1889 ; RiCHELET, Furetière, Ménage, Dictionnaires.
les accueillent. Et tandis que Mme la princesse, assise sur un carreau, distribue des càlineries, Mme de Bouteville, grave et douce, invite ses filles au départ.
Avec une moue d'ennui, Marie-Louise et Isabelle-Angélique saluent la compagnie. Toujours elles quittent, chagrinées, Thôtel somptueux où le cardinal-ministre vient d'installer sa nièce récemment mariée au duc d'Enghien. A la vérité elles trouvent singulièrement morose cette enfant sacrifiée à des ambitions de famille. Elles la sentent souvent absente, jouant à la poupée par amertume de ne jouer point à la femme. Car, cela n'est un secret pour personne, M. le Duc ne montre cette ardeur de combattre, aux frontières, les ennemis de la France que pour échapper à la sujétion conjugale.
Marie-Louise et Isabelle- Angélique entrevirent à peine, au lendemain de ses épousailles, Louis de Bourbon, duc d'Enghien, visage d'énergie sans beauté, couronné d'une longue chevelure aux nuances indécises. Ses yeux fulgurants et désorbités, son nez en bec d'aigle, sa bouche imberbe et légèrement lippue les impressionnèrent et aussi son corps musclé, fait, semblaitil, pour épouser la cuirasse rigide. Elles ne soupçonnèrent nullementen lui le badin goûtantla poésie, le coureur de bague, le souple danseur (i).
(1) Telle est la physionomie du grand Condé d'après Goysevox. Les portraits écrits sont, comme les portraits peints,
Elles ne le rencontrèrent, en effet, que par hasard, M. le Prince ayant, jusqu'à cette heure, claustré son fils dans les collèges et les académies. D'ailleurs, depuis quelques mois à peine, elles arrivent du château de Précy-sur-Oise où passèrent les mornes années de leur enfance. Graduellement elles se débarrassent de leur rusticité et gagnent en coquetterie. Car si le dojnaine familial, planté au flanc d'une colline, environné d'un parc restreint, leur permit de s'ébattre au sein de la libre nature, il ne leur offrit point le divertissement des brillantes assemblées.
Mme de Montmorency-Bouteville s'y réfugia, tout endolorie, lorsque la justice du roi eut procédé à la décapitation de son mari coupable d'avoir bravé l'édit contre les duels. Appauvrie par de barbares confiscations, elle présida d'un visage attristé à l'éducation de ses deux filles en bas âge et du rejeton contrefait que lui laissait, en disparaissant, le fol uni à son existence. Ses soins particuliers allèrent à cet héritier ridicule qui devait perpétuer, bossu comme Pulcinella, le nom et la race des Montmorency.
sculptés ou gravés, innombrables. Condé est Cyrus dans le Grand Cijrus et la Princesse de Paphlagonie ; Alcide dans La Carie de la Cour, par M. Guéret, 1663. V. aussi, Le Nouveau Cabinel des muses gaillardes, 1665, p. 41 ; Les Poésies gaillardes, galantes et amoureuses de ce temps, s. d., p. 40. V. surtout Divers portraits, 1659, p. 289 et Les Portraits de la cour, 1667, p. 35. elc.
Énergique et résignée, elle se décida, à vingt ans, aux renoncements héroïques. Et c'est pourquoi, préoccupée de cette existence falote, toujours prête à s'éteindre, elle laissa grandir dans l'indépendance Marie-Louise et Isabelle-Angélique (i).
Toutes deux robustes, colorées, sémillantes, s'instruisirent des choses indispensables à la vie, sans jamais penser à alimenter leurs cerveaux. Elles apprirent à lire dans la Bible et se contentèrent d'une orthographe phonétique (2). La beauté leur advint comme elle advient aux fleurs par la vertu de l'air sain et la grâce du soleil. Mais, pour avoir parfois, aux périodes estivales, traversé la compagnie fastueuse que Mme la princesse hébergeait au château de Chantilly, proche de Précy-sur-Oise, elles gémirent de leur exil solitaire. Dès le moment où
(1) Déposition de Mme de Chalillon dans le procès en canonisation de la mère Madeleine de Saint-Joseph, publiée par Cousin, La Jeunesse de Mme de Longueville, lb72, in-18, p. 426.
(2) Cette orthographe phonéti(jue prend, dans la correspondance de Mme de Chatillon, un intérêt particulier parce qu'elle nous permet d'établir que l'accent dit parisien était, au dix-septième siècle, absolument le même qu'à présent. Les mots écrits par notre héroïne sont, en effet, déformés selon les tonalités de l'accentuation verbale. Nous signalons le fait pour la raison qu'il nous parait extrêmement rare et curieux. L'orthographe phonétique se rencontre fréquemment à l'époque où l'Académie naissante s'efforçait de fixer les règles d'une syntaxe, mais c'est, pour notre compte, la première fois que nous la trouvons fidèle au point d'enregistrer jusqu'à l'accent.
U m.\da:\ie de chatillon
elles comprirent qu'ailleurs des jeunes tilles s'épanouissaient dans la splendeur des appartements et la délicatesse des propos, le manoir leur apparut mesquin, sans gaieté, pareil à un antique sépulcre. Elles frémirent à l'entrée de ses mystérieux souterrains. Les voûtes sombres des couloirs, et même la majesté des chênes séculaires pesèrent sur leurs épaules. Et, avec mépris, elles se détournèrent des horizons familiers où, traversant le village aggloméré autour de son église gothique, la lente rivière diluait de la monotonie (i).
Bienheureusement la nécessité de parfaire l'éducation de son fils François inclina Mme de Bouteville à quitter son obscure retraite. Mme la Princesse l'y invitait avec insistance. Une affection ardente liait les deux femmes qui s'agenouillèrent, en larmes, devant les mêmes échafauds dressés par la vindicte de Richelieu. De telle sorte que Marie-Louise, Isabelle-Angélique et leur frère cadet trouvèrent immédiatement, dans la famille Condé, un milieu sympathique . Graduellement le souvenir s'effaça de leur longue réclusion. Une soudaine lumière pénétra leurs âmes. Ils ne songèrent plus qu'à savourer éperdumentles joies offertes à leurs natures passionnées.
(1) Nous ignorons la date de naissance de Marie-Louise. Sa sœur, Isabelle-Angélique, naquit à Paris le 8 mars 1627. Son frère, François-Henri, plus tard maréchal de Luxembourg, vint au monde à Paris le 8 janvier 1628.
Assises aux côtés de leur mère dans le carrosse qui les ramène, près Saint-Eustache, à l'hôtel de Montmorency, les deux jeunes filles rêvent à ces «hoses tour à tour pénibles et douces. Sans doute €st-ce la dernière fois qu'en compagnie de la duchesse d'Enghien elles s'ébaudiront à prêter une illusion d'existence aux poupées. Monseigneur le cardinal prescrit à sa nièce d'attendre, dès le lendemain, en la pieuse tristesse du Carmel, le retour de son époux. Il craint, comme la peste, l'influence de Mme la Princesse sur cette âme malléable qu'elle imprégnerait de sa frivolité.
Mais Mme de Bouteville n'éprouve point cette méfiance. L'aveuglement de son amitié l'en défend. Et les deux jeunes filles sourient à l'idée que là-bas, non loin du Luxembourg, l'hôtel de Condé, érigé parmi ses verdures comme le temple mêmede lagalanterie, leurouvrira, sans entraves, ses portes enchantées...
Secouée d'un rire continu, Mlle de Bourbon écoute le poète Sarasin qui, pour lui plaire, prêche en grotesque, à la manière des capucins dont le quartier du Marais goûte l'éloquence boursouflée. Monté sur une vaste chaire, il se désarticule, développant, avec maints quolibets^ un passage de l'Évangile. Il ne lui manque, pour la vérité complète, que la bedaine, les joues couperosées, les mains malpropres. L'auditoire des jeunes filles qu'il s'essaie, en d'autres heures, à capter par la musique de ses madrigaux, l'excite à métamorphoser jusqu'à la laideur sa personnalité d'ordinaire élégante, fine, maniérée.
Mais Mme la Princesse arrête bientôt le sermonnaire dont la voix éclatante emplit de son tonnerre le berceau à claires-voies oîi la compa-
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gnie s'égaie avant la promenade. Mme du Vigean l'y engage. C'est, en apparence, une prude qui craint pour ses filles le fâcheux exemple de cette gouaillerie. Tandis que, tournée vers Mme de Bouteville, indulgente, elle manifeste son émotion par un flux de paroles et des gestes indignés, le sieur de Barrière qu'une impiété non plus qu'une friponnerie ne saurait troubler, chante, en sourdine, à l'oreille du chevalier de Baradat quelques vaudevilles où la bonne dame n'est point ménagée. On la dit, en effet, attachée par des liens de volupté à la duchesse d'Aiguillon et écrasant do sa colère perpétuelle le marquis du Vigean qui, appuyé contre une porte, avec un air de mouton bêlant, entretient de futilités le sieur de la Clavière.
Cependant Mlle de Bourbon, privée de son prêche burlesque, arrache à Julie d'Angennes, qu'il enivre d'un murmure d'amour, le subtil Voiture. Ce faiseur de versiculets séduit son âme languissante. Elle le préfère à Corneille, gauche et balbutiant, que le duc d'Enghien, a fait asseoir là-bas, à ses côtés. Voiture écrit ce qu'elle rêve d'entendre chuchoté par une lèvre avide de sa lèvre. 11 est le verbe de la société puérile qui l'environne. Mlle de Bourbon le voudrait, pour qu'il ne se gâtât point et la grisât jusqu'aux limites extrêmes de sa vie, conserver comme un fruit très savoureux dans le sucre. Elle ne le cache point. Il le sait.
Et c'est pourquoi, lorsqu'elle lui demande de chanter quelques-unes de ses dernières stances, il sourit, s'incline et détache de la muraille le luth dont il accompagne ses vocalises. Il n'ambitionne point, en vérité, l'illustration et la pensée de l'avenir sur son œuvre l'inquiète médiocrement. La vie, au jour le jour, l'inspire, et c'est une aventure survenue à Mlle de Chémerault, fdle de la reine, que commentent les strophes actuelles sur une dame dont la jupe fut retroussée en versant dans un carrosse à la campagne.
Philis je suis dessous vos loix, Et, sans remède cette fois, Mon âme est votre prisonnière ; Mais, sans justice et sans raison. Vous m'avez pris par le derrière, N'est-ce pas une trahison?
En découvrant tant de beautez.
Les Sylvains furent enchantez Et Zéphyre, voyant encore D'autres appas que vous avez, Même en la présence de Flore, Vous baisa ce que vous sçavez.
La Rose, la reine des fleurs, Perdit ses plus vives couleurs ; De crainte, l'œillet devint blême Et Narcisse alors convaincu Oublia l'amour de soi-même Pour se mirer en votre eu (1).
(1) Le nom de la dame dont laventure insph'a cette mahV
Personne ne songe à se formaliser de ces choses dites avec finesse. C'est le temps où Scarron célèbre avec non moins d'éloquence la croupe attirante de Mlle de Hautefort. On rit. On applaudit. Mme la Princesse elle-même congratule le poète d'avoir si aimablement raillé une pécore dont on jalouse la beauté. Car Mme la ^Princesse se garde comme d'un crime de toute pruderie. Si, à la vérité, elle s'assagit à cette heure, enveloppant d'une sollicitude constante les carmélites de la rue Saint-Jacques, possédant, parmi les bâtiments de leur monastèreun appartement où elle consolide sa piété défaillante, c'est la tradition qui lui inspire cette attitude, ou la crainte de n'occuper point, à la droite de Dieu, la place d'une sainte, ou encore le repentir d'avoir, pour sa douceur incomparable, trop prolongé- le péché d'adultère. Pourtant nul regret ne la tourmente que M. le Prince, son mari, la tienne en suspicion et comme en disgrâce. Elle n'épousa que par raison cet homme dont le bel air ne lui fit pas oublier la couardise et la bassesse. Elle ne l'envisage maintenant qu'avec répulsion, négligé et sordide au point que le roi lui prescrit une tenue pour lui donner audience. Au fond d'elle-même, elle cherche à se justifier d'avoir entretenu jadis le désir sénile d'Henri IV. Elle y arrive peu à peu. Mais son
cieuse poésie n'est pas dans les OEuvres de Voiture. Il nous est révélé par le ms. n" 638 [Bibliothèque du Musée Condé).
argumenlation demeure confondue lorsque lui apparaît Tombre joviale du cardinal de la Valette. Aucun être au monde ne lui fut plus cher, en effet, que ce prélat badin dont elle assécha la bourse. Leurs deux étourderies s'accordèrent et seuls les satiriques trouvèrent l'accent qui convenait pour chanter leur liaison de bagatelle:
Prenez garde à la Princesse Qui court d'une grand'vitesse Pour prendre le bilboquet De son cardinal le coquet (1)
Mais Mme la Princesse évite d'évoquer les ombres. Les poètes, contre-balançant les satiriques, s'ingénient, en flagornant sa vertu, à la divertirdes imaginations fâcheuses (2). Les épistoliers inventent de nouvelles hyperboles pour la pénétrer de son honnêteté (3). Elle accueille
(1) B. N., ms. n° 12i91, fo 134:. Les Roquaniins de la cour en
(2) Les Poésies el Rencontres du sieur de Neufgermain, ](i30, p. 6 ; Rec. des plus beaux vers de MM. Malherbe, 1627, p. 553, 'par Boisrobert); La Lyre du sieur Tristan, 1641, p. 85: Œuvres poétiques du sieur Desniarets, 1641, pp. 67-68 ; Le Cabinet de M. de Scudéry, 1646, p. 54; Poésies diverses par M. de Scudéry, 1649, pp. 308,309,310; Œuvres poétiques de Grillel, 1648, p. 275 ; Sarasin, La Pompe funèbre de Voiture, 1649, p. 17 ; Recueil de diverses pièces du sieur du Teil, 1653, p. 11, 75 ; Poésies et lettres de M. Dassoucy, 1653, p. 58 ; Recueil Sercy, l'i53, 2' édit., l" part., p. 211 (par Boiï^robert); Boisrobert, Les Epistres, 1659, p. 295; La Fine Galanterie du temps, 1661, p. 80; Recueil Sercy, 1662, 2» part., p. 428 (par Sarasin) ; Poésies nouvelles el autres œuvres du sieur de Cantenac, 1665, p. 112; etc.
(3) Rangouze, Lettres tiéro'iques, 1645, s. d.; Lettres pané-
leurs hommages. Elle se sait très belle encore, d'une beauté persistante que les années n'ont point atténuée. Elle dédaigne les artifices de toilette. Grande et noble, elle sent encore qu'autourd'elle de hauts seigneurs rendraient grâces au ciel si elle permettait à sa bouche de prononcer les mots inefYables, à ses yeux d'outremer de se voiler, à sa chevelure blonde de s'épandre, à ses bras aux lignes pures d'étreindre.
Mais tout se tait qui était passion en elle. Elle se dévoue à la félicité d'autrui. Elle favorise l'intrigue multiforme qui l'environne. Renonçant à la souveraineté de l'amour, elle en devient la déesse tutélaire.
Voici que, levée de son siège, accompagnée du cortège des mères, elle donne le signal de la promenade. Lentement les groupes descendent les marches qui, du berceau aux dômes multipliés, conduisent aux allées sablées divisant les parterres en broderies. Au loin, sur les fonds de verdures, de clairs jets d'eau s'infléchissent en gerbes. L'arôme des orangers alignés, en leurs caisses, embaume l'atmosphère oii circule, déclinant, un tendre soleil de renouveau (i).
Tout d'abord compacts, les groupes se dis-
gyriques aux plus grandes règnes du monde, 1650, pp. 19-23; Balzac, Œuvres, 1665, I, 591 ; d'Andilly, Lettres, 1676, p. 4.32; GoDEAU, Lettres, 1713, pp. 21, 141, etc.
(1) Perelle, Les Places, portes, fontaines, églises et maisons de Paris, s. d. ; Sauval, Antiquités de Paris, 1724, II, 148; III, 6.
joignent selon les sympathies. Discourant sur les vertus galantes du rondeau redoublé, les poètes Montreuil, Sarasin, Voiture oublient, pour une fois, que l'heure sonne de papillonner autour des dames. Balzac, extrait de sa coquille provinciale, pédant et grave, récite des stances latines à Boisrobert, ennuagé de dentelles, à demi chanoine, à demi courtisan et qui contemple en souriant le visage bourru de son ami. La Calprenède, avec de grands éclats de voix, conte à l'abbé Bourdelot, sceptique, comment de son épée, vigoureuse comme sa plume, il pourfendit cinq braves jaloux de son génie et qui l'attendaient cachés derrière le cheval de bronze. Corneille, les mains embarrassées, cherche un interlocuteur. Mais nul ne songC;, à cette heure, à secourir le triomphateur du Marais.
Un à un des couples se forment. Le duc d'Enghien entraîne Marthe du Vigean troublée et rougissante. Le marquis de Valençay complimente sur le choix de ses points de Raguze Marie-Louise de Bouteville. Henry deChabot, qu'on vante pour sa grâce de danseur, couve de ses yeux singuliers Marguerite de Rohan dont il a goûté la chair généreuse. Au milieu d'un cercle où le sire de Pons s'évertue à dépasser en esprit Roussillon, Rochefort, Pisani et le duc de Nemojrs, Anne du Vigean, à peine jolie, mais « libérale de douceurs » minaude, prodiguant « les mots à longue queue ». Le sieur de Cérisante et le
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marquis de Saint-Maigrin boudent ensemble de se sentir dédaignés, l'un pour sa misère, l'autre pour son obscurité (i). Ils regardent, avec tristesse, s'éloigner Anne-Geneviève de Bourbon qui, escortée de Mlle de Brienne, souple et joyeuse, et de Louise de Crussol, altièreet méchante, sourit au verbiage doucereux de Maurice de Coligny.
Insensiblement xVIme la Princesse et son cortège s'évanouissent à l'horizon. Tous les bosquets, tous les cabinets, tous les recoins solitaires sont maintenant habités. Un murmure s'élève du jardin immense. Parfois, et vite étouffés, de légers cris, des rires. Un instant on entend la voix grêle de Nicolas Perrot d'Ablancourt singeant l'illustre farceur Gaultier-Garguille. Effilant leurs notes ténues, des violons, des hautbois et des flûtes soupirent un air de Boesset.
Or, comme elles arrivent au carrefour des allées médianes, Madeleine et Catherine de Clermont, Anne de Chabot, Françoise de Vertus, dévotes que guette le couvent, brusquement arrêtent le bourdonnement de leurs phrases monotones comme des patenôtres. Elles demeurent figées d'admiration. Car, enveloppés dans le rayonnement ultime du soleil, Gaspard de Coli-
(1) L'un était amoureux de Marthe, l'autre d'Anne du Vigean. Tous deux durent se contenter de quelques amabilités sans importance.